SECONDE PARTIE
Des meqyâs 1 ou nitomètres.
Définitions. '
On appelle, en termes synonymes, sérapis, niloscope, meqyâs, nilomètre , une colonne de mesures contenant un nombre de coudées (dera'*) divisées en palmes subdivises en doigts, d'après laquelle on constate les progrès journaliers de la crue et du dëcroissement du Nil, et les changemens que des causes constantes ou variables tendent à opérer dans le lit et le régime du fleuve.
On voit, d'après cette définition, qu'un meqyâs ne diffère pas, dans son objet, des échelles graduées que, de nos jours , on grave sur les murs de quai , sur des piles de pont et des bajoyers d écluse, afin d apprécier les crues des fleuves et des rivières ou les marées, et de régler les hauteurs d'eau pour les besoins de la na- . vigation combinés avec les écoulemens que nécessitent les desséchemens , les irrigations et la salubrité.
Précis historique.
Les nilomètres étaient consacrés à Sérapis3, à qui
1 Terme a*rabe , qui s'applique a Derà* exprime la dislance du aussi an monument dans lequel se coude à l'extrémité de la main, trouve la colonne graduée qui con- 3 Sérapis traduit par mesure du stitue le meqyâs proprement dit. NU, selon Jablonski.
l'on attribuait la puissance de faire croître les eaux et de calmer les ouragans.
On sait qu'il a existe' nombre de ces monumens dès la plus baute antiquité. En effet, le cours du Nil, partage entre divers souverains , a dû exiger plusieurs nilomètres , pour connaître , dans les diverses localités, la hauteur, nécessairement variable, des crues sur son grand développement. Nous citerons particulièrement (en suivant Tordre topographique , à défaut d'ordre chronologique) celui d'Eléphantine, décrit par Strabon , encore existant , et sur lequel notre collègue M. Girard a fait un rapport à l'Institut d'Egypte;
Celui de Syène , qui , d'après le témoignage d'Héliodore, subsistait encore à la fin du ivc siècle, et qui fut restauré par A'mrou ;
Celui d'Erment ( ancienne Hermonthis 1 ) , dont il existe des vestiges vus par Granger etPococke, et mesurés par nos collègues ;
Celui de Qous (ancienne Coptos);
Celui de Dcnderah, dont on attribue l'érection à A'mrou ;
Ceux d'Akhmym et d'Ensena , attribués par les Arabes à Daloukah, reine d'Égypte, et dont Maqryzy dit que les coudées étaient plus petites que celles des autres meqyâs;
Celui de Holouân , situé au-dessus de Mempbis , dans les dépendances de Fostât sur la rive droite du Nil , et que A'mrou fit réparer j •
1 Voyez la Description d' Hermonthis , par M. Jomard, A. D., chapitre vin, et planche 97, A.t volume x.
Celui de Memphis , plus ancien et plus célèbre , qui existait encore, dit Maqryzy, à l'arrivée des musulmans en Egypte 1 ;
Celui deBabylone, construit dans la citadelle même, sur les ruines de laquelle on a bâti le château actuel : il est attribué au gouverneur grec Nicolas Gor, qui vivait sous He'raclius ;
Enfin celui de Roudah , le meqyâs actuel.
Il en existait plusieurs autres encore dans la basse Egypte; tels étaient ceux d'Alexandrie, de Mendès et de Xoïs : ceux-ci ne pouvaient offrir le caractère et l'aspect d'un monument, puisqu'ils n'étaient destinés qu'à mesurer quelques pieds d'élévation , à quoi la crue est réduite sur les côtes maritimes et dans le Delta.
El-Soyouty et d'autres auteurs arabes affirment que sur les nilomètres du Sa'yd toutes les coudées, indistinctement, sont divisées en 24 doigts.
Maqryzy dit que la colonne d'un meqyâs est ordinairement divisée en 22 coudées subdivisées en 2l± doigts, et que celles qui peuvent se trouver au-dessus des 22 premières , contiennent 28 doigts; mais on ne conçoit pas
1 Ce nilomètre, caché aux yeux d'Alexandrie; l'Egypte en fat alardn peuple, était placé dans le tem- niée. Julien , qui voulait renverser pie de Sérapis. Dès le premier jour le christianisme, et rétablir l'idode la crue, on le transportait dans latrie en Egypte, fit reporter dans le temple d'Apis, où il restait quatre le temple de Sérapis la mesure et mois , cVst-à-dire jusqu'à la retraite l'idole de cette divinité ; elles y resdes eaux. C'était donc une mesure tèrent jusqu'à la destruction entière portative, graduée, et consacrée à de ce temple, exécutée par Théola mesure des eaux du -Ail. phile, patriarche d'Alexandrie, d'a-
En 3 18, Constantin fit enlever près les ordres que lui donna. Théocette mesure du temple de Séra- dose en 3qo. pis , et la fit placer dans l'église
comment une colonne qui doit varier de hauteur comme les crues, à différentes latitudes, pourrait conserver une longueur constante de 22 coudées.
C est évidemment dans la multiplicité et dans la succession decesnilomètres qu'on trouve la première source des difficultés que les historiens ont rencontrées pour rétablir les véritables rapports des crues des différens âges , en admettant même que les anciens ont eu généralement le même but, celui de connaître les crues effectives , abstraction faite de la profondeur très-variable du Nil sur les différens points de son cours. En effet , ces meqyâs furent établis pour des intérêts indépendans et sans coïncidence entre eux , afin d'évaluer les crues locales , qui devaient varier en raison combinée des pentes, de la section du lit, de l'action variable des vents, du nombre et de l'importance des canaux d'irrigation , des branches de dérivation et des bouches du fleuve , propres , soit à retenir, soit à évacuer les eaux , en temps opportun.
Ces difficultés, dans le rétablissement du rapport des crues, naissent encore de la diversité des mesures primitives adoptées comme naturelles, fictives ou composées, et souvent altérées par l'autorité des conquérans ou des possesseurs légitimes de l'Égypte ; et , sans remonter à. celles des Perses , des Grecs et des Romains , nous voyons que, du temps des khalifes (en 640), on comptait, dit Kalkasendi, sept espèces de coudées, savoir :
La coudée o'mar, dont on s'est servi pour mesurer la grande base de Bassora à Coufa ;
La coudée hazcm ou hachémique, dite grande coudée, de 24 doigts, en usage dans le droit mahométan : le doigt répondait à sept grains d'orge, ou à quarante-neuf poils de mulet ;
La coudée noire (dera' el-soudâh), pour les niloroètres, les édifices et les marchandises précieuses ;
Enfin , celles dites belal, yousef, asaba et maharam : mais elles variaient toutes dans leurs dimensions et leurs subdivisions; c'est pourquoi l'on n'a jamais été d'accord sur l'évaluation rigoureuse des crues, pour la mesure desquelles on employa différens modules, ainsi qu'il se pratique de nos jours. Ces discordances résultent encore des changemens qui ont dû naître des immenses travaux des anciens , qui , en creusant de nouveaux canaux , de vastes retenues, et en ouvrant de nouvelles bouches, opérèrent un écoulement plus prompt des eaux du fleuve : tel est celui qu'on attribue au roi Mœris, qui dériva ces eaux dans le lac de ce nom, et en fit un immense réservoir, mais en profitant d'un bassin naturel; car la raison se refuse à croire qu'il a été creusé de main d'homme1.
Pour ne pas donner trop d'étendue à cette notice historique des nilomètres, nous renvoyons au mémoire de M. Marcel % où cet auteur cite, avec son érudition bien connue, et par ordre chronologique, les divers historiens, géographes et voyageurs qui ont traité du Nil et du meqyâs de Roudah.
Dans ce mémoire , M. Marcel cite les manuscrits
1 Voir le Mém. de M. Jomard sur le lac de Mœris, A. Af.,t. vi, p. i55. a É. M., tome xv.
OXFORD
6oo MÉMOIRE SUR LA VALLÉE DU NIL
orientaux dans lesquels il a puise, et les divers traducteurs de ces manuscrits , auxquels il renvoie ses lecteurs. Dans la première partie , il traite du Nil , de ses noms et surnoms dans l'antiquité, et des divers meqyâs qui ont existe' successivement sous les princes indigènes et sous les Perses, les Grecs $ les Romains, et depuis sous les Arabes.
Dans la seconde partie, il donne l'histoire de Pîle de Roudah , et les époques successives de la construction du meqyâs et de ses reconstructions et réparations. Ces époques sont :
La première, sous le khalife Soleymàn (de 96 à 177 de
l'hégire), construction.
La seconde, sous le khalife Al-Mâmoun (de 199 à 23a ) ,
reconstruction.
La troisième , sous le même khalife (de 233 ^IfilÇ), réparations. La quatrième , sous le khalife el-Mostanser-b-illah (de 485 à 925) , idem.
La cinquième, sous le sultan Selym (de 92$ à I2i3), réparations.
La sixième, enfin (de I2i3 à I2i5), restauration par les ingénieurs français.
Dans la troisième partie, M. Marcel fait connaître l'état présent du meqyâs (mais sommairement, et pour ne pas anticiper, dit-il , sur ce qui nous est propre exclusivement) , et les usages d'après lesquels on constate et l'on proclame les crues du, Nil. 11 produit un tableau chronologique , extrait d'auteurs arabes , qui fait connaître les résultats des crues annuelles du Nil , depuis et compris Tan 20 jusqua 11 5a de l'hégiie (de 640 à 1739, è. v.) , formant onze cent trente-trois années,
mais qui se réduisent à mille vingt-deux , à cause de neuf lacunes comprenant cent onze années , et même à mille cinquante , pour vingt-huit autres anne'es comprises au tableau , mais sans indication des crues 1 : nous en produirons une suite pour soixante-six années, de n5o à i2i5*de l'hegire (1707 — 1801). Dans le tableau des onze cent trente-trois années, la coudée est de 28 doigts,* et dans celui de soixante-six années postérieures , la coudée n'est plus que de 24 doigts.
Dans la quatrième partie, M. Marcel donne les traductions des inscriptions koufiques , karmatiques* et arabes , qu on lit sur la colonne et sur la poutre transversale a du meqyâs et sur les frises dont sont ornées les parois du puits et de la chambre, et enfin de celles de l'intérieur de la mosquée. Il détermine six époques pour ces inscriptions. Ensuite il produit l'inscription arabe et française (gravée en lettres d'or sur une table de marbre blanc) , que nous avions composée et placée à l'entrée du vestibule de ce monument , à l'époque de sa restauration , en 1800 (i2i5de l'hégire); il termine par l'historique des faits qui ont eu lieu , en ce qui regarde le meqyâs , pendant le séjour des Français en Egypte, et notamment de ce qui concerne la fête annuelle de la coupure de la digue du khalyg, qui a lieu lorsque le Nil a atteint ou est censé avoir atteint le terme de 16 coudées.
■ Ce tableau n'a pas été imprimé , a Celles de la poutre transver-
parce qu'il renferme des erreurs évi- sale n'offrent que des sentences,
dentés, et qu'il se trouve dans les des maximes et versets du Qo-
Notices des manuscrits de la Biblio- rân. thèque du tvi, tome vin.
6o2 MÉMOIRE SUR LÀ VALLÉE DU NIL
On observe que les traductions des trois coudées supérieures portent (première époque), pour la 14e coudée, le n°. i5 ', pour la i5e, le n°. 16; et pour la 16e, le n°. 17. Mais, quoi qu'il en soit du terme numérique de l'ascension des crues indiqué sur la colonne, les 16 coudées dont parlent les anciens i*e pouvaient être applicables qu'au site de Memphis et à sa latitude , sensiblement la même que celle du meqyâs de Roudah , plus boréale de trois lieues seulement \