Description de la cathédrale d'Amiens
Je demeurerois dans le silence si je voyois que quelqu'un m'eut prévenu dans le dessein que j'ay de donner au public une description de l'église cathédrale de Notre-Dame d'Amiens , je sçay qu'une si noble matière demanderoit une meilleure plume , néanmoins attendant que quelqu'un veuille faire une description plus belle , je commenceray cellecy qui ne laissera pas de donner quelque connaissance de cet auguste temple à ceux qui en sont éloignés , elle pourra même servir à plusieurs personnes , qui le vont visiter, en leurs faisant observer des beautés sur lesquelles la veue ne s'arrête pas assez à cause de la grande quantité d'objets qui dissipent les sens, et qui cependant méritent d'être considérés en particulier.
Si ce livre n'est point agréable à quelque lecteur, je le prie de mieux faire, le public luy en sera obligé, et je seray arrivé au but que je me suis proposé, qui est d'exciter par mon exemple, quelqu'autre à travailler sur ce sujet, j'auray toujours l'avantage d'avoir produit de l'émulation dans les esprits de ceux qui n'ont pas encor pensé
jusque à présent, à nous donner un tableau de cette magnifique cathédrale, ou qui n'ont point voulu s'en donner la peine.
On pourra m'objecter que dans cette description je me suis souvent jette dans des digressions qui semblent étrangères au principal sujet que je traite , cependant ces digressions naissent si naturellement de la matière qui précède qu'il semble qu'on doive m'excuser plus facilement si je les ay employées d'autant que si elles sont étrangères au sujet ; on peut dire qu'elles ressemblent aux ornemens de sculpture qui embellissent l'extérieur du bâtiment et qui convient en quelque façon à son architecture, quoique le corps de ce même édifice peut absolument subsister sans le secours de ces mêmes ornemens. Si malgré ces raisons, le lecteur n'approuve pas les dires, il peut passer, sans les lire, tous les endroits qui sont enfermés et contenus entre deux crochets marqués à la marge en cette manière ( ).
On pourra encor me reprocher qu'un homme de la profession dans laquelle la divine Providence a permis que je me sois engagé, doit donner tout son tems à la conduite de ses affaires et à l'éducation de sa famille, plutôt que de songer à donner un livre au public !
Ces raisons sont plausibles à la vérité dans le
général , mais elles peuvent souffrir quelques exceptions dans le particulier, ainsy pour me justifier à cet égard , je dis qu'il y a peu de personnes si fort occupés , qui après s'être acquittés des obligations essentielles que le Christianisme leur impose et de celles attachées à leur état, ne trouvent encore , quand elles le veulent , quelques momens de reste pour donner aux occupations honnêtes et agréables auxquelles leurs inclinations les portent , momens que quelques-uns emploient dans le jeu , dans la débauche et dans d'autres occupations aussi inutiles que dangereuses. Je puis encor adjouter pour justifier mon dessein, que s'il est louable de savoir ce qui fait l'ornement des pays étrangers , il n'est guère permis d'ignorer ce qui fait celui du nôtre.
Si j'ay avancé dans ce livre quelques sentimens particuliers touchant la physique, l'astronomie, l'architecture, les sybilles, ou quelqu'autre sujet, je les ay tirés des auteurs que je cite à la marge pour mes garans. Si j'ay oublié d'en marquer quelques-uns, ce n'est point pour me faire honneur des productions d'autres , mais c'est que par une longue habitude que je me suis faite de réfléchir sur ce que j'ai lu , je me suis tellement accoutumé à unir mes pensées avec mes lectures, que souvent je ne sçay plus les démêler.
On pourra enfin me reprocher que mon stile est bien éloigné de la politesse qu'on exige aujourd'hui de ceux qui se mêlent d'écrire, je connois et j'avoue mon faible à ce sujet , mais en même tems je ne puis m'empêcher de dire avec notre sçavant compatriote M. Du Cange, qu'on ne doit pas entièrement mépriser le livre d'un auteur qui n'écrit pas poliment, les belles expressions n'étant que Vécorce d'un ouvrage.
Si quelqu'un veut bien se donner la peine de relever les fautes que je puis avoir commises dans cette description, il me fera un sensible plaisir, je recevray favorablement sa censure et sa critique, et je ne manqueray pas de les corriger.
Quod si deficiant vires , audacia certe Laus erit in magnis, et voluire sat est.
Propert, Eleg. X, lib. n.