RÉSUMÉ
112. J'ai démontre successivement dans le cours de ce mémoire,
i°. Que la ville moderne d'Alexandrie, dont nous avons donné la description , est bâtie sur un banc de sable qui, ayant achevé de rattacher l'ancien continent à l'île Pharos , doit sa formation aux progrès continus des atterrissemens sur les côtes de l'ligypte, et surtout, en ce point, à cette ancienne chaussée qui, ayant été construite à l'effet de communiquer du continent à cette île , avait pris sa dénomination de sa longueur de sept stades \
2°. Que le sol de l'ancienne ville, dont Strabon nous a transmis la description , ne présente plus aujourd'hui que des monticules de décombres et quelques restes informes des monumens qui firent sa richesse et sa splendeur sous l'empire des Ptolémées et sous celui des Romains \
3°. Que l'enceinte actuelle, dite des Arabes, ne forme qu'une partie de celle que cette ville avait sous les Ptolémées et les Romains, mais que Ton ne pouvait en assigner avec précision les anciennes limites, parce que les auteurs qui nou$ en ont transmis des descriptions,
n'ont donné que des indications vagues sur la valeur de différentes espèces de mesures qui, sous une même dénomination , avaienfcnéanmoins d'une contrée à Tautrc des dimensions différentes , à peu près comme les milles et les lieues varient chez les divers peuples modernes de l'Europe.
1 1 3. Quand tous les voyageurs modernes déplorent dans leurs écrits le sort de cette cité superbe dont les ruines seront bientôt entièrement effacées de son sol, comme le sont depuis tant de siècles celles de la Troie des Grecs , de Babylone , de Thèbes et de Memphis , de Palmyre , de Tyr et de Carthage , de Rome , cette antique dominatrice du monde, de la ville sainte des Juifs, et de tant d'autres qui ont disparu de la surface de la terre, je répéterai , avec cet écrivain distingué qui semble avoir voulu ranimer les cendres de tant de villes entièrement anéanties, dans son intéressant ouvrage des Ruines, ou Méditations sur les révolutions des empires, ce passage qui fait l'épigraphe de ce mémoire : « Les palais des rois sont devenus le repaire des bêtes fauves ; les reptiles immondes habitent les sanctuaires .des dieux. Ah! comment s'est éclipsée tant de gloire? comment se sont anéantis tant de travaux? Ainsi donc périssent les ouvrages des hommes 5 ainsi s'évanouissent les empires et les nations ! » Mais , quand la position d'Alexandrie peut la rendre encore sous l'empire d'une nation puissante et éclairée , comme elle le fut sous les Ptolémées, le centre du commerce de l'Afrique et de l'Inde avec l'Europe, je rappellerai ici les vues que l'auteur du Mémoire sur le canal des deux mers, M. Le Père,
496 MÉMOIRE, etc.
mon frère, dont je fus un des coopéra teurs , a exposées dans son article sur les projets du rétablissement de cette ville. Puissent ces vues, auxquels je renvoie le lecteur, être un jour remplies pour la prospérité des peuples de l'Egypte et celle du commerce des nations européennes !
N. B. L'auteur de ce mémoire en parlant , dans le n°. 16 , du climat et de la température d'Alexandrie, renvoie, ainsi que dans le n°. 5o , à son Mémoire sur les lacs maritimes de V Egypte; mais il doit observer que cet écrit n'a été inséré que par extrait daus la Description de V Egypte (E. il/.). Le mémoire entier, composé de trente-cinq pages d'impression in-folio , imprimé dans le mois de juin i8i5, a été tiré a cent exemplaires, qui ont été déposés à la Bibliothèque du roi, à celle de l'Institut et dans diverses bibliothèques publiques, ou distribués à plusieurs savans. Les personnes qui voudront consulter le mémoire complet, le trouveront dans les établissemens ci-dessus désignés.
SUR
comprenant la description de la traversée par mer d'Alexandrie dans cette ville, et du voyage par le Nil de Rosette au Kaire ;
ParM.JOLLOIS,
ingenieur en chef des ponts et c haussees , Chevalier de l'ordre royal de la Légion d'honneur.
§. I. Traversée d'Alexandrie à Rosette,
Quelques jours après le débarquement des Français à Alexandrie, le général en chef, ayant passé h revue de l'armée , donna le signal du départ. Une division se dirigea sur Rosette, et le corps principal s'avança vers Damanhour, pour gagner, en traversant une partie du désert, les plaines fertiles de la vallée de l'Egypte. Tout ce qu'il y avait de vivres disponibles dans Alexandrie avait été enlevé pour l'armée; et ceux qui , comme moi, n'ayant pas encore reçu de destination , devaient provisoirement rester dans cette ville , eurent , durant les premiers jours, les plus grandes difficultés à se pro- É. M. xvm. 32
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curer les choses nécessaires à la vie. Dans cette situation aussi cruelle qu'embarrassante, je pris, avec plusieurs de mes collègues, la résolution de passer à Rosette, ville située sur les bords du Nil, et que nous croyions avec raison pourvue de toute sorte de vivres. Après mille difficultés dont il serait inutile de faire ici Tenumeration , nous nous embarquâmes sur un très-petit aviso , mouille dans le port neuf. Nous sortîmes de la passe près du phare, nous longeâmes la côte, et nous vînmes mouiller au milieu de la flotte française, qui se trouvait à l'ancre dans la rade à'Abouqyr. Le lendemain , nous fîmes voile vers l'embouchure du Nil. Soit que le vent qui soufflait avec violence inspirât des inquiétudes , soit que l'on craignît que le boghâz 1 n'offrît pas une profondeur d'eau suffisante, on ne jugea point à propos de faire entrer l'aviso dans le fleuve : on nous fit donc passer sur une chaloupe canonnière qui n'avait qu'un tirant d'eau peu considérable. La mer étant trèsagile'e, notre changement de bâtiment ne se fit qu'avec une difficulté extrême, et nous montâmes sur la chaloupe en maudissant la mer et le voyage. A trois quarts de lieue environ de l'embouchure du Nil , les eaux ont une couleur verte très-prononcee, et l'on aperçoit même
1 Le mot boghâz en imk signifie dans lesquels il est pratiqué sont
gosier. Le boghâz est un goulet liés- continuellement remués par les va-
étroit, ouvert par le courant dans gues de la mer; et lorsque les vents
les bancs de sable formant une barre de l'ouest et du nord soufHcnt avec
à l'embouchure du Nil , et qui sont quelque violence, les eaux du fleuve
le lésultat des dépôts du fleuve sont en quelque sorte repoussces
lorsqu'il perd sa vitesse en arrivant vers leur source, et le courant s'éta-
à la mer. Rien n'est plus variaMe blit partout où elles éprouvent le
que ce passage. Les bancs de sable moins de résistance.
distinctement la ligne de démarcation entre le vert et la couleur bleue de la mer. A mesure que Ton approche davantage du boghâz , la teinte verte se change en une teinte jaune , due à la couleur des sables que le Nil dépose à son embouchure , et aussi au limon suspendu dans les eaux du fleuve. Le passage du boghâz offre un spectacle vraiment effrayant lorsque la mer est agitée : les dunes de sable qui bordent le débouché du fleuve, sont aussi mobiles que les vagues elles-mêmes; et ce n'est qu'avec un pilote très-expérimenté que l'on peut alors espérer d'échapper au naufrage. Nous en avions heureusement un fort habile, qui nous tira très-adroitement des périls dont nous étions, pour ainsi dire, environnes de toutes parts. Lorsque nous fûmes entrés dans le fleuve, il manifesta la joie la plus vive, et tous les passagers lui témoignèrent, en lui donnant quelques pièces de monnoie, combien ils appréciaient son adresse et son habileté.
Nous avions déjà laissé loin derrière nous les tempêtes et la mer agitée; nous n'entendions plus le bruit des vagues qui venaient se briser sourdement contre les bancs de sable et le rivage : nous jouissions du calme le plus profond ; nous parcourions des jeux avec un charme inexprimable les bords si vantés du Nil , et nous ne trouvions rien d'exagéré dans les récils des voyageurs qui nous avaient précédés. Le vent donnait en plein dans nos voiles, et nous avancions rapidement vers la ville de Rosette, le but le plus prochain de notre voyage. Nous eûmes bientôt dépassé les de'hris d'un vieux fort abandonné, qui servait autrefois à garder rentrée du
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Nil , et qui , plus tard , réparé 1 et occupé par des invalides français , devait faire une défense héroïque'. Nous laissâmes à gauche une île assez grande, couverte de verdure et offrant la plus belle végétation. Nous avions à notre droite des forêts de palmiers qui nous paraissaient d'un vert éclatant ; les rives du fleuve étant peu élevées, notre vue pouvait s'étendre au loin sur des campagnes riches et fertiles : nous apercevions çà et là des hameaux pittoresques, formés de quelques maisons de brique et de cabanes de roseaux ; des habitations isolées, des minarets élégans, et des santons ou tombeaux de saints musulmans, autour desquels se groupaient agréablement quelques bouquets de palmiers. Du côté du Delta, nos jeux se reposaient avec satisfaction sur des campagnes couvertes de riz, offrant le plus riant aspect. Un grand nombre de plantes et d'arbustes croissent non loin du fleuve ; on y remarque des groupes d'orangers et de citronniers qui répandent un parfum délicieux : les rives mêmes du Nil sont ornées de ro-
' Voyez la \ue Je ce fort , Ê. M., vol. i , pl. 81.
a Le 19 germinal an ix ( 9 avril 1801 ), le fort Julien, ainsi appelé par les Français du nom d'un adjudant général tué au débarquement d'Alexandrie, fut attaqué par les Anglais. Il fit une vigoureuse résistance, et soutint un s'iésc de dix jours, malgré le feu continu d'une artillerie ennemie considérable. La garnison* dut enfin céder. Elle capitula le 29, et obtint tous les honneurs de la guerre. Les Anglais, ne voyant défiler que des malades et des invalides, demandaient quand
la garnison sortirait enfin. Ils ne se doutaient point qu'ils eussent eu affaire à une troupe de gens mutilés et aveugles.
Nous devons rappeler ksi que c'est en faisant des fouilles pour la réparation de ce fort, que M. Bouchard , officier du génie, trouva la fameuse pierre de Rosette, le monument le plus précieux qui ait été offe rt depuis long-temps à la sagacité des savans de l'Europe. Les trois inscriptions qui existent sur celle stèle égyptienne, sont gravées planches 5a, 53, 54, A., vol. v.
SUR LA VILLE DE ROSETTE. Soi
seaux, de joncs et de nénufars. D'énormes sycomores, dont les vastes branches couvrent une étendue immense, sont distribue's isolement dans la plaine, et présentent un des plus beaux phénomènes de la végétation. Tout ce spectacle était anime par la présence de quelques habitan s, dont la longue barbe et le costume avaient quelque chose d'insolite et de pittoresque toutefois, qui nous offrait le plus vif inte'rêt. Nous arrivâmes enfin au port de Rosette : les troupes françaises étaient entrées dans la ville le jour précèdent.
§. II. Aspect extérieur de Rosette et des environs.
Rosette, en arabe Bacîiyd, est située sous le28° & 35" de longitude et le 5i° il\ 54" de latitude. Cette ville, peu considérable au temps d'Abou-l-fcdu, est aujourd'hui Tune des plus importantes de l'Egypte par sa situation, son commerce et son étendue. Assise aux bords du Nil à trois lieues de distance de la mer, elle sert d'entrepôt aux marchandises qui descendent du Kaire et des parties supérieures* de l'Egypte, pour être transportées en Europe par la voie d'Alexandrie , de même qu'elle reçoit les marchandises d'Europe débarquées dans cette dernière ville. Celles-ci sont portées par le Nil sur des djemies jusqu'au Kaire, d'où elles sont ensuite répandues dans toute l'Egypte. La fondation de Rosette remonte au ixc siècle de notre ère : el-Makyn nous apprend qu'elle fut bâtie sous le règne d'el-Motaouakel , khalife de Bagdad , vers l'an 870. Elle
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a succède à la ville de Foueh *, autrefois, comme elle, l'entrepôt de tout le commerce et la résidence des consuls européens, et aujourd'hui déchue de son ancienne splendeur.
La branche du Nil qui passe au-devant de Rosette, a pris son nom de cette ville. Elle a porte' dans l'antiquité' la dénomination de branche Bolbitine, de la ville de Bolbitine située sur ses bords. Élienne de Byzance* fait mention de cette ancienne cité, sans en indiquer la position avec précision. Pline 3 parle de la bouche Bolbitine du fleuve, et ne dit pas un mot de la ville. Il est à croire que l'emplacement de Bolbitine se trouvait plus au sud que la ville actuelle de Rosette , non loin de la tour à'Aboumandour , dont nous allons bientôt parler. Au pied de cette tour, en effet, se trouve une espèce d'anse demi-circulaire, qui paraît avoir été un port autrefois, et qui est maintenant comblée par les sables du désert. A une époque qui n'est pas très-ancienne, on
» Voyez ci-après, §. vu. nulhu est adagio locus, pro
currus , legendum est o-t&ja* , id est , 'Ex<tT«t7or. 'O ttoXi'thç, Boxj8/T/v»THç. oslium. Bolbitinum enim Nili os- Ti t9v/*à» , BoxjSiTÎW ï»ô«v xet/Iîox- tium erat unum ex septem, ut nota fin iv iv «p(uct87. prœcedenli annolavimus.
Bolbitine y urbs JEgypti : Heca- 3 Sunt in honore et intra de car sus taeus. Civis , Bolbitineles. Genliie , Nili mulia oppida , prœcipuè quœ Bolbilinus : undeet Bolbitinus currus. no min a dedere ostiis , non omnibus ,
«»• Bolbitine , urbs Mgypti , à %i enim reperiuntur, super quœ quaquo Bolbitinum ostium inter septem tuor, quœ ipsi falsa ora appellant; Nili ostia memoratur Cosmographo sed celeberrimis septem , proximo Hb. vu, cap. v; Plinio , lib. V, Alexandriœ Canopico , deinde BoU cap. x. bitino , Sebennitico , Phatnitico ,
8 7 Bolbilinus currus. Si locus Mendesio, Tanilico, ullimoque Peestsanus , hœc verba oient seu po- lusiaco* ( Plin. Hist. nat. lib. v , tiàs sapiunt adagium quod ad meas cap. x. ) aures nunquam pervenit : si vero
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fil des fouilles en cet endroit, et Ton en tira de belles colonnes de granit \ C'est une nouvelle raison de croire à l'opinion que nous venons démettre sur la situation probable de l'ancienne Bolbitine.
Pour arriver à la tour d'Aboumandour , nous côtoyâmes la rive gauche du Nil, dont les bords sont extrêmement agréables. Chemin faisant, nous aperçûmes trois tronçons de colonnes de granit, dont deux offrent les restes de colonnes accouplées : ils étaient sur les bords du lleuve , loin probablement de leur place primitive. Nous remarquâmes encore à quelque distance de là un autre tronc de colonne, que l'on exploitait pour en tirer des meules. Ces vestiges d'antiquile' près de l'endroit que nous venons de signaler viennent encore à l'appui de la position géographique du lieu qui, dans les temps anciens, a donne son nom à la branche Bolbitine.
Au pied de la tour d'Aboumandour est une espèce d'ermitage mahometan , dont l'air de propreté nous offrit un contraste frappant avec les sales habitations des plus vilains quartiers de Rosette ; il est contigu à une mosquée érigée en l'honnenr d'un saint musulman , qui y a son tombeau. Aboumandour est son nom , et veut dire en arabe père de V éclat, de la beauté. Cet endroit est un lieu de pèlerinage, où les mariniers et les passagers s'arrêtent, et font des offrandes au cheykh de la mosquée, pour se rendre le saint favorable. 11 en est de ce pèlerinage comme de beaucoup d'autres que
1 Voyez le Voyage dans la haute et la basse Egypte , par Sonnioi , tom. i, pag. 4o5. ♦
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nous avons connus depuis en Egypte : il passe pour rendre fécondes les femmes stériles qui viennent y adresser leurs prières.
La tour d'Aboumandour, élevée sur l'un des monticules le plus au sud qui bordent l'anse dont nous avons parle', est carrée, et paraît avoir e'te' bâtie au temps des Arabes : elle est détruite jusque dans ses fondemens, et menace d'une ruine prochaine. Le sable chassé par les vents du désert s'amoncelle tout autour, et la déjà enfouie jusqu'à la moitié de sa hauteur : elle est entourée de tombeaux , emblème de la destruction , dont ce lieu offre l'image. Lorsqu'on est monté sur cet édifice, on y jouit du spectacle de sites bien différens de ceux de l'Europe : ce ne sont plus de ces vues romantiques où la diversité du paysage s'annonce par des nuances insensibles, où les montagnes et les plaines forment des contrastes séduisans pour les yeux, ici ce sont des oppositions bien tranchées : d'un côté, c'est le désert aride de la Libye, et, de l'autre, les bords enchantés du Nil ; c'est , pour ainsi parler, la mort à côté de la vie. A l'ouest, on voit le désert qui sépare Rosette d'Alexandrie : la vue se perd au milieu de ces sables mouvans qui n'ont jamais gardé les traces des pas des voyageurs ; les vestiges du chemin d'Alexandrie à Rosette seraient inaperçus, s'ils n'étaient signalés par de petits piliers en briques crues, placés de distance en distance sur la route. Ces sables mouvans s'avancent progressivement sur la ville de Rosette , qu'ils semblent vouloir envahir tout entière ; ils s'amoncellent autour des palmiers et des moindres obstacles qui se présentent ;
SUR LA VILLE DE ROSETTE. 5o5
ils y forment des dunes qui augmentent tous les jours, et qui couvriront bientôt le terrain cultivé. C'est , comme les anciens Égyptiens l'ont ingénieusement exprimé,
le terrible Typhon qui menace d'envahir le domaine d'Osiris , la terre fertile de l'Egypte.
Si l'on porte ses regards vers l'est , on a sous les yeux le Nil majestueux , sur lequel naviguent des barques d'une forme élégante, et les riantes campagnes du Delta, couvertes de rizières, de palmiers et de sycomores de la plus belle végétation. De ce côte', tout est animé, tout est plein de vie; des troupeaux de buffles paissent dans la prairie, ou se baignent dans le fleuve : le cultivateur est livré sans relâche aux travaux de la campagne ; on le voit diriger les irrigations qui doivent fertiliser ses rizières et payer tous ses soins avec usure. Au nord , la campagne n'est ni moins riche, ni moins bien cultivée : elle est entrecoupée d'une multitude de petits canaux qui distribuent partout les eaux du fleuve, soit que ces eaux y arrivent naturellement, soit qu'on les y élève avec les machines hydrauliques en usage dans le pays- Le fond du tableau présente au loin la mer, dont l'immense étendue se confond avec le ciel.
On peut observer de la tour d'Aboumandour la marche des navires qui longent la côte pour entrer dans le Nil, et les gros vaisseaux qui sillonnent la mer. Combien de fois il m'est arrivé de jouir dans ce lieu de ce ravissant spectacle ! Après m'être livré long-temps au travail , j'allais y chercher des distractions : le doux souvenir de la patrie venait-il se présenter plus fortement à ma pensée, j'allais encore à la tour d'Abouman-
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dour, et je voyais en idée le chemin qui conduit vers cette France qu'on n'a jamais quittée sans regret. J étais un jour absorbe dans les pensées mélancoliques que ce sentiment fait naître , lorsque tout-à-coup un bruit sourd vient frapper mes oreilles ; il recommence une seconde et une troisième fois; enfin, je distingue parfaitement le bruit du canon. Ma première idée fut qu'il ne pouvait venir que de la flotte française stationnée dans la rade d'Abouqyr, et je jetai aussitôt les yeux de ce côté; je vis toute l'armée navale : mais le soleil était déjà caché sous l'horizon. La nuit, devenue plus obscure, laissait apercevoir de nombreux éclairs produits par la lumière du canon. Des vaisseaux lâchent leur bordée ; un bruit effroyable succède aussitôt au calme le plus profond : une flotte anglaise est aux prises avec la flolte française; le combat s'engage avec fureur; une lueur blanche qui va toujours croissant par degrés, annonce un vaisseau en feu. Ce vaisseau toutefois ne cessait de lâcher sa bordée, voguant au gré des vents , et présentant tantôt sa poupe et tantôt son flanc : il brûlait en se baltant déjà depuis une heure, lorsque, le feu ayant probablement gagné la soute aux poudres, il sauta en l'air \ Jamais spectacle plus effroyable et plus beau n'avait frappé mes yeux. Qu'on se figure une gerbe immense de feu qui semblait s'élever du sein de la mer, au milieu de nuages de fumée et de débris enflammés : l'explosion d'un volcan ne présente point un spectacle plus magnifique et en même temps plus effrayant. On frémit, en effet, à la seule
« Ce bâtiment était t Orient, vaisseau à trois ponts, commande par l'amiral Brueys.
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pensée des dangers d'un combat naval \ tout peut conspirer à -la -fois à la perte de l'homme, et la mer en fureur, et les vents impétueux, et le feu destructeur.
Le bruit du canon cessa de se faire entendre vers dix beures du soir ; mais , le lendemain , les chants des mouezzin, ou crieurs publics, qui , du haut des minarets, appellent le peuple à la prière1, s'étaient fait à peine entendre, que le combat recommença. Quand on est profondément ému, et que de vives inquiétudes occupent la pensée , on prête à tous les objets extérieurs la mélancolie dont on est soi-même affecté : jamais le chant de ces crieurs publics, qui s'exécute toujours dans le ton mineur, ne m'avait paru plus triste. Je m'empressai de retourner à la tour d'Aboumandour. Des nuages de fumée, un bruit sourd, annoncent que le combat se poursuit avec acharnement; et bientôt s'offre un spectacle' pareil à celui de la veille : un vaisseau tout en Jeu saute en l'air a. Mais détournons nos yeux de funestes combats. La victoire fut cette fois infidèle aux Français; elle ne devait leur rendre ses faveurs qu'une année après, dans le même lieu, à cette célèbre bataille
1 Les crieurs publics appellent batlu jusqu'à la dernière extrémité,
cinq fois par jour le peuple à la II avait mis à terre tout son équi-
prière; le malin avant le lever du page, et lui-même était en sûreté;
soleil, à neuf heures, à midi, à mais, voyant que le feu ne faisait
trois heures, et après le coucher du pas assez de progrès, il retourne à
soleil. bord , recueille deux marins qui
' Ce vaisseau était la frégate s'enivraient à la cale , et les préci-
l Artèmise , commandée par le ca- pile dans son canot; il attise lui-
pitaine Stanley. Ce brave officier, même le feu partout, et part. Peu
ne pouvant se résoudre à se rendre, d'instans après , le bâtiment n'exis.-
mit le feu à son bâtiment après s'être tait plus.
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d'Abouqyr1 où une armée de quinze à dix-huit mille Turks fut entièrement détruite, jetée dans la mer, ou faite prisonnière, sans qu'il ait pu s échapper un seul homme.
Pendant tout le temps de notre séjour à Rosette, nous continuâmes nos courses à l'extérieur. Nous parcourûmes les prairies qui se trouvent au nord de la ville et du côte' de la mer : ces prairies sont arrosées par de petits canaux étroits , qui , lorsqu'ils ne sont pas naturellement remplis par les eaux du Nil , sont alimentes par des roues à godets , dont nous parlerons bientôt avec plus de détails. Lorsqu'on approche plus près de la mer, le sol devient marécageux, et le rivage luimême n'est composé que de sables.
Nous ne pûmes résister long-temps au désir de visiter l'île de Farcheh (Gezyret^Warsi) , située un peu "au-dessous de la ville de Rosette : son aspect riant nous y invitait. Nous abordâmes dans un village qui offre toutefois l'apparence de la misère ; les maisons consistent en de pauvres cabanes de forme cylindrique, et surmontées de cônes servant de colombiers. La charpente de ces espèces de cahutes est formée par des troncs de palmier, et les intervalles sont remplis par des roseaux : le tout est recouvert de terre. Mais on est dédommagé du triste aspect de ces habitations par la beauté de la végétation qui couvre toute l'île, et par ces grands sycomores qui, de distance en distance, prêtent leurs vastes ombrages aux voyageurs qu'attire
1 Celle bataille a eu lieu le 7 thermidor au vu (a5 juillet 1799).
SUR LA VILLE DE ROSETTE. 5o9
la beauté du site. Cependant les arbres les plus communs dans cette île et dans la portion du Delta qui lui est conliguë , sont presque tous des palmiers et des
mûriers. Nous vîmes de plus près dans le Delta ces rizières qui font la richesse du pays; le cultivateur les inonde à son gré avec les eaux du fleuve élevées à. bras d'hommes , ou au moyen de machines hydrauliques. On forme de petites digues en terre autour de grands carres semés de riz : quand on veut y introduire les eaux, on rompt les digues; ce qui se fait sans elTort. Tout le terrain est coupe de petits canaux principaux, qui répandent ensuite , par des branches plus petites encore, les eaux dont ceux-là sont remplis.
Les jardins si vantes de Rosette attirèrent notre attention ; ils étaient le but de nos promenades les plus agréables : nous visitions souvent le jardin d'ibràhymbey, devenu propriété française par suite des événemens de la guerre. Il ne faut pas s'attendre à retrouver dans ces jardins aucune des dispositions qui nous paraissent si agréables dans les nôtres : elles présentent en effet d'aussi grandes différences qu'il en existe entre les habitudes des Français et celles des Égyptiens. Ceux-ci se tiennent toujours accroupis, et ne changent jamais de place; ils ne savent pas ce que c'est que de se promener : l'activité des Français les tient au contraire toujours dans un mouvement continuel. Le jardin d'Ihrahym-bey contient une grande quantité d'arbres fruitiers; mais ils y sont distribués, comme au milieu d'une forêt , sans art et sans goût. Le bananier aux longues et larges feuilles, dont le tissu semble fait par
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la main des hommes, s'y voit en quantité'. On y distingue en abondance des orangers, des citronniers, des myrtes et des grenadiers. La vigne s y montre en mille endroits divers, enlaçant ses tiges flexibles autour de tous les troncs d arbre et d'arbuste. Le figuier sycomore s'élève çà et là , comme le roi de la végétation , au-dessus de tous ces arbustes , qui répandent au loin un parfum exquis.
Le jardin dlbrâhym est coupe' par une grande quantité de petits canaux d'irrigation , dans lesquels on fait arriver Peau du fleuve par le moyen de machines que nous décrirons bientôt. A l'entrée du jardin est une salle où le bey venait respirer la fraîcheur et se reposer : cette salle est pavée en marbre j et l'on a pratiqué au milieu un bassin de forme octogone, assez profond, et qui se remplissait d'eau : tout autour du bassin sont des estrades élevées, où l'on s'assied à la manière des Egyptiens, c'est-à-dire accroupi et les jambes croisées. C'est là qu'lbrâhym admettait ses familiers , et écoutait gravement, en fumant sa pipe et en buvant le café, les contes que ses flatteurs lui faisaient pour l'amuser, ou les objets sérieux dont ses gens d'affaires venaient l'entretenir. Cette salle, au reste, n'était pas d'une propreté bien recherchée, et elle ressemblait , sous ce rapport , à toutes celles de ce genre que nous avons eu depuis l'occasion de voir en Egypte.
Au milieu d'arbres et d'arbustes qui font l'ornement des jardins de Rosette , on serait disposé à s'abandonner à l'illusion ; mais la confusion et le désordre qui régnent dans les plantations la détruisent bientôt. On ne peut
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toutefois s'empêcher de ce'der au charme que procurent les parfums qui s'exhalent de toutes parts, l'aspect éclatant de la couleur pourpre'c de la fleur du grenadier, et
la blancheur éblouissante de celle du myrte. Mais ces nombreuses rigoles qui répandent partout la fraîcheur et la fertilité, et dont les eaux bourbeuses déposent un limon noirâtre, peuvent-elles entier en comparaison avec ces clairs ruisseaux qui serpentent au milieu de nos bosquets et de nos jardins, où ils font naître et entretiennent ces tapis de verdure qu'on n'aperçoit nulle part dans les jardins de Rosette? Sans doute les innombrables figues dont les ycomore est couvert recréent la vue; les énormes régimes de dattes suspendus aux branches du palmier invitent à en goûter le fruit ; ces grosses grenades promettent un rafraîchissement salutaire; les bananes surtout offrent un fruit que I on jugera généralement exquis : mais tous ces fruits sont-ils supérieurs à ceux que la France produit dans une si grande variété' et en si grande abondance? C'est une question que le goût et les habitudes peuvent seuls décider.
On cultive dans les jardins de Rosette des melons et des pastèques, fruits qui semblent cxccllens dans un pays où la température est très-clcvce.
Presque tous les jardins sont situes sur la limite du désert. Les haies qui en limitent retendue, et les arbres qui y sont plantes, offrent autant d'obstacles autour desquels les sables du désert viennent s'amonceler.
En nous occupant de tous les objets situes à l'extérieur de Rosette, nous ne pouvons passer sous silence le champ des morts. Il est situe non loin des jardins dont nous
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venons de parler, à l'ouest et à quelque distance de la ville. Les monumens qu'il renferme offrent des formes particulières au pays , et qui ne se retrouvent ni à Abou-
qyr ni à Alexandrie , lieux pourtant peu éloignes de Rosette. L'un des tombeaux les plus remarquables est représenté planche 82 , figure 1 2 , E. M., vol. 1. Il offre un effet très-piquant du jeu des ombres. Ce tombeau paraît avoir été élevé pour deux familles alliées. Le bois a été principalement employé dans sa construction j les tirans qui semblent destinés à maintenir les arcades, se montrent lout-à-fait à découvert 3 on aperçoit encore le bois dans la maçonnerie en beaucoup d'endroits où l'enduit qui le recouvre a éprouvé des dégradations : les colonnes de forme bizarre qui portent le pilier du milieu, sont en marbre. Sur les tombes plus simples , placées en avant, on remarque une excavation carrée de quatorze à quinze centimètres de profondeur, destinée à recevoir un peu de terre propre à entretenir quelque végétation. Le sol du champ du repos est de l'aspect le plus triste; il est blanc et parsemé çà et là de quelques petites pierres, ou n'offre que rarement quelques plantes de soude.
Le dessin n°. 11 de la planche citée représente la vue d'un tombeau dont on n'aperçoit fjue la partie supérieure, attendu qu'il est hors du mur d'enceinte du champ des morts : les tombes placées sur le devant sont comprises dans cette enceinte ; elles sont voûtées intérieurement, et il paraît que les corps y sont déposés fort avant sous terre.
Aux jours anniversaires des prières pour les morts, les femmes, comme l'on sait, passent la journée tout
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entière dans le champ du repos; elles s'y font apporter à manger. Elles plantent des branches de dattier ou des fleurs dans les petites excavations ménagées sur les tombes; usage fort analogue à celui que Ton suit de nos jours dans plusieurs contrées de la France et à Paris même.
§. III. Machines qui servent aux arrosemens et à V agriculture à Rosette et dans les environs.
J'ai remis à parler dans un article à part des diverses machines employées aux arrosemens et à l'agriculture, que j'avais remarquées dans mes différentes excursions. Je n'en traiterai que succinctement , attendu que l'on a donné ailleurs des notions étendues sur ces divers objets, plus particulièrement observés dans la capitale de l'Egypte.
Les machines employées aux arrosemens à Rosette et dans les environs sont de trois sortes; elles consistent en celles qui sont appelées châdouf et ràentâl, en roues à jantes creuses et en roues à pots. L'irrigation par le châdouf' s'obtient au moyen d'hommes disposés par étages, et dont le nombre varie en raison de la différence de hauteur du sol à arroser avec les eaux du fleuve : audessus de chaque étage s'élèvent deux petits murs verticaux en terre, ou quelquefois seulement deux fourches enfoncées dans le sol , destinées à recevoir une tige transversale, sur laquelle est attachée perpendiculaire-
• Voyez les Arts et Métiers, planche 6, fig. i , Ê. M , roi. II. E. M. XVHI. 33
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menl, au quart de sa longueur et par le gros bout, une longue perche. A l'extrémité du plus grand bras de levier est suspendue une corde, à laquelle un panier rond de feuilles de palmier, ou un sac en cuir, est attache : dans le bras de levier le plus court sont passées des rondelles en terre , destinées à former contre-poids. Les fcllâh qui sont au point le plus bas , c'est-à-dire au niveau du fleuve, y puisent l'eau et ('élèvent au premier étage; cette eau est reprise de la même manière pour être c'Ieve'e de la première plate-forme à la seconde, de la seconde à la troisième, et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'elle soit arrivée dans le plus haut réservoir, d'où elle est distribuée dans les canaux d'irrigation.
La manière d'arroser appelée mental1 est pratiquée par deux fcllâh a moitié assis sur des buttes de terre élevées au bord du fleuve : ils tiennent de chaque main une corde attachée à une espèce de couffe ou seau en feuilles de palmier; ils lancent ce panier dans le fleuve, où il s'emplit, et, par le mouvement qu'ils font en se jetant en arrière, ils enlèvent le seau du fleuve et le vident dans un petit réservoir au niveau des rigoles d'irrigation.
La seconde machine employée dans les arrosemens est la roue à jantes creuses. On s'en sert dans les endroits où l'eau du Nil n'arrive pas naturellement, et lorsque le sol à arroser est élevé seulement de deux mètres et demi à trois mètres au-dessus du niveau du fleuve. Cette machine consiste en un arbre horizontal2, sur le milieu
• Voyez les Ans et Métiers, pl. G, fig. 2, 2s'. M. , vol. 11. a Voyez l(s Avis et Métiers, planche 111 , 2>. i!7. , vol 11.
SUR LA VILLE DE ROSETTE. 5i5
duquel la roue à jantes creuses est placée perpendiculairement; les tourillons de l'arbre tournent dans des crapaudines placées sur les murs latéraux du puisard, où parviennent, soit directement, soit par infiltration, les eaux du fleuve : une petite roue dentée, ou pignon , est appliquée contre la roue à jantes creuses, et est engrenée par une roue horizontale, fixée sur un arbre vertical; cet arbre est bifurque dans sa partie supérieure pour offrir un point d'appui à un long bras de levier, auquel on attelle un cheval, un bœuf, un buffle ou un chameau. Par ce mécanisme, la roue à jantes creuses puise les eaux dans le réservoir au moyen de trous pratiques à la surface extérieure; les vides se remplissent, et l'eau, transportée par le mouvement de la roue, s'échappe ensuite par les mêmes trous , et retombe dans une espèce d'auge ou de réservoir, d'où elle est ensuite distribuée dans les canaux d'irrigation destines à la recevoir. Il est inutile de dire que le rayon de la roue à jantes creuses est détermine par la profondeur à laquelle se trouve ieau dans l'endroit où l'on veut établir la machine. Il est bon de faire observer cependant que l'on peut disposer les choses de manière à hausser ou baisser les tourillons du cylindre sur lequel la roue à jantes creuses est adaptée. Celle-ci est exécutée avec beaucoup de soin ; mais il n'en est pas de même des roues d'engrenage qui communiquent le mouvement. Comme à Rosette la hauteur des eaux des puits éprouve moins de variations que partout ailleurs, lors de l'accroissement et du décroissement du Nil, et que la différence des hautes aux basses eaux du fleuve y est incom-
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parablcment moindre que dans les parties élevées de l'Egypte, c'est aussi seulement dans ce lieu que nous avons vu l'emploi de la roue à jantes creuses. On s en sert toutefois à Damîettc, qui est dans les mêmes conditions que Rosette par rapport au niveau du fleuve. Partout ailleurs on fait usage du troisième mode d'arrosement que nous avons indiqué.
La roue à pots 1 employée dans les environs de Rosette' consiste, comme dans le reste de l'Égypte, en une corde sans fin qui passe sur une roue mue de la même manière que la roue à jantes creuses : on rallonge ou l'on raccourcit la corde à volonté, eu égard à la hauteur des eaux du fleuve. Les pots sont attachés à la corde sans fin ; on en augmente ou diminue le nombre, suivant la force motrice dont on dispose et la résistance que peut offrir le mécanisme.
En revenant des excursions que nous faisions fréquemment à la tour d'Aboumandour , nous eûmes plusieurs fois l'occasion de visiter un moulin où l'on émonde le riz. Cette machine 3 consUte en des pilons cylindriques de fer creux, fixés à l'extrémité de leviers mobiles dans un plan vertical; ils reçoivent le mouvement d'un arbre horizontal , armé de mentonnets exerçant une pression sur le petit bras des leviers. Cet arbre est mis lui-même en mouvement par un engrenage semblable à celui que nous avons déjà indiqué : des
1 Voyez les Arts et Métiers, * Voyez les Arts et Métiers,
planches iv et v , É. M. , volume 11 , planche îx , fig. 5 , 6 et 7 , et Texpli-
et Pcx plication de ces planches. cation de celte planche.
* Voyez la pl. 78, Ê, M. , vol. 1.
SUR LA. VILLE DE ROSETTE. 5i;
chevaux , bœufs ou chameaux , sont la force motrice (jne Ton emploie. Le riz est mis dans des trous correspondant aux pilons pour être emondë , et un ouvrier place sur le devant ramène sous ces pilons le riz qui tend à s'en éctrter' avant que l'opération soit terminée. Nous avons visite à Rosetlc deux moulins semblables a celui qui vient d'être décrit.
C'est aussi durant mon séjour à Rosette que j'ai recueilli les dessins d'une machine à battre le grain, connue dans le pays sous le nom de noreg ; on peut en voir, dans la planche rx des Arts etMétieré, le plan et l'élévation. Feu M. Conte' a donné une vue dune machine semblable dans la planche vin , fig. 2 , des mêmes Arts et Métiers. La seule inspection suffit pour prendre une idée de celte machine. Elle consiste en une espèce de chariot renfermant à sa partie inférieure des cylindres ou rouleaux de bois, où sont appliqués, perpendiculairement à l'axe, des couteaux circulaires en fer; un bœuf conduit par un enfant fait mouvoir le chariot, , qui , passant et repassant sur les gerbes de blé, en hache la paille et en détache le grain. Pour séparer l'un de l'autre, on soulève la paille avec des fourches, le grain reste : on achève de le nettoyer en le projetant en l'air; le vent emporte les parties les plus légères , et c'est ainsi que se fait l'opération du vannage.
Il existe à Rosette beaucoup de moulins à blé ; en général , chaque maison en renferme un. Ces divers moulins ne présentent de différence qu'en ce que ceux
' Voyez, pour de plus amples détails, le Mémoire de M. Girard sur l'agriculture et le commerce de TÉgypte.
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des riches sont mis en mouvement par des animaux, tandis que ceux des pauvres sont mus à bras d'hommes. Les moulins des gens aises présentent un mécanisme de Ja plus grande simplicité' f, et qui consiste dans une roue horizontale engrenant une lanterne ; les deux meules sont traversées par Taxe de la lanterne; la meule supérieure est plus petite que la meule inférieure : cellelà participe au mouvement imprimé par la force motrice; toutes deux sont posées sur un plan incliné, afin que la farine, en sortant, ne puisse s échapper que par un goulet pratiqué dans la meule inférieure; elle est reçue dans un panier ou couffe.
Les moulins à bras sont composés de deux meules le plus ordinairement de granit , provenant de colonnes qui ont fait Pornement d anciens édifices; la meule immobile est taillée de manière à présenter au centre une espèce de petit cylindre saillant, qui s'enchâsse dans un trou de même diamètre pratiqué dans la meule mobile, et c'est autour de ce cylindre que se fait la rotation.
§. IV. Aspect extérieur et architecture des maisons
de Rosette.
Les rues de la ville de Rosette sont étroites, tortueuses, et la plupart du temps remplies d'ordures; elles ne sont pas pavées : les bazars sont plus larges et plus aérés que ceux d'Alexandrie. Un spectacle qui
• Voyez les Avis et Métiers, planche ix, Cg. §, 9 el 10, et l'explication de cette planche.
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paraît tout-à-fait étrange , c'est la grande quantité de chiens errans qu on rencontre dans les rues, et plus particulièrement encore sur le port de Rosette. Ce n'est pas que les autres villes de l'Egypte n'offrent le même spectacle ; mais il m'a frappe davantage à Rosette, parce que c'est là que j'en ai reçu les premières impressions. Les chiens sont de l'espèce de ceux que Ton appelle chiens-loups. Les habitans ne paraissent pas s'en occuper beaucoup, ni pourvoir à leur nourriture, bien que? ces animaux leur rendent des services, notamment pour la garde du port. Pendant la nuit , ils poussent des hurlemens affreux. Les habitans de Rosette, rentrant dans leurs maisons à la chute du jour, semblent faire peu d'attention à ce vacarme.
Si 1 on s'avance dans quelques-uns des quartiers les plus recules de la ville, on y rencontre une assez grande quantité d'habitans nonchalamment accroupis et la pipe à la bouche. Nous vîmes aussi beaucoup d'enfans et de femmes: celles-ci n'étaient que des femmes du peuple, toutes vêtues de chemises bleues malpropres, fendues en avant à leur partie supérieure; ce qui laissait apercevoir leurs seins pendans. Un voile aussi sale que la robe leur couvrait toute la figure, les jeux exceptés.
La cécité fait de nombreuses victimes à Rosette, et elle paraît être plus commune parmi les femmes que parmi les hommes.
Un spectacle qui frappe surtout les étrangers arrivant à Rosette, c'est la faible constitution des enfans. Ils marchent seuls de bonne heure : mais ils ont des membres frêles et délicats ; ce qui paraît provenir en
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partie de ce que les femmes ont plusieurs enfans à-lafois. Ces enfans sont portés par leur mère à califourchon sur les épaules 5 n'ayant point la force de s y tenir droits, ils sont courbés en deux. Quand on n'est pas accoutumé à ce spectacle, on tremble toujours qu'il ne leur arrive quelque accident.
Lorsque le soir les crieurs publics appellent du haut des minarets le peuple à la prière , rien n est plus remarquable que Paspect de la ville de Rosette. On se rend en foule et en silence à la mosquée. Le plus grand nombre des habitans qui n'ont pas le moyen de faire leurs ablutions dans leurs maisons ou leurs jardins, arrivent sur le bord du Nil pour y remplir ce devoir ; ils se lavent la barbe, et font ensuite leur prière, prosternés du côté de la sacrée Ka'bah. Ceux qui ont des tapis , et c'est le moindre nombre , ont eu soin de les étendre par terre pour exécuter cet acte religieux; ceux qui n'en ont pas , y suppléent par le turban qui leur enveloppe la tête.
Le temps de Jfi prière écoulé, c'est-à-dire la nuit étant arrivée , tous les habitans rentrent dans leurs maisons , et l'on ne rencontre plus un seul individu dans Jes rues.
Des lampes suspendues à l'entrée des maisons éclairent la ville pendant la nuit.
J'ai visité des quartiers de Rosette qui étaient toutà-fait abandonnés , et n'offraient plus que des réceptacles d'immondices et d'ordures. Les habitans sont dans l'usage de ne faire jamais aucune réparation à leurs maisons : ils les quittent dès qu'elles commencent à tomber de vétusté, et vont bâtir de nouvelles habita-
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tions dans le voisinage, ou dans d autres quartiers de la ville. Dans la partie de Rosette qui avoisinc le désert , de vieilles masures sont déjà envahies par les sables. Nous avons souvent remarque', dans ces quartiers presque abandonnes , des femmes du peuple occupées à préparer de la fiente d'animaux pour la faire sécher au soleil 5 elles en forment de petites mottes 1 arrondies et minces, qu'elles saupoudrent avec de la paille hachée : elles les appliquent ensuite sur la terre, et souvent aussi contre les parois mêmes des habitations, pour les faire sécher. Les mottes sont presque le seul combustible qui soit d'un usage général pour le feu de la cuisine. On sait que c'est de la suie qu'elles produisent qu'on retire le sel ammoniac.
Les portes des maisons des gens riches sont gardées par des Nubiens au teint presque noir : connus par une fidélité à toute épreuve, on leur confie encore la garde des bois de chauffage et de construction, dont le port est couvert.
En parcourant la ville, nous avons rencontré plusieurs fois des écoles publiques : on en est encore trèséloigné qu'on les entend déjà. Les enfans, en lisant ou en apprenant par cœur, se dandinent en avant et en arrière, et chantent tout ce qu'ils récitent ou qu'ils lisent : il en résulte un spectacle fort bizarre. Les écoles sont en grand nombre à Rosette; ce qui contraste beaucoup avec l'ignorance que l'on a coutume de supposer aux habitans de PÉgypte.
1 Voyez les Arls et Métiers, planche xxvm, %. i , et l'explication de cette planche.
Les maisons de Rosette sont toutes construites en briques rougeâtres d'une couleur assez foncée, due certainement à leur degré de cuisson. Nous avions remarque à Alexandrie que, les habitations étant toutes bâties en pierre calcaire avec mortier de chaux et sable, la pierre est attaquée et rongée par l'atmosphère saline qui enveloppe cette ville , tandis que le mortier reste intact. Il en est tout autrement à Rosette : les briques résistent parfaitement aux intempéries de l'air 5 mais le ciment qui les lie en est attaque'.
Dans les différentes courses que nous fîmes à travers la ville, nous aperçûmes quelques maisons dont l'intérieur nous parut mieux que celui des maisons d'Alexandrie : mais à Rosette, ainsi qu'à Alexandrie, des colonnes, débris d anciens monumens, les décorent dune manière tout-à-fait bizarre. Le manque de goût se fait également remarquer dans leur emploi : des chapiteaux sont mis à la place des bases , et reciproquemènt les bases occupent la place des chapiteaux.
Nos courses fréquentes dans la ville nous mirent à portée d'apercevoir l'intérieur de quelques maisons de gens peu aises : on les croirait plutôt destinées à des repaires d'animaux immondes qua des habitations d'hommes. Des chambres mal éclairées, des murs sans aucune décoration , une aire ou pavé couvert d'une sale poussière , tel est l'aspect des réduits occupés par la classe peu aisée de Rosette. La malprop générale , qu'elle s'étend même jusqu'aux 1 publics ; et , à cet égard , les mosquées ne sont pas mieux traitées que les habitations particulières.
On décore quelquefois en Égj^ptc du nom de palais des maisons de la plus médiocre étendue et de la structure la plus ordinaire : elles prennent leur importance de la dignité des personnes qui les occupent. Lors de la fête du 14 juillet célébrée à Rosette par la garnison, le mufty vint au quartier-général prêter le serment de ne rien faire contre l'armée française , et il reçut du général Menou Fassurance que les propriétés des habitans seraient respectées. Après la cérémonie, le mufly fut reconduit dans son palais, qui n'avait guère plus d'apparence que certaines maisons de nos paysans de France.
Nous avons tâché de prendre une idée de la principale mosquée de Rosette, autaut du moins que les préjugés du pays ont pu nous le permettre, puisque nous n'avons point eu la faculté d'y entrer. Son minaret s'élève avec grâce au milieu des airs; il est à quatre étages ou rangs de balustres. La mosquée est trèsvaste; mais elle n'offre point dans son plan une forme régulière : des rangées de petites colonnes à côté de grosses en décorent l'intérieur. Tout le pavé est recouvert de nattes. Dans une construction attenante à la mosquée sont des privés , et des piscines où les dévotr musulmans font leurs ablutions avant la prière. Il y a en outre d'autres bassins destinés aux mêmes usages : l'eau qui les remplit est assez malpropre, et ne m'a point paru être souvent renouvelée. Les croisées de la mosquée sont fermées par de beaux grillages en fer d'un fort bon travail , apportés de Constantinople.
Les maisons de Rosette sont presque toutes bâties
sur un même type , et en briques , ainsi que nous l'avons dit : toutes, à de légères différences près, présentent la même apparence extérieure. Nous nous sommes appliques à recueillir les dessins d'une des maisons les plus considérables de la ville et des plus agréablement situées, ayant une façade sur le Nil. On nous dit qu'elle appartenait à un bey. La façade 1 de cette maison sur la principale rue de Rosette présente, au rez-de-chaussée, une grande porte d'entrée et deux autres portes de moindre dimension ; quatre colonnes de hauteurs et de diamètres inégaux, élevées sur des bases ou socles, forment une espèce de décoration , assez bizarre toutefois : toute la porte1 principale, ainsi que la façade, offre un appareil de briques parfaitement régulier. Des pièces de bois mêlées à cette maçonnerie présentent tantôt leurs faces et tantôt leurs abouts : quelquefois ces pièces de bois sont ornées de dessins et de sculpture. Dans la partie inférieure de la porte, qui .est à hauteur d'appui, il y a de petites colonnes en bois cannelées ; elles sont insérées dans les angles de la maçonnerie.
La courbe qui termine la grande porte est ici un arc de cercle ; mais il y a des portes qui présentent des demi-cercles et même des espèces d'ogives. La seule ouverture ou fenêtre qui se trouve au rez-de-chaussée, est fermée par un grillage en fer 3. Le reste de l'élévation est partagé en trois étages , dont la division est
1 Voyez plauclie 82 , fig. 5 , Ê. M., fermées par des grilles de fer d'un vol. r. fort bon travuil, fabriquées à Con-
2 Voyez même planche, Gg. 10. sianlinople. Nous en avons déjà in-
3 En général, les croisées infé- diqué de pareilles à la grande mosrieures des maisons de Rosette sont quée de Rosette.
SUR LA VILLE DE ROSETTE. 52f>
Lien marquée par les solives des planchers, qui montrent leurs abouts à l'extérieur, où ils forment une espèce de décoration. Ces étages sont en saillie sur le nu de la face du rez-de-chaussée , de deux ou trois pieds : cette saillie est formée par les poutres principales qui dépassent la maçonnerie, et dont les bouts sont soutenus par des contre-fiches ou consoles; le tout est recouvert par des planches assemblées jointivement et qui présentent une surface parfaitement lisse.
Les étages supérieurs sont éclairés par un système de grandes croisées fermées par des grillages en bois à grauds carreaux, au-dessus desquelles il existe une ouverture plus petite, fermée aussi par des grillages, mais à carreaux plus étroits. Quelques fenêtres ont des grillages plus élégans et placés en saillie sur le nu de la façade : des ouvertures y sont ménagées sur la face pour faire circuler plus d'air dans les appartemens. Il en existe aussi sur les côtés pour donner la facilité d'apercevoir au loin dans la rue, et satisfaire la curiosité des femmes, qui peuvent ainsi voir sans être vues. Ces grillages saillans donnent aussi les moyens dy avoir des vases à rafraîchir, que l'on nomme qouîleh ou bardaques dans le pays. Ce sont des vases fabriqués dans la haute Ëgypte avec une espèce d'argile blanchâtre bien pétrie : on leur fait subir seulement une demicuisson; ce qui leur conserve une porosité à laquelle ils doivent la vertu réfrigérante qu'ils possèdent. Les formes 1 de ces vases ne manquent point d'une certaine
1 Voyez les Vases , Meubles et Tnstrumens, pl. FF., É. M. , vol. h, par M. Redouté.'
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élégance. On les remplit d'eau, on les expose au courant d'air $ l'eau qui transsudc à travers les pores, se vaporise et produit le refroidissement de celle qui reste dans l'intérieur du vase. L'abaissement de la température est toujours de quatre ou cinq degrés.
Un quatrième étage s'élève seulement dans une partie de la maison qui nous occupe; il forme une espèce de pavillon qui est de plain pied avec les toits en terrasse de l'édifice. C'est sur ces terrasses que les femmes peuvent se promener et prendre le frais sans être vues. Elles pourraient l'être toutefois par les crieurs publics, qui, du haut des minarets, appellent le peuple à la prière; mais on a suffisamment pourvu à cet inconvénient, de la plus grande gravité dans les mœurs musulmanes, en ne prenant pour remplir ces emplois que des hommes aveugles.
La façade de la maison , du côté du Nil 1 , n'offre qu'un seul étage, et, par conséquent, une complication moins grande. Trois portes, dont une principale, donnent entrée au rez-de-chaussée, éclairé par quelques petites fenêtres fermées par des grillages à larges carreaux. Deux colonnes placées aux angles portent des pilastres légèroment en saillie sur le nu du mur : à l'un de ces angles est une petite fabrique contenant des jarres remplies d'eau et un vase pour y puiser; elle offre aiusi aux passans les moyens de se désaltérer. Les jarres sont constamment entretenues pleines par la sollicitude du propriétaire de la maison. Dans un pays
1 Voyez la planche 82, Cg. 3 , É. M., vol 1.
SUR LA VILLE DE ROSETTE. 52j
dont la température est très-élevée, on sent tout le prix de semblables établissemens : aussi sont-ils très-multipliés. Il y a des maisons où l'on offre aux passans l'eau d'une autre manière : on a dans l'intérieur un baquet entretenu constamment plein d'eau, et place tout près du mur extérieur de l'habitation ; un siphon plonge par sa plus longue branche dans ce baquet ; la branche la plus courte traverse la muraille, et se termine par un ajutage auquel les passans viennent appliquer la bouche; en aspirant un peu, ils se désaltèrent tout à leur aise. Djus les maisons des gens riches, ou dans les mosquées, cet ajutage traverse une table de marbre sur laquelle sont gravées des sentences du Qorân.
Le seul étage qui subsiste dans la façade qui regarde le Nil , est formé de trois avant-corps séparés par deux intervalles. Chacun de ces avant-corps est éclairé par de grandes fenêtres remplies par des grillages à larges carreaux, et au-dessus desquelles sont d'autres petites fenêtres également grillées. Le dessus de la maison est terminé par une terrasse , dont l'aire se compose de mortier très-blanc ; les abouts des poutres qui la supportent, se montrent à l'extérieur, et forment, ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, une espèce de décoration.
Quant à la face latérale1 de cette habitation, elle offre des dispositions analogues à celles que nous venons de décrire, si ce n'est qu'elle présente un étage
1 Voyez la planche 8a , %. !\ , É. M. , vol. i.
de plus dans une portion seulement : on peut y remarquer des petits jours assez multiplies pour éclairer les pièces du rez-de-chaussée. En général, tout le rez-dechaussée est destiné aux écuries des chevaux et des chameaux , aux magasins de fourrages , à des pièces préparées pour recevoir les harnois , à la cuisine , au cellier, aux offices, aux moulins à Lié. On y réserve aussi des chambres pour les gens de service de la maison ou autres.
On ne se ferait point une idée exacte de l'intérieur des maisons de Rosette, si Ton se figurait que les planchers bas sont tous à la même hauteur, et que Ton communique de plain pied d'une pièce à l'autre : au contraire, il faut monter ou descendre quelquefois une, deux et trois marches pour passer d'un appartement dans un autre; et rien ne motive, en apparence au moins , une semblable disposition , qu'il eût été facile d'éviter , et qui ne peut trouver d explication que dans les usages du pays.
Les détails dans lesquels nous venons d'entrer suffisent pour donner une idée de l'architecture des maisons des gens riches de Rosette ; la vue des dessins renfermés dans la planche 82 , figures 1 et 2 , et dans la planche 102, figures 8, g et 10, peut ajouter encore aux notions que nous en avons données. Les fenêtres de la maison dont l'élévation est représentée figure 2, offrent cette particularité, qu'outre le grillage qui en occupe l'ouverture , elles sont encore fermées par des volets. Nous devons ajouter que presque toujours, dans les maisons des gens riches , les baies de fenêtre son t
fermées intérieurement par des châssis garnis de vitres; mais, dans la plupart des autres maisons, cette fermeture n'existe point , et l'air extérieur pénètre librement dans les appartemens.
En gênerai , les terrasses des maisons sont inclinées et ont des gouttières pour faciliter l'écoulement des eaux de pluie , qui , durant l'hiver , tombent quelquefois en assez grande abondance à Rosette.
La décoration intérieure des maisons diffère beaucoup, selon la destination des pièces, la richesse et le rang des propriétaires. Les chambres sont pavées en carreaux de terre cuite : la première portion des grandes pièces de réception , les privés des maîtres et les salles de bains sont pavés en marbre.
Tous les murs sont recouverts seulement d'un enduit très-lisse d'une blancheur éclatante ; chaque pièce est partagée dans sa hauteur en deux parties presque égales par une corniche en bois très-mince et très-saillante, qui en fait tout le tour : le fond de l'appartement est rempli par de grandes armoires dont les panneaux, diversement travaillés, forment une sorte d'ornement. D'autres armoires de différentes grandeurs et beaucoup de petits enfoncemens ornés de boiseries complètent le système de décoration des diverses pièces. L'ameublement consiste principalement en des sofas distribués tout autour de l'appartement, où ils présentent un siège bas , large et commode. Ils sont composés de matelas et de gros coussins de coton ; les matelas sont étendus sur de petites banquettes de quinze à dix-huit centimètres de hauteur, construites en planches ou formées É. M. xvni. 34
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seulement d'espèces de cages faites avec des côtes de palmier. Des étoffes plus ou moins recherchées , selon la qualité et l'aisance du propriétaire , couvrent les matelas et les coussins : les plus riches étoffes sont réservées pour les sofas des balcons ou fenêtres avancées dont nous avons parlé. Cest là , en effet, que les femmes reposent le plus souvent , et qu'elles respirent un air plus frais que dans les autres parties de leurs appartemens.
Nulle part on ne trouve de lit pendant le jour dans les différentes pièces de l'habitation. Les hommes et les femmes prennent leur sommeil sur le sofa , on sur des couches que l'on dresse au milieu de la chambre. Quelquefois les lits ne consistent qu'en un simple matelas recouvert d'un tapis. Une vaste moustiquière en gaze ou en crêpe garantit des cousins et des moustiques. Pendant le jour, tout cet attirail est renfermé dans des cabinets. Beaucoup de personnes, hommes et femmes , se couchent sans ôter leurs vêtemens.
Les domestiques couchent tout habillés sur de simples nattes.
Nous eûmes l'occasion d'entrer dans la maison de l'un des plus riches particuliers de Rosette , qui avait pris la fuite à l'approche de l'armée française. Cette habitation est distribuée en deux appartemens principaux , celui du maître au premier , et celui des femmes au second : dans l'appartement du maître, les fenêtres sont fermées par des grillages en bois à larges carreaux; dans l'appartement des femmes, les grillages sont à petits carreaux. Il n'y a de communication entre ces
appartemens que par un petit escalier, et par un tour cylindrique, qui servait à passer la nourriture des femmes. Dans l'un et l'autre , la pièce principale consiste cri une vaste chambre , qui est décorée dune manière analogue à ce qui vient d'être exposé, si ce n'est que, dans l'appartement des femmes, il existe au-dessus des armoires une espèce de loge grillée, où il paraît que les femmes se tiennent habituellement. Cette mai* son renferme des cuisines, des bains, des fours, des terrasses, et généralement tout ce qui constitue l'habitation d'un riche particulier : les fosses d'aisance sont recouvertes de dalles à$ marbre, où sont pratiquées des ouvertures longues et étroites.
Nous avons dit que les divers étages des maisons de Rosette sont en encorbellement ou saillie les uns sur les autres , d'où il résulte qu'à la hauteur du rez-dechaussée les maisons qui se font face se trouvent à une assez grande distance , et qu a la hauteur des terrasses elles se rapprochent bientôt de manière à n'être plus séparées que par un petit intervalle. Cette disposition donne la facilité de couvrir entièrement les rues destinées aux bazars ou marchés publics , de manière à les tenir constamment abritées des rayons du soleil.
Toutes les maisons de Rosette , à l'exception de celles des gens riches , ont un escalier extérieur , construit la plupart du temps en pierre : au lieu d'y appliquer des • garde-fous, on l'enveloppe, pour ainsi dire, dans une grande cloison destinée à cacher la vue des femmes, quand elles sortent de la maison , ou qu'elles y entrent.
Nous avons souvent fréquenté les bazars ou marchés
publics ; nous avons toujours été frappés du silence qui y règne , et qui forme un contraste si frappant avec le murmure bruyant de nos marchés. Les gens du pays parlent peu , mais toujours avec un grand ton de gravité, et leur conversation ne les empêche jamais de fumer leurs pipes. Assis devant leurs boutiques, ils y sont immobiles comme des termes.
Les marchands de Rosette nous ont paru , en général, très-déûans; ils craignent toujours qu'on ne les trompe, et ils ne livrent les marchandises qu'on leur achète , que lorsqu'elles leur ont été préalablement payées. * %
C'est dans les bazars que l'on a le plus d'occasions de remarquer les costumes des habitans du pays. Au premier coup d'œil , ils paraissent peu variés; mais ils le sont cependant de telle sorte, qu'il est facile de reconnaître un Turk, un Qobte , un Grec, un Alexandrin. Les Grecs surtout sont reconnaissables à leur teint blanc et à leur menton rasé.
Les cafés de Rosette, comme ceux d'Alexandrie, sont, en général, de véritables bouges, dont on n'approche qu'avec dégoût. Ils consistent en une très-grande salle, au pourtour et dans le milieu de laquelle s'élèvent des estrades en maçonnerie, que l'on recouvre de nattes : c'est sur des sofas de cette nature que le musulman vient boire le café, fumer sa pipe qu'il ne quitte jamais , dormir , ou entendre les improvisations d'un poëte ou les récits d'un conteur en titre, qui ne se lasse pas de conter , et qu'on écoute toujours avec un nouveau plaisir. Parmi ces établissemens , nous en
avons cependant remarque' un qui, par son air de propreté et la beauté de sa situation , mérite d'être distingue. Il est situe sur le port de Rosette , près des Lords du Nil le bâtiment ' a une longueur à peu près double de sa largeur : il est divise intérieurement en deux parties , au milieu se trouve un passage aboutissant à deux portes extérieures placées sur les côtes : la porte principale fait face au fleuve. L'édifice est éclairé par un système de doubles fenêtres surmontées de courbes en ogive, dont la naissance repose sur trois petites colonnes en bois : au-dessus de ces ouvertures, il en existe une autre beaucoup plus petite et de forme rectangulaire. Au milieu de l'édifice s'élèvent deux massifs en maçonnerie formant estrades, et, tout autour, des espèces de banquettes de construction semblable et remplissant le même objet. Le toit de l'édifice, qui est en saillie, garantit de l'ardeur du soleil; mais les habitues du café sont bien mieux préservés encore de l'atteinte de ses rayons par une espèce de bâtisse en charpente, ajustée tout autour de l'édifice et formant une sorte de berceau , que des ceps de vigne, plantés au-devant de la façade, enveloppent de toutes parts de leurs longs et flexibles rameaux. C'est au-devant de ces berceaux que les almeh ou danseuses publiques, les musiciens, les baladins et les improvisateurs, cherchent à capter l'attention des buveurs de café, et à leur arracher quelques pièces de monnoie.
Les habitués des cafés se livrent au jeu des échecs et
1 Voyez la planche 82 , fig. 61 cl. 7 , È, M. , vol. 1.
du mangaleh1 : ce sont des gens de la classe moyenne; car les riches font préparer le café chez eux, et ne fréquentent point ces établissemens.
Il nous reste à parler d'un genre d'édifices qui est établi a Rosette avec une espèce de luxe ; il s'agit des ohels , où Ton tient en magasin toutes les sortes de marchandises. Ce sont des bâtimens qui ont en longueur le quadruple ou le quintuple de leur largeur; ils renferment une cour décorée, tout autour, de galeries soutenues par des colonnes surmontées d arcs en ogive : les magasins ont leur entrée sous ces galeries , et sont éclairés seulement par des fenêtres percées audessus des portes. La même distribution qui existe au rez-de-chaussée se retrouve au premier étage; seulement le long corridor qui remplace la galerie du bas , et qui , comme elle , donne entrée dans les magasins , est éclairé par un grand nombre de fenêtres terminées en ogive, au-dessus desquelles sont en outre pratiquées de petites ouvertures carrées. Le second étage offre une disposition toute pareille, si ce n'est que les ouvertures du corridor sur la cour sont rectangulaires et plus con-
1 Le mangaleh se compose de Si le nombre a, ou le nombre 4,
deux plancbeLtcs dans chacune des- ou le nombre 6, se trouve dans le
quelles on a pratiqué six trous. On trou où il a mis la dernière coquille,
joue à deux. D'abord chaque joueur ces coquilles sont à lui, et de plus
met dans les trous qui sont de son toutes celles des trous contigus, en
côté six petites pierres ou coquilles, comptant à reculons , si le nombre
Puis l'un des joueurs prend toutes marqué s'y trouve. Quand il n'y a
les coquilles de tel trou qu'il juge plus une seule coquille dans les
à propos, et en met une dans chaque trous, on compte, et celui qui en
trou suivant, en commençant à a le plus, a gagné la partie. (Con-
droite et en continuant de la sorte sulter le Voyage en Arabie , par
jusqu'à ce qu'il ne lui en reste plus. Niebuhr, 1. 1 , pl. xxv, et p. 139.)
sidérables. Les figures 9 et 10 de la planche loi, Ê. M., vol. 11 y donnent une idée très-exacte de*ces distributions. Ces corridors et ces longues galeries qui communiquent aux magasins, servent, au besoin, à faire prendre lair aux marchandises qui y sont renfermées.
Nous avons été frappés de la sobriété des habitans de Rosette 5 sobriété que l'on remarque du reste dans toute l'Égypte. Le fruit du dattier paraît êtré leur nourriture principale ; ils y ajoutent cependant un peu de pain fait sans levain et en forme de petites galettes rondes très-minces. Ce pain , cuit dans des fours chauffés avec la fiente des animaux , et principalement du chameau , préparée comme nous l'avons dit , conserve une odeur peu agréable pour les étrangers ; et je ne puis oublier que , dans les premiers temps de mon séjour en Égypte, je trouvais une odeur de chameau à tout ce que je mangeais.
§. V. Des arts et métiers à Rosette.
Je me propose de consigner dans ce paragraphe les observations que j'ai faites sur les arts et métiers exercés à Rosette : mais , comme il existe peu de différence dans ce qui se pratique à cet égard dans cette ville et dans la capitale de l'Egypte, où ces mêmes arts et métiers ont été observés , je me bornerai à des détails très- succincts. J'ai examiné avec attention l'art du tourneur', qui a des applications assez étendues 5 car
• Voyez les Arts et Métiers, pl. xv, fig. 4, Ê. M., vol. 11, et l'explication de cette planche.
les nombreux grillages qui ferment les baies de croisée des habitations en sont le produit. Toutes les parties de ces grillages , faites au tour , sont réunies et maintenues par des encadremens en bois, qui sont le travail du menuisier. Rien n'est plus simple que l'instrument dont se sert le tourneur ; il consiste en une grande planche posée horizontalement, sur laquelle s élèvent deux panneaux verticaux , l'un fixe et l'autre mobile : au milieu de ces deux panneaux sont deux axes en fer, destines à retenir et à fixer la pièce que Ton veut tourner. L'archet que l'on passe autour de cette pièce se compose d'un long manche en bois, où est attachée, par ses deux extrémités, une lanière un peu large : le tourneur fait mouvoir l'archet avec sa main droite; il approche et dirige l'instrument tranchant avec la main gauche et le pied droit , qui est appuyé sur une barre de fer posée elle-même sur les deux panneaux verticaux : le poids de cette traverse en fer suffit, la plupart du temps , pour maintenir les poupées et assujettir celle qui est mobile. La boutique d'un tourneur est tout ce qu'il y a de plus simple : elle renferme seulement trois outils tranchans , deux outils pour creuser, un archet, une petite bouteille contenant l'huile nécessaire pour humecter les points, autour desquels se fait la rotation, et une couffe ou panier pour renfermer les objets manufacturés. Ces boutiques sont fort petites; elles ont deux mètres à peu près en tout sens : on peut en voir la configuration dans la planche 82, fig. 8 et 9, E. M., vol. 1. Ces boutiques se ferment avec des portes à deux battans , assujettis par une serrure en bois ; elle^
sont élevées de 5o à 60 centimètres au-dessus du sol : une espèce d'estrade est au-devant de ces boutiques, qui sont protégées contre les rayons du soleil par une sorte de bâtisse en charpente soutenant une couverture en bois. On voit dans les bazards d'assez longues fdes de semblables boutiques, occupées par toute sorte de marchands et de fabricans.
L'art du menuisier 1 est encore dans l'enfance : le menuisier travaille à genoux ou assis ; il n'emploie qu'un très-petit nombre d'outils , parmi lesquels le principal est le rabot, semblable à celui dont se servent nos ouvriers en menuiserie. 11 fait usage d'une berminette appelée qaddoum en arabe.
La serrurerie n'est en Égypte qu'une espèce de menuiserie, car les serrures sont en bois : elles consistent a en deux morceaux de bois placés à angle droit l'un sur l'autre; celui qui est vertical contient une cavité fermée par un petit morceau de bois de forme cubique, percé de petits trous dans lesquels on met des pointes en fer, augmentant de grosseur à leur partie supérieure ; ces petits trous correspondent exactement à un même nombre d'autres pratiqués dans le morceau de bois horizontal et mobile, en sorte que, lorsque la serrure est en place, les petits morceaux ou pointes de fer tombent, par leur propre poids, dans les trous inférieurs, sans pouvoir toutefois quitter les trous supérieurs : alors la serrure est fermée. Pour l'ouvrir, on a une clef qui
1 Fby. les Arts et Métiers, pl . xix , a Foy. les Arts et Métiers, pl. xxx, figure -i , et Pexplicaiion de ectto fig. 1 , 2 , 3 , 3', 4 , 5 et 6, et l'cxplanchc. plicaiiou de cette planche*
n est autre chose qu'une espèce de règle en bois, armée à Tune de ses extrémités de petits morceaux de fer de même calibre, disposes de la même manière que les trous y en sorte qu'en enfonçant cette clef dans le vide pratiqué dans le morceau de bois mobile de la serrure, on soulève les pointes de fer : alors on tire ensemble et la clef et la partie mobile de la serrure; le tout glisse sans obstacle, et la serrure est ouverte.
L'art du chaudronnier est plus avancé que les autres arts. On fabrique à Rosette des ustensiles de cuivre, tels que casseroles , plateaux , bassines , etc. , avec une sorte de perfection , surtout si l'on considère les outils employés par les ouvriers. Nous ne parlerons pas davantage de cet art , qui est décrit fort en détail ailleurs
Un art que l'on peut considérer en Égypte comme arrivé , pour ainsi dire , à sa perfection , c'est l'art de faire les pipes. Dans un pays où tout le monde fume, depuis le plus riche jusqu'au plus pauvre, les pipes sont de première nécessité : aussi s'en fabi ique-t-il dans tous les genres une quantité considérable. Elles se font avec une espèce de terre glaise pétrie avec le plus grand soin. Les pipes se montent en deux parties, savoir : le fourneau et la queue ; l'un et Vautr^ont façonnés dans un moule plein : ces deux parties étant moulées séparément , on les réunit ensuite tandis qu'elles sont encore toutes fraîches ; on fait le trou par lequel doit être aspirée la fumée , et on l'exécute de manière que la cendre ne tombe pas au fond de la pipe. La
1 Voyez les Arts et Métiers , pl. ixi, Og. i , et l'explication de cette
forme de ces pipes ne laisse pas d'être variée \ on peut en voir divers modèles dans Tune des planches des Vases, Meubles et Instrumens'. Tandis que la terre est encore molle, on imprime sur le fourneau et sur la queue de la pipe des ornemens quelquefois d'assez bon goût, sur lesquels on applique de l'or pour les faire mieux ressortir.
Quant à l'opération de percer les tuyaux de pipe, l'ouvrier se sert d'une petite machine 3 en forme de châssis, qu'il maintient avec son pied et qui est garnie d'un gros fil d'archal; au moyen d'un archet, il introduit ce fil dans le tuyau, et la mèche pe'nètre successivement jusqu'à l'extrémité : ces tuyaux de pipe sont ensuite recouverts d'étoffes de soie ornées de cordonnets ou de franges de même matière, et termines par des bouts d'ambre qui sont quelquefois d'un très-grand prix.
Après l'art du faiseur de pipes, le plus parfait est celui du faiseur de couffes 3 ; les feuilles du palmier en forment le tissu. Cet arbre est de la plus grande ressource en Égypte : il fournit en abondance un très-bon fruit , dont les habitans font leur principale nourriture ; le tronc de l'arbre est employé dans la bâtisse; avec les côtes des branches on forme des qafas ou espèces de cages, sur lesquelles on dresse les lits et l'on élève les sofas ; et les folioles ou petites feuilles placées le long de la côte des grandes feuilles de dattier
» Voyez pl. ii, Ê. il/., vol. it, où M. Conté au Kaire, et l'explication
est représentée une collection de de cette planche,
pipes. 3 Voyez les Arts et Métiers ,
" Voyez les Arts et Métiers , pl. xx , fig. a, et l'explication de
pl. xxtu , fig. i , dessinée par feu cette planche.
5{o NOTICE
servent à faire des tresses, que l'on coud ensuite pour en former les couffes ou paniers. Les tresses se cousent avec beaucoup de dextérité et de vitesse au moyen de petites cordes également fabriquées avec des feuilles de palmier. On fait à Rosette un grand usage des couffes; elles servent à l'emballage dè toute sorte de marchandises et de graines : on les emploie beaucoup pour le transport du riz.
Nous venons de parler des qafas faits avec les côtes des branches de palmier : celui qui les fabrique est muni d'un emporte-pièce, avec lequel il pratique dans ce bois tous les trous nécessaires pour assembler les diverses parties qui composent les qafas. On ne peut mieux comparer ce re'sultat de l'industrie des habitans de l'Égypte qu'à des cages rectangulaires analogues à celles que l'on fabrique en France avec de l'osier.
Dans un pays comme l'Egypte, où tout le monde fait usage du cafe', c'est un art que de le préparer pour l'offrir à toutes les classes de la société'; aussi y a-t-il à Rosette des ateliers 1 où l'on brûle le café et où on le pile : on a de grands plateaux en cuivre placés sur la surface d'un fourneau, où l'on fait rôtir la graine de café; on la broie ensuite dans des mortiers de granit avec des pilons en cuivre. L'usage de ces pilons présente quelquefois des inconvéniens , parce que, dans l'opération , il peut se détacher des parcelles de métal qui, mêlées au café, donnent des tranchées, ainsi que je l'ai quelquefois éprouvé.
■ Voyez les Arts et Métiers, pl. xxvi, fig. 3, dessinée au Kaire par feu M. Conté , et l'explication de celte planche.
SUR LA VILLE DE ROSETTE. 54i
L'orfèvrerie est aussi exercée à Rosette: un quartier île celte ville est assigne' aux orfèvres. Je m'attendais , en y entrant, à voir les plus belles boutiques de la ville 5 mais j'ai été bien trompe dans mon attente. De petits réduits sales et obscurs, où l'on ne voit pour tout meuble qu'un soufflet cylindrique à main, un cbelif fourneau , et quelques petits creusets de grès assez semblables aux nôtres; voilà tout ce qui constitue 1 atelier des orfèvres. 11 faut cependant ajouter qu'ils ont des marteaux et des enclumes assez bien exécutes. Aucun de leurs ouvrages n'est expose , comme ebez nous , dans les boutiques. 11 paraît qu'ils n'exécutent qu'au fur et à mesure des commandes qu'on leur fait. Je les ai vus fabriquer devant moi une bague d'un travail assez grossier, et couler un lingot.
§. VI. Des ophiogènes.
Pendant mon séjour à Rosette, je n'ai pas eu l'occasion d'être témoin de la grande fête qui s'y célèbre tous les ans en l'honneur de Sjdj lhrâhym : mais on sait qu'à la procession qui fait partie de la célébration de cette fête, on voit tous les corps d'artisans ranges chacun sous sa bannière ; l'étendard de Mahomet est porte en triomphe; les cheykhs, ou prêtres du pays, coiffes de longs bonnets en forme de mitres, suivent à pas lents et chantent des versets du Qorân ; à la suite viennent des Psylles qui dévorent des serpens vivans. Savary ' raconte en détail le spectacle vraiment extraor-
« Voyez les Lettres sur l'Egypte , tome i , page 62.
dinairc et curieux dont il a été témoin. Noire objet n'est point de reproduire des choses déjà connues; mais nous ne pouvons nous empêcher de raconter quelques faits qui se sont passés sous nos jeux, ou qui nous ont été certifiés par des personnes dignes de toute notre confiance. Ces faits concernent les ophiogènes ou Psylles modernes.
Il y a en Egypte une certaine classe d'hommes qui manient impunément les serpens , les vipères et les scorpions. Ce sont les successeurs de ces Psylles, peuples de la Cyrénaïque, qui, au rapport de Strabon1, avaient le secret de se garantir du poison des serpens3. En général, en Égy pte, les serpens et les scorpions sont considérés comme des reptiles nuisibles, dont les morsures ou piqûres peuvent avoir les suites les plus funestes, et souvent même donner la mort. L'armée
1 ,E?t*D3-« fxvQiôovrt toùc 'O^io- primiun in se transferre livorem ,
ytnlç o-uyyimki tmt *xên •f** T0^c deinde injlammationem eliam dolo-
Styttf ÇaW F eiuTui Toùf ip'ptvoLt remque sedare. Ferunt principem
toîç Σ<o/mktojc **oc <7r«u, o-uii^Sç ej'us generis c serpente in heroêni
i<pa.n1optiou( , iririp toÙc iiiWoùc, J'uisse mutatum : Jbrtasse unus è
«rpéiroi pu to 'jrtXtet/xaL lie i&uToi/ç Psjrilîs Afris Juit ; Jacullas ea
lUfTfltÇ)* p ovTst; , f/Tct Kctt t»v Çtxiyfxi- aliquandiu eo in génère ma mit.
lit h-avoitac, **î toi iroioi. Mu- ( Strab. Geogr. lib. xm, pag. 588 ,
BtCiua-i /« vif ifl^n^iT»? toû yhovç cd. Paris, 16'io , in-fol. )
Hft»ATn&fAI'T&&XX$h *Ç î<pt»C * "Hwoi lT* mvittf tovç YCxxovt
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Ibi locorum fabulantur Ophio- oftç tovç «f>o«o«T|ixouc, x. t. X.
gènes (id est, serpentigenas) esse , Sunt qui dîcant, quemadinodum
qui cum serpentibus quamdam ha- Psjrlli apud Cjrrenaïcam regioncin
béant cognationem : nam mares eo- naturalem quamdam. vim habent ad'
rum me die a ri aiunt Us qui à vipera versus serpentes , sic et Tentjrritis
morsi sunt, continenler tangendo, esse contra crocodUos , etc. (Ibid.
tamquam incantatores soient, ac lib. xvn, pag. 814. )
française en a fait quelquefois la funeste expérience. On devrait donc regarder comme un bienfait une association d'hommes dont le but serait de délivrer le pays d'un semblable fléau : or , ce but est en partie rempli par des espèces de charlatans, qui calment au moins les alarmes du peuple.
Les Psylles modernes possèdent le secret de délivrer les habitations des serpens qu'elles peuvent renfermer. Ils se vantent aussi de garantir de la morsure de ces reptiles et de celle des scorpions. Les preneurs de serpens se promènent dans les rues des villes et des villages de l'Égypte, en annonçant à haute voix aux habitans qu'ils sont tout prêts à les débarrasser des serpens qui pourraient se trouver dans leurs demeures : ils portent à leur bras un panier où ils les déposent. Ces hommes mettent toujours un certain charlatanisme dans leurs opérations : pour savoir s'il existe des serpens dans un lieu habité, ils commencent d'abord par composer leurs regards et leurs manières, et donnent à toute leur personne un air prophétique ; ils tournent avec mystère les yeux dans tous les coins de l'appartement, et finissent par les arrêter dans les endroits où se trouvent effectivement les serpens ; ils flairent comme pour s'assurer par l'odorat de la présence de ces reptiles : alors ils prennent une espèce de baguette divinatoire; ils prononcent une exhortation avec des inflexions de voix traînantes pendant à peu près cinq minutes; ils crachent à terre , se baissent et se relèvent ensuite en montrant, soutenu sur la baguette divinatoire, le serpent naguère caché dans quelque trou des murailles
de l'habitation. On pourrait croire que toute cette operation est le résultat d'un escamotage; mais nous pouvons assurer qu'il n'en est rien : nous avons expose ici les faits dont nous avons été témoins; nous les avons dépouilles de tout le merveilleux sous lequel nous aurions pu les présenter , et l'on peut compter sur la plus exacte vérité.
Mais ces faits , au reste , soumis à une critique judicieuse , n'offrent rien qui ne puisse s'expliquer naturellement par l'analogie avec d'autres faits dont nous sommes témoins tous les jours. En effet , n'y a-t-il pas mille circonstances où les différentes inflexions de la voix de l'homme sont entendues par des animaux domestiques et même sauvages? Nous n'en citerons qu'un seul exemple : le chasseur ne possède-t-il pas l'art de produire des sons qui attirent dans ses filets ou sur ses gluaux une multitude d'oiseaux divers? Assis sur le bord d'un ruisseau et caché dans le feuillage, il se dérobe à tous les regards, et à sa voix trompeuse accourent tous les lia lu tans ailés des bois. Pourquoi le serpent ne serait-il pas aussi attiré par certaines inflexions de la voix de l'homme, et n'y céderait-il pas?
Quant à la présence des serpens , elle peut être certainement indiquée aux ophiogènes par l'odorat; car il résulte des faits observés par les naturalistes, que ces animaux sont enveloppés d'une atmosphère musquée qui doit certainement annoncer leur présence à un odorat un peu exercé.
Les procédés employés par les ophiogènes pour garantir de la morsure des serpens et des piqûres des
scorpions sont précèdes el suivis de pratiques mystérieuses , qui ne manquent pas d'éblouir la multitude
facile à tromper; ils consistent à mettre dans un vase un peu d'eau , à laquelle on ajoute de l'huile et du sucre : les ophiogènes s'efforcent d'opérer la combinaison du mélange; ils récitent des prières et finissent par cracher dans la préparation qu'ils viennent de faire; ils font avaler cette potion à celui qui demande à être garanti de la morsure des reptiles : ils suspendent ensuite à ses oreilles deux énormes serpens qui s'y accrochent avec les dents, et qu'ils y laissent pendant un quart d'heure. L'opération est alors terminée , et le patient paie de sa bourse les services signales qu'on vient de lui rendre : il sen va , persuade qu'il sera garanti pour l'avenir des morsures des serpens.
Ceux qui ont été soumis à toutes ces épreuves du charlatanisme, sont-ils effectivement inattaquables aux morsures des serpens? c'est ce qu'assurément aucun homme sensé' ne sera tente de croire ; mais ils ont obtenu ce re'sultat, que le sentiment de la crainte des reptiles est considérablement affaibli chez eux. Familiarises, pour ainsi dire, avec ces animaux, ils osent par la suite en approcher plus volontiers; ne les craignant plus, ils les abordent avec une sorte de franchise qui n'annonce de leur part aucun mauvais dessein , et c'est une raison pour qu'en effet ces reptiles ne leur fassent point de mal; car il est bien reconnu que beaucoup d animaux ne font de mal aux hommes que lorsqu'en les abordant avec trop de précaution, on les fait croire à des intentions hostiles. Comment, en É. M. xvm. 35
5£f> NOTICE
effet, pourrait-on expliquer que des hommes pussent, ainsi qu'il arrive aux ophiogènes , porter dans leurs vêtemcns et sur leur sein même divers reptiles, et les choisir entre tous , sans le moindre accident ; placer
des scorpions sous les tarbouch ou calottes rouges dont leur tête est couverte, sans en être piques? C'est cependant ce que l'on voit dans toutes les villes de l'Égypte. C'est en vain que 1 on voudrait expliquer ces espèces de phénomènes par la supposition que l'on a casse les dents des serpens et coupe les pinces des scorpions. Nous avons été à portée de vérifier qu'on ne fait subir à ces animaux aucune mutilation ; et il nous a été assure par des personnes dignes de foi que ces mêmes animaux qui respectent tant les inities, avaient souvent cause à d'autres personnes des accidens fâcheux.