CHAPITRE X
VILLE ACTUELLE DE PATMOS. — SON ORIGINE. — SON ADMI- NISTRATION. SES CHARGES. SES REVENUS. — QUELQUES DÉTAILS DE MOEURS.
L'île de Patmos, comme nous l'avons déjà dit, était complètement inhabitée, quand saint Christodule en obtint la concession de l'empereur Alexis Comnène, en 1088. Elle l'était déjà longtemps auparavant, ainsi qu'on peut le présumer d'après un passage de Jean Kameniates1. Étant lui-même du nombre des prisonniers que les Sarrasins firent, en 904, à la prise de Thessa- Ionique, sa patrie, et qu'ils conduisirent en Crète, il assure que ces malheureux restèrent six jours à Patmos et qu'ils y souffrirent cruellement de la soif, parce qu'ils n'y trouvaient pas d'eau à boire. « Ourw çpgpo^evoe Karyîvnfaa-pev eïç riva, v%ffov Uoct(j.o)j Kockovpévnv' zvBoc $"h nusLt npoGeiJ.dvapev ê£ v^epaç, tiolvtoc, yalaiov ner puv ev avrij y.<xQvt:o{jÂvqvtzçi' dvvâpov yàp ovroç rov zokov.
Si Jean Kameniates déclare que lui et ses compagnons furent ainsi tourmentés de la soif dans l'île de Patmos, il me semble indiquer par là suffisamment
i. Joannes Kameniates, de Excidio Thessalonicce, ch. lxviii.
qu'elle n'avait point d'habitants : autrement, ils y auraient nécessairement trouvé des puits et des citernes.
Donc, 184 ans au moins avant l'arrivée de saint Christodule, l'île de Patmos était déjà déserte. Sa population antique, d'après mes suppositions, était de 15 à 16 mille habitants. Gomment et à quelle époque disparut-elle entièrement du sol, c'est ce que l'histoire ne nous apprend point.
Lorsque saint Christodule y aborda avec ses moines, il avait, en outre, amené avec lui, comme nous l'avons vu, une cinquantaine d'ouvriers. Ceux-ci, relégués par lui plus tard avec leurs femmes et leurs enfants dans la partie septentrionale de l'île, y fondèrent un petit village. Ce village fut ensuite abandonné, et les habitants qui le composaient, pour échapper aux ravages des pirates, obtinrent le privilège de s'établir à l'abri des remparts du monastère. Ils bâtirent donc à l'entour une soixantaine de petites maisons basses et étroites, dont une partie existe encore et qu'ils environnèrent d'un retranchement. Ce mur a été démoli ; mais les cinq portes qu'on y avait pratiquées sont toujours debout. Quand les habitants étaient menacés par l'ennemi, ils se retiraient aussitôt dans cette première, enceinte, et, lorsqu'ils craignaient d'y être forcés, ils se réfugiaient, comme dernier et plus sûr asile, dans l'intérieur du monastère.
Nous avons vu également que deux colonies, l'une byzantine et l'autre crétoise, composées de malheureux proscrits qui fuyaient leur patrie, devenue la proie des Turcs, sollicitèrent depuis la faveur, la première en
DE L'ILE DE PATMOS. 84 1843, et la seconde en 1669, de se fixer à Patmos non loin du monastère. Te] le fut l'origine de la ville actuelle.
Sa forme est celle d'une ellipse dont le centre est occupé par le couvent. Elle était divisée en trois quartiers qui sont maintenant confondus.
1° Le quartier primitif, pauvre et misérable , avec de chétives maisons qui n'ont qu'un rez-de-chaussée. Ce quartier, habité par les premiers colons, tous ouvriers et mercenaires, formait une sorte de ceinture autour du monastère.
2° Le quartier des Byzantins qui fut construit par eux à TE. du couvent. Les maisons en sont solidement bâties avec un rez-de-chaussée et un premier étage.
3° Le quartier des Grétois situé à l'O. du couvent.
Ces trois quartiers, d'abord distincts, sont aujourd'hui réunis, par suite des constructions nouvelles qui ont été faites. Les rues sont très-étroites et mal pavées ; quelques-unes sont en pente très-rapide et d'autres en escalier. Des eaux fétides et stagnantes y croupissent souvent, et j'attribue en partie à cette maipropreté les fièvres qui, pendant mon séjour d'un mois dans l'île, ont sévi sur beaucoup d'habitants. On ne voit aucune fontaine, chaque maison a une citerne où se déversent, au moyen d'un conduit, les eaux pluviales tombant sur les terrasses.
Les églises n'offrent rien de remarquable, à l'exception de quelques débris de marbres antiques qu'on y rencontre. J'ai découvert, dans l'une d'elles, un élégant
m HISTOIRE ET GÉOGRAPHIE
chapiteau corinthien, et, dans une autre,, un chapiteau
composite, d'une assez belle exécution.
Un couvent de femmes, fondé en 1602, par un certain Parthenios Pancostas, renferme 40 religieuses. Les murs en sont découpés en créneaux.
L'école mutuelle est fréquentée par cent trente enfants. Gomme la salle est vaste , elle sert aux élections municipales, lesquelles ont lieu tous les ans.
Auparavant, le quartier des Byzantins, qui était le plus riche, exerçait une sorte de suprématie sur les deux autres, et il s'arrogeait le droit, qui quelquefois lui était disputé, d'imposer à la ville un démarque et des conseillers choisis dans son sein. Actuellement que les trois quartiers se sont fondus en un seul, par des mariages, tous les citoyens sont convoqués pour élire le conseil municipal. Il se compose d'un démarque ou maire (Hy.y-oyoz) , et de quatre sénateurs (|3oy/£UT«t ), tous nommés pour un an, mais pouvant être réélus indéfiniment. Ce conseil administre tous les intérêts de la ville ; ii juge en même temps les causes civiles et celles de police correctionnelle. Quant aux causes criminelles proprement dites, elles sont portées devant le pacha de Rhodes.
Les charges de la ville, c'est-à-dire de l'île entière, se montent à 22,000 piastres par an, 16,000 pour le tribut dû à la Turquie, et 6,000 autres pour subvenir aux différents frais de la démarchie : mais, en réalité, comme le monastère s'est engagé à payer la moitié du tribut, ces charges se réduisent à 14,000 piastres, ce
qui fait, en moyenne, 45 piastres par maison, ou environ 3 francs 60 centimes.
Les revenus de l'île peuvent être évalués à 600,000 piastres et consistent dans la culture du sol, dans la pêche, et surtout dans l'exportation des bas de coton et d'un peu de poterie.
Les coutumes des habitants ressemblent à celles des autres insulaires de l'Archipel. L'habillement extérieur des hommes est une veste brodée ou unie et un large pantalon turc descendant jusqu'au genou. Leur tête est couverte soit du les, soit du haut bonnet grec, quelques-uns seulement ont adopté les vêtements européens. Le costume des femmes, les jours de fête, est fort gracieux. A Noël surtout il est d'usage que tous les parents et amis se rendent visite réciproquement, et c'est alors que les jeunes filles se révèlent de ce qu'elles ont de plus riche et de plus éclatant. Celles des primais de Elle se parent d'étoffes brochées en argent, de bracelets aux mains, et de superbes colliers autour du cou. Leur tête a pour ornement naturel les boucles entrelacées de leurs cheveux, qu'elles arrangent ou en pyramide ou en couronne ; elles les enroulent aussi quelquefois avec un foulard, d'une façon fort élégante/
L'ancienne coiffure, consistant en une sorte de cylindre entouré de crêpe, avec quelques broderies en fils d'argenl, et que les femmes portaient en l'inciinant un peu en arrière, est maintenant abandonnée par elles, et les plus âgées seules en conservent encore fidèlement l'usage. Sans vouloir m'arrêter longtemps sur ces détails, je ne puis, cependant, passer sous silence,
ni la fraîcheur de leur teint, ni l'expression douce et agréable de leur physionomie. Ce n'est pas que leur visage ait la finesse , ni les délicats contours qu'on admire chez les jeunes femmes de Smyrne, mais il respire un air de réserve et une pudeur naïve qui charment singulièrement. Je crois que les mœurs doivent être pures et le lien conjugal trèsrespecté.
Les mariages se célèbrent, soit dans les églises, soit dans l'intérieur même des maisons.
Dans les funérailles, les morts sont descendus tout habillés dans des caveaux creusés sous le vestibule ou au milieu de la nef de certaines églises. Au bout d'un an ou de quinze mois, au plus, pour faire place à d'autres cadavres, on les transporte déjà putréfiés dans un caveau commun où ils sont pêle-mêle entassés et confondus. Le défunt jouit ainsi peu de temps de son sépulcre particulier, et bientôt les enfants même ne peuvent plus reconnaître la place où reposent leurs parents. Parmi les Turcs, il en est autrement : chez eux, en effet, les morts gardent éternellement la tombe où ils ont été ensevelis, et ce serait un sacrilège que de déranger une pierre funéraire.
Je me borne à celte courte description de la ville actuelle de Patmos; il est assez probable que, dans l'antiquité, l'emplacement qu'elle occupe n'était point inhabité , car, à l'endroit même où est l'église du monastère s'élevait un temple consacré à Diane, et je pense qu'autour de ce temple était un village auquel il faut, selon moi , rapporter beaucoup de pierres an-
tiques, qu'on remarque dans les soubassements du monastère et de. quelques maisons.
La seule inscription importante qu'on y ait découverte est celle qu'on a placée dans la bibliothèque du monastère, et que j'ai transcrite, après M. Ross.
On m'en a montré une autre mutilée et incomplète sur une petite pierre brisée, engagée dans un mur. La voici :
HPHMAMAPOS
MHTPQAflPOY
KAIAAYITH
OPERANTES Le reste manque.