CHAPITRE IX
NOUVEAUX DÉTAILS SUR LE MONASTÈRE. — CHANGEMENTS QU'A SUBIS SON RÈGLEMENT PRIMITIF. — NOMBRE ACTUEL DE SES MOINES, SES CHARGES ET SES REVENUS.
Lorsque saint Christodule jeta, en 1088, les fondements du monastère de saint Jean , l'île élait complément déserte, et c'est une des raisons pour lesquelles il la demanda à Alexis Comnène. Il voulait que ses moines, entièrement séparés du monde, échappassent, par leur isolement même, au milieu d'une île triste et inhabitée, aux vices et à la corruption qu'il avait vu régner dans d'autres monastères. Mais, pour construire les bâtiments du couvent, il avait amené avec lui de
Gonstantinople une cinquantaine d'ouvriers. Ils étaient célibataires ou avaient dû laisser en partant leurs femmes et leurs enfants. Bientôt Christodule comprit qu'il ne pourrait les retenir longtemps ainsi éloignés des objets de leur affection ; et, comme la construction du monastère exigea plusieurs années, il leur permit de faire venir leur famille , mais il les relégua alors dans la partie septentrionale de l'île, et il leur traça, entre deux promontoires, celui de Vseon et celui de Saint-Nicolas, la ligne de démarcation dont il a été déjà question dans le précédent chapitre, ligne que leurs femmes et leurs enfants ne pouvaient dépasser sous aucun prétexte. Les moines , de leur côté, à l'exception de l'économe , n'avaient pas le droit de communiquer avec leur village.
J'ai raconté, dans la vie de saint Christodule, que, menacés par les pirates, les moines de Patmos s'étaient, pendant trois ans, réfugiés dans l'île d'Eubée; mais les ouvriers , devenus colons, étaient restés, et leur pauvreté même les avait sauvés des ravages des corsaires.
Dans le courant de l'année 1101, après la mort de leur fondateur, les moines de Patmos rentrèrent dans leur île et dans leur couvent, et ils se conformèrent d'abord fidèlement au règlement qui leur avait été imposé. Les laïques continuaient à habiter avec leurs familles le village dont les ruines se voient encore au N. de l'île sous le nom de Khoridakia (Xwptte/aa, les petits hameaux), et toute communication entre ce village et le monastère était sévèrement défendue.
Mais il paraît qu'au commencement du xmc siècle les habitants des Khoridakia, s'élant vus à plusieurs reprises pillés par les pirates, demandèrent, comme une faveur, le droit de venir s'établir autour du monastère. L'hégoumène, avant de violer sur ce point le règlement primitif, en référa au patriarche de Constantinople qui lui en donna l'autorisation. C'est alors que les laïques transportèrent leurs pénates près du couvent.
Plus tard, lors de la prise de Constantinople en 1453, une centaine de fugitifs, espérant trouver un asile inviolable à l'ombre du monastère de Saint-Jean, abordèrent à Patmos, et obtinrent la permission de se fixer à côté du couvent.
Lorsqu'ensuite l'île de Crète tomba au pouvoir des Turcs en 1689, une cinquantaine de familles crétoises implorèrent la même grâce qui leur fut également accordée. C'est ainsi que le monastère de Saint-Jean, qui, d'après la première bulle d'or, d'après aussi les prescriptions formelles de son fondateur, devait être, sur le haut de la montagne solitaire où il s'élevait, une sorte de sanctuaire sacré près duquel aucune maison laïque ne pouvait être construite , devint peu à peu , par suite des circonstances que j'ai indiquées, le centre d'une ville qui compte maintenant 4,000 habitants.
Christodule avait recommandé, en outre, la vie commune et avait défendu à ses moines de rien posséder en propre. Aujourd'hui la vie commune a cessé, et les moines ont le droit d'avoir des propriétés particulières.
L'hégoumène et d'au tres moines, que j'ai consultés sur l'époque et sur les causes de ces deux nouvelles infractions à leur constitution première, ne m'ont donné à ce sujet que des renseignements assez vagues. Ils m'ont seulement affirmé qu'ils avaient reçu autrefois pour cela des dispenses spéciales du patriarche de Constantinople. Voici, je pense, la raison principale de ces changements : à partir du moment où le monastère s'est trouvé entouré d'une ville assez considérable, il s'est recruté presque exclusivement parmi les habitants de cette ville, et actuellement tous les moines qui le composent sont originaires de Patmos. Chacun d'eux a donc des parents dans l'île et beaucoup de familles sollicitent l'honneur et l'avantage d'introduire un de leurs membres au sein du couvent. Il entre d'abord comme sous-diacre, puis devient diacre et enfin prêtre. Ces relations d'intérêts et de parenté, qui lient le monastère aux habitants, ont fait naturellement désirer aux moines d'échapper aux conséquences de la vie commune qui les empêchaient d'enrichir leur famille.
C'est pour le même motif que le monastère, d'abord propriétaire absolu de l'île entière, en a ensuite concédé aux laïques toute la partie septentrionale, et qu'affranchi de tout tribut envers les sultans, de même qu'il l'était auparavant envers les empereurs de Constantinople, il s'est engagé, cependant, pour décharger d'autant la ville, à payer la moitié de celui qu'elle doit à la Turquie. ,
Le nombre des moines , d'abord porté jusqu'au
DE LILE DE PATMOS. 77 chiffre de quatre-vingts, est maintenant réduit à celui de trente. Six d'entre eux n'habitent pas l'île; mais ils demeurent en Crète, à Samos et à Santorin, où ils surveillent les fermes que le couvent y possède.
Tous les deux ans, ils procèdent à l'élection de l'hégoumène, qui peut être réélu indéfiniment. L'hégoumène a rang d'évêque, mais il n'a pas le droit de sacrer les papas. C'est lui qui, avec le bibliothécaire et deux autres prêtres du couvent, est chargé d'en administrer les revenus. Il est en même temps le juge direct et naturel des moines, et il n'a lui-même pour juge que le patriarche de Constantinople.
Chaque moine a un appartement distinct et reçoit un traitement spécial de la part de la commission administrative dont je viens de parler. ïl vit et mange chez lui, et il est ordinairement servi par un enfant de sa famille, de quatorze à quinze ans, lequel aspire à devenir un jour sous-diacre. Deux fois par jour, ils se réunissent tous à la chapelle, à quatre heures du matin et à une heure de l'après-midi. Ce sont eux qui font aussi dans la ville les baptêmes, les mariages et les enterrements.
Les charges du couvent consistent en 500 piastres, qu'il doit, chaque année, envoyer au patriarche de Constantinople, et en 8,000 autres piastres, dont il fait don à la ville pour l'aider à payer son tribut à la Turquie. Les 500 piastres, dont il est redevable au patriarche, sont la somme réunie de deux dettes contractées à différentes époques, par le monastère, envers la grande Église d'Orient, à propos de réparations ou
de fondations pieuses dont les frais étaient retombés sur les couvents. Le monastère de Patmos, imposé d'après ses revenus, devait donner, une fois pour toutes, dans le premier cas, 8,000 piastres, ou payer chaque année 300 piastres ; il préféra cette seconde forme de cotisation. Dans le deuxième cas, sa contribution se montait à 6,000 piastres ou à une dette annuelle de 200 piastres; il adopta encore ce dernier parti; ce qui fait qu'actuellement il est soumis à une rente annuelle de 500 piastres envers l'Église de Gonstantinople.
Opposons maintenant à ces charges du couvent le chiffre probable de ses revenus; je dis probable, car on comprend facilement que la commission administrative du monastère, qui seule aurait pu me le fournir, ne m'a, sur ce point, éclairé que très-imparfaitement, elle se contentait presque toujours de me répondre, quand je la sondais sur cet article délicat : « Le couvent est très-pauvre. » Mais, par la connaissance que j'ai obtenue des différentes fermes que possède le monastère à Samos, à Santorin, en Crète et dans toutes les petites îles qui entourent Patmos, ainsi que dans Patmos même, je ne crois pas être loin de la vérité en évaluant la somme approximative de ces revenus à 160,000 piastres par an, ce qui fait environ 36,000 francs, car on sait que la piastre turque vaut un peu plus de 22 centimes. Sur ces 160,000 piastres, j'imagine que 130,000 sont répartis entre les moines et que le reste est affecté à l'entretien du monastère, à diverses œuvres de bienfaisance et au paye-
DE L'ILE DE PATMOS. 79 ment annuel des deux charges dont j'ai parlé, et qui se montent à 8,500 piastres.