Pococke, Descript. de VOrient, t. IV, p
au cap qui est an couchant; car, ce temple étant à l'extrémité S. 0. de la plaine, le terrain, qui est au levant, aurait été trop humide en hiver pour y bâtir un faubourg. »
La raison, alléguée par ce voyageur, me paraît peu concluante : en effet, si la plaine de Ghora est actuellement insalubre, et si môme, autrefois, elle avait des marais, comme l'indique le surnom de Vénus des Marais ou de Vénus des Roseaux donné au temple élevé à cette déesse par les courtisanes qui avaient suivi Périclés, doit-on en inférer qu'elle était jadis inhabitée? ce qui n'est pas môme exact aujourd'hui, car on y voit quelques magasins rangés le long de la mer. Mais alors on pourra supposer également que l'emplacement d'Éphèse, de nos jours si marécageux, était désert dans l'antiquité. Qui ne sait, cependant, combien la nature des lieux peut changer, quand la culture les abandonne et que les eaux, manquant d'issue pour s'écouler, demeurent stagnantes et fétides? Qui peut croire qu'une ville importante, comme l'était Samos, eût laissé à ses portes, sans la cultiver et l'assainir, la plus belle plaine de l'île? Qui peut s'imaginer aussi que le fameux temple de Junon, rempli de tant de richesses et de tant de chefs-d'œuvre, et fréquenté par de si nombreux adorateurs, s'élevât solitaire à une heure et demie de la ville, sans qu'un centre d'habitations s'y soit peu à peu formé et agrandi , de manière à constituer plus tard un véritable faubourg? En outre, le mot Ûpaïov ne peut vouloir dire qu'une chose, c'est temple et enceinte sacrée de Junon , et rien ne nous
autorise à penser que la plaine entière portât ce nom. Enfin, il n'est pas vraisemblable que les Samiens aient négligé le mouillage qui touche à l'embouchure de l'Imbrasus et qui est protégé contre les vents d'O. par le cap Colonni , l'ancien cap Àmpéios.
Avant de terminer cette description sommaire des ruines de l'ancienne Sam os et de ses deux faubourgs, disons un mot des magnifiques carrières d'où l'on a dû tirer en grande partie les matériaux avec lesquels elle a été construite.
Anciennes carrières. — Le mont Kastro, dont j'ai déjà souvent parlé, et dont le plateau supérieur était couronné par une ligne si formidable de remparts, n'est pas moins digne d'attention pour les vastes carrières et les immenses cavernes qu'il renferme. Le pourtour presque tout entier de sa crête méridionale a été creusé par l'homme, et de prodigieux blocs, détachés depuis plus de deux mille ans, sont encore là qui attendent qu'on les transporte et qu'on les emploie.
Sur la pente de cette montagne s'étendent dans l'intérieur de ses flancs, du côté qui regarde la ville, de profondes cavernes qui ne sont autre chose que les galeries souterraines d'anciennes carrières abandonnées. Je les ai examinées toutes avec d'autant plus d'attention que j'ai espéré un moment retrouver dans l'une d'entre elles le canal d'Eupalinus ; mais j'ai reconnu bientôt qu'elles n'avaient jamais pu avoir cette destination.
La plus connue de ces cavernes domine la plaine d'environ 125 mètres. Devant son ouverture est un petit plateau sur lequel on a construit une chapelle
SUR LUE DE SAM6S. 233 consacrée à Saint-Georges et où j'ai trouvé plusieurs fragments de marbre antique. Le seuil de cette caverne est spacieux et arrondi en voûte. On y descend par quelques marches ; puis un sombre souterrain s'ouvre devant vous. La largeur en quelques endroits est de 15 mètres, en d'autres de 10 ou de 8, et la hauteur varie de 4 mètres à 1 mètre et demi, à cause de l'inégalité du sol que recouvre ça et. là une grande quantité de pierres. Deux bassins rectangulaires et profonds d'un mètre ont été creusés dans le roc au milieu de cette caverne et recueillent l'eau qui suinte et tombe goutte à goutte des parois des voûtes : à l'extrémité, c'est-à-dire à 75 pas environ de l'ouverture, est une chapelle dont la porte a pour linteau une jolie pièce de marbre sculptée, enlevée à un monument antique. Ce sanctuaire, qui est de la part des Samiens l'objet d'une grande vénération, est consacré à la vierge de la grotte (Uavayîa Zmfoqvri). Près de là est un troisième bassin rempli d'une eau fraîche qui ne cesse d'y découler des voûtes et à laquelle les habitants attribuent des vertus mystérieuses et donnent le nom d'Hagiasma (ayiWpa4).
Je m'étais imaginé au premier abord que cette caverne, dans laquelle il faut descendre par plusieurs degrés, était l'œuvre de la nature ; car j'avais pensé que, si elle eût été artificielle, la pente aurait dû être en sens contraire, afin de faciliter la sortie des blocs;
1 . Le mot àytac-y.a, qui signifie en général chose sainte ou consacrée, désigne plus particulièrement, chez les Grecs d'aujourd'hui, de l'eau bénite.
mais ensuite, eh examinant de plus près l'inclinaison des couches de la montagne et le sens suivant lequel les autres carrières avaient été ouvertes et pratiquées, je me suis convaincu que ce souterrain était véritablement une ancienne galerie creusée par la main de l'homme dont la trace du reste, ne peut échapper longtemps à un regard attentif.
En redescendant d'une cinquantaine de pas les flancs de la montagne, on arrive à une autre caverne, c'est-à-dire, à une autre carrière dont l'entrée est plus basse et plus étroite ; elle ne renferme ni chapelle ni hagiasma. Aussi est-elle peu connue et n'a-t-elle que de rares visiteurs. Cependant, elle est beaucoup plus belle et plus vaste que la première : son sol est également plus uni.
Sans citer ici les autres excavations de ce genre qu'on remarque dans celte montagne, je vais parler immédiatement de celles du mont Katarouga qui sont beaucoup plus considérables et plus dignes d'être signalées.
Cette dernière montagne, que Tournefort appelle le mont Percé, s'élève au N. 0. du mont Kastro, dont elle est séparée par le ravin escarpé connu sous le nom de Saint-Jean. Sa dénomination actuelle de Katarouga1 lui vient sans doute des nombreuses carrières qu'elle contient.
Ces profonds souterrains inspirent aux habitants je ne sais quelle crainte superstitieuse, et ils refusent d'ordinaire de s'y engager. M. le gouverneur, qui ne les
1. Kazappïyjv'j.t, fendre de haut en bas, d'où ie mot barbare xaTàoôo-jya, formé de l'aoriste second passif *a-ihh<zyr;* .
SUR L'ILE DE SAMOS. 23S connaissait point encore, voulut bien les visiter avec moi, accompagné de son commandant militaire Alexis, et de son secrétaire particulier M. Dendrino. Un berger qui devait nous servir de guide nous raconta que son grand-pére avait essayé autrefois de les parcourir en entier, mais qu'effrayé par les vapeurs chaudes qui s'exhalaient de ces antres béants il était revenu sur ses pas, sans oser pénétrer plus avant : pour lui, il les avait explorés jusqu'au bout.
Nous le suivîmes par l'une des ouvertures qui donnent accès dans cette sorte de ville souterraine, du sein de laquelle était sortie la moitié peut-être de celle de Samos. Comme la montagne est inclinée du N. au S., et que les couches de pierre et de marbre ont par conséquent la même inclinaison, ces carrières ont été creusées dans ce sens. De nombreuses salles, soutenues par d'énormes piliers taillés dans le roc, afin de prévenir les éboulements, se déroulent avec une majesté imposante devant les regards du visiteur. Elles communiquaient jadis les unes avec les autres; mais actuellement ces communications sont en partie obstruées par des amoncellements de pierres au-dessus desquels il faut passer pour continuer sa marche. Il est difficile de ne point être saisi d'admiration, quand on songe aux prodigieux travaux et aux efforts véritablement herculéens que ces vastes excavations ont dû coûter. La lueur de nos torches, qui se réflétait aux parois des voûtes, ajoutait quelque chose de fantastique à ces sombres solitudes, animées autrefois par un peuple d'ouvriers, mais désertes et abandonnées depuis
de longs siècles, et auxquelles le bruit de nos pas et de nos voix , en réveillant de tous côtés des milliers d'échos endormis, redonnait une sorte de vie momentanée.
En examinant les différentes couches de ces carrières, j'ai remarqué plusieurs espèces diverses de pierres comme de marbres : parmi les pierres, les unes sont blanches, tendres et friables, et d'autres, dures et veinées de gris et de bleu.
Les marbres sont généralement blancs, mais moins fins et moins brillants que ceux de Paros, de Naxos et du Pentélique. Quelques-uns, néanmoins, ont encore une grande beauté, principalement ceux qui appartiennent par leur couleur imitant la chair à cette espèce que les anciens appelaient sarcoïde (HQoç vapxosi^c) et qu'ils employaient pour leurs statues. Les grandes dimensions des blocs qui ont été détachés sont indiquées par les rainures profondes que le fer avait creusées à l'entour pour en déterminer l'étendue, et en même temps pour les arracher aux flancs de la montagne. Il en est qui étonnent l'imagination, et l'on se demande par quelle force humaine on a pu les ébranler et les transporter. Comme les galeries sont inclinées, il est probable qu'au moyen de rouleaux on faisait glisser ces blocs jusqu'à l'une des ouvertures par lesquelles elles débouchent au dehors, et que de là, avec le même système, on les descendait jusqu'au ravin de St-Jean, qui pouvait servir de chemin pour les transporter ailleurs.
J'ai compté une vingtaine d'ouvertures principales,
SUR L'ILE DE SAMOS. 237 tournées vers PO., les unes larges et assez hautes, les autres plus basses et plus étroites. L'entrée de quelques-unes a été utilisée par les bergers qui y habitent avec leurs troupeaux; et, afin d'empêcher leurs chèvres ou leurs brebis de s'égarer dans l'immensité de ces souterrains, ils ont élevé des murs d'enclos avec les matériaux qu'ils trouvaient sous la main. Le nitre abonde dans ces bergeries, et les Samiens l'ont souvent ramassé pendant la guerre de l'Indépendance pour en fabriquer de la poudre.
Telles sont ces belles cavernes que Tournefort avait aperçues sans les visiter. S'il avait pu le faire, il n'aurait pas supposé que l'une d'entre elles fût le souterrain creusé par Eupalinus. Car aucune n'a jamais pu servir à cet usage, et il n'aurait pas non plus cherché la fontaine qui alimentait cet aqueduc au N. de cette montagne, au village de Mytilini.