‹ Description de l'Égypte ou, Recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l'expédition de l'armée françaiseChapitre 53 sur 68 · DE LA FÊTE DU NIL · texte numérisé non relu

DE LA FÊTE DU NIL

La fête qui a lieu annuellement à l'occasion de la coupure de la digue du canal du Raire, est un jour d'allégresse publique.

L'inondation du Nil ayant de tout temps été considérée par les Égyptiens comme la souice de leur existence physique et politique , il n'est pas surprenant qu elle ait toujours été célébrée avec un nouvel enthousiasme ; c'est le moment où le Nil parvient au terme qui constitue l'abondance , qui détermine le jour de cette fête solennelle.

Il faut que les eaux aient atteint au meqyâs de Roudah un terme connu , et que les crieurs aient annoncé la

1 Les travaux de cette restaura- a été beaucoup plus favorable. » tion du meqyâs avaient été confiés 11 paraît que les Turks nous

à M. de Chabrol. avaient supposé l'intention, moins

a M. Jaubcrt, qui était interprète de constater un fait matériel et

du général en chef pendant l'cxpé- physique, que de consigner un fait

dition d'Egypte , et qui depuis a miraculeux dû à la présence des

rempli une mission au Kaire, nous Français.

a dit qu'il avait visité le meqyâs, Les Turks avaient laissé subsister

et qu'il avait remarqué qu'on avait la date (style français) qui se trouve

enlevé cette inscription pour lui en sur le dé au-dessus du chapiteau de

substituer une autre dans laquelle la colonne, soit qu'ils n'y aient pas

il a lu : « Malgré tout ce qu'on a fait attention , soit que, cette date

pu dire de la crue de cette année étant exprimée en lettres initiales

121 5 , celle de l'année i*2 j6, sous le et en caractères romains, ils n'en

commandement du nouveau pâchâ, aient pas compris le

crue de 16 coudées et proclame Youafà alîah pour que la coupure de la digue ait lieu ; c'est là ce qui constitue la fête et l'objet de la cérémonie.

Ce jour, le pâcbâ se rend avec un nombreux et brillant cortège à la prise d'eau du canal , dans le kiosque ou pavillon destine à cet usage , et au pied duquel est la digue à ouvrir ; les beys , escortes des corps de Mamlouks dont se composent leurs maisons militaires , et les grands du pays rassemblés , y paraissent avec luxe et magnificence : des particuliers et un peuple immense ajoutent à cette solennité. Des bateaux élégamment peints et décorés, ornés d'étoffes et de banderoles de couleurs brillantes et variées, le paysage et la belle végétation de l'île de Roudah, forment le fond du tableau, et tout cet ensemble produit un effet très-pittoresque : mais il manque toujours dans ces fêtes ce qui dans les nôtres, en Europe , en fait le charme et ajoute à leur éclat 5 on sait que, dans tous les pays soumis au joug des musulmans , les femmes , renfermées dans les harems et soustraites aux regards des hommes , ne prennent aucune part aux fêtes publiques.

Au moment où l'aghâ fait couper la digue, les trompettes sonnent des fan^res; l'air retentit des sons aigus et discordans de divers instrumens ; des cris bruyans de joie s'élèvent de toutes parts; le bruit du canon et de la mousqueterie se fait entendre; les mouvemens de la cavalerie et le spectacle de costumes infiniment riches et variés donnent à cette cérémonie un air de féerie. La beauté du ciel et la fraîcheur produite par la crue ajoutent à l'ivresse générale; la fête se prolonge dans

la nuit, et se termine par des feux d artifice, des illuminations, et par tous les plaisirs bruyans que rien ne modère dans la classe du peuple.

Les Français ont ietc ce jour trois ans consécutifs; le procès- verbal des grands ofliciers du Kaire, qui constate la dette du myry pour Tan vin, est publie textuellement dans le Courrier de l'Egypte, n°. 5o.

Des bisloriens affirment que les Égyptiens avaient coutume de sacrifier une jeune fille au Nil tous les ans, ou au moins dans les temps de calamité. Si l'histoire ne permet pas, en effet, de douter que la plupart des peuples n'aient immole des victimes humaines , on sait aussi que Moïse, divers législateurs et plusieurs souverains voulurent abolir ces sacrifices impies. Amasis1, roi dÉgyple , ordonna qu'au lieu d'hommes on offrît seulement des figures humaines, et c'est peut-être de cette loi que date Ya'rouseh, ou fiancée du Nil.

Quoi qu'il en soit des temps où cette coutume barbare exista, et de l'époque où elle fut abolie en Egypte, on peut croire qu'elle n'y avait pas lieu du temps des Grecs et des Romains ; c'est au moins ce qu'on peut conclure du silence des auteurs latins. Cependant, que penser de la lettre que, postérieurement, le khalife O'mar e'erivit à A'mrou à ce sujet? car, s'il faut en croire Murlady, auteur arabe, l'année que A'mrou fit la conquête de l'Egypte , le Nil ayant manque de croître

1 Amasis, qui devint possesseur ranle années, fut marqué par beau-

de l'Egypte après la mort d'Apriès coup d'institutions utiles ; ce fui

(SGgans avant J.-C.)» porta sur le dans ce temps que Pythagorc alla

trône un esprit philosophique et visiter l'Egypte, très-sage : son règne, qui dura qua-

622 MÉMOIRE SUR LA VALLÉE DU NIL dans la saison accoutumée, les chefs du peuple vinrent trouver ce conquérant , et le prièrent de leur permettre, suivant l'usage antique, de parer une jeune vierge de riches vêtemens et de la jeter dans le fleuve : le gênerai mahometan s y opposa fortement. Mais, la crue du Nil ne s'étant pas fait sentir pendant les trois mois qui suivent le solstice d'été, les Egyptiens alarmés vinrent le solliciter de nouveau : il écrivit à O'mar pour lui rendre compte de cet événement. Le khalife lui répondit :

« O AWou , j'approuve votre conduite et la fermeté que vous avez montrée ; la loi mahométane doit abolir ces coutumes barbares. Lorsque vous aurez lu cette lettre , jetez dans le fleuve le billet qu'elle renferme. »

A'mrou y trouva ces mots :

« Au nom de Dieu , dément et miséricordieux. Le Seigneur répande sa bénédiction sur Mahomet et sur sa famille ! A'bd-Allah-O'mar , fils de Khettâb, prince des fidèles, au Nil : Si cest ta propre vertu qui te fait couler jusqu'à nos jours en Egypte , suspends ton cours ; mais si cest par la volonté de Dieu tout-puissant que tu l'arroses de tes eaux, nous le supplions de t'ordonner de les répandre encore. La paix soit avec le prophète ! le salut et la bénédiction reposent sur sa famille ! »

Aussitôt, continue l'historien, les eaux montèrent de plusieurs coudées \

On a refusé d'ajouter entièrement foi à cet usage des Égyptiens , parce qu'il est possible que quelques écri-

« Savary, Lettres sur V Egypte , tome i'r, page 112, B.

vains aient été induits en erreur sur un usage encore existant , qu'ils l'aient mai interprété , comme n'en ayant pas été témoins , et enfin qu'ils aient été mal compris eux-mêmes par les traducteurs; on a pensé que ce prétendu sacrifice a pour origine le fait suivant : Tous les ans, à l'époque du curement du khalyg, à sa prise d'eau près du migry ou aqueduc, on laisse un témoin, qui peut-être, dans le principe, a servi à constater la hauteur du déblai1. Ce témoin, auquel on donne le nom d'eha'rouseh (la fiancée) et qu'on pare de fleurs, est détruit le jour de la fête par l'irruption des eaux qui entrent avec rapidité dans le canal, après la coupure de la digue J ; souvent même il est détruit par les eaux avant la cérémonie.

1 Ce témoin, qu'on laisse au cen- la prise d'eau et le Raire, sont contre du déblai des sables 'et du limon fiés à l'aghâ-ouàly, qui, au moyen que les eaux du fleuve accumulent d'une somme fixe de iooooo médins par l'effet des remous , à l'entrée du ( 3d7 i livres 9 sous ) , en devient en canal, est de forme conique et de 9 quelque sorte l'entrepreneur. Ce à 10 pieds de hauteur; on le cou- travail se fait avec appareil : l'aghâ ronne de gazon et de fleurs ; on le vient, en eflet, camper sur les terpeint en blanc; on lui donne le nom très environnant produits par les tfel a'rouseh (la fiancée). A peu de dépôts annuels des déblais; il y rédistance et au pied des digues du side pendant la durée du travail , canal , on trouve encore quelques qui est de quinze à vingt jours. Des fragmens de colonne que Ton peint agens subalternes , espèces de pien blanc, et dont la forme répond queurs, accélèrent ce travail à coups à celle de la colonne du meqyâs ; et de fouet et de bâton , dont ils usent comme ils portent des graduations, fréquemment envers les travailleurs, on doit soupçonner qu'ils pro\ien- hommes, femmes et enfans. nent de quelques anciens nilomètres. Le curement du canal , dans la

Le 17 thermidor an Vin, la crue traversée du Kaire, est aussi sons

marquait 10 coudées au meqyâs de la surveillance de l'agiià; il est à la

K ou (in h, quand les eaux gagnèrent charge des particuliers, chacun sur

le pied de Vcfrouseh. son bord et dans l'étendue de sa

a L'établissement de la digue qui propriété,

ferme le khalyg, et le curement de On ne fait point, en Egypte, les

la partie de ce canal qui est entre transports dis terres au moyen de

Il semble que cet usage soit un souvenir ineffaçable d'un culte barbare, que les musulmans, qui tiennent de leur croyance cette horreur invincible qu'ils ne cessent de témoigner pour l'idolâtrie , n'ont pu abolir entièrement, maigre l'extrême rigueur de leur gouvernement, parce que c'était la vieille erreur d'un peuple superstitieux : mais la même fête offre une autre particularité' qui semble encore rappeler un sacrifice humain fait au Nil 5 le pâchâ, ou le cheykh el-beled , qui préside à cette fête, jette au peuple des milliers de medins dans le canal, au moment où la digue, venant d'être coupée, y laisse courir les eaux avec impétuosité 5 une foule d'hommes , de femmes et d'enfàns , attendent cette indécente libéralité qu'ils se disputent et s'arrachent, tandis que le torrent des eaux les inonde, disperse les pièces de monnoie et met fin à cette lutte toujours dangereuse. On voit encore des plongeurs, montés sur des barques légères , franchir , à Pcnvi les uns des autres , la brèche qu'on vient de faire à la digue , et s'abandonner à la rapidité de cette cataracte , qui a huit à dix pieds de chute; souvent les barques culbutées entraînent avec elles quelques-uns de ces intrépides , mais impru-

roulage ; ils sVffeclucnt à dos d^ne par nos ouvriers européens , quoique et de chameau : ils ont encore lieu nous ne donnassions par jour que plus souvent à bras d'homme, au 12 à 18 parais (9 à i3 sous) aux moyen de couffes, esptee de panier hommes, et 8 à 10 paràts seulement de natte, que l'ouvrier porte au aux femmes et aux enfans. Les Turks bras , ou plus ordinairement sur sa et les Mamlouks donnaient encore te le : ce moyen , extrêmement lent, moins, et le plus souvent ils exidoublait les frais de transport aux- geaient un travail gratuit, quels revenaient les travaux fails

ET LE NILOMÈTRE DE L'ILE DE ROUDAH. 6a5

dens plongeurs; et c'est ainsi qu'on pourrait dire qu'on sacrifie encore tous les ans au Nil des victimes humaines.

Des Qobtes allaient anciennement en pèlerinage dans un village situe à deux journées de navigation au-dessus du Raire, et où se trouve Byr el-Gounwu, ou le puits du Pronostic , qui a , disent-ils , la vertu d'annoncer la crue du Nil; ils y faisaient des observations sur les crues : mais ce puits est aujourd'hui comble' en partie, et sa colonne est rompue assez bas pour être à peine aperçue dans le bas Nil. Leur évêque le visite encore tous les ans , vers le temps de la crue , pour y faire quelques prières.

Il est encore un autre usage dont aucun auteur n a fait mention , et qui cessa lors de l'arrivée des Français en Égypte.

Le patriarche des Qobtes se rend en cérémonie , tous les ans, à la fête dite de la Croix (le i3 septembre), sur le rivage du vieux Kaire , vis-à-vis du meqyâs. A cette époque le fleuve est en pleine crue. Là , assiste' de son cierge' et entoure' d'un grand concours de peuple, il tient une croix d'argent qu'il pre'sente trois fois comme on présente le saint- sacrement : mais il ne commence cette présentation qu'après qu'une voix a fait entendre une première offre , en manière d'enchère 1 ; bientôt d'autres voix s'élèvent pour enchérir; et lorsqu'elles paraissent avoir cessé , le patriarche jette la croix dans

1 Celte offrande, mise ainsi à Kaire de a5ooo médius), ou enTÎron l'enchère, s'élève communément de 3 ou 4ooo francs, trois à quatre bourses (bourse du

E. M. xvin. 4«

ie fleuve : à l'instant, de jeun.es et habiles plongeurs s'y précipitent pour la retrouver. La grande hauteur des eaux , leur rapidité et les courans qui existent au sud du meqvâs , rendent très-périlleuse cette entreprise, qui occasione souvent des accidens.

Page 1