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Deux nouvelles ouvertures que nous pratiquâmes par en haut en deux endroits différents occupèrent Îles condamnés pendant six jours. La première ne nous donna aucun résultat : faite au bas de cette colline, elle aboutit seulement à mettre au jour quelques blocs rectangulaires appartenant au canal; mais au fond de la seconde, le roc reparut arrondi en voûte. Cette voûte malheureusement était presque complètement obstruée de terre et de sable ; la largeur était toujours la même, c'est-à-dire de 80 centimètres. Un des condamnés s'y glissa en rampant l’espace de cent vingt pas avec des difficultés énormes, car il fallait qu'il se traînât liltéralement à terre; puis il lui fut impossible de continuer : je calculai qu’il nous faudrait au moins trois semaines pour déblayer à la hauteur de 4 mètre 472 ces cent vingt pas ; et d’un autre côté, comme le monticule au pied duquel nous étions allait toujours s’élevant et qu'après bien des recherches nous ne pûmes découvrir sur celte ligne un nouveau puits antique que nous n'aurions eu qu'à déboucher (car il ne fallait point songer à en percer un, avec les fai= bles moyens que nous avions, sur des flancs rocailleux et escarpés), nous fûmes obligés d'arrêter là ces fouilles.
D'ailleurs, je n'avais plus que dix à douze jours à rester dans l’ile de Samos, et voulant en profiter pour attaquer un dernier problème archéologique encore plus important, je demandai à M. le gouverneur la permission de transporter mes ouvriers sur l’emplacement du temple de Junon.
En résumé, après nous être avancés quatre cents pas environ au delà de la source, nous n’avons trouvé à divers intervalles qu’un canal large de 80 centimètres et consistant soit en une voûte taillée dans le roc, soit, quand le roc cesse, en un conduit muré et recouvert de blocs horizontaux. Ce canal traverse trois collines et trois ravins, puis il s'engage sous un monticule qui est comme «le premier plan du Kastro, lequel s'élève de 248 mètres au-dessus de la mer et sépare la source de Saint-Jean de l’ancienne ville de Samos, dont 1l était la principale citadelle. C’est assurément la montagne de 150 orgyes de. haut. dont nous parle Hérodote : 1l'la fait seulement 28 mètres plus élevée qu'elle ne l’est en réalité ; mais il ne faut pas lui demander une exactitude mathématique. Suivant ce même hisiorien, ce: souterrain avait 7 stades de long : or, depuis la fontaine de Saint-Jean jusqu'aux dernières pentes méridionales du mont Kastro du côté de Tigani, 1l peut y avoir en ligne directe 1,850 mètres : 7 stades, à raison de 186 mètres par stade ne font que 1,302 mètres. En supposant que cette longueur donnée par Hérodote soit exacte, il n’y a point à s'étonner, si à partir de la source jusqu’à l’endroit où nous nous sommes arrêtés, nous n’avons trouvé qu’un Canal large à peine de trois pieds grecs : car le souterrain proprement dit, avec la dimension et la forme que cet historien lui assigne, ne devait alors commencer que 548 mètres au delà de cette source, et ainsi qu’on l’a vu, nous n'avons pu poursuivre ces fouilles que jusqu’à 400 mètres au plus de cette même source. Mais il est hors de doute qu’en
SUR L'ILE DE SAMOS. 317 les continuant, on finirait par atteindre le souterrain tel que le décrit Hérodote.
En effet, tant que le canal ne franenissait que des collines peu élevées, on n'avait pas senti la nécessité de pratiquer à droite et à gauche un chemin qui pût servir à le réparer, et l’on s'était contenté d'ouvrir quelques puits par lesquels l'air et la lumière pénétraient dans l’aqueduc et par lesquels aussi il était possible de descendre afin d'examiner l’état des tuyaux. Mais quand l’aqueduc arrivait sous la montagne, le percement de pareils puits devenait plus difficile, et on jugea plus simple d'élargir le souterrain et de lui donner 8 pieds grecs de large. En admettant que le canalen occupât le centre, comme sa largeur était de 8 P., celle du chemin à droite et à gauche était de 2 P. 472. D'où vient qu’alors cé canal avait vingt coudées de profondeur ? Cest ce qu'il m'a été impossible jusqu’à présent de bien comprendre.
Barthélemy”, ‘dans son Voyage du jeune Anacharsis, suppose « que cette grotte était d’abord destinée à servir de chemin publie, et qu'ensuite, lorsqu'on voulut amener à Samos les eaux d’une source dont le niveau était plus bas que la grotte, on profita du travail déjà fait et que lon se contenta de creuser le canal en question. »
C’est une manière d'expliquer cette difficulté, que je ne puis admettre : car je me demande dans quel but où aurait avec tant d'efforts ouvert ce chemin publie
1, Barthélemy, Voyage du ieune Anacharsis, eh, Lxxiv, Voifaux notes,
18 ÉTUDE au travers el au-dessous d’une montagne, qwon pouvait facilement tourner. Où ce chemin d’ailleurs eût-1l conduit? Sur une colline inhabitée. Et puis, Hérodote nous parle de ce souterrain, avee le canal qu'il renfermait, comme élant l'ouvrage d’un seul architecte. Il est donc probable que ces deux travaux datant de la même époque et dûs lun et lautre à Eupalinus de Mégare, furent entrepris pour la même fin et uniquement pour amener à la ville les eaux de la source appelée aujourd’hui Haïani, Je suppose plutôt que le travail du percement de la montagne ayant commencé du côlé de Samos, en même temps que de l’autre, c’està-dire vers cette source, on praliquait le canal dont nous avons retrouvé une parlie, les mesures ont pu être mal prises, et que la grotte ayant élé taillée un peu plus haut qu'il ne fallait, on fut contraint de creuser davantage le canal qui la traversait et de lui donner cette profondeur de vingt coudées, qui a de quoi nous surprendre, quand il $’agit d’une simple source dont les eaux arrivaient à ia ville, au moyen de tuyaux qui pouvaient avoir tout au plus un pied de diamètre. Je pense qu'il faudrait quatre à cinq mois avec dix à douze ouvriers par jour, non pas pour déblayer.en enter cet aqueduc, mais seulement pour en retrouver la ligne complète, à moins qu'on ne finit par découvrir l'embouchure du souterrain du côté de Tigani; alors en effet on pourrait attaquer ce travail par deux. endroits différents, et la chose irait beaucoup plus vite. Quant à la restauration de ce canal, elle demanderait beaucoup plus de temps, un personnel d'ouvriers plus
SÛR L'ILE DE SAMOS. 319 nombreux et des ressources considérables ; car là où le roc cesse el où les murs sont renversés, les réparations seraient longues, difficiles et dispendieuses, à cause des éboulements qui sont survenus.
À quelle époque cet aquedue, qui remonte probablement au règne de Polycrate, a-t-1l cessé de servir? Je n'ose émettre sur ce point une opinion bien précise : seulement 1l faut croire qu'aux temps de la domination romaine, il était déjà ou hors d'usage ou insuffisant, Car alors on construisit cet aqueduc maçonné qui, partant des hauteurs voisines de Pyrgos et de Pagonda, amenait à la ville par un si long détour les eaux qüi abondent dans les montagnes.
Quoiqu'il en soit, à en juger par l’énorme quanUté de sable et de terre qui remplit actuellement le canal d'Eupalinus, il est permis de penser que les tuyaux ayant crevé et n'ayant point été réparés, l’eau de la source, en continuant à couler, aura entrainé avec elle ce sable et cette terre, et qu’ensuite les murs rongés par l'humidité s'étant affaissés sur eux-mêmes en plusieurs points, -1l y aura eu çà et là des éboulements considérables. |
J'ai déjà dit plus haut que, n'ayant plus que quelques jours à passer dans l'ile de Samos, et désirant em ployer le peu de temps qui me restait à des recherches nouvelles; je demandai à M. le gouverneur l’aulorisalion de commencer d’autres fouilles sur l'emplacement de l’'Héræum. Elle me fut accordée immédiatement, et M. Conéménos laissa toujours à ma disposition les condamnés et plusieurs soldats, Le propriétaire dt
champ dans lequel se trouve la colonne, champ pres-
que inculte et couvert de pierres, m'avait également
permis de le rouiller comme je l’entendrais. Je me MIS done aussitôt à l’œuvre, et le 27 février, je commencai avec sept condamnés et quatre soldats par faire déchausser la base à moitié enfouie de cette colonne et le piédestal sur lequel elle repose.
Cent cinquante et un ans auparavant, la même chose avait été faite par Tournefort ‘.
«€ Nous fîimes creuser plus de deux pieds, ditAl, pour découvrir le piédestal qui soutient la base de la plus grande colonne, et ce piédestal porté sur une pièce de marbre bien équarrie, laquelle, peut-être, faisait partie des degrés du temple. »
Effectivement, après avoir ouvert une large tranchée tout autour de ce piédestal, nous trouvâmes immédiatement cetle grande pièce de marbre dont parle le voyageur. La pluie m’empècha ce jour là de poursuivre davantage cette fouille; mais le lendemain j'allais la continuer avée un plus grand nombre d'hommes, lorsque des obstacles inattendus vinrent couper court à mon projet. Mon intention était en effet de pratiquer deux vastes sillons, l’un suivant la longueur et Pautre suivant la largeur présumée du temple. Mais d’abord il me fallait chercher un des angles, et comme, d’après l'inspection du terrain, d’après les suppositions des voyageurs qui m'avaient précédé, enfin, d’après l’orientation de la colonne, qui est du N. 0. au sS. E.,
\ 1, Tournefort, lettre X, Sur Samos. (Voyage dans le Levant, 1. L.)
je pensais qu’elle devait faire partie de l’aile méridionale du temple et de l'opisthodome ; en creusant tou- Jours, suivant la même ligne, dans le sens du N. O. au S. E., J'étais certain de trouver les soubassements des autres colonnes ; puis, quand je me serais assuré que j'avais découvert la longueur entière du temple, j’aurais ensuite essayé d’en découvrir de même la largeur, remettant à une époque ultérieure et à un prochain voyage, si les circonstances me permettaient de l’accomplir, le soin de déblayer tout le terrain compris entre ces deux grandes tranchées. Mais il fallut, en dépit de mes vifs regrets, m’arracher à ce travail, le propriétaire du champ ayant soulevé des difficultés dont il n'avait point élé question la veille. Je m’aperçus ensuite que J'étais obligé d'étendre mes fouilles dans un champ appartenant à un propriétaire diffé rent.
Si encore tout s'était réduit à une indemnité une fois accordée? Mais le propriétaire du champ de la colonne réclamait pour lui le droit de posséder en propre et, par conséquent, de tourner à tel usage qu'il voudrait tous les marbres qui seraient déterrés, tandis qu’il avait semblé d’abord en abandonner à l’île entière la jouissance, et qu'il était convenu que ce terrain, dont 1l ne retire presque aucun profit, deviendrait comme une sorte de musée public, d’où il ne serait permis à personne de rien enlever. |
Je compris alors que, pour que ce but pût être atteint, il fallait intéresser l’île entière à la conserva-
tion de ces précieux restes, et qu’il était nécessaire, au préalable, que l’assemblée générale des Samiens, déclarât elle-même par une loi que tout le terrain qui contenait les fondements de l’ancien temple de Junon deviendrait propriété nationale et qu’une indemnité réglée par des experts serait accordée aux propriétaires pour la portion qui leur serait ôtée.
J'en parlai à M. le gouverneur. M. Conéménos approuva complétement cette idée, et 1l allait même à ce sujet proposer une loi à l’assemblée générale en ce moment réunie à Chora.
Le président de cette assemblée, avec qui J'avais eu un long entretien, avait, lui aussi, pris à cœur celte affaire, et une pareille proposition aurait certainement été adoptée, patronée qu'elle était par le gouverneur, lorsque soudain des difficultés sérieuses surgirent entre l'ile de Samos et la Porte, et M. Conéménos fut mandé à Constantinople pour les aplanir. Je dus alors renoncer à mes projets et Je revins à Athènes. À peine de retour dans cette ville, de graves inquiétudes de famille me forcèrent de quitter la Grèce, et de me rendre à Paris.
Tel est l'historique exact et fidèle des fouilles que j'ai entreprises et des raisons qui m'ont empêché de. les poursuivre. » |
Avant de terminer, qu'on me permette d'ajouter un seul mot à propos de l’'Héræum. |
Comme l’exhaussement du terrain, dans le champ qui recouvre les restes de ce temple antique, n’est que
SUR L'ILE DE SAMOS. 323 de À mètre en moyenne, à en juger par l’unique colonne encore debout, je crois que tout ce qu’on peut vraisemblablement espérer trouver sous cette élévation assez faible du sol, ce sera quelques bases, quelques tambours, quelques fragments de chapiteaux, de frises ou d’architraves, peut-être aussi quelques débris de sculpture ou de statues mutilées, mais rien de complet et d’intact. Dans tous les cas, bien que ce terrain ait déjà élé fouillé en plusieurs endroits et qu'on y ait souvent puisé, comme dans une carrière, de belles pièces de marbre, qui sont maintenant dispersées dans l’île, ou même transportées ailleurs, 1l me parait néanmoins très-probable que, si on parvenait à le déblayer complétement, on retrouverait encore en partie les soubassements du temple, et ce qu’on aurait découvert servirait à révéler la forme et l'étendue de ce qui a disparu. Cela seul, il me semble, vaudrait la peine de l’entreprise; car on résoudrait par là, d’une manière positive, l’intéressant problème de la grandeur et du plan de ce temple célèbre. On pourrait reconnaître le nombre des colonnes, la largeur des entre-colonnements ; on saurait s’il était diptère ou non, et l’on ne serait plus réduit à des conjectures purement gratuites et dont l’une quelquefois détruit l’autre. Mais, je le répète, pour que ces fouilles deviennent possibles à un étranger, il faut d’abord que l’île de Samos se rende elle-même propriétaire de ce champ et qu'il soit en quelque sorte consacré par une loi qui le déclare du domaine national et, à ce titre,
inviolable:; autrement, tous les débris de marbre qu’on aura trouvés la veille disparaîtront le lendemain, et bientôt il ne restera plus trace de ce temple, dont chacun se sera partagé les derniers lambeaux, à mesuré qu'ils seront exhumés.