ao
12 ni a ose an vin
( 2 janvier 1800 ).
2IOO.
Les deux premiers résultats ne pouvaient varier sensiblement, ayant été. obtenus à des époques assez semblables du décroissement de Tan vu et de Fan \ni; mais le troisième paraît différer fortement, quoiqu'il n'y ait eu que vingt jours d'intervalle et i5 pouces de décroissement, du 22 frimaire au 12 nivose an vm. Cette différence nous a paru provenir de l'action des vents, qui étaient d'aval lors de la dernière opération \ on a fait ces nivellemens sur le bras du Nil qui longe et sépare l'Ile de Roudah du vieux Kaire : l'exactitude de ces opérations nous est garantie par la précision qu'y ont apportée les ingénieurs auxquels nous les devons (MM. Chabrol et Févre) , et par la concordance de ces résultats partiels et de ceux qu'on a obtenus par le nivellement général , auquel ces ingénieurs ont aussi coopéré y résultats dont on a déduit le niveau respectif des deux mers et du Nil, repéré sur le meqyâs.
De la vitesse du Nil.
On a fait, les i5, 16 et 17 messidor an vn (2, 3 et 4 juillet 1799), dans le temps des plus basses eaux, des opérations pour connaître la vitesse du Nil > on était sur le rivage de l'île de Terseh , un peu au-dessus du vieux Raire : la largeur du fleuve est, dans cet endroit, de 160 toises (c'est le double de celle de la Seine au pont de Louis xvi à Paris).
Un corps flottant , ayant à peu près la même pesanteur spécifique que l'eau , y a été plongé et abandonne' au courant (le vent du nord-est, qui était faible, ne pouvait nuire à la précision de l'expérience).
Le corps flottant, plongeant de 18 à 20 pouces, a parcouru , savoir :
1" expérience. . 3oo mètres en 7 minutes 53 secondes. 2e 3oo en 6 19
3e 3oo en 7 '36
Prenant un résultat moyen entre la première et la troisième expériences, qui diffèrent peu entre elles, on trouve que le Nil a une vitesse de 5oo mètres en 7 minutes 45 secondes : ainsi la vitesse du régime du Nil, dans le temps des plus basses eaux, est de 645 millimètres, ou 1 pied 11 pouces 10 lignes, par seconde ; ce qui revient à environ 1200 toises à l'heure, ou 2 pieds , nombre rond , par seconde.
Une observation faite dans la haute Egypte , en Tan vu , par M. Girard , vient à l'appui de ce résultat -9
elle porte que les eaux du Nil ont commence' à se troubler à Syène le 3 thermidor , et à Qené le 8 : or, il en résulte, pour les cinq jours de différence et une distance d'environ soixante lieues, une vitesse de douze lieues par jour, et de 1200 toises à l'heure.
Une autre observation, faite au Kâire, sur la crue d'Esné , confirme encore ce résultat : la crue a commencé à Esne le g messidor; elle n'a été sensible au Kaire que le 20 : la distance de cent cinquante lieues étant répartie sur les onze jours qui font la différence de ces époques , on en déduit une vitesse moyenne de 1 366 toises à l'heure. Mais cette vitesse , qui s'accroît sensiblement dans les hautes eaux, n'est jamais assez considérable ppur , qu'on ne puisse remonter le Nil à la rame ou à la cordelle, comme il est d'usage, ou plus souvent à la voile, quand le vent est favorable; et si cette vitesse était plus forte, le Nil ne pourrait pas déposer ses troubles aussi facilement sur les terres et dans son lit , au point* d'opérer leur exhaussement. A la vérité, les eaux qui forment l'inondation diminuent beaucoup de vitesse, surtout au débouché de la vallée au-dessous du Kaire, où, trouvant à s'étendre sur une grande surface, elles perdent, avec leur vitesse acquise, la faculté de retenir autant de ces troubles, dont la précipitation s'opère alors plus facilement sur les terres.
Cette vitesse de 2 pieds par seconde dans les basses eaux répond à la vitesse moyenne de la Seine, au terme de l'étiage au-dessus de Paris; nous pensons, eu égard à toutes les considérations qui peuvent déterminer le
57o MÉMOIRE SUR LA VALLÉE DU NIL
lieu de la plus grande vitesse d'un fleuve que ce lieu ,
pour la partie du cours du Nil en Egypte, doit se trouver immédiatement au-dessous de Gebel cl-Selseleh (montagne de la Chaîne) , où son lit, réduit à moins de 3oo toises entre les montagnes escarpées qui le bordent, est aussi plus profond,
De la qualité des eaux et des troubles qu'elles
contiennent'
L'analyse de l'eau du Nil 3 a fait voir qu'elle ne contenait pas de sels*amers, mais seulement du sel marin (muriatc de soude), et des carbonates terreux, mais en si petite quantité, qu'elle- se rapproche beaucoup, pour la pureté, de l'eau distillée ;"elle peut avec succès la remplacer dans les arts chimiques : mais estelle préférable, pour la santé, à une eau moins pure? des me'decins en doutent , d'autres ne le pensent pas- Nous savons, par notre propre expérience, que, quelque quantité qu'on en boive, elle n'incommode pas; elle passe pour être légère, saine, et même, dit-on,
1 On sait que la vitesse dépend courantes concourent pour produire
beaucoup de la pente, et qu'elle un plus grand effet; ce qui semble
croît en plus grand raison que les en fixer le maximum vers le centre
racines des pentes ; mais elle n'en des fleuves , c'est-à-dire entre les
dépend pas absolument , parce que sources , où les pentes sont ordi-
les eaux , suivant leur degré de hau- nairement les plus fortes , et l'em-
teur, de charge et d'action, dans le bouchure, où le volume des eaux,
. lit du fleuve, la modifient considé- égal à la somme des.affluens, est
rablement. Il est certain que la plus aussi le plus considérable,
grande vitesse ne correspond pas ' Faite avec beaucoup de soin par
toujours à la plus forte pente, ni aux M. Regnault, alors ingénieur des
] il us grands affluens, mais au point ponts et chaussées, où la pente et le volume des eaux
nutritive : on croit qu'elle est prolifique pour tous les animaux, et leur grande fécondité, en Egypte, semble confirmer cette opinion ; l'eau du Nil excite les sueurs et les urines ; elle est laxative et purge comme les eaux nitreuses.
C'était au retour de nos voyages dans le désert, où nous ne trouvions que des eaux saumâtres, que celle du Nil nous paraissait délicieuse ; et cette circonstance, remarquée par tous les voyageurs , a sans doute contribué à faire vanter l'excellence de leau du Nil. En réalité, cette eau , prise au Kaire et analysée, a été trouvée cinq fois plus pure que celle de la Seine à Paris. Mais ce n est qu'à l'époque où commence le décroissement du fleuve, qu'elle possède ce degré de pureté ; les qualités malfaisantes qu'on lui attribue au moment où les eaux sont basses et stagnantes et à celui où elles commencent à croître, semblent venir de la quantité prodigieuse d'insectes que la grande cbaleur y engendre. Les causes qui peuvent altérer la pureté de l'eau du Nil , suivant les différentes saisons , n'ont pas été suffisamment observées; mais il est constant que, quand le fleuve commence à croître , les premières eaux se mélangent avec les eaux croupissantes des lacs, des marécages et des bas- fonds , avec lesquels il a cessé de communiquer par son décroissement : ces eaux sont aussi visqueuses et diversement colorées pendant la crue, parce que les affluens du Nil , qui grossissent à différentes époques , entraînent des eaux bourbeuses et des végétaux qui couvraient le sol , composé lui-même de terres diversement colorées; celui de Sennâr, qui est
rouge , contribue peut-être à donner au Nil cette même teinte qu'on remarque dans ses eaux.
De la dépense ou produit du Nil.
Nous nous proposions de mesurer la dépense du Nil au Gebel eUSelseleh (mont de la Chaîne), où le fleuve encaissé est réduit à luie largeur de moins de 3oo toises, et dont la section est mieux déterminée que dans la plaine cultivée au-dessus et au-dessous du site en question ; au défaut de ce résultat , nous rappellerons celui qui a été fourni pour la latitude de Sjout, par M. Girard , dans la première décade de germinal an vu (du 21 au 3o mars 1799) , le Nil étant à la fin de son décroissement , et marquant 5 coudées environ à la colonne du meqyâs. Cet ingénieur a conclu du produit de trois sections par leur vitesse respective , une dépense moyenne, par seconde, de 78im73, équivalant à 25o44 pieds cubes par seconde, et à 1382674 pieds par minute. Si nous comparons cette dépense à celle de la Seine , queMariotte a trouvé être de 200000 pieds cubes par minute, équivalant à 5ooooo pouces d'eau, nous remarquons qu'elle l'excède dans le rapport de i3 à 2, et enfin, que la dépense du Nil serait six à sept fois plus forte que celle de la Seine.
Des Crues du Nil.
Le Nil, dans ses débordemens périodiques , présente un phénomène auquel est intimement liée l'existence
physique des contrées qu'il arrose. Ce fleuve, par un séjour de trois mois sur la terre, y dépose les principes et l'aliment de la végétation , sans lesquels le pays serait frappé de stérilité ; et Ion sait que quelques pieds de crue au-delà comme au-dessous des besoins sont également nuisibles , en causant ces famines et ces épidémies dont les suites sont inévitables et funestes.
C'est donc un terme moyen seul qui garantit la bonté des récoltes : aussi Ton peut dire et répéter sans exagération que le Nil est pour les habitans de l'Égyple la mesure de l'abondance et delà vie; convaincus de cette vérité, ces peuples durent soigneusement étudier le mouvement, la hauteur et la durée des crues, pour ne pas s'exposer à perdre le fruit des semences qu'ils confiaient à leur terre nourricière.
L'histoire conserve le souvenir de quelques années désastreuses où la crue manqua absolument et naturellement sans doute; mais ce qui paraît donner de la force à l'opinion où l'on est sur la possibilité de détourner le Nil et de le jeter dans les vastes déserts de l'Afrique, ce sont les faits mentionnés dans les citations suivantes.
Savary, dans ses Lettres sur V Egypte, tome n, p. 187, rapporte ce passage d'Elmaçin ' :
« L'an 1 106, pendant le règne d'Elmestensor, sultan d'Egypte, l'inondation manqua absolument. Ce prince envoya Michel , patriarche des Jacobites , vers l'empereur d'Éthiopie , avec de magnifiques présens. Le roi
1 Sous l'empire «T ÀbouM-Qàsem , quarante -huitième khalife depuis Mahomet.
vint à sa rencontre, lui fit un accueil favorable, et lui demanda le sujet de sa mission. Le patriarche lui répondit que le de'faut de la crue du Nil lavait amené , et que cet événement , qui faisait craindre aux Égyptiens les horreurs de la famine , les jetait dans la consternation. Sur ces remontrances , l'empereur fit couper une digue qui détournait le fleuve 5 et les eaux, reprenant leur cours ordinaire, montèrent de trois coudées en un jour. Michel revint de son ambassade, et fut reçu avec de grands honneurs. »
Bruce nous fournit un nouveau fait historique sur de semblables tentatives de la part des Abyssins. « Vers l'an 120 de l'hégire (738 de J.-C. ), La li bal a , qui régnait en Abyssinie , entreprît de réaliser la prétention favorite qu'ont les Abyssiniens, de pouvoir changer le cours du Nil '. »
Ces faits, s'ils sont exacts, confirmeraient donc l'opinion de la possibilité de détourner le Nil , à l'immense préjudice de l'Égypte : mais peut-être serait-il possible aussi, dans un but contraire, de ramener dans le Nil quelques rivières qui coulent et s'épuisent aujourd'hui dans les déserts de l'Afrique, et, en concertant ces opérations avec les souverains des contrées supérieures, d'assurer une inondation toujours bonne pour l'Egypte, et de trouver même , dans la surabondance des crues, des moyens d'accroissement de son territoire, en portant des eaux sur les points nombreux du désert susceptibles d'en recevoir, et d'y établir ou créer des oasis.
a Voyez Bruce, Voyage en Nubie et en Abyssinie, tom. Ier, pag. 609.
Epoques des crues,
II paraît , d'après le témoignage des anciens , et notamment d'Hérodote, qui avait interroge' les prêtres sur la nature de ce fleuve, qu'il était reconnu que ses crues périodiques avaient lieu constamment au solstice d'été; les modernes regardent aussi le mois de juin comme le temps le plus ordinaire où commence la crue du Nil : c'est vers l'équinoxe d'automne qu'il commence à décroître. Mais , pour que les crues aient lieu à celte époque en Egypte (à la latitude du Kaire), il faut qu'elles aient précède de soixante-dix à quatre-vingts jours , vers leur source 7 le temps du solstice. Cette époque est assez constante ; cependant on a conservé le souvenir de crues infiniment tardives, qui ont eu des effets désastreux.
Les Qobtes , ignorans et superstitieux , admettent pour celte époque le 20 juin , et croient qu'elle est annoncée tous les ans par ce qu'ils nomment noqtah, la goutte, qu'ils prétendent tomber la nuit qui précède ce jour, et qui est précisément celle de la Saint- Jean ; ils croient que cette goutte (qui n'est autre chose qu'une rosée) purifie l'air, chasse la peste et présage une heureuse crue du Nil : toutefois, il est vrai que des rosées fort abondantes précèdent annuellement la crue et qu'elles opèrent un effet salutaire.
On sent assez qu'il est impossible d'observer une marche régulière dans le phénomène des crues, parce qu'il est dû à des causes infiniment variables , qui sont
l'époque, l'abondance et la durée des pluies, la force et l'inconstance des vents. Le Nil, au reste, n'est pas le seul fleuve qui croisse en e'té 1 ; l'Afrique et l'Inde ont aussi des fleuves su jets au même phénomène.
Cause des crues.
Nous n'entreprendrons pas de réfuter ni même d'énoncer diverses opinions erronées des anciens sur les causes des débordemens annuels du Nil : on sait positivement aujourd'hui comhieu sont abondantes les pluies qui tombent tous les ans, et dans la même saison , sous la zone torride; que ces pluies sont dues aux nuages formés sur la Méditerranée et portés à cette latitude élevée par les vents qui soufflent annuellement de la région du nord à des époques assez constantes. Les pluies seules font donc naître les débordemens du Nil, qui ont lieu, comme on l'a déjà exposé, à peu près à la même époque ; quant aux variations, elles sont dues à un concours de causes et de circonstances physiques qui ne se trouvent jamais réunies de la même manière.
Hauteur et durée des crues.
Nos observations pour connaître la hauteur effective des crues ont fait voir que ces crues , qui s'élèvent de 20, 24 coudées et plus, dans la haute Egypte, sont
* L'époque des pluies, dans TAbyssinie, constitue l'hiver des peuples qui habitent cette contrée.
réduites à i5 vers le Kaire, et à 2 seulement vis-à-vis de Rosette et de Damiette.
Le sol des rives du fleuve, graduellement élevé, suit assez bien la pente superficielle des eaux : mais cette pente varie suivant que le lit du fleuve est ouvert ou resserre, et qu'il éprouve, dans ses sinuosités, plus ou moins l'influence des vents ; car la vitesse , dans une sinuosité qui porte le courant a l'est, peut être accélérée par un vent d'ouest, quand le même vent tend à la diminuer là où le courant prend une direction contraire : or, il faudrait admettre une direction recliligne , une section uniforme et constante du lit du fleuve, pour que les vents, dans leurs variations, imprimassent une vitesse qu'on pût calculer dans ses rapports avec la pente et la résistance du terrain , qui constitue le légime; mais il n'est pas dans la nature de satisfaire à toutes ces conditions hypothétiques.
C'est donc en vain qu'on chercherait une loi suivant laquelle s'opèrent les crues et les Laisses journalières à un point quelconque du cours du fleuve 5 il en est de même de la durée locale des crues subordonnées à un concours de causes variables dont l'action ne peut être soumise au calcul. On sait, par exemple, que la crue est plus faible à Esné qu'à Qené, quoique cette dernière ville se trouve plus bas d un degré : mais cet effet, qui surprend d'abord , se conçoit lorsque l'on considère le rétrécissement du fleuve à Qené , le détour qu'il fait presque à angle droit vers l'ouest, et dans une direction opposée au vent d'ouest, qui y soutient les eaux plus hautes et pendant un temps plus long : or, il n'est É. M. xtoi. 3;
plus étonnant que le Nil baisse déjà dans la haute
Egypte , quand il croît encore au Kaire et dans la basse Égypte, comme il arrive aussi dans la partie basse du canal d'Alexandrie, où les eaux s'élèvent encore, quoique le décroisscment soit déjà considérable à sa prise d eau près de Rahmânyeh. Il résulte de ces diverses considérations , qu'on doit faire une étude particulière du mouvement des crues, pour en approprier les effets aux besoins locaux de la culture et des habitans , et que c'est au moyen de ces connaissances qu'on peut établir un système d'irrigation convenable aux divers points de l'Égypte.
Effet des crues.
On sait assez que , sans un séjour déterminé des eaux sur les terres pour qu'elles puissent être convenablement abreuvées, on n'aurait que peu ou même on n'aurait pas de récoltes ; l'effet des crues , par une inondation générale, est donc de fournir l'aliment de la végétation, l'eau, qui, par l'action d'un soleil ardent, procure dans ce climat deux ou trois récoltes, sans' qu'il soit nécessaire de recourir à des engrais, parce que , portant avec elle un limon productif, elle peut être renouvelée au gré du cultivateur, à raison du besoin des plantes. Parmi toutes les cultures , celles de l'indigo , de la canne à sucre et du riz , offrent un exemple particulier de l'intelligence du fellâh dans l'économie de l'irrigation et le renouvellement de ce principe nutritif des végétaux.
Mesure des crues.
On peut conclure de ce qui précède sur l'effet des crues, qu'il doit exister une mesure dans les irrigations; car, si une crue faible est l'avant- coureur de la famine et des maux qui l'accompagnent, une crue trop forte prend aussi le caractère d'une inondation désastreuse, attendu que la terre refroidie et trop long-temps abreuvée n'est plus, en reculant le temps des semences, propre à la culture qui lui est convenable.
Nous donnerons la mesure de ces crues rapportée à la colonne du meqyâs, et nous exposerons la source des erreurs contradictoires des anciens et des modernes clans l'énonce' du terme de ces crues le plus favorable pour la culture et les moissons (seconde partie de ce mémoire).
Une longue et fâcheuse expérience avait appris à redouter également les faibles et les trop fortes crues ; elle avait prouve qu'un terme moyen seul procure au cultivateur d'abondantes récoltes, et assure au souverain le paiement de l'impôt.
Il est constant, dans l'état des choses, que ce terme d'abondance a pour limite i3 à 14 coudées effectives (21 à 23 pieds) : on ne doit pas avoir égard aux données des voyageurs qui établissent le terme d'une bonne récolte entre 20 et 26 coudées (raisonnant toujours pour la latitude du Kaire), parce que ces coudées ne sont pas celles de la colonne, comme on l'expliquera ci-après.
58o MÉMOIRE SUR LA VALLÉE DU NIL
L'art peut rigoureusement remédier à l'excès des crues par un bon système d'irrigation et de dessèchement. En effet, au moyen de digues éclusées, on pourrait , au besoin , porter à la mer le trop-plein des canaux , ou verser des eaux dans les parties basses du désert, partout où elles donneraient lieu à quelque végétation utile.
Dans les crues faibles , on pourrait , par les mêmes moyens, retenir les eaux et empêcher qu elles ne s'écoulassent en pure perte , quand l'agriculture les réclamerait ; c'est ainsi que les anciens avaient ouvert une décharge du fleuve dans le vaste bassin naturel du lac de Mœris. Mais, pour établir ce système d'amélioration , il est indispensable de bien connaître le régime du Nil, ainsi que d'étudier le pays sous les rapports de géologie, de culture locale et d'industrie : telles sont les connaissances qu'on devait obtenir de la confection de la carte hydraulique de l'Egypte, et de l'étude de toutes ces conditions, dont s'occupaient les ingénieurs répandus dans les provinces.
Le système actuel des irrigations n'est que le faible reste d'un meilleur état de choses , et il reçoit des atteintes continuelles de l'intrigue et de l'abus du pouvoir. Il arrive, en effet, que des hommes puissans et en crédit dirigent les arrosemens pour leurs propres intérêts, sans égard pour ceux de leurs voisins et le bien général. Mais il fallait aussi se défendre d'un zèle inconsidéré et donner au travail propre à détruire ces abus, toute la maturité désirable.
Selym, après la conquête de l'Egypte, et p0ur le
ET LE NILOMETRE DE L'ILE DE ROUDAH. 58i
Lien gênerai , avait remis en vigueur les anciens rëglemens pour la meilleure distribution des eaux ; ce qui influe si puissamment sur la prospérité du pays : il avait assigné des fonds sur le produit du myry pour l'entretien annuel des canaux et des digues à la charge du gouvernement ; on veillait à ce que l'emploi en fût fait avec économie et fidélité, et ces fonds ne pouvaient être détournés de leur destination \
• On peut juger, par la lettre qui d'elle; le moment de la crue et de
mil, de l'opinion publique sur l'im- la diminution de ses eaux est aussi
portaDce de l'entretien des canaux, réglé que le cours du soleil et de la
' des digues et des ponts, auquel on lune.
destinait alors le tiers des imposi- « 11 y a un temps fixe où toutes
tions: les sources de l'univers viennent
>* ..^ t i tri payer à ce roi des fleuves le tribut
Le thahfe Omar ben el-Khettab, \J la providence le8 a assujel.
successeur d Abou-Bekr, a A mrou ^ envcrg ^ . ^ eaux
ben el-A>asy son lieutenant. nicntent, CHCS sortent de son lit , et
« A'miou beu cl-A'âs, ce qne je elles arrosent toute la surface de
désire de toi à la réception de la rÉgypte pour y déposer un limon
présente , c'est que tu me fasses un productif.
tableau de l'Égypte assez exact et « Il rfy a plus de communication
assez frappant pour que je puisse d'un village à l'antre que par le
m'imaginer voir de mes propres yeux moyen de barques légères, aussi
celte belle contrée. Salut. » innombrables que les feuilles de
, , , palmier.
Réponse de A mrou ben el-A<às. R Ensuile j lorsqn'arrive le mo-
« O prince des fidèles , peins-toi ment où des eaux cessent d'être
un désert aride et une campagne nécessaires à la fertilisation du sol,
magnifique au milieu de deux mon- ce fleuve docile rentre dans les bor-
lagnes, dont l'une a la forme d'un nés que le destin lui a prescrites,
monticule de sable, et l'autre, celle pour laisser recueillir les trésors
du ventre d'un cheval maigre, ou qu'il a cachés dans le sein de la terre,
bien du dos d'un chameau. « U" peuple protégé du ciel, et
« Telle est l'Egypte : toutes ses qui, semblable à l'abeille, ne parait
productions et toutes ses richesses, destiné qu'à travailler pour les au-
depuis Isoar jusqu'à Mancha (de- très, sans profiter lui-même du fruit
puis Asouân jusqu'aux frontières de de ses peines et de ses sueurs , ouvre
Ghaza ) , viennent d'un fleuve béni légèrement les entrailles de la terre
qui coule avec majesté au milieu et y dépose des semences dont il
L'entretien des canaux secondaires de village à village, de leurs digues et autres ouvrages d'art, était une charge locale des cantons et des propriétaires ; les travaux avaient lieu deux mois avant que le Nil commençât à croître, et l'intérêt de ces propriétaires en garantissait assez bien l'exécution.
Mais , quand les Mamlouks eurent envahi le pouvoir, tout dégénéra ; ils dissipèrent les fonds assignés pour les travaux, ou n'en affectèrent qu'une très-faible partie aux plus pressans besoins , songeant aux leurs avant tout.
Nous avons en vain cherché ces anciens réglemens, ils avaient disparu ; tout est soumis à présent aux seuls usages, qui ont force de loi tant que le pouvoir, la violence et l'arbitraire n'y apportent pas des modifications , dont l'effet est presque toujours une injustice à l'égard des propriétaires sans crédit ou sans moyens pécuniaires.
attend la prospérité de la bienfai- champ couvert de moissons jaunis* sancc de cet Etre suprême qui fait santés. Béni soit à jamais le nom du croître et mûrir les moissons; le Créateur de tant de merveilles ! germe se développe, la tige s'élève, « Trois choses contribuent esscnson épi se forme par le secours d'une tiellcment à la prospérité de l'Érpséc bénigne qui supplée aux pluies, gypte et au bonheur de ses enfans: et qui entretient le suc nourricier la première , de n'adopter aucun dont le sol s'est abreuvé. projet tendant à augmenter l'impôt;
«A la plus abondante récolte suc- la seconde, d'employer le tiers des cède tout-à-coup la stérilité. C'est revenus à l'augmentation et à l'enainsi que PÉgypte offre successive- tretien des canaux , des digues et ment, ô prince des fidèles, l'image des ponts; et la troisième, de ne d'un désert aride et sablonneux, lever l'impôt qu'en nature sur les d'une plaine liquide et argentée, fruits que la terre produit. Salut. » d'un marécage couvert d'un limon (Extrait d'un ouvrage arabe, intinoir et épais, d'une prairie verte et tulé ".Abrégé géographique et poliondoyante , d'un parterre orné des tique de V Egypte sous tes soullans fleurs les plus variées, et d'un vaste mamlouks; traduit par M. Venture.)
Il arrive souvent , dans les années où la crue a été faible , que les villages s'arment pour détourner du réservoir commun l'eau qui leur est nécessaire, sans égard pour leurs voisins , et que l'arrosement de tout un canton est soumis au sort d'un combat entre les feUâh. Ces assauts ont également lieu quand le Nil est trop fort ; nous avons vu de ces fellah venir à main armée couper des digues pour évacuer, au grand préjudice de leurs voisins, la surabondance des crues dont ils redoutaient le trop long séjour sur leurs propriétés , et nous avons dû plusieurs fois requérir l'autorité militaire pour faire justice de ces voies de fait. Mais les terres des villages qui ont été privés d eau , tombent en charâqy 1 , et les paysans n'ont pas toujours les moyens de les ensemencer Tannée suivante, quoique le Nil soit très-favorable. Après ces événemens, on voit passer, dans le désert, des familles entières de fellah qui y prennent la vie d'Arabes pasteurs ou bédouins. Que peut-on attendre alors de ces hommes qui ont tout perdu? car, qui n'a rien est ou devient l'ennemi naturel de celui qui possède ; et le sort de ces malheureux serait insupportable , s'ils ne trouvaient dans le fatalisme et leurs préjugés religieux une sorte de contre-poids à leur misère : c'est pour eux une grâce d'état, qui fait leur résignation; men Allah, « Dieu l'a voulu, » disent-ils.
1 On appelle charâqy les terres sition ou redevance envers le fisc
qui, n'ayant pu être arrosées par la et les propriétaires : dans les mau-
cruc , n'ont pas élé ensemencées ; vaises inondations , la quantité en
elles sont exemptes de toute impo- est très«considérable.
Etudes proposées sur le système des irrigations.
Pour établir cette distribution si nécessaire des eaux jusque dans les parties les plus éloignées , pour les • répandre avec économie lors des crues faibles du fleuve, pour disposer les décharges propres à porter à la mer la surabondance des eaux , pour pouvoir proposer enfin un plan général de distribution des eaux , nous avions rédigé, pour les ingénieurs répartis dans les provinces, une série de questions à traiter et de recherches à faire à cet égard. Toutes ces questions, élevées dans l'intérêt spécial ou combiné de la navigation , des irrigations et de la salubrité, tendaient donc à obtenir des projets généraux et de détail , basés sur toutes les considérations qui précèdent. Les ingénieurs devaient ajouter à leurs opérations topographiques , géodésiques et de nivellement, des recherches sur les carrières de toute espèce, sur les procédés et les frais de leur exploitation , sur les fours à chaux et à plâtre , sur les moyens mécaniques usités, ceux à reproduire ou à créer pour l'extraction, le transport et l'emploi des divers matériaux , etc. , etc.
De son côté , notre collègue M. Girard devait diriger de semblables études partout où le service aurait exigé sa présence. Enfin , nous appelions l'attention des ingénieurs sur ce qui concerne l'administration , la police et les usages locaux , dans tout ce qui peut intéresser les irrigations ; et , à cet égard , ils devaient encore recueillir les anciens réglemens, qui , bien que tombés
en désuétude, pouvaient être remis en vigueur immédiatement. Dans ces vues , ils auraient consulte' les gens du pays , dont les souvenirs précieux pouvaient faire connaître les secrets de l'intérêt prive, qui, presque partout , s'opposait à des améliorations nécessaires et urgentes.
Telles étaient les questions qu'on avait à traiter; et déjà plusieurs ingénieurs avaient recueilli des renseignemens utiles, mais qui ont été perdus par suite de l'évacuation du pays , sauf ce qu'on en retrouve dans les divers mémoires de nos collègues qui ont été imprimés.
Evaluation des crues par les anciens.
Une question dont on n'a pas encore fourni la solution, est celle de la mesure des crues des temps les plus reculés, comparée à celle des crues des temps modernes. On se demande encore aujourd'hui pourquoi une crue de 8 coudées , qui suffisait du temps de Mceris, ne suffit plus à présent, et comment déjà du temps d'Hérodote il en fallait une de i5 à 16 coudées.
« Ce que les prêtres (dit Hérodote) me racontèrent de ce pays, est encore une preuve de ce que j'en ai dit: sous le roi Mceris , toutes les fois que le fleuve croissait seulement de 8 coudées , il arrosait l'Égyptc au-dessous deMemphis, et, dans le temps qu'ils me parlaient ainsi, il n'y avait pas encore neuf cents ans que Mceris était mort; mais maintenant, si le fleuve ne monte pas de
16 coudées, ou au moins de i5, il ne se répand point sur les terres \ »
La difficulté qu'ont éprouvée tant d'auteurs et de critiques à expliquer cet excédant de 7 à 8 coudées, nous paraît venir de ce qu'ils ont tous supposé , avec He'rodote, que l'inondation devait s'élever de cette quantité au-dessus du niveau qui résultait des 8 coudées de crue réputées suffisantes du temps de Mœris.
Nous pensons que , si le niveau des crues peut s'e'Iever insensiblement , ainsi que le lit du Nil et ses berges, le volume des eaux reste sensiblement le même , et qu'il ne varie que dans les limites des plus faibles aux plus fortes crues; que, s'il a pu exister chez les anciens une différence aussi considérable dans l'évaluation des crues, cela n'a pu tenir qu'au défaut de savoir les apprécier : ils les rapportaient à un repère variable et autre que celui des basses eaux; et cette différence est résultée, d'une part, des encombremens des nilomètres, qui, placés plus anciennement à un niveau qui a dû être celui de l'étiage9, se sont trouvés d'autant plus enterrés que le lit du Nil s'est élevé, et, d'autre part, de ce qu'en ajoutant des coudées supérieures sur ces nilomètres, on a proclamé pour crue effective un nombre de coudées qui n'indiquait, sur la colonne, que le niveau supérieur des crues, sans avoir égard au terme des basses eaux; et c'est encore ce qui a lieu de nos
1 Herod. Hist. lib. H, §. i3. cYstavecPéléquele Nil commence
a Le terme étiage (eaux d'été) à croître, et qu'il est dans ses hautes
. semble ici peu convenable pour ex- eaux précisément à la fin de l'été, primer les basses eaux , attendu que
ET LE NILOMÈTRE DE L'ILE DE ROUDAH. 587 jours, puisque nous parlons de 17 et 18 coudées, parce que l'on en compte 1 et 2 au-dessus des 16 coudées de la colonne, dont les 3 inférieures sont cependant à déduire, puisqu'elles restent au-dessous des plus basses eaux du fleuve. Nous pensons que, dans aucun cas , on ne peut admettre une augmentation aussi sensible dans le volume des eaux ; car elle eût été surabondante et funeste même , si 8 coudées pouvaient suffire antérieurement.
Mais on verra par ce qui suit , que , si le nombre de 8 coudées suffisait avant Mœris , celui de i5 à 16 coudées a pu être nécessaire après la mort de ce prince; et Ton reconnaîtra comment, en considérant mieux le phénomène, les crues ont paru varier aussi rapidement de plusieurs coudées , sans que cependant il en soit résulté une augmentation dans le volume des eaux , ni un changement utile ou nuisible par rapport aux irrigations.
Supposons, en effet, qu'on parvienne à donner au lit du fleuve une plus grande profondeur, en faisant disparaître ces nombreux atterrissemens qui le rendent aujourd'hui guéable sur plusieurs points de son cours, dans le bas Nil : il est évident que les basses eaux, qui ne découvrent aujourd'hui que la moitié de la quatrième coudée du meqyâs, pourront descendre jusqu'au pied de la colonne, au zéro de sa graduation ; alors la crue, qui se comptera depuis zéro , ne cessera pas d'atteindre sensiblement la dix-septième coudée, et Ton aura, comme au temps où cet effet avait lieu , 16 coudées de crue effective, au lieu de i3 à i47 que nous savons suffire aujourd'hui.
On sait que, du temps de Mœris, le Nil ne recevait qu'une partie des eaux supérieures , l'autre ayant été rejetée dans le lac de Mœris et dans le Mareotis par le Bahr Belâ-mâ; que, par conséquent, il ne pouvait pas être aussi profond , puisqu'il recevait moins d'eau. Sans doute que , rentrées toutes dans son lit par la fermeture ou l'abandon du Mœris, elles l'auront creuse' seusiblement; que, ces eaux y descendant alors plus bas dans letiage, ainsi que par les nouveaux canaux qui débouchaient à la mer, les crues auront e'te re'pute'es plus considérables, et l'on aura passe de cette manière, et peutêtre assez rapidement , du terme de 8 coudées à celui de 16, sans qu'il en soit résulté un accroissement re'el dans la crue, parce que les 7 à 8 coudées d'augmentation n'avaient lieu qu'en contre-bas du niveau constant des crues et dans le lit du Nil : on aura seulement obtenu l'avantage du dessèchement des terres basses du Delta, par suite d'un écoulement plus rapide.
On voit donc comment il serait possible d'obtenir aujourd'hui, en approfondissant le lit du fleuve, 1 a 5 coudées de plus de crue, mais numériquement seulement et sans qu'il en résultât aucun accroissement dans le volume des eaux; car, si ce volume pouvait varier, toutes choses égales d'ailleurs, dans le nombre actuel des affluens du Nil , ce serait plutôt pour diminuer par suite de la destruction des forêts , si favorables à l'entretien des sources dont ce fleuve s'alimente vers son origine.
Exhaussement du lie et de la vallée du Nil par les
allumions.
On a long-temps mis en question si le sol cultivable de l'Ëgypte, qui constitue la vallée du Nil, est un produit d alluvions résultant des débordemens du fleuve.
Hérodote a dit que le sol de la basse Égypte est un produit (k Nil.
« Ce que les prêtres me dirent de ce pays 1 me parut très-raisonnable : tout homme judicieux qui n'en aura point entendu parler auparavant, remarquera, en le
voyant, que l'Egypte, où les Grecs vont par mer, est une terre de nouvelle acquisition et un présent du fleuve 5 il portera aussi le même jugement de tout le pays qui s'étend au-dessus de ce lac (de Mœris), jusqu'à trois journées de navigation, quoique les prêtres ne m'aient rien dit de semblable : c'est un autre présent du fleuve. La nature de PÉgypte est telle, que si vous y allez par eau, et qu'étant encore à une journée des côtes vous jetiez la sonde en mer, vous en tirerez du limon à onze orgyics (douze à treize brasses environ) de profondeur. Cela prouve manifestement que le fleuve a porté de la terre jusqu'à cette distance.
« Cet accroissement (ajoute Hérodote, qui en tire une conséquence effrayante pour l'Egypte) continuant de se faire toutes les années, le terrain parviendra un jour à une telle hauteur, que les eaux du
' Hcrod. HiU. lib. u, §. 5.
59o MÉMOIRE SUR LA VALLÉE DU NIL
Nil ne pourront plus y atteindre, même dans leur plus grande crue. L'Iigypte deviendra un pays stérile et absolument inhabitable ; alors il sera pour toujours dans le cas où les Egyptiens disent que les Grecs doivent se trouver dans les années de sécheresse, et lorsque le ciel leur refuse de la pluie. »
Aristote, qui avait adopte la même opinion qu'He'rodole, en tire aussi les mêmes conséquences, et tous deux paraissent avoir voulu prouver combien^peu était fondée la prétention des Egyptiens d'être le plus ancien peuple de la terre, puisque, disent ces historiens, leur pays (la basse Egypte, et non la Thébaïde) n'a pas toujours existé, et qu'ils cultivent un terrain qui est l'ouvrage et le présent du Nil.
L'opinion de la formation du Delta et de Fexhaussemcnt continu du sol de l'Égypte dans toute son étendue par les dépôts annuels du limon du Nil, a donc été celle des anciens. En effet, il suffit de considérer sur la carte la forme saillante et convexe de la côte, entre Alexandrie et Péluse , et les bouches plus saillantes encore de Rosette , de Bourlos et de Damiette , pour reconnaître que le fleuve seul a pu former cette extension du littoral '.On nê peut donc douter que le Delta
» On peut donc, sans recourir ù naissance au Delta et à l'isthme de
d'autres hypothèses, admettre que Soi?cys; opinion suggérée moins par
le Delta serait l'ouvrage du Nil ex- les traditions que par des considé-
clusivcment : cependant je rappel- rations géologiques. En effet, après
lerai mon opinion , que la formation avoir parcouru l'isthme dans tous
du détroit de Gibraltar , fortuite ou les sens, je n'ai pu y voir qu'un
opérée de main d'homme, et, par vaste déversoir naturel et respectif
suite, l'épanchement de la Méditer- des deux mers. Je dis respectif,
ranéc dans l'Océan, auraient donné parce que la Méditerranée, qui,
ET LE N1L0MÈTRE DE L'ILE DE ROUDAH. 59i
n'occupe le bassin d'une baie que les dépôts successifs de limon ont comblée , et l'on sera toujours surpris que cette assertion ait été combattue , quand d'ailleurs tant d'autres fleuves présentent, à des modifications près , le même phénomène à leur embouchure.
plus élevée de 25 pieds, aurait at- « Si donc notre Sentiment sur teint le niveau de la basse mer à l'Egypte est juste, celui des Ioniens Soucys, pouvait, ainsi que le Nil , ne peut être fondé ; si , au converser dans la mer Rouge dès le traire , l'opinion des Ioniens est moment du jusant de celle mer. vraie, il m'est facile de prouver que J'admettrais d'autant mieux celte les Grecs et les Ioniens eux-mêmes décharge dans le golfe Arabique , ne raisonnent pas conséquemment , qu'étant étroit et profond au pied lorsqu'ils disent que toute la terre des hautes montagnes qui longent se divise en trois parties, l'Europe, son bassin au sud, ce golfe semble l'Asie et la Libye; car, suivant ce être résulté plutôt d'un courant ra- raisonnement , ce n'est pas le Nil pide et continu vers la mer des qui sépare l'Asie de la Lybic , puis- Indes, que de l'irruption de cette qu'il se brise à la pointe du Delta et mer elle-même, qui, trouvant des le renferme entre ses bras, de façon limites au fond du golfe à Soueys , que cette contrée se trouve entre n'a pas une grande action au délroit l'Asie et la Libye. » (Hist. lib. h, de Bâb el-Mandel, où la marée est §. 16, traduct. de Larcher. ) peu sensible. Mais beaucoup d'anciens ne par- Hérodote, en rapportant et dis- tageaient le monde qu'en deux parcutant les diverses opinions des an- tics, l'Europe et l'Asie ; l'Afrique ciens sur les vraies limites de l'É- aurait fait partie de l'Europe. gyptc,dit:
Tertia parsrcrum Libye, sicredere fumas Cuncta velis; at, si ventos çœlumque sequaris , Pars erit Europœ.
(luc AN. Pkarsal. lib. ix, v.^ii.)
« Toute la terre, dit Isocrate, se II se trouve cependant des aupartage en deux parties, l'Asie et teursqoi joignent l'Afrique à l'Asie, l'Europe. » (Panég. t. I, p. ai6.) témoin Silius Italicus : JEoliis candens austris et lampade Phœbi, . JEstifero Libye torretur subdita cancro , Aut ingens jtsiœ latus , aut pars tertia teiTis.
( Punie, lib. 1 , v. 193. ) {Note du trad. d'Hérodote, n°. 5a.)
Or, ces dernières opinions , bien les rapporte aux époques qui leur que contradictoires en apparence, sont propres. En effet, avant la rupser aient également fondées, si on ture de l'isthme de Gibraltar (fait
A mesure que le Nil a élargi et multiplié ses embouchures , et qu elles se sont éloignées , il a perdu de sa pente, de sa vitesse, et, par suite, l'énergie nécessaire pour entretenir la profondeur de ses bouches , où les atterrissemens présentent aujourd'hui des dangers trop réels ( les boghâz ) et sont devenus l'effroi des navigateurs.
Nous pensons qu'il est difficile d'assigner le terme
hypothétique), l'Afrique aurait été observant qu'aucun des antiques moliéc à l'Europe, et entièrement dé- numens de la Thébaïdc ne retrace, tachée de l'Asie par le Nil , qui cou- pour l'époque de leur construclion , lait à-la-fois dans la Méditerranée l'existence du chameau dans cette cl dans la mer Rouge, jointes alors contrée , lorsque tant d'espèces d'apar le détroit de Soueys ; mais après nimaux moins précieuses pour les la rupture du détroit de Gibraltar , usages et les besoins domestiques qui aurait donné naissance à l'isthme figurent dans les hiéroglyphes; fait de Soucys, l'Afrique se sera trou- certain et assurément digne de rêvée détachée de l'Europe et ratta- marque : on pourrait en conclure chée à l'Asie, comme elle l'est au- que le chameau n'aurait passe de jourd'hui par l'isthme de Soueys , l'Asie en Égypte qu'après la forroaque (dans notre hypothèse de la rup- tion de l'isthme ainsi opérée, cl qui turc de l'ancien isthme de Gibral- serait, d'après les traditions, aniétar) l'abaissement de la Méditerra- rieure de dix-neuf siècles à l'ère née aurait fait naître fortuitement! chrétienne, époque antérieure cllc-
Q nant à la pente continue du sol même a la première émigration con-
entre Soueys et Pélusc , nos nivelle- nue des Juifs en Egypte, mens prouvent assez qu'une marée Enfin, une nouvelle considération
de huit pieds à Soueys, telle qu'il pourrait ajouter encore à ces pre- •
en survient accidentellement , ne miers motifs : c'est la similitude des
trouverait, si elle pouvait opérer espèces littorales de poissons qu'on
un versement constant, qu'une fai- retrouve dans les deux mers, au sud
ble barrière , duc à la fluctuation et au nord de l'isthme de Soueys ;
des sables du désert, ou plutôt au rapprochement qu'a fait M. Geof-
travail encore apparent des hommes, froy Saint Hilaire dans le cours de
et celle qu'on a remarquée au nord ses travaux zoologiques ; à moins
du lac Amer dans celui de Menza- qu'on ne prétende que la tempéra-
leh, à travers les lagunes actuelles lure, la nature du sol et la salure
qui séparent ces deux lacs. des eaux , toutes choses égales, sous
Et je pourrais peut-être fortifier la zone étroite comprise du 3o« au
cette assertion, que l'Afrique a été 3 ie degré, peuvent suffire pour pro-
anciennement séparée de VAsie, en duirc ce résultat.
de l'exhaussement du Delta et de la vallée du Nil ; car où trouver un repère fixe d'où Ton puisse en mesurer les progrès ? Ce phénomène incontestable est encore mieux prouve par renfoncement des bases des anciens édifices, actuellement couverts par les terres en culture ; mais quel est l'âge de ces monumens, et à quelle hauteur ont-ils été fondes au-dessus du sol soumis aux inondations? Au reste, il n'est pas certain qu'ils aient été mis à l'abri des dcbordemens , puisqu'ils ont pu long-temps exister sans que cette condition ait été remplie.
De la fertilité' de V Egypte*
On voit, d'après toutes les considérations qui précèdent, que la fertilité de l'Égypte doit résulter du rapport toujours variable entre le volume, l'e'poque et la durée des crues , et l'étendue des terres qui peuvent jouir des bienfaits de l'irrigation ; ce résultat, cependant , éprouve diverses atteintes de l'action délétère des vents du khamsjn, qui brûlent souvent les moissons avant qu'elles soient parvenues à leur maturité'. Mais , outre cet inconvénient physique , pour lequel il y a peu de remède , il est encore des. fléaux politiques contre lesquels l'intervention du gouvernement est indispensable : telles sont les incursions fréquentes des Arabes, qui tiennent les fellah dans une anxiété cruelle, et nuisent ainsi à la sécurité si nécessaire dans les travaux de l'agriculture; telles sont encore l'avarice et la rapacité des seigneurs, et la sourde cupidité des agens du fisc, qui dévorent la subsistance des malheu- É. M. xvin. 38
reux fellâh, dont le sort inspire tant d'intérêt et de pitié : mais le remède à tant de maux peut naître de la force et de la volonté d'un meilleur gouvernement.
En effet, l'histoire et les vieux monumens de l'Égypte déposent, d'une manière irrécusable, que ce pays, célèbre sous tant de rapports , a long-temps existé avec splendeur sous ses princes indigènes, les Pharaons, qui l'ont, pour ainsi dire, créé à force de travaux et d'industrie 5 mais qu'ensuite , étant tombé sous le joug des Perses qui l'ont envahi et dévasté, tout y a dégénère' ou péri ; que , devenu le domaine des Grecs , les Plolémées l'ont fait revivre avec un éclat qui leur a survécu, à beaucoup d'égards, sous les Romains, sous les empereurs de Constantinople, et même sous les premiers khalifes; mais que, par de nouvelles vicissitudes, devenu la proie des Turks et des Mamlouks , ce pays est bientôt retombé dans l'état de dépérissement où nous l'avons trouvé à la fin du siècle dernier; faits dont on doit conclure que les temps les plus heureux de l'Égypte peuvent renaître sous l'autorité d'un gouvernement paternel et réparateur, dont les bienfaits devraient établir et perpétuer la légitimité pour le bonheur et la splendeur de ce pays.