‹ Description de l'Égypte ou, Recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l'expédition de l'armée françaiseChapitre 6 sur 68 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

1/ h on une considéré dans le premier â^c. — Enfance et éducation.

— Arts, sciences et littérature.

§. ï. De la fécondité des femmes , et du mode

d'allaitement.

Avant de parler de la fécondité des femmes en Egypte, il ne serait peut-être pas hors de propos d'entrer ici dans quelques détails sur leur vie domestique et sur la position qu'elles occupent dans la société : des remarques de ce genre sont essentiellement liées au sujet ; et quoique, chez les peuples orientaux, les femmes exercent beaucoup moins d'influence sur les hommes que dans nos pays d'Europe , il n'est pas moins vrai que la première éducation des enfans demeure partout soumise à cette influence , et qu'aux yeux de l'observateur attentif rien ne saurait être indiffèrent dans les causes, même indirectes , qui modifient les mœurs des nations.

Le rang et la fortune établissent parmi les Egyptiennes des différences bien plus grandes encore que chez les peuples de l'Occident : ces différences sont moins dans l'éducation qu'elles reçoivent, et qui est presque entièrement nulle pour tout le sexe, que dans les habitudes de leur intérieur et dans le cérémonial

dont s'entourent les dames de distinction. Sous le rapport des mœurs, il n'y a, à proprement parler, que deux classes de femmes en Égyptc : celles dont la richesse favorise l'indolence , et dont la vie entière s'ecoule dans les loisirs du harem ; et celles que leur pauvreté condamne au travail et à une existence active. Voyez chez elle 1 épouse d'un bey : étudiez ses goûts, sa conduite, ses plaisirs prives, ses occupations journalières ; elle vous donnera une idée complète de toutes les femmes opulentes. Pénétrez ensuite sous le toit de l'artisan ou dans la chaumière du fellah ; les femmes d'une condition obscure ressemblent toutes à celles que vous y verrez. D'un côte , vous avez trouve tous les raffinemens de la mollesse; de l'autre, toutes les habitudes du travail.

Mais il est un goût inné' chez les femmes , et qui , étant indépendant de l'inégalité des rangs , semble rapprocher toutes les conditions; il est, pour ainsi dire, le seul point de ressemblance qui lie entre elles toutes les classes : c'est la coquetterie , j'entends l'amour de la parure. Bien des femmes portent sur elles toute la fortune de leurs maris; et il n'est pas rare de voir en Egypte l'épouse d'un simple artisan parée de bijoux précieux dont s'enorgueilliraient nos plus plus grandes dames d'Europe. Telle femme a des diamans, qui manque quelquefois de pain.

Ce penchant des Egyptiennes pour un genre de toilette aussi dispendieux , joint à l'espèce d amour-propre que le plus petit marchand semble mettre à satisfaire les désirs de son épouse, restreint plus qu'on ne saurait E. M. xvm. 4

5o ESSAI SUR LES MOEURS

le croire l'exercice de la polygamie. Les musulmans qui ne jouissent que d'une fortune médiocre , se contentent d une femme ou de deux au plus; avec un plus grand nombre, il leur serait impossible de les maintenir toutes au même rang. C'est ainsi que la vanité' a mis des bornes à l'intempérance.

Dans le chapitre Ier, nous avons déjà vu combien la vie d'une dame du harem est oisive et monotone : couchée tout le jour sur un divan , ou bien assise, les jambes croisées , sur des coussins moelleux , et entourée d'une foule d'esclaves attentives à prévenir ses volontés ou à lui épargner le moindre mouvement, elle acquiert bientôt un embonpoint incommode. Cet embonpoint passe aux yeux des Turks pour Tune des principales conditions de la beauté; mais peut-être ne flatte-t-il autant leur goût que parce qu'il est ordinaire à toutes les femmes élevées dans l'aisance. Du reste, leur peau est d'une extrême blancheur; elles ont pour la plupart de très-beaux yeux ; leurs traits sont généralement réguliers, mais l'immobilité de leur physionomie leur donne peu d'expression : leur maintien décèle l'indolence ; leur esprit est sans culture. Elles ont recours à divers moyens qui nous paraissent tous plus étranges les uns que les autres, pour ajouter à leurs charmes , ou pour corriger les vices de la nature. Des sourcils' trop épais étant à leurs yeux une sorte de difformité, elles se servent du rasoir pour en réduire la largeur à un mince filet au-dessus des paupières. Elles connaissent le fard , les mouches et toutes les ressources de la coquetterie européenne. Les jeunes filles qobtes

DES HABITANS MODERNES DE L'EGYPTE. 5i

ou grecques qui ambitionnent de posse'der avant l'âge les appas de l'adolescence , appliquent sur leur gorge naissante des compresses de mie de pain chaud , et cet expédient produit son effet; mais les mamelles, en se développant avec rapidité, perdent aussi de leur élasticité' : on pourrait peut-être attribuer en grande partie à Teinploî de cet étrange procède le prompt dépérissement des charmes des iemmes orientales. Comme on le voit, elles ne sont pas moins jalouses du pouvoir de leurs attraits que les Européennes; et, bien que leur unique espoir soit d'en faire parade aux yeux de leurs époux ou devant leurs compagnes, cette espèce de triomphe flatte encore puissamment leur amour-propre.

Dans la condition inférieure , tout change ; les femmes s'occupent du me'nage; les douceurs de l'oisiveté ne sont pas faites pour elles. On les voit dans les campagnes partager les travaux de leurs maris , contribuer du moins à les rendre moins pénibles : aussi jouissent-elles de tous les avantages physiques qui résultent d'un exercice régulier; leur corps est vigoureux sans être surcharge d'embonpoint; leurs mouvemens sont faciles; leur démarche est aussi aisée que celle des femmes du bon ton paraît pesante. Simples dans leurs vêtemens , on remarque encore, à travers la médiocrité' de leur parure, un désir de briller parmi leurs compagnes, soit en couvrant leurs doigts de larges anneaux d'argent comme les sâjs , soit en ornant les tresses de leurs cheveux de quelques pièces de mon noie.

Le Kaire et Boulaq renferment plusieurs familles originaires de la Syrie : les femmes qui leur appartiens

5a ESSAI SUR LES MŒURS

nent sont généralement belles et d une taille élevée; leurs grands yeux noirs ont quelque chose de séduisant; mais leur nez aquilin , un peu long, donne peutêtre à leur physionomie un air de gravité trop prononcé. Elles remportent néanmoins de beaucoup sur les femmes turques , dont elles ont d'ailleurs adopté le costume et les usages.

C'est une Coutume générale parmi les femmes chrétiennes ou musulmanes de se noircir le bord des paupières avec l'espèce de collyre qu'elles appellent hohel1, et de se rougir les ongles avec le henné : on sent combien cette couleur sombre, ainsi appliquée au-dessus des yeux , doit donner de rudesse au visage. Du reste , on ne peut en bien juger que dans l'intimité, à moins que des circonstances extraordinaires ne viennent au secours de la curiosité ; car les femmes de toutes les conditions ne sortent jamais sans avoir le visage couvert du borqo' a : c'est un voile formé d'une pièce de mousseline; il s'applique sur le nez et la bouche, gêne la respiration , et doit être fort incommode. Les femmes mariées ont en outre le front ceint d'un bandeau d'étoffe noire, qui laisse entre le borqo et lui un léger intervalle pour les yeux : celles qui ne le sont point encore, le portent blanc, ainsi que le voile , qui est toujours de la même couleur pour les unes et les autres.

Les hommes, excepté quelques parens très-proches, ne pénètrent jamais dans l'appartement des femmes : le mari mange rarement avec elles. La partie supérieure

de la maison leur est consacrée. Ces usages sont communs aux Turks et aux autres nations musulmanes.

Avant l'expédition française , lorsqu'un étranger obtenait la haute faveur d'être présente à l'épouse d'un bey ou d'un autre grand personnage, cette dame le recevait dans l'appartement de son premier eunuque; mais elle ne s'y présentait pas : elle faisait servir le caftf et les sorbets dans cette pièce, et conversait avec l'étranger par l'entremise de l'eunuque, sans jamais sortir de son boudoir. C'est ainsi que les voyageurs qui ont précède' la conquête, n'ont pu connaître les grandes dames égyptiennes : en vain quelques seigneurs musulmans semblaient-ils promettre cette grâce à leurs ardentes sollicitations; ils avaient l'art de concilier la bienséance avec les mœurs de leur patrie.

Les femmes, comme nous l'avons déjà dit précédemment , se marient à douze ans ; il est rare qu'elles restent jusqu'à l'âge de dix-sept ans sans ëpoux : on prétend même qu'elles sont nubiles à dix et onze ans. Ce fait est peut-être un peu hasarde; cependant on cite plusieurs exemples qui ne laisseraient aucun doute à cet égard. 11 arrive que des jeunes filles d'un tempérament précoce sont unies à leurs époux à neuf ou dix ans : néanmoins les femmes sont toujours consultées dans cette occasion ; et le mariage ne se consomme que lorsqu'elles déclarent que la jeune épouse est nubile.

Une femme égyptienne peut devenir mère à douze ans ; elle l'est communément à quatorze : les années suivantes , elle donne presque toujours les preuves d'une étonnante fécondité. 11 arrive souvent qu'une femme

soit mère de neuf mois en neuf mois; mais, pour e'tablir une proportion juste , on peut considérer chaque Égyptienne mariée comme ayant un enfant tous les trois ans. Ce calcul établit une sorte de compensation pour celles qui sont malades , peu fécondes , ou que des causes particulières rendent incapables de produire. La stérilité absolue est très-rare dans ces contrées ; elle ferait même la honte d une femme : aussi ont-elles recours à tous les moyens que leur suggèrent les préjuges et la superstition pour devenir fécondes : des charlatans et des fourbes indigènes ou étrangers profitent de ce faible pour fournir à grand prix des recettes soidisant infaillibles; mais la nature et le climat viennent toujours au secours de leurs philtres, qui sans cela seraient impuissans.

Cependant les femmes ne sont pas fécondes aussi tard qu'en Europe : dès qu'elles approchent de trente ans , des accidens réitérés rendent leurs couches laborieuses , et coûtent la vie à l'enfant dont elles comptaient encore s'enorgueillir. L'âge de trente-cinq ans est le terme ordinaire pour le plus grand nombre. Quelques-unes jouissent du bonheur d'être mères jusqu'à quarante ; mais ces exceptions sont rares : il est très-extraordinaire encore de voir une femme produire au delà de cet âge. Le temps fixe par la nature pour la cessation des facultés génératives est une époque terrible pour les Égyptiennes : elles éprouvent alors des dérangemens successifs qui déte'riorent leur santé; mais celles qui échappent à cette crise, parviennent quelquefois à un âge très-avancé.

Les accouchemcns sont faits par les femmes : ils sont ordinairement heureux, par suite dé la vie tranquille des Egyptiennes. Lorsqu'une femme , après avoir épuise' toutes les ressources que Fart impuissant des empiriques vend à sa crédulité, ne peut jouir du bonheur d'être mère, ou de conserver les cnfans qu'elle met au monde, l'adoption la dédommage des privations que la nature lui impose. On n'entend jamais dire, par exemple, que telle femme est absolument stérile, que tel homme est impuissant. La mort exerce surtout ses ravages sur les enfans des familles étrangères. Les Mamlouks, les Grecs d'Asie, les Osmanlis, les Européens et les autres individus qui ne sont pas indigènes, meurent souvent sans postérité, quand ils se marient entre eux. En s'alliant aux naturels du pays, ils peuvent jouir des douceurs de la paternité , sans que néanmoins ils puissent prétendre à la douce satisfaction de laisser après eux de nombreux descendaus.

Une Egyptienne devenue mère n'a plus d'autre pensée que le soin de son enfant : il fixe uniquement son attention et concentre toutes ses affections. A peine est-elle délivrée du fardeau dont elle fut si fière pendant neuf mois , qu'elle oublie les douleurs de l'enfantement : cet être faible et cher l'a dédommagée de ses longues souffrances. Qu'il est doux pour elle de remplir les devoirs de la nature! L'enfant qui lui doit le bienfait de l'existence ne sera point livré aux soins d'une étrangère; sa mère est avide de ses premières caresses ; elle le nourrit de son lait, et ne s'effraie pas des fatigues que lui préparc son nouveau-né : elle est résolue de les

supporter avec joie ; elle braverait les plus grands pe'rils plutôt que d'entendre son enfant prodiguer à une autre le nom qui doit faire son bonheur et sa gloire, ce nom de mère dont elle est si jalouse et si orgueilleuse. Aussi ne connaît-on pas en Égypte ces maladies qui affligent si fréquemment en Europe les jeunes femmes qui craignent d'allaiter. Les e'panchemens de lait et les accidens qui minent la santë des mères, sont des maux inconnus en Orient. Chaque mère y est la nourrice de sa famille; cependant, lorsque la nature lui refuse la quantité de lait suffisante à l'aliment du nouveau-ne', elle s'adjoint une aide : mais la nourrice n'est pas considérée comme étrangère; son titre l'agrège, pour ainsi dire , à la famille , et lui donne des droits éternels à l'affection des parens aussi bien qu'au respect de ses nourrissons. C'est ainsi que la Providence établit une sorte de compensation entre les avantages qu'elle de'partit aux differens peuples. Si l'Égyptien n'a pas, comme nous, des plaisirs varies, des jouissances physiques ou morales qui le captivent , l'ëloignent constamment de l'intérieur de sa famille , il connaît mieux les affections naturelles : ses enfans sont tout pour lui ; ils font tout ensemble sa joie , son orgueil et son espérance. Ses sensations sont peut-être moins piquantes et moins diversifiées; mais elles sont plus pures et plus vraies : il les doit à l'innocence de ses habitudes comme à la simplicité de ses mœurs ; il les trouve en lui-même ou dans le sein de sa famille : l'amertume ou les regrets domestiques ne viennent pas en empoisonner les charmes.

Les femmes mahométanes ont pour leurs enfans des attentions minutieuses qui sont presque toujours funestes à ces derniers : elles les surchargent de vêtemens trop chauds , et infectent leur sang par une nourriture malsaine. Les sucreries et les fruits de toute espèce leur sont prodigues 3 il en resuite que le grand nombre de ces enfans périt en bas âge. La petite vérole contribue à rendre parmi eux la mortalité plus considérable, comme on a dit; nous avons encore indiqué d'autres causes morbifiques. C'est au Kaire principalement que la petite vérole fait d'affreux ravages : elle attaque les enfans des deux sexes dès l'âge de deux ou trois ans ; et des corps si faibles , dont la constitution est déjà minée par des alimens pernicieux, résistent difficilement à la violence du mal. On peut donc dire que l'excessive fécondité des femmes est la cause unique de l'état florissant de la population. D'un autre coté, les races étrangères s'y perpétuent difficilement : nous en donnerons pour exemple le tableau suivant; c'est l'état actuel des principales familles de Mamlouks.

Isma'yl-bey n'a laisse qu'une fille vivante, lbrâhym-bey a deux enfans vivans.

Qàyd-aghâ a eu onze enfans , dont quatre vivent encore.

Mourâd-bey , Ayoub-bey el-Kebyr et Ayoub-bey el-Soghayr , Elfy-bey, Mohammed-bey el-Manfoukh , O'smân-bcy Tabbâs, O'smân-bcy el-Cberqâouy , O'smàn-bcy el-Achqar, A'bd el- Rahman-bey, O'smàn-bey cl-Bardyky, O'smân-bey el-Tambourgy, Haçan-bey el-Geddàouy , Sâleb-bey , lbrâbym-bey el- Ouâly, Mobammed-bey el-A'bdoul, sont tous sans enfans.

Mabrouq-bey , fils d'Ibrâhyra-bey , a une fille vivante.

AMy-bey , kykhych et chancelier , a une fille vivante , ainsi que Solymân-bey.

Ahmed-bcy el-Karargy n'a point eu d' enfans, non plus que O'smân-bey Haçan. Il en est de même de Selym-bey Aboudyâb Qâsîm-bey.

Haçan kâchef tcherkaçy n'a eu qu'un enfant aveugle. Mahmoud aghâ a eu vingt-deux enlàns ; il ne lui en reste plus qu'un , d'une faible santé.

On voit donc combien est petit le nombre des enfans mamlouks qui survivent : nous pourrions encore citer plusieurs autres familles étrangères qui n ont pas élé plus heureuses. Il est prouve' qu'en Égypte les indigènes seuls ont le privilège de se perpétuer par la génération. La nature du climat semble rejeter avec une sorte d'opiniâtreté les germes d'une race étrangère.

Mahomet a consacré un article aux devoirs que les mères ont à remplir envers leurs enfans. Voici comment s'exprime le législateur arabe :

a Les femmes allaiteront leurs enfans deux ans entiers, s'ils veulent téter pendant ce temps.

« Il sera permis à la femme de sevrer son nourrisson , du consentement du mari : elle peut aussi s'adjoindre une nourrice »

Mais cette permission est à peu près inutile. Les femmes égyptiennes ont un double intérêt à se livrer elles-mêmes aux soins qu'exigent leurs enlans : l'amour maternel les y porte d'abord; ensuite le besoin de se créer des occupations qui rompent la monotonie de leur vie habituelle entre pour beaucoup dans leur manière d'agir. Ces femmes , dont l'esprit n'est orné d'aucune connaissance, qui n'ont pas même le secours des livres

1 Qorân, chap. n.

pour remplir le vide de leurs loisirs, saisissent avec empressement l'occasion de se distraire d'une manière quelconque, et l'exercice des fonctions pénibles de mère devient pour elles une sorte de délassement. Lorsque pendant le cours de l'allaitement elles deviennent enceintes, ce qui est même assez ordinaire, elles continuent à nourrir jusqu'au septième ou huitième mois; alors, comme le lait leur manque, elles prennent une nourrice.

Les Arabes Bédouins agissent bien différemment : parmi eux , ce ne sont pas les mères qui allaitent leurs enfans; les pères s'y opposent sous le prétexte qu'elles les élèveraient avec trop de ménagement : ils les confient à des nourrices.

Nous avons déjà parlé du soin extrême que les femmes égyptiennes, domiciliées dans les villes, prennent de leurs enfans en bas âge, soins presque toujours nuisibles à la santé de ces derniers : les femmes des fellah, au contraire, se contentent d'envelopper les leurs dans une toile légère; elles les portent avec elles, et leur permettent de se traîner presque nus sur le sable : il résulte de cette éducation que les jeunes fellah marchent de très-bonne heure, qu'ils acquièrent promptement des forces, et qu'ils sont bientôt utiles à leurs pères. L'usage du maillot, commun en Europe, est tout à fait inconnu en Egypte , ainsi que dans les autres contrées de l'Orient : aussi n'y voit-on que très-rarement des hommes contrefaits, ou gênés dans l'habitude du corps.

C'est le père qui nomme son enfant : il réunit , à cet effet, ses amis et ses parens le septième jour après la

6o ESSAI SUR LES MOEURS

naissance; et le nom qu'il choisit est ordinairement celui de l'aïeul de l'enfant, si c'est un garçon : les filles reçoivent un nom quelconque , mais qui fait toujours allusion à une fleur ou à quelque objet gracieux puise' dans la nature.

§. II. Circoncision.

La circoncision est en usage parmi les musulmans ; mais elle est considérée différemment par les sectes diverses. Les Châfey la regardent comme un devoir religieux et indispensable : les sectateurs de Hanafy pensent au contraire que cet acte n'est que méritoire ; ils avouent qu'un homme peut être bon musulman sans la circoncision , mais que cependant il doit s'y soumettre, s'il n'a pas des raisons assez puissantes pour s'y refuser.

L'âge où cette cérémonie doit avoir lieu n'est point fixé; il suffit que les enfans mâles soient circoncis avant la puberté , parce qu'alors ils doivent se livrer à la prière, et que l'on ne peut avoir la pureté que Mahomet recommande pour cet acte religieux , si le prépuce n'a pas été enlevé.

Lorsqu'un père veut faire circoncire son fils, il le conduit à la mosquée ; l'imam prie pour le jeune homme, qui sort ensuite et trouve à la porte du temple une foule de parens et d'amis : ceux-ci le ramènent par de longs détours , au bruit de plusieurs instrumens et avec beaucoup de pompe , jusqu'à la maison de son père. Lorsque l'enfant appartient à une famille riche

ou puissante, il est monte sur un beau cheval superbement caparaçonne'. De retour chez lui, on sert un festin , auquel tous les parens et amis sont convies ; à l'issue du repas , le barbier ampute le prépuce avec un rasoir, et arrête l'hémorragie au moyen d'un astringent. Tous les convives s empressent alors de faire des cadeaux au circoncis. Les femmes n assistent pas à cette fête; dans les dernières classes du peuple seulement, elles accompagnent l'enfant à la mosquée et le ramènent : mais leur sexe n'est point soumis à la même onération.

Cependant les fellâh et les Arabes des campagnes coupent le clitoris aux filles. Les Turks et les habitans des villes blâment cette pratique, à moins que la longueur de l'organe ne nécessite en quelque sorte l'amputation ; mais ce cas est bien rare.

Les Qobtes ont aussi la circoncision , comme nous Pavons déjà dit : leurs en fans maies la subissent à 1 âge de huit ou neuf ans; et les filles, à peu près à la même époque. Nous avons fait remarquer l'antiquité de cette pratique en Egypte, et nous ajouterons que les Juifs, élevés parmi les Égyptiens, l'ont également apportée en Palestine. Ce rapprochement a quelque chose d'assez piquant, il nous semble , pour mériter l'attention ; nos collègues l'ont déjà fait avant nous, et nous ne le répétons ici que parce qu'il y trouve naturellement sa place.

Chez les musulmans, la circoncision est comme le premier pas dans le monde : jusqu'alors les enfans n'existent , pour ainsi dire, qu'au physique : mais après la vie morale commence pour eux ; on les

initie à la prière, aux sciences et aux arts. Us avaient déjà fréquenté les écoles, à la vérité ; mais les professeurs n'avaient rien exigé de leur jeune intelligence. La circoncision est le terme où finit pour un Égyptien l'enfance avec ses frivolités : il naît une seconde fois , s'il est permis de le dire 5 mais il naît homme.

§. III. Première éducation.

Mahomet a fixé lui-même dans le Qorân, dans ce code religieux et politique à la fois , l'âge que l'enfant doit avoir pour commencer son éducation morale : « Fais-le jouer pendant sept ans, dit-il; instruis-le et corrige-le les sept autres années suivantes; conduis-le sept autres années dans le monde pour qu'il en apprenne les usages : il est alors homme parfait. » Cependant, comme les médecins prétendent que les facultés de l'esprit se développent dès les quatre ou cinq ans, le père qui a fortement à cœur l'instruction de son fis, le fait quelquefois commencer à cet âge; il fréquente au moins les écoles pour se familiariser avec les caractères, et pouvoir les connaître sans effort, lorsque le maître ou ses parens le jugent capable d'une application sérieuse. Les parens sont tenus de donner à leurs enfans une éducation proportionnée à leur fortune, ou de leur faire apprendre un métier : l'art de lire et d'écrire passe avant tout; mais ce talent n'est pas indispensable ni même général , puisque le plus grand nombre des fellâh et des hommes du peuple ne le possèdent pas. On peut tout au plus évaluer à un tiers de la population

mâle du Kaire le nombre de ceux qui savent lire et écrire; on va même jusqu'à réduire ce nombre à un quart seulement.

11 est bien rare de voir un Égyptien se charger du soin d'élever son fds : les hommes sont naturellement trop portés au repos pour entreprendre une tâche si difficile; ils envoient leurs enfans aux écoles, sous le prétexte qu'ils ne les corrigeraient pas avec assez de sévérité en les instruisant eux-mêmes. Les ridiès y font conduire les leurs par un domestique ; les pauvres les accompagnent, ou bien un sous-maître les rassemble et les emmène tous. On apporte le repas des enfans de famille, et ceux-ci le partagent avec leurs camarades indigens. Cette coutume, qui a sa source dans une philosophie véritable, est générale parmi les musulmans; ils apprennent de bonne heure à devenir charitables , et leurs inclinations bienfaisantes, favorisées par les préceptes religieux , croissent avec l'âge. De là provient encore la parfaite égalité qui règne entre eux : ils ne connaissent pas les distinctions attachées à la naissance, et la fortune même ne donne qu'une distinction relative. Faut-il qu'avec des institutions si philantropiques on trouve encore un mélange de barbarie, et pourquoi la Providence a-t-elle imposé des barrières à la sagesse des hommes !

Les grands n'envoient pas toujours leurs fils dans les écoles publiques. Les filles n'apprennent pas même à lire : s'il s'en trouve quelques-unes qui possèdent ce talent, chose bien rare, elles l'ont reçu dans le harem; des hommes d'un âge avancé et privés de la vue ont

été leurs précepteurs : ceux-ci peuvent tout au plus leur apprendre à réciter des versets du Qorân, et c'est à quoi se borne à peu près l'éducation morale du sexe en Egypte.

Rien de plus bruyant qu'une école publique en Egypte, les enfans apprenant à écrire les caractères de l'alphabet, les syllabes et les mots, en même temps qu'ils s'exercent à les prononcer. On ne leur fait lire, écrire et frpprendre que des passages du Qorân : voilà à quoi se réduit la première éducation. Tous les écoliers réunis dans la même enceinte récitent et apprennent à haute voix les leçons qui leur ont été données ; on peut dès lors se faire une idée du bruit qu'on entend dans la classe : il faut que les maîtres en aient une bien grande habitude pour y résister. Les enfans, outre l'usage qui leur est commun dans tous les pays de chanter en récitant leurs leçons ou en lisant , ont encore en Égypte l'habitude de balancer continuellement la partie supérieure du corps ; et ce mouvement perpétuel, joint aux sons discordans de toutes les voix , fait des écoles arabes un spectacle assez singulier pour un Européen. Les enfans qui manquent à leurs devoirs ou à leurs maîtres, sont châtiés très-sévèrement; la punition ordinaire consiste dans un certain nombre de coups de geryd ou branche de dattier sur la plante des pieds.

Lorsque les écoliers ont fait des progrès dans récriture et la lecture, on leur apprend à écrire sous la dictée. Les maîtres ne se chargent point d'enseigner à leurs disciples la prière ni les lois du prophète. Toutefois, le Qorân est le seul livre des premières études. Le père

est tenu d'initier son fils à la loi de Mahomet ; c'est lorsque lage de puberté approche que le père commence ses premières leçons : l'enfant ne peut assister aux prières publiques qu'après la circoncision, et nous avons dit précédemment à quel âge cette opération se fait.

Il nous reste maintenant à parler des écoles primaires et de leur fondation. Un fait assez remarquable, c'est que les écoles publiques ne doivent leur existence qu'à la charité', et quelles sont en grand nombre dans les villes de quelque importance. Un homme riche prélève d'ordinaire sur l'héritage qu'il laisse à ses enfans une somme destinée à la fondation et à l'entretien d'une école publique. Voilà comment la générosité et le dévouement bien entendus des particuliers suppléent à la coupable indifférence du gouvernement. Sans les bienfaits des riches, l'Égypte et la Turquie entière seraient tout à fait privées des premiers élémens de l'instruction. Souvent la somme affectée à l'entretien de l'école est assez forte pour qu'un nombre plus ou moins considérable d'enfans pauvres puisse être nourri, habillé et instruit aux frais de la fondation. Les parens des élèves qui ont une petite fortune paient au maître une légère rétribution ; le prix varie depuis trois jusqu'à vingt médins par semaine. Les écoles publiques sont fort nombreuses au Kaire et dans les villes principales. Il est rare qu'il s'en trouve dans les villages : les pères qui veulent y faire apprendre à lire et à écrire à leurs enfans , sont obligés de les envoyer au cheykh de la mosquée.

E. M. xvm. 5

Les chrétiens ont aussi leurs écoles : elles se soutiennent, comme les couvens, par les aumônes et les dons pieux : les maîtres vivent des modiques rétributions qu'ils prélèvent sur leurs écoliers. Dès que les enfans commencent à savoir lire, on met entre leurs mains les psaumes de David , qu'on nomme en arabe el-Mazâmyr1. ^ ^ « .

La direction, et, pour ainsi dire, la propriété des écoles appartient de droit au descendant ou à l'un des héritiers du fondateur. Il jtëùt la*vendre , ou s'en démettre en faveur d'un autre. Cependant il est essentiel que le professeur qu'il institue soit capable de remplir ses fonctions , et qu'il sache le Qorân. Si le qâdy juge qu'il est au-dessous de son emploi, il peut obliger le directeur propriétaire à choisir un autre suppléant. Mais la profession d'instituteur est peu surveillée ; eHe ne jouit même que d'une bien faible considération. *Si le maître a l'art d'attirer un grand nombre d'écoliers , il peut espérer quelques avantages ; sinon il yégète dans un état voisin de l'indigence , et ne doit attendre aucun encouragement. * - ; • > I * '

Le qâdy a l'inspection spéciale des écoles primaires ; lorsque ce magistrat s'aperçoit que les fonds destinés à l'entretien de ces établissemens et à celui des écoliers sont détournés de leur objet, il a le droit de forcer ceux qui en ont la direction de se conformer aux vœux du fondateur.

1 -h^ 'vcr8-on arabe dont ils se servent a été imprimée sur le mont Liban.

§. IV. Sciences et arts.

Les jeunes gens qui, au sortir des premières écoles, désirent continuer leurs éludes , se familiarisent avec les livres qui y ont rapport : ils vont à la grande mosquée d'el-Azhar entendre les discours et les explications des cheykhs. Cette mosquée est en quelque sorte Tunique université' de l'Égypte : elle possède un corps de quarante à cinquante professeurs ; et dans le nombre, il en est cinq ou six qui sont très-suivis. Du reste , les sciences qu'ils enseignent se réduisent à bien peu de chose : ils ne professent guère que le Qorân et les traditions de ses premiers disciples. Ils expliquent les dogmes, les lois, la prière, le pèlerinage, et toutes les autres pratiques que Mahomet a recommandées. Chaque secte a ses auteurs classiques, qui ne différent point entre eux sur les articles principaux de la foi.

Le prophète arabe sentait bien que des lois fondées sur la religion même acquéraient une force nouvelle -, il a donc eu la profonde politique d'enchaîner toutes les institutions, et de donner aux devoirs que la société impose à l'homme un caractère presque aussi imposant qu'aux obligations de lliomme envers Dieu : il n'a fait qu'un même corps des préceptes sacrés et de la législation civile , et les professeurs se gardent bien de les séparer dans leurs leçons. Ils expliquent rigoureusement tout ce qui est écrit dans un des chapitres du Qorân, en s'attachant aussi à faire connaître la véritable valeur des mots. C'est ce qu'ils nomment la gram-

maire ou le nahouy, c'est-à-dire la langue pure, celle des premiers patriarches. Les plus célèbres professent la logique el-ma'âny ou el-bayânx : ils la définissent , l'art de renfermer beaucoup d'idées en peu de mots , ou d'employer beaucoup de mots pour exprimer peu d'idées, c'est-à-dire l'art de développer une pensée ou de la rendre avec une extrême concision, suivant l'intelligence de ceux qui écoutent.

Mahmoud, sultan d'Egypte et fds de Haroun el- Rachyd , avait fait venir les œuvres des philosophes grecs; il en ordonna la traduction en arabe. Mais ces traductions n'existent plus en Egypte : on ne connaît maintenant dans les écoles que les noms de ces célèbres sages, et quelques extraits de leurs traites.

Les professeurs et les étudians sont partages en sept chambres ou grandes divisions : les Syriens, les Barbaresques, les Grecs, les habitans des campagnes, ceux du Sa yd ou haute Egypte , les aveugles , la septième est formée des étudians de quelques provinces.

Le gouvernement leur donne, chaque année, environ cinq mille six cents ardeb de grain, que le cheykh ou intendant de la mosquée distribue entre les divisions. Le plus grand nombre des jeunes e'tudians venus des villages n'ont d'autre moyen de subsistance que le pain qu'ils reçoivent des cheykhs de leur classe.

Il n'y a aucun avantage notable attache' aux places des professeurs ; ils ne se livrent à l'instruction publique que pour se faire une réputation, une clientèle

nombreuse, et acquérir des droits à la bienfaisance des zélés musulmans : ils subsistent des petits revenus qui leur sont assignés, des présens qu'on leur fait, et du produit des consultations qu'ils donnent dans les affaires civiles ou criminelles -, car ils sont aussi hommes de loi.

Les élèves ne sont pas simplement auditeurs passifs; ils peuvent encore arrêter le professeur sur un point dont ils n'ont pas compris le sens, opposer à son opinion l'opinion d'un autre, et établir par là une sorte de controverse pour mieux faire ressortir la vérité. Le professeur interroge aussi ses disciples pour voir s'ils le comprennent et font des progrès.

Lorsqu'un jeune homme a terminé ses cours et qu'il se sent assez d'éloquence et d'érudition pour occuper une chaire à la grande mosquée, il demande à ses professeurs des certificats de capacité, et se présente au cheykh de la grande mosquée pour en obtenir la permission d'y professer à son tour. Il invite à la première leçon tous ses amis et les principaux u'iemâ*. On lé-

1 II est à propos d'expliquer ici est nommé par tous les anciens proie sens que les arabes attachent aux fesseurs, qui ont soin de faire tomdh t rsi's qualifications d" u'iemâ. , de ber leur choix sur un homme d'un cheykh , tïimâm , etc., etc. âge mur, d'une érudition connue,

Les u'iemâ sont les docteurs de la et en faveur auprès du gouverneloi, les savans et les lettrés. Tout ment. Le candidat qui a réuni le musulman qui possède une science, plus de suffrages, est présenté d'ala communique ou en fait profes- bord au cheykh et bekry , premier sion, est un iilcmâ, descendant de Mahomet, qui le re-

Les cheykhs sont les professeurs , vêt d'une pelisse , insigne d'investi-

les ministres de la religion. Le lure de sa nouvelle charge ; ensuite

cheykh de la grande mosquée , qui au cheykh elbeled, et au pàchà,

est en même temps le chef de l'on- qui lui donne aussi des pelisses. Il

seigoement et du corps des ulemâ , n'y a pas de revenus affectés à celle

7o ESSAI SUR LES MŒURS

coûte d'abord; les savans le questionnent ensuite, lui font des objections et cherchent à l'embarrasser. S'il repond à tout, sa réputation est faite; les étudians et les auditeurs se pressent à ses leçons : s'il hésite au contraire et ne déploie pas la plus grande assurance , on épargne son amour-propre , et l'on se garde de l'humilier; mais il donne de lui une opinion défavorable, et ne doit espérer qu'un succès médiocre dans la suite.

On peut enseigner dans une mosquée autre que celle d'el-Azliar; il suffit d'obtenir l'agrément du cheykh, qui Gxe la place où doivent se donner les leçons.

Lorsque plusieurs candidats se présentent pour obtenir une chaire à la grande mosquée et qu'il ne s'en trouve qu'une seule vacante, le cheykh a le droit de la donner à qui bon lui semble : cette place n'est pas mise au concours. Au reste, les professeurs n'ont d'autre titre que celui de cheykh ou seigneur : il n'y a aucune prééminence de rang parmi eux. La profondeur de leur

place ; mais elle est très-honorable , Jatouah ou décisions légales snr les

et donne le droit de surveillance sur affaires. Chaque secte a un moufty.

tous les professeurs. Si quelques- Celui de la grande mosquée est le

uns d'entre eux osaient émettre des chef de tous les autres, et peut même

principes contraires à la doctrine de casser leurs décisions. Il est vrai que

Mahomet, le cheykh peut les cen- ces décisions ne sont, au fait, que

surer et môme leur interdire le pri- des consultations , auxquelles le

vilége de professer dans la grande qâdy a plus ou moins égard, suivant

mosquée : mais le respect servile la force des preuves sur lesquelles

des u'iemd pour tout ce qui leur a elles sont fondées, et l'autorité du

été enseigné , les expose rarement à moufty qui les a données,

une pareille censure. A la mort du moufty d'une secte ,

Les imam sont les ministres de la les u'iemd des autres sectes se réu-

religion , les prêtres des mosquées , Dissent pour lui nommer un succes-

les cheykh s qui font la prière ; ils seur. Il y a un moufty dans les prin-

peuvent ne pas être u'iemd. ci pales villes de l'Egypte.

Le moufty est celui qui donne les

savoir, leur âge et leurs vertus, leur donnent plus ou moins de considération. Les jeunes ont la plus grande déférence pour ceux qui les ont formes : ils les écoutent avec respect , et reçoivent leurs avis, leurs réprimandes même, avec beaucoup de soumission.

Les Égyptiens modernes négligent les sciences exactes autant que leurs ancêtres les ont cultivées. Les mathématiques sont à peine connues parmi eux, et leur astronomie se borne à quelques observations faites à l'aide d'instrumens grossiers , et à la rédaction du calendrier; encore n'est-il qu'un bien pelit nombre d'u'lemâ qui possèdent ces connaissances: on ne cite aujourd'hui comme astronome en réputation qu'un seul cheykh, auteur du calendrier actuel; il a quelques disciples1.

Nous ne parlerons ni de la sculpture, ni de la peinture ; ces deux arts, tels qu'ils sont en Egypte, ne méritent aucune attention. L'architecture est plus cultivée 3 en comparant les maisons nouvelles aux anciennes , on s'aperçoit des progrès sensibles que les constructeurs ont faits depuis quelques années. Les distributions sont assez bien entendues pour favoriser la circulation de l'air et entretenir la fraîcheur; mais le goût et l'élégance se trouvent encore rarement.

On peut, en général, reprocher aux Égyptiens modernes le même défaut que les Grecs reprochaient à leurs ancêtres; ils ébauchent tout et ne perfectionnent rien. Ils passent sur une irrégularité, sur une disproportion ; ces vices ne les choquent point. Ils ont appris

1 Le portrait de cet astronome égyptien est gravé planche B, Costumes et Portraits , M. M. , loin. 11.

des ouvriers français Fart de faire les souliers , de fabriquer des couverts d'argent, des bijoux, des éperons, etc., etc.; mais ils ne connaissent ni la beauté des formes, ni l'harmonie des parties. Leur broderie est passable : mais ils réussissent surtout dans la poterie; la plupart des vases en usage parmi eux ont conservé la forme antique. Dans les manufactures et dans les ateliers, on se sert de procédés très-simples et très-économiques ; nous aurons l'occasion d'en parler dans le dernier chapitre de cet ouvrage.

§. V. Littérature et poésie.

La littérature arabe est trop peu connue en Europe pour qu'on se fasse une idée juste du grand nombre d'écrivains célèbres qui se sont distingués dans tous les genres \ A l'exception de quelques savans orientalistes, aux soins desquels nous devons déjà la connaissance de plusieurs ouvrages de ces peuples, il est peu de personnes qui soient en état de les juger. Cependant les Arabes ont cultivé de tout temps la poésie, dans laquelle ils ont excellé ; la grammaire et la rhétorique, dont ils ont fait une étude approfondie ; la théologie et la morale : leurs ouvrages en médecine , en histoire et en géographie , jouissent encore aujourd'hui d'une réputation méritée3. Avec un idiome dont la richesse,

1 On peut consulter à cet égard de leur langue, et que la grammaire

les ouvrages nombreux écrits en est devenue chez eux une science

arabe et dont la Bibliothèque du roi qui demande une étude spéciale, possède une riche collection. On 3 Ceux des auteurs arabes qui

verra que les Arabes se sont parti- ont acquis en Europe le plus de cé-

culièrement occupés de la théorie lébrité, sontel-Haryry, el-Gohary,

la précision et la beauté l'emportent sur toutes les autres langues orientales, on ne s'étonnera pas que les poëtes arabes aient obtenu les plus brillans succès. Mais notre plan ne nous permet pas de nous étendre beaucoup sur la littérature; et nous nous bornerons à la langue dans ses rapports avec les mœurs , et dans son application immédiate aux affaires et aux habitudes de la société.

Dans les divers pays de l'Orient où la langue arabe est en usage , elle éprouve quelques légères modifications, soit dans les locutions familières, soit dans la prononciation de quelques-unes des lettres de l'alphabet. Les habitans du Kaire , qui ont la réputation de parler l'arabe avec beaucoup d'élégance et de grâce, modifient le son de plusieurs consonnes, et les rendent autrement qu'en Syrie et en Arabie.

Cette différence se fait surtout sentir dans le ^ et le <j> : le x ëJm> qui partout ailleurs a la valeur du g italien dans le mot giorno, ou du g français dans le genou, se prononce en Egypte comme clans les mots guerre, gain, garçon.

Quant à la lettre Jj qâf, qui a ordinairement le son d'un K guttural , elle ne se fait presque pas sentir dans la bouche des Égyptiens : on n'est averti de son emploi dans un mot que par une sorte de suspension ou d'hiatus qu'ils laissent entre la syllabe qui précède le et celle dont il fait partie. Les habitans de la haute Egypte lui

el-Fyronxabâdy , Ebn-Synâ connu Khaldoun, el-Fardy, cl-Motanabby» sous le nom à?Avicenney el-Makyn et les géographes Ebn - Houqa! , connu sous le nom à'Elmacin , Ebn- Aboul-Fcdà, Maoryzy, Edryçy, etc.

donnent au contraire le même son que les Barbaresques ; ils le prononcent comme notre g dans le mot gain ».

Nous venons de dire que les Arabes ont excelle de tout temps dans la poésie; ce goût se manifeste encore aujourd'hui dans les différentes classes de la société. En Egypte, les gens du peuple, les enfans même, sont sensibles à l'harmonie du rhythme et au retour des mêmes consonnances. Les ouvriers de toutes les professions savent égayer leurs travaux par des chansons particulières à leur métier. Le propre de ces chants est de régulariser les raouvemens des travailleurs , et de rendre leurs efforts moins pénibles. On se tromperait toutefois, si l'on cherchait dans ces refrains populaires la sévérité des règles de la poésie arabe3. Parmi les compositions

1 On peut donc envisager trois bahr js^ ou mer, et a un paramanières de prononcer cette lettre digme 0u type emprunté, comme dans un même mot. Le mot Vj» , loulca lej) autrcg formeg de ,fl ,a par exemple, qui signifie une vachc^ ' sera prononcé baqarah par les Sy- grammaticale, au verbe Jjj , et sur

riens ; ba-arah , par les habilansde lequel on doit mesurer les vers que la basse Egypte; bagara/t par les Ton compose. L'hémistiche senomme Egyptiens du Sa'yd et les Barba- ^\j~oa mesràa' (ce mot signifie l'un

3 Les règles de la versification des deux baitans d'une porte) ; deux abe sont extrêmement comnli- hémistiches forment le

arabe sont extrêmement compli- ^misticnes iormeutte vers, et sont

quées , relativement à celles de tou- désignés sous le nom de beyt yJ^O

tes les poésies connues : non-seule- ou maison. L'action de scander un

ment les vers arabes doivent avoir ve„ 8>appelie tt5Y taqtf, de

la rime, la mesure, et la division a , CT*^

par hémistiches, comme les vers «JaS qatta\ qui signifie couper par français, mais ils sont encore soumis

à la quantité d une manière à peu arceaux; ce qui correspond assez

près analogue à la prosodie des vers blen a,u 8en8 du 7erbe scander aP"

]alin8> plique à la poésie latine.

Il y a en arabe seize modes ou me- Je vais donner ici la mesure des

sures de vers. Chacune de ces me- seize modes de la poésie arabe, avec

sures porte le nom générique de les noms particuliers qui leur sont

les plus agréables de la langue vulgaire, nous mettrons au premier rang le maouâl, qui est le chant favori du beau sexe égyptien , et dont le genre répond assez à notre romance: le maouâl est toujours ou erotique ou.

assignés par nos rhéteurs , et qui ont VIII. Mesure du bahr J^. retrait pour la plupart au plus ou me/, accéléré : inoins d'étendue ou au plus ou moins , s / de rapidité de chaque mètre : ^j^U ( pris six fois. )

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