‹ Description de l'Égypte ou, Recueil des observations et des recherches qui ont été faites en Égypte pendant l'expédition de l'armée françaiseChapitre 5 sur 68 · TRIBUS SÉDENTAIRES · texte numérisé non relu

TRIBUS SÉDENTAIRES

Première classe. Seconde classe.

Qassâssyn. J. Aoulâd-Zehera.

Samâkyk > à Sâlehyeh. Motouâlly.

Souâlhyeh: J Baouârcheh.

Ayd. « Ouarâourâ.

Zomly. é „ Aoulâd-Mohça.

Lakkâm. *

Ceux-ci habitent cjes hameaux , et cultivent les terres: cependant ils ont, comme les premiers, un penchant irrésistible qui Tes porte au brigandage ; ils quittent souvent la charrue pour prendre le mousquet et dévaliser les voyageurs.

PROVINCE DE QELYOUB. .

Première classe. Second,: classe.

Souâlheh et Gëheyny. A'yâdyeh.

Houaytah. Terrâbyn.

DES H ABIT ANS MODERNES DE L'ÉGYPTE. a 7

Ces Arabes habitent sous des tentes , et désolent les environs du Kaire par leurs rapines. Ils s'associent aux paysans pour la culture des terres, mais toujours au détriment de ces derniers \

§. VI- Des Mamiouks , et des étrangers domiciliés en Egypte, en particulier,

Lorsqu'on songe à la puissance des Mamiouks et à la supériorité' qu'ils ont toujours eue sur les troupes du grand seigneur, on croirait à coup sûr que celte milice formidable n'est pas moins à craindre par le nombre que par la valeur. Cependant il n'en est rien du tout : la totalité de§ Mamiouks, tant esclaves qu'affranchis, jeunes gens ou vieillards , s'élève à peine à huit ou neuf mille hommes \ Cependant , avec de l'audace et du courage , une humeur martiale développée par une éducation analogue, de brillans souvenirs et une ambition démesurée , cette milice est parvenue à commander à une immense population , à l'enchaîner par la crainte , et à l'écraser , pour ainsi dire , sous la poids d'un nom devenu redoutable à force de victoires.

Si les Mamiouks sont peu nombreux , il faut l'attribuer à l'usage qui leur fait épouser des femmes étrangères comme eux. Au reste , le climat de l'Égypte s'oppose à la propagation des étrangers en général , même

■ Nous renvoyons, pour de plus menclature donnée par M. Amédéc

amples détails sur les Arabes , aux Jaubcrt, É. M. , tom. xvï, pap. 107.

mémoires de MM. du Bois- Aymé, Dans le chapitre m, nous rcvicn-

E. M. t tom. xii , pag. 329, et Jo- drous nous même sur cette matière,

mard , ibid. , pag. 267 , et à la no- a V oyez la note de la page a{ .

quand ils- se marient avec des Égyptiennes. Dans le premier cas , les enfans qui naissent de pareilles unions , meurent au bout de quelques années. Les Mamlouks , privés des moyens naturels de se reproduire, sont contraints d'avoir recours à ceux auxquels ils doivent euxmêmes leur origine. Ils achètent de jeunes esclaves qu'ils dressent aux exercices militaires et qu'ils affranchissent dans la suite : ces esclaves sont ou Circassiens ou Mingréliens; on les transporte d'abord à Constantinople, d'où ils sont ensuite expédiés et vendus aux gens riches de toutes les parties de l'empire. Les femmes des Mamlouks sont aussi des mêmes provinces, et arrivent en Turquie de la même manière1.

Avant l'expédition française, il arrivait quelquefois qu'un Mamlouk, désespérant de parvenir aux premières dignités de l'État, épousait une Égyptienne; alors il avait des enfans , et il laissait une faible postérité. - 4 ' ' .

Les esclaves noirs des deux sexes que l'on transporte de l'intérieur de l'Afrique, méritent de figurer dans le tableau de la population étrangère de l'Égypte. Chaque année, les marchés du Raire sont couverts de ces malheureux ; le nombre des femmes y surpasse celui des hommes. Ce commerce infâme est l'une des branches d'industrie de la contrée. Les marchands du Kaire expédient les esclaves dans les grandes villes de l'Asie , comme à Smyrne , Constantinople , Alep , etc. Cependant il en reste beaucoup en Égypte, où on les emploie

1 Voyez le Voyage de Volney, t. ie,f ch. n, p. 90 , Précis de rhistoire des Mamlouks.

à divers travaux : les Égyptiens prisent surtout les jeunes négresses ; un homme à son aise en achète deux , trois, jusqu'à six.

Les chrétiens ont, comme nous lavons déjà dit, le privilège de posséder des esclaves en Egypte, quoiqu'ils ne puissent en jouir dans les autres états turks. Mais ce privilège est encore borné, en ce qu'il leur est défendu d'avoir des mâles à leur service; ils peuvent tout au plus acheter de jeunes garçons, dont ils se débarrassent lorsque ceux-ci commencent à grandir : mais on leur permet d'avoir autant de femmes esclaves qu'ils peuvent en acquérir; ainsi chaque famille en possède au moins une ou deux pour le ménage.

Les Odjaqly ou Ottomans domiciliés sont en petit nombre : leurs races s'éteignent comme celle des Mamlouks , et par les mêmes raisons. On compte plusieurs familles syriennes établies pour le commerce ; elles n'entrent pas non plus pour beaucoup dans la balance de la population.

Des tribus de Nubiens ou de Barâbrah occupent plusieurs cantons de la haute Egypte et quelques îles voisines de la cataracte de Syène : ces tribus sont misérables, et se Composent de quelques familles seulement.

Enfin , nous citerons eu dernier lieu les Francs et autres chrétiens étrangers. J^es Francs ne se fixent que dans les places de grand commerce, comme Alexandrie, Rosette, Damietle et le Kaire : mais cette classe étrangère est plus remarquable par l'importance de ses opérations commerciales que par son importance numérique. Tel est à peu près le tableau succinct des

3o ESSAI SUR LES MOEURS

diverses races qui paiplent l'Égypte : nous les indiquons seulement ici; mais nous y reviendrons dans la suite, et nous en parlerons avec plus de détails.

§. VII. Des mœurs en général.

Il en est de l'Égypte comme de la plupart des contrées de l'Orient ; on y trouve en quelque sorte un mélange confus d'habitudes et de mœurs qui se rattachent à des origines diverses et dérivent de plusieurs causes. Pourrait-il en être autrement dans un pays où toutes les nations sont , pour ainsi dire , confondues? Les usages varient donc comme la manière d être des habitans, comme leurs religions, comme leur origine. Dans les villes , on retrouve, à quelques différences près, les mœurs des peuples orientaux. Ces différences ont été nécessitées par la nature du sol et l'influence du climat. Dans les campagnes et dans les déserts , on reconnaîtrait l'homme des premiers âges du monde à la simplicité de ses goûts, si , par la dépravation de plusieurs de ses habitudes , il ne se rapprochait pas des siècles corrompus.

Toutes ces classes de la population parlent une langue commune, l'arabe; les Qobtes ont également adopté cet idiome. Si quelques Osmanlis ont conservé Pusage de leur langue maternelle, ils s'en servent entre eux et dans leurs rapports avec les officiers du pâchâ qui gouverne l'Egypte au nom du .grand-seigneur. Le grec est tout à fait oublié, ou, pour mieux dire, il est circonscrit dans le petit cercle des négocians de cette nation établis au Kaire ou à Alexandrie.

DES HABITANS MODERNES DE L'ÉGYPTE. 3i

Ce n'est pas sur la physionomie que Ton pourrait découvrir ce qui se passe dans l'âme des Égyptiens ; la figure n'est point chez eux le miroir de la pensée. Dans toutes les situations de la vie, leur extérieur présente la même uniformité. Qu'ils soient dc'vore's par les soucis ou les remords, ivres de bonheur, accables d'un revers imprévu , tourmentés par la jalousie ou la haine , bouillonnans de colère ou altères de vengeance , ils conservent dans leurs traits la même impassibilité. Point de contraction , de rougeur ou de pâleur subite qui décèle le combat tumultueux des passions diverses qui les agitent. On pourrait assigner plusieurs causes à cette étonnante insensibilité : le climat n'y est peut-être pas étranger ; présentant toujours le même aspect, il communique en quelque sorte aux esprits son immuable fixité' : mais les principales causes sont à coup sûr l'éducation et le dogme du fatalisme, généralement répandu parmi le peuple; enfin , l'habitude de se voir exposes sans cesse aux caprices des tyrans qui oppriment la contreV. Chaque jour, chaque instant, voit naître de nouveaux périls , et l'imprévoyance devient pour les Égyptiens , comme pour les Orientaux en gênerai , une sorte de refuge contre la violence. Un geste, un regard, un soupçon, est puni comme un crime : de là celte étude profonde de la dissimulation , qui devient ensuite pour eux un état habituel. Il ne faut pas non plus chercher adleurs les causes de cette espèce de résignation stoïque qui distingue les Orientaux. Les plaintes et les cris sont superflus devant la volonté des oppresseurs ; l'Égyptien sait marcher au supplice, mourir sous le bâton du

qaouâs et se taire. Dieu le veut , Dieu est grand, Dieu est miséricordieux , tels sont les seuls mots qui échappent de sa bouche à la nouvelle d'un succès inespéré comme à celle des plus grands malheurs. L'apathie des Égyptiens fixes dans les villes forme un si grand contraste avec nos mœurs, qu'on les prendrait d'abord pour des hommes stupides ou hébétés. La nonchalance accompagne leurs gestes, leurs discours, leurs moindres actions : elle se montre même dans leurs plaisirs. Etendus une partie du jour sur des coussins ou suide simples nattes , suivant l'état de leur fortune, ils ne paraissent occupés que du soin de remplir et de vider alternativement leurs longues pipes. Aucun soin ne paraît les occuper ; leur imagination semble engourdie comme leur corps : dans cet état, qu'on pourrait presque comparer à une léthargie morale, à peine si la lecture de leur sentence de mort serait capable de leur arracher une exclamation.

Cependant sous le voile de cette apparente impassibilité, se cache une imagination ardente; et il serait injuste de refuser aux Égyptiens toute sensibilité : l'habitude du silence rend au contraire leurs sensations plus fortes en les concentrant, et communiqne à leur âme une sorte de vigueur qui les rend quelquefois capables des actions les plus hardies. Enfin , la réflexion gagne en profondeur ce que l'esprit perd en vivacité : la faculté de l'attention et celle de la mémoire sont portées au plus haut point par ces hommes que nous croyons plongés dans une apathie absolue.

Les sensations de ce peuple sont accommodées à ses

autres habitudes ; elles consistent , en outre des bains , dans des jouissances bizarres; il faut que des serviteurs leur frottent souvent les pieds , soit avec la main , soit avec une scorie de brique lisse; ils passent beaucoup de temps à se cai^sser la barbe : ce dernier usage est très-ancien en Orient. On ne chatouille de la main la plante des pieds que dans la société intime de quelques parens ou amis; les bienséances ne permettent pas cet acte étrange de volupté en public. Quant au frottement avec la scoried e brique , on ne le pratique qu'au sortir du hain ; et c'est tout ensemble une sensation voluptueuse et un acte de propreté.

Des sensations de ce genre sembleraient bien insipides à un Européen; mais elles suffisent à la mollesse ' et à l'insouciance de l'Egyptien : il les savoure au milieu des parfums et des nuages d'une fumée odoriférante ; il peut se les procurer partout, puisqu'elles dépendent de sa volonté. Si l'on ajoute à ce court expose les plaisirs duharem , de la musique et du chant , ainsi que l'usage qu'ils ont de dire ou d'écouter des contes , ce qui occupe une grande partie de leurs soirées, on aura une idée à peu près complète des agrémens de la vie des Égyptiens.

Tout, chez ce peuple, porte l'empreinte d'un contraste frappant avec les habitudes des nations européennes. Cette différence est l'ouvrage du climat, des institutions civiles et des préjugés religieux. L'absence des lois paralyse l'industrie, comme l'excessive chaleur nuit à l'exercice des facultés physiques. Dans un pays où la propriété n'est qu'illusoire, pourquoi le laboureur se donnerait-il tant de peine pour améliorer les cul- E. M. xvm. 3

lures , si ses efforts ne doivent tendre qu a enrichir ses oppresseurs et à lui attirer de nouvelles avanies? L'Égyptien connaît sa position ; il se conduit en conséquence. Le découragement ajoute à l'effet du climat pour affaisser son corps , de même que les dogmes religieux établissent une barrière insurmontable aux progrès de son esprit. Le riche se hâte de jouir ; le pauvre arrose à regret de ses sueurs une terre féconde, à laquelle il n'ose demander au delà de ses besoins.

On peut dire que toutes les branches de l'industrie sont également en proie à l'arbitraire. Cependant le commerce se soutient, non qu'il soit encouragé par le gouvernement, mais parce que la position de l'Égypte et la richesse de ses productions lui fournissent un aliment intarissable. Cette carrière est la seule qui puisse promettre aux malheureux Egyptiens un avenir prospère : quelquefois elle les conduit à la fortune; et c'est le seul avantage auquel il leur est permis de prétendre, puisque leur titre d'indigènes leur ferme le chemin des honneurs et des dignités dans leur partie. Voilà , sous un joug étranger monstrueux et illégal , à quels malheurs sont réduits les habitans de l'une des plus belles régions du globe. Les calamités qui les affligent aujourd'hui pèseront sur eux aussi long-temps que la verge d'airain de leurs indignes oppresseurs. Esclave humble et passif, l'Égyptien végète dans l'incertitude : il ne réfléchit point sur sa déplorable situation ; et son indifférence est peut-être un bienfait du sort, en ce qu'il n'est point tourmenté par le pressentiment des maux qui le menacent sans cesse.

Cependant la classe indigente a des mœurs moins efïémine'es : le malheureux dont l'existence journalière est le fruit d'un travail assidu, est actif et même infatigable par nécessite. Le fellah ou cultivateur brave les feux d'un ciel brûlant pour ensemencer la terre qui doit fournir aux besoins de sa famille. Un Européen qui a vu sur leurs divans les riches Egyptiens plonges dans la mollesse, et craignant, pour ainsi dire, de se fatiguer en faisant un signe à leurs esclaves, voit avec etonnement, dans les exercices militaires de Mamlouks, le sâys ou valet d écurie 1 courir devant le cheval de son maître , en suivre tous les mouvemens pendant plu* sieurs heures , sans donner le moindre signe de malaise ou de lassitude, tandis qu'un soleil ardent frappe d'aplomb sur son corps à demi nu. Ces domestiques sont pris pour l'ordinaire dans la classe des fellah.

Qu'un Européen vante à un habitant du Kaire les délices de la promenade et la béante' des lieux qui y sont consacres en Europe ; celui-ci a peine à concevoir comment un exercice aussi fatigant peut avoir des charmes pour l'homme riche. Il est ennemi de tout mouvement, et ne se traîne qu'avec peine de sa maison à son comptoir ; encore y va-t-il la plupart du temps à cheval ou sur un âne. Ce n'est pas que les jardins soient inconnus en Égypte \ toutes les maisons de quelque apparence sont au moins accompagnées d'une petite

1 Les sâys ont la manie de se prise également, beaucoup cette pacharger les doigts annulaires de rure grotesque; les porte-faix et plusieurs bagues d'argent, qui for- les bateliers en poussent l'abus ment, pour ainsi dire, un étui de aussi loin que les sàys. ce métal. Le bas peuple égyptien

pièce de terrain plantée d'arbres et de légumes : mais ces arbres, disposes sans aucun art, ne sont là que pour le coup d'oeil. Le maître de la maison va quelque-

fois prendre le frais sous leur ombre ; mais il s'y étend encore sur des tapis et des coussins : il ne se promène pas dans des allées, ni dans des bosquets d'orangers, ainsi que plusieurs voyageurs l'ont prétendu j ces jardins n'ont point d'allées, et les bosquets n'y sont pas disposes de manière à favoriser les promenades. En un mot, c'est moins pour réunir divers genres de culture que les Égyptiens cultivent un morceau de terre dans le voisinage de leurs maisons, que pour avoir toute l'année quelques plantes potagères , et jouir du spectacle agréable d'un printemps continuel.

Les paysans sont doues , en général , d'une bonne santé; leurs traits sont prononcés, et contrastent avec l'avilissement dans lequel cette race est tombée. Ces bommes que l'on désigne sous le nom commun de fellah, sont endurcis à toutes les fatigues; on les voit couebés à midi sur une terre brûlante, et dormir ainsi plusieurs heures de suite, exposés à toute l'ardeur du soleil : il n'en faudrait pas davantage pour tuer un Européen; mais telle est la force de l'habitude, que les fellâh n'en ressentent aucune incommodité. La transpiration est presque insensible chez eux. Cette classe n'a pour elle que la force physique ; pour le reste , elle est peut-être la plus malheureuse de l'Egypte.

Les riches et les habitans des villes sont loin d'avoir une constitution aussi robuste que les fellâh; on remarque chez eux une sorte de faiblesse et de délabre-

ment, qui se déclare dès le bas Age. Les enfans des deux sexes sont d'une complexion extrêmement délicate 3 devenus grands, ils conservent la même apparence : on les prendrait d'abord pour des hommes valétudinaires. Nous nous reservons de parler ailleurs des maladies graves qui les affligent ; mais nous parlerons ici d'une incommodité dont l'intempérance paraît être la première cause, les maux de dents. Les Egyptiens riches sont fort sujets aces douleurs ; il est rare d'en trouver quelques-uns qui aient la bouche saine , bien qu'ils prennent toutes les précautions imaginables pour la maintenir telle. Ils se la nettoient de#x fois par jour avec une sorte d'eau savonneuse, et ne manquent jamais de répéter la même cérémonie après avoir mange la moindre chose. L'abus de certains mets est sans doute la raison véritable de ce mal, puisque les fellâh n'en sont jamais atteints. Il est impossible, par exempie, de conclure avec Jean Wilde que les Egyptiens ont les dents gâtées, parce qu'ils mâchent la canne à sucre avec excès 1 ; s'il en était ainsi, les habitans de la campagne seraient les premiers attaques : on ne saurait non plus attribuer absolument cette incommodité à l'usage des boissons chaudes, et principalement du cafe'. Les maux de dents, comme l'observe Niebuhr dans sa Description de V Arabie , sont très-anciens en Egypte; ils y ont précédé de long-temps la découverte du café, puisque l'historien Hérodote, en parlant des médecins, désigne une classe à part, qui s'occupait exclusivement de la cure de la bouche3,

' Voyez la Relation des voyages de Jean Wilde, page 217. 1 Voyez Hérodote, liv. 11, §. 8/|.

Les Égyptiens se distinguent par leur respect pour les vieillards. L'amour filial est aussi l'une des principales vertus de ce peuple; les jeunes gens ont pour leurs pères une vénération religieuse ; ils n'osent pas fumer devant eux : pour se permettre cette jouissance, ils attendent ordinairement l'époque de leur mariage; c'est alors seulement qu'ils se considèrent comme des hommes : mais leurs pères ne cessent jamais d'être leurs mentors et les objets particuliers de leur affection.

Tout se rapporte au Nil dans une contrée que ce fleuve seul fertilise; il en est aujourd'hui de cet usage comme aux temps pasÉfs : les musulmans, par exemple, attendent les premières crues et les réjouissances auxquelles on se livre alors, pour célébrer les mariages; ils continuent jusqu'au mois de ramadan : mais il est rare qu'ils se marient avant ou après cette époque, que l'usage semble avoir déterminée.

Mahomet a recommande les ablutions fréquentes, et cette pratique est devenue l'un des principaux devoirs du culte que ce législateur a institue. On ne saurait le blâmer à cet égard, puisque, dans les pays chauds , les ablutions sont indispensables à la propreté, et deviennent même nécessaires à la santé. Les musulmans se lavent tout le corps aussi souvent qu'ils le peuvent, ou se bornent à en laver quelques parties. De ce nombre sont les parties génitales; ils se servent de la main gauche pour cette opération : la droite est destinée à des fonctions plus nobles ; elle doit diviser et distribuer les alimens, saluer et donner aux grands des signes de respect ou de dévouement, en se posant sur la tête.

Les mosquées offrent un assemblage monstrueux d'individus livrés aux choses les plus contraires à la majesté du lieu, et quelquefois même à des occupations dégoûtantes. Là se voient pêle-mêle des dévots

en prière, des malheureux qui détruisent leur vermine, des oisifs qui dorment , des artisans qui se livrent à leurs travaux : ces abus sont tolérés, et l'Egypte n'est pas la seule région mahométane où ils soient consacrés par l'usage.

Il est, parmi les santons défunts, des hommes qui sont pour les musulmans l'objet d'un certain culte; mais ils ne les honorent que pour obtenir d'eux la santé, ou bien encore la fécondité de leurs femmes, lis leur attribuent aussi le pouvoir de détourner l'envie et les maléfices. L'ignorance et le fanatisme tes portent à attribuer à un simple coup d'œil beaucoup d'influence sur la santé, sur la vie même des individus : c'est pour rompre ces prétendus enchantemens qu'ils ont recours à leurs santons. Au reste, les Juifs, qui ne sont ni moins aveugles ni moins superstitieux que les Arabes , révèrent leurs saints dans le même but. Le peuple a recours en outre à une foule d'autres moyens , dont nous parierons , pour détourner, comme il dit , le mauvais œil.

Les Egyptiens ont plusieurs autres pratiques ridicules qui tiennent à la faiblesse de leur organisation morale. Un rnahométau , après s'être coupé quelques cheveux ou quelques poils, se garderait bien de les jeter au vent ; il les enferme soigneusement dans un papier ficelé qu'il cache dans un trou. Ce procédé bizarre est suivi généralement par le peuple.

4o ESSAI SUR LES MOEURS

Pendant que l'armée française occupait la contrée, on avait établi dans toutes les villes des hôpitaux militaires ; des musulmans étaient attachés à ces hôpitaux pour la sépulture des morts. Nous nous apercevions qu'ils plaçaient les corps dans une position tout à fait contraire, selon qu'ils appartenaient à un mahométan ou à un chrétien. Nous leur demandâmes un jour la cause de cette distinction : a C'est, nous répondirent-ils sérieusement , que les disciples de Mahomet doivent aller au ciel ; voilà pourquoi nous les couchons sur le dos : les âmes des infidèles, au contraire, descendent en un lieu souterrain , et voilà pourquoi nous couchons leurs cadavres sur le ventre; c'est pour faciliter et abréger le voyage des âmes. » Quel peuple que celui qui est livré à de pareilles croyances !

Les Mamlouks ont des habitudes appropriées à leur caractère et à leur éducation : jamais on ne les voit sans armes; ils ne se rendent pas même à un repas de cérémonie sans en être revêtus. Les trahisons fréquentes parmi eux les obligent à cette précaution ; d'ailleurs les grands repas ont souvent été l'occasion et le moyen des meurtres et des vengeances : ils se tiennent donc sur leurs gardes contre de pareilles embûches. La coutume d'être armé constamment est générale parmi les Orientaux : c'est même chez eux un objet de luxe. Les armes font en quelque sorte partie de leur costume; il y manquerait quelque chose, si la ceinture n'était garnie de riches pistolets et d'un beau poignard. Cet appareil martial est d'accord avec leur genre devie et leurs inclinations guerrières.

DES H ABIT AN S MODERNES DE L'EGYPTE. 4i

Les Égyptiens sont naturellement secs et d'une constitution bilieuse. On ne trouve que parmi les Qobtes , ou parmi les chrétiens nommes Levantins, des hommes gros et puissans.

JLes Qobtes sont les plus timides d'entre les Égyptiens : on ne saurait imaginer jusqu'où vont leur indolence et leur poltronnerie. Ce dernier défaut est facile à expliquer; on en trouvera la véritable cause dans l'état de servitude où ils sont réduits depuis tant de siècles.

S'il est vrai que l'Égypte antique ait inspire' au poète Orphée les premières idées de l'harmonie musicale, TÉgypte moderne est bien déchue sous ce rapport comme sous tous les autres. La musique n'est plus dans cette contrée qu'une baryton ie bruyante dont l'éclat disgracieux révolte le bon goût et blesse l'oreille. Cette musique, toute vicieuse qu'elle nous paraît, a cependant la puissance de charmer le beau sexe égyptien, qui, en même temps, méprise souverainement la musique européenne. Nous avons vu des femmes se pâmer de plaisir en entendant la voix rauque des chanteurs arabes, qui sont d'ailleurs estropiés pour la plupart et d'un extérieur dégoûtant. Ils accompagnent leurs chants d'un ou de deux instrumens aigres et sans accord entre eux '. Mais les musiciennes par excellence sont les a'imeh; celles-là ont le privilège exclusif de

1 On doit remarquer que la mu- diant mieux le chant arabe, on basique arabe, outre les tons et demi- perçoit bientôt que ces tiers de ton tons de notre échelle chromatique , font partie du système musical, procède encore par tiers de ton; ce Voyez, à ce sujet, le Mémoire de sont ces derniers qu'une oreille eu- M. Villoteau sur la musique des ropéenne prend d'abord pour de Egyptiens modernes, ZT. M., t. xiy. fausses intonations. Mais, en étu-

faire les délices des Égyptiens. Du reste , les a'imeh ont aussi la voix fausse et désagréable : il faut être Égyptien pour y trouver quelque chose de mélodieux. Ces femmes, qui appartiennent ordinairement aux classes du peuple , sont réputées poètes et improvisatrices.

Une des choses qui frappent le plus un Européen en parcourant les rues du Raire , c'est de voir des enfans couverts de haillons et de poussière raisonner entre eux avec beaucoup de sang-froid , de gravité et d'importance. Il n'est pas moins étonnant pour lui de voir les gens du peuple se quereller avec véhémence, s'accabler réciproquement d'injures et pousser des cris violens , se menacer et même se toucher légèrement avec le bâton , puis se séparer sans en venir à d'autres voies de fait \ il est rare que leurs disputes aient un résultat plus sérieux.

On remarque dans les ateliers l'adresse avec laquelle les ouvriers se servent de l'orteil du pied pour accélérer leurs travaux : leurs mains auraient peine à exécuter les mêmes mouvemens avec plus de justesse et de célérité.

On peut citer, sous le rapport de l'adresse , l'habileté des barbiers égyptiens. Ils sont peut-être les premiers du monde dans leur profession $ cependant leurs manières sont gênantes quand on n'y est pas accoutumé. Ils excellent surtout dans l'art de raser la tête.

Les Orientaux livrés au commerce de l'argent jouissent, en généra^, d'une assez mauvaise réputation sous le rapport de l'intégrité; mais cette inculpation est injuste. Les peseurs publics , et les serrâf ou changeurs de monnoies, sont connus en Égypte pour leur déli-

DES HABITANS MODERNES DE L'EGYPTE. 43 catesse et leur probité : il n'est presque pas d'exemple que des hommes de cette profession aient abuse des fonctions délicates dont ils sont chargés. Le commerce fait le plus grand éloge des serra/ : il est vrai qu'ils ont assez de moyens légitimes pour amasser rapidement une grosse fortune sans avoir recours à la fraude. Au bout de quelques années, ils quittent leur charge, ou la conservent pour leur plaisir; car ordinairement ce temps leur suffît pour devenir assez riches.

§. Vllï. Des maladies principales.

Avec une température à peu près constamment égale, un ciel toujours serein , l'Égypte ne peut avoir qu'un petit nombre de maladies; mais elles sont la plupart terribles. On s'attend sans doute à voir figurer en tête du tableau de ces causes de mortalité, la peste, ce mal qui, par l'inconcevable activité de ses élémens morbifiques , a échappé jusqu'à ce jour aux recherches de la science médicale. La peste ravage l'Égypte à des époques plus ou moins éloignées; mais on peut dire qu'elle cesse rarement au Kaire et surtout à Alexandrie : comprimée par les fortes chaleurs de la canicule ou par la fraîcheur de l'hiver, elle renaît aussitôt que la saison plus tempérée lui rend ses forces destructives. Elle est quelquefois bénigne, de courte durée et peu dangereuse; alors elle disparaît promptement pour se montrer de nouveau à quelques mois d'intervalle. L'imprévoyance des musulmans et leur superstitieuse crédulité sont les principales causes de la perpétuité de ce fléau.

En effet, ces peuples s'imaginent, d'après divers passages du Qorân , que rien n'arrive sans la volonté expresse du Créateur, et que rien ne saurait entraver l'accomplissement de ses décrets immuables. Ils regardent donc comme superflus les soins qu'ils apporteraient à empêcher la propagation de la peste ; bien persuadés qu'ils n'en seront pas atteints si leur destinée est de vivre , et que rien ne saurait les en garantir s'ils doivent mourir.

Les babitans du Kaire se rappellent toujours avec effroi les pestes d'A'ly-bey et d'Isma'yl. Cette dernière surtout, qui éclata dans le printemps de 1791 , fit les plus grands ravages : elle moissonnait journellement des milliers d'individus ; Isma'yl et les principaux Mamlouks de sa maison en furent les premières victimes. Cette peste coûta au Kaire le tiers de sa population.

Nous n'entrerons dans aucun détail au sujet de la peste : on s'est déjà perdu en conjectures sur ses causes, sans avoir pu définir d'une manière satisfaisante la nature de ses effets ; et nous ne voulons pas grossir le nombre des hypothèses que l'on a faites et que l'on fera encore à cet égard. La peste se communique par le contact : si l'on peut s'isoler complètement, et s'abstenir de toucher un malade ou de recevoir son souffle, on est à peu près certain d'échapper. On croit encore en Orient qu'elle se communique par l'odorat , et que les fleurs s'imprègnent facilement des miasmes pestilentiels1.

1 MM. Desgenettes et Larrey , déployé , pendant le cours de Texinédecins en chef de l'armée, ont pédition, un courage au-dessus de

La dyssenterie, quoique moins redoutable que la peste , n'a pas des effets moins funestes en Egypte par suite de la disposition des individus , de leur mauvaise nourriture, et d'une constitution généralement viciée. Cette maladie fait parmi eux de très-grands ravages , et attaque surtout les enfans 7 qu'elle enlève d'une manière effrayante.

Entourés de déserts , dont les sables fins et subtils sont constamment charriés dans l'air par le vent, exposés aux transitions subites de la température et à des rosées excessives, les Egyptiens ont dû être sujets à l'ophtlialmie de temps immémorial : c'est ce que prouve le passage d'Hérodote où il désigne, en parlant des médecins, ceux qui s'occupaient exclusivement de traiter les maux d'yeux Aujourd'hui l'ophthalmie n'est pas moins commune qu'elle ne devait l'être alors ; peut-être même a-t-elle fait de nouveaux progrès , favorisée par la négligence du peuple, qui dort en plein air : la fraîcheur et l'humidité des nuits contribuent puissamment aux fluxions qui précèdent les affections ou la perte de la vue. Nos soldats n'ont pu se soustraire à cette maladie ; on la croit contagieuse. Les étrangers lui paient en général une sorte de tribut : elle s'attache à eux de préférence , mais elle n'épargne pas les indi-

tout éloge, pour connaître la na- tcndrissement leur généreux dé-

ture et les effets de cette maladie ; vouement.

ils ont recueilli , au péril même de Voyez leurs ouvrages , ainsi

leur vie, une foule d'observations que le Mémoire de M. le docteur

précieuses sur le traitement à suivre Savaresy sur la peste, dans ses

envers les malades. Tous les mili- Opuscules, et ceux de M. Assa-

taires de l'armée d'Egypte qui vi- Uni.

vent encore, se rappellent avec al- • Hérodote, li7.1i, $.84.

gènes ; sur cinq individus, il y en a au moins un qui porte un bandeau sur les jeux.

La petite vérole, si long-temps funeste à nos contrées, continue ses ravages en Orient, où le fanatisme et les préjuges lui assurent, comme à la peste, une longue existence'. Elle est terrible en Égypte, et s y présente d'une manière bien plus effrayante qu'en Europe. Les en fan s en bas âge écbappcnt rarement à sa malignité; si elle épargne quelques adolescens ou des bommes faits, c'est pour laisser sur tout leurs corps de profondes cicatrices. Elle a, comme la peste, une e'poque de l'année propre à sa propagation 3 . Ce qui la rend plus funeste que partout ailleurs, c'est qu'en Egypte les maladies vénériennes ne sont jamais radicalement guéries; le virus, toujours plus actif, se transmet de géne'ration en génération , et infecte la population entière. Il passe dans le sang de l'enfant avec le lait de sa nourrice; et lorsqu'ensuite la petite vérole vient attaquer un être si faible, déjà corrompu dans les sources mêmes de la vie , on conçoit aisément qu'il lui est plus difficile de résister à sa violence : de là cette grande mortalité parmi les enfans , au Raire et dans toutes les villes.

Les hernies et les hydrocèles sont encore des maladies communes en Egypte : elles le seraient bien davantage sans la sage précaution des paysans, qui se compriment le bas - ventre au moyen d'une large ceinture de cuir. Ces maladies accidentelles attaquent les animaux

' On sait que plusieurs médecins mard sur la population comparée

croient que la petite vérole a pris de l'Egypte ancienne et de l'Egypte

naissance en Egypte. moderne.

a Voyez le Mémoire de M. Jo-

aussi Lien que les hommes : mais on n'y fait qu'une légère attention ; le mai augmente et prend un caractère d'irritation incurable, avant que le malade songe au remède. Il en est ainsi pour toutes les autres maladies : des recettes ou des formules superstitieuses sont la panacée universelle du bas peuple j des empiriques établis dans les villes assassinent impunément les riches qui se mettent entre leurs mains j et la nature opère seule quelques cures merveilleuses dans ce pays , en proie aux préjuges de l'ignorance et du fatalisme.

Toutes les circonstances que nous avons rassemblées dans les §§. i, ni et vin , sont autant de causes qui ont contribue à former ou à modifier les mœurs des Égyptiens : il en est qui appartiennent à tous les temps, parce qu elles sont inhérentes au climat et à la constitution physique de l'Egypte ; d'autres sont le fruit de la religion dominante , des institutions établies , et des lois qui régissent la contrée. Pour se faire une idée juste des causes qui influent d'une manière plus ou moins immédiate sur les mœurs égyptiennes , il faudra donc se pénétrer de tous les faits dont nous allons présenter l'énumération dans les chapitres suivans.

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