‹ Description de la cathédrale d'AmiensChapitre 2 sur 12 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

AU 17* SIÈCLE, Par Jean PAGES, Marchand d'Amiens.

Comme tout en nous entretenant nous nous sommes approchés insensiblement du rampart de cette grande ville, montons sur son gazon , puisque de là nous pourrons, pendant notre conversation, voir aisément le superbe bâtiment de notre cathédrale , et comme ce somptueux édifice est isolé , on peut le voir de tous côtés , diférent en cela de la basilique de St.-Pierre de Rome, dont on ne peut découvrir de loin que quelques parties, à cause des grands palais et bâtiments élevés qui en sont voisins.

Voici, ce me semble, un endroit propre à notre dessein ; puisque cette agréable saison du printemps nous donne un jour calme et serain, reposons-nous sur ce banc à l'ombre de ces ormeaux, d'où vous pouvez contenter vos yeux et votre esprit.

Quel charmant aspect et quelle obligation les citoyens d'Amiens n'ont-ils pas aux soins de ces illustres magistrats qui se sont bien voulu donner la peine d'embellir ce large rempart et d'orner cette ville d'une double couronne de verdure.

Auparavant que Louis-le-Grand , en poursuivant la justice de ses prétentions, eût étendu bien loin les bornes de son royaume, Amiens avoit des murailles assez hautes qui bornoient la veùe du côté de la campagne et empêchoient d'en voir les beautés; mais depuis que cette ville se trouve couverte par plusieurs places fortes qui défendent nos frontières, ou a coupé ces murailles en les réduisant à une demi-hauteur d'homme, et on a embelli le rampart d'un long cours planté d'arbres pour le plaisir des citoyens qui y trouvent dans toutes les saisons un agréable promenoir, en considérant de tous côtés la cathédrale (quelques auteurs marquent que les églises cathédrales tirent leur nom de la chaire de pierre ou de bois où s'asseyoit autrefois l'évêque pendant l'office, d'autres que le nom de cathédrale ne prend pas seulement son origine de la chaire de l'évêque, mais aussy des sièges ou bancs des prestres qui estoient assis en cercle à ses côtés dans l'encehte de l'autel consacrée à Dieu sous l'invocation de la très-sainte Vierge), laquelle, comme vous pouvez le remarquer, faite en forme de

croix, n'est pas orientée comme elle le devroit être; le maîire-autel, au lieu d'estre tourné directement à l'Orient, est situé et regarde cette partie du ciel d'où souffle le vent appelé, sur la mer Méditerranée, par les Grecs Eurus, par les Latins Vulturnus, par les Italiens Levante, Siroco, et par les pilotes, sur l'Océan, Est-Sud-Est, qui, suivant la division des vents marqués sur la boussole, est éloigné d'une seizième de l'Orient.

Dans la figure octogone qui forme le centre de la pierre du labyrinthe de la cathédrale, vous avez pu remarquer une croix de cuivre à quatre branches, orientée comme le bâtiment de cette église devroit l'estre ; cette situation un peu oblique de cet auguste temple , par rapport au véritable Orient, se remarque encore aisément par la disposition d'un cadran solaire qui est sur un des côtés d'une des grosses tours qui sert de clocher ; ce cadran, gravé sur une pierre, au lieu d'avoir la ligne qui marque le midy perpendiculaire, décline du côté de l'Orient d'autant de parties que je vous ay marquées. On peut demander pourquoy on a la coutume de bâtir les églises et d'en placer le maître-autel du côté de l'Orient et le portail vers l'Occident, et on y apporte plusieurs raisons sur ce sujet, dont voici quelques-unes : l'autel du temple de Salomon, le premier et le plus magnifique de tous ceux qui ont esté élevés à la gloire du véritable Dieu, et dont le divin architecte avoit donné luy-même le plan et marqué la scituation, esloit bâti du côté de l'Orient. Les Juifs de PAncien-Testament se tournoient toujours du côté de l'Orient en priant, parce que l'Orient est le symbole de la lumière comme l'Occident est celuy des ténèbres.

Les Prophètes donnent même à Jésus-Christ le nom d'Orient et, après eux , Zacharie, père de saint Jean- Baptiste, qui dit dans son cantique : Par les entrailles de la miséricorde de notre Dieu, dans lesquelles F Orient nous est venu visiter. (Per viscera misericordiœ in quibus Dei nostri visitavit nos oriens ex alto. Luc. 2.)

En effet , comme dit excellemment un auteur moderne (l), Jésus-Christ, le vénérable Orient, a paru sur la terre comme le soleil de justice qui, non-seulement a dirigé toutes les ombres de la loy ancienne pour l'accomplissement de tout ce qui avoit esté promis , mais qui a rempli en mesme tems tout le monde , comme dit saint Augustin , de la lumière de sa vérité et des flammes de son amour.

M. Thiers, sçavant écrivain, rapporte encore plusieurs autres raisons que les pères de l'église rendent cette scituation , et qui sont expliquées par Guillaume Durand , évoque de Mande , par le président Duranti , par le P. Scotus, par Gavantus et par M. le cardinal Bona; cet habile ecclésiastique dit que c'est :

1° Parce que les Apôtres se tournoient du costé de l'Orient pour prier ; 1° parce que le Saint-Esprit descendit sur eux du costé de l'Orient , le jour de la Pentecôte; 3° parce qu'estant dans le monde comme des étrangers , nous soupirons après le paradis terrestre , notre ancienne patrie, dont nous avons esté bannis et que Dieu planta en Éden, l'Orient; 4° parce que on doit toujours donner à Dieu les meilleures choses , et que l'Orient, au sentiment des hommes, est la meilleure de toutes les par- (t) M. de Saci.

lies delà terre; 5° parce que Jésus-Christ, que nous prions et par qui nous prions , est la vraye lumière et le vray Orient ; 6° afin d'avoir Jésus-Christ en face, car Jésus- Christ estant attaché à la croix avoit les épaules vers l'Orient et le visage vers l'Occident ; 7° afin de suivre de cœur et d'affection Jésus-Christ , qui est monté au ciel du costé de l'Orient (selon les Psalmistes) ; 8° afin de nous distinguer des infidèles et des hérétiques, qui ne se tournent pas toujours du mesme costé quand ils prient, mais tantôt vers l'Orient , tantôt vers l'Occident , tantôt au Midi et tantôt au Septentrion ; 9° parce que Jésus- Christ viendra du costé de l'Orient juger les vivans et les morts.

Voilà plusieurs raisons que M. Thiers cite dans sa dissertation qui a esté faite sur les principaux autels des églises , et que je vous ay rapportées mot à mot tiinsy qu'il les a écrites , aimant mieux estre l'écho fidèle de ce grand homme que de changer la moindre circonstance dans les raisons qu'il a données.

Outre toutes les raisons de M. Thiers , pour vous faire voir que les églises doivent avoir l'autel tourné du costé de l'Orient , M. Bocquillot , prestre licencié ez-loix et chanoine d'Avalon , remarque dans son Traité historique de la liturgie de la messe , que c'estoit la disposition commune des esprits du temps de Charlemagne et depuis ce temps de bâtir dans les églises l'autel du costé de l'Orient et les portes du costé de l'Occident. Il écrit que quoique dans les premiers siècles on eut bâti plusieurs églises, dont les autels estoient scitués du costé de l'Occident, néanmoins l'usage contraire estoit si com-

mun en France , dans les xne et xme siècles qu'on ne se souvenoit plus du premier. Il n'y avoit peut-estre en France que les églises de Verdun et de Nevers, et dans tout Paris que l'église de Saint-Benoît , qui fussent demeurées dans leur ancienne scituation. Etienne de Tournay, quoique sçavant, en paroît étonné. La forme de cette église , dit-il en parlant de celle de Saint-Benoist, est différente des autres, du costé du sanctuaire, elle regarde l'Occident, et ses portes sont à l'Orient. On la trouva si mal tournée, sous le règne de François Ier, qu'en la faisant rebâtir , on mit l'autel à la porte et le portail à la place de l'autel , et en faisant ce changement on appella cette église Saint-Benoist-le-bien- Retourné.

Les Romains n'ont pas fait de mesme sur la fin du xme siècle, la plupart de leurs églises estoient demeurées dans leur ancienne scituation , et encor aujourd'huy celle de Saint-Jean-de-Latran , de Saint-Pierre , de Sainte-Marie-Major, de Saint-Marc , de Saint-Laurentde-Damase , ont leurs portes à l'Orient et leurs autels à l'Occident , suivant le premier et le plus ancien usage.

Vitruve , cet habile architecte de l'ancienne Rome , remarque que les temples des dieux doivent estre tournés vers l'Orient, pourveu qu'il n'y ait rien qui l'empêche, afin que les hommes en faisant leurs prières voyent tout ensemble , l'autel , le temple et la partie du ciel qui est au levant.

M. Claude Perrault , de l'Académie royale des sciences et médecin de la Faculté de Paris , qui a fait une gavante traduction en francois des livres d'architecture de

Vitruve , remarque à ce sujet, dans son commentaire et dans les notes sur ce chapitre, que non-seulement les anciens mais aussi les canons de l'église ordonnoient que les temples et les églises eussent la face tournée vers le couchant. Ce sçavant écrivain adjoute que la restriction que Vitruve apporte pour se dispenser de cette loy (quand la scituation des lieux y répugnent beaucoup) , commence à estre suivie en notre tems où on l'accommode aux lieux autrement qu'on ne faisoit autrefois ; il marque encor que l'église de Saint-Benoist , à Paris, qui est appellée Saint-Benoist-le-bien- Retourné , donne un exemple de la grande affectation de cette exposition au couchant , néanmoins M. de Launoy dit qu'il n'est pas tout à-fait constant que cette église ait esté appellée ainsi à cause de la scituation où elle se trouve à présent, diférente de celle où elle estoit auparavant.

Il semble que quand on auroit voulu bâtir l'autel de notre cathédrale directement à l'Orient , on auroit eu de la peine à y réussir , à cause de la disposition du lieu et du terrain sur lequel elle est construite , car cet auguste temple est bâti dans sa longueur sur le penchant d'une douce coline , ce qui fait que des trois degrés par lesquels on monte sur son parvis , celuy du milieu , qui est à l'Occident, n'ayant que cinq marches, celuy du costé du Septentrion en a onze, et celuy du costédu Midy qui luy est opposé en a deux. Voyez quelle inégalité de terrain dans un si petit espace, cela n'empêche pas que l'on n'ait si bien rectifié ce défaut de scituation , que l'on monte dans toute la longueur de ce parvis, qui a 25 toises (sa largeur est de 23 pieds) , par

quatre marches égales pour entrer dans la cathédrale , sous les trois porches qui sont l'ornement de la principale façade de cette grande église.

Le mot de parvis des cathédrales est assez particulier , et nous ne nous en servons que par imitation des Italiens, qui appelloient l'entrée de leurs églises où les places qui y estoient en face du mot latin paradisus, paradis, que par corruption du langage nous appelions parvis.

Au grand pastoral de l'église de Paris , liv. 20 , chartre 31 , il est marqué que le chapitre a donné la moitié d'une maison scituée à Paris, dans le paradis. Dédit eis dirnidiam domum sitam in paradiso. Ce sont les termes de l'acte daté du mois de décembre 1221.

Aimoin, religieux de l'abbaye de Fleury-sur-Loire, rapporte dans le chapitre 15 du livre 4e de son histoire de France , que le pape fit paver à Rome , de pierres de marbre blanc , le lieu appelle le Paradis , qui estoit dans l'église de Saint-Pierre ; il y a encore d'autres passages de diférens auteurs qui marquent la mesme chose.

Cette scituation de notre cathédrale a quelque rapport avec celle du temple de Jérusalem , qui n'estoit pas élevé sur un terrain uni et égal, mais sur la pente de la coline, de sorte qu'il y avoit plusieurs rangs de degrés pour monter du bas sur le haut de la montagne de Moria, sur laquelle estoit bâti ce temple ; elle avoit 500 coudées en longueur et autant en largeur ; il y avoit plusieurs voûtes sous le mur dont il estoit entouré.

Yitruve , dans le 3e chapitre de son 3e livre d'architecture , remarque que les degrés et la face des temples doi^nt estre ordonnés en sorte qu'ils soient toujours en

nombre impairs , afin qu'ayant mis le pied droit sur le premier degré , il arrive qu'on le mette aussy le premier sur le haut des degrés pour entrer dans le temple.

Vous avez veu que des trois degrés par lesquels on monte au parvis de notre cathédrale , deux ont leurs marches en nombre impair. Dans Tannée 1683 , ce parvis fut repavé de neuf et les loges détruites (1).

Le porche du milieu est plus large et plus haut que ceux des deux costés , il est large de 35 pieds , sa profondeur est de 17 pieds. Les deux porches aux costés du grand ont 19 pieds de largeur et 14 de profondeur. Le portail de cette cathédrale a 110 pieds de largeur en tout , sçavoir : Les deux trémeaux des deux extrémités Ont chacun pieds; chaque petit porche a 18 pieds, chaque trémeau entre deux a 9 pieds et le grand porche en coquille 36 pieds.

Les voûtes des trois porches sont surmontées et plus hautes que demi-cercle parfait , elles sont ainsy construites afin que les archivoltes ou premiers arcs contournés ne cachent pas les autres archivoltes ; les bandeaux qui régnent sous les voussoirs des arcades et qui portent chacun leur imposte , sont accompagnés de moulures et de figures; chaque arcade à son fronton gothique , fait en pignon. Sur celuy du milieu est posée la statue de saint Michel (2), armé d'une croix terrassant le

(1) Il y avait alors des loges établies contre le parapet de ce parvis , où l'on vendait des chapelets , médailles , livres d'offices , images, statuettes de saints , et autres objets du culte catholique.

(2) Cette statue, plus grande que nature, fut descendue en 1853, lors de la réparation du portail, et on put voir qu'elle était très-dégradée ; à ses pieds était un écu blasonné d'armoiries inconnues.

démon ; la figure du Saint-Archange y est, par rapport aux figures de la résurrection des morts et du jugement universel, qui occupe entièrement la face du haut du porche, faite en espèce de coquilles. On y voit Notre- Seigneur-Jésus-Christ, représenté dans ce dernier jugement, récompenser la vertu des élus par les places qu'ils occupent à la droite , pour de là estre conduits par les anges dans la jouissance du bonheur éternel, et punir les crimes des réprouvés placés à la gauche dans les supplices de Penfer où les démons les entraînent.

Au-dessous de l'appareil effroyable de ce jugement terrible , on voit les statues des douze apôtres , servans de juges aux douze tribus d'Israël , suivant la promesse que Dieu en a faite dans l'Evangile.

Comme il auroit esté difficile de représenter par un nombre suffisant de figures celle innombrable de personnes comprises sous ces mots des douze tribus d'Israël : Sedebitis et vos super sedes duodecim judicantes duodecirn tribus Israël. (Math. C. xix , vers, xxvm); le sculpteur a placé au-dessous de toutes les autres statues, dans les faces des deux costés de ce porche, douze cartouches , où sont sculptés en bas-relief les escus des douze tribus d'Israël , tirées des expressions métaphoriques dont le patriarche Jacob se servit en prédisant à ses enfans ce qui leur arriveroit après sa mort.

Le sculpteur , par exemple , a donné un lion à la tribu de Juda , parce que Jacob dit au chef de cette tribu : Catulus Leonis Juda, adprœdam, fili mi, ascendisti : requiescens accubuisti ut leo , quasi Leœna , quis suscîtabit eurn? Juda est un jeune lion ; vous estes allé, ô mon fils,

DE LA CATHÉDRALE. Il

pour ravir votre proie ; vous vous estes reposé et vous vous estes couché comme un lion et comme une lionne. Qui osera le réveiller ?

Le sculpteur a donné une anchre à la tribu de Zabulon, parce que le mesme Jacob dit au chef de cette tribu : Zabulon in littore maris habitabit et in statione navium pertingens jusque ad Sidonem. Zabulon habitera sur le rivage de la mer et près du port des navires, et il s'étendra jusqu'à Sidon.

Le sculpteur a mis la figure d'un asne pour Isachar ; celle d'un aigle qui tient une couleuvre dans ses serres, pour Dan , et a marqué les armoiries et blasons symbo* liques pour les autres chefs des douze tribus, ainsy qu'ils sont exprimés dans le chap. 49 de la Genèse , commençant au 9e verset et suivans.

Les statues des douze apôtres, faites en sculpture de pierres plus grande que le naturel , sont encor représentées dans ce porche , posées en pied de chaque costé avec plusieurs autres grandes statues placées sur une mesme ligne. Une grande statue de pierre , représentant Jésus-Christ donnant sa bénédiction , est posée contre le pillier du milieu , qui est accompagné de deux grandes portes mobiles qui en remplissent la baye et se ferment contre ce pillier.

Ces deux autres porches qui sont aux deux costés de celuy du milieu sont plus petits , tant en largeur qu'en hauteur , et leurs voûtes sont aussy surmontées avec chacun un timpan fait en pignon.

Le porche du costé droit, en entrant, est appelle communément la porte de la Mère de Dieu , parce que

cette porte semble particulièrement consacrée à la divine Marie. La statue de cette Mère de miséricorde , tenant son cher Fils Jésus entre ses bras, plus haute que le naturel, très bien sculptée, peinte et dorée, est posée contre le pillier au milieu des deux portes. Cette reine des anges tient attéré sous ses pieds un serpent , avec un beau visage féminin , figure véritable de l'ange séducteur qui, dans le paradis terrestre , trompa Eve, notre mère commune, dont la trop grande crédulité aux artifices de cet imposteur , a causé à toute sa postérité un malheur qui auroit esté éternel , si Marie devenue la Mère de Dieu sans cesser d'estre Vierge , n'avoit écrasé la teste de ce serpent infernal ; suivant cette promesse que Dieu en avoit faite , qu'en parlant du démon représenté par le serpent, il lui dit ces paroles : Ipsa conteret caput tuum. La teste de ce serpent écrasé par la trèssainte Vierge représente cette ancienne prophétie : La semence de la femme brisera la teste du serpent ( l ) .

Au plus haut du fond de la coquille de ce porche , sont représentés en sculpture le trépas et la sépulture de la très-sainte Vierge; dans les costés sont placées de grandes statues représentant l'Annonciation de l'ange à la très-sainte Vierge, l'adoration des roys et autres mystères. Dans les costés du bas sont aussy sculptés en bas reliefs, diférens endroits de l'histoire tant de l'Ancien que du Nouveau Testament , ainsy que dans les autres cartouches placés au bas des trémeaux ou piles qui séparent les porches de ce grand portail.

Sur ces quatre trémeaux s'élèvent quatre tourelles à

(I) Genèse, chap. 3.

jour , faites en pyramides , accompagnées aux costés de plusieurs autres petites de pierres , délicatement travaillées.

Le porche de la gauche en entrant dans la cathédrale , de grandeur pareille à l'autre , est orné de l'histoire de saint Firmin-le-Confesseur , dont la statue est posée contre le pillier du milieu ; dans les vingt-quatre cartouches sculptés aux deux bas costés de ce porche, sont représentés les douze signes qui parcourent le zodiaque , sous les douze figures d'animaux imaginaires qu'il plaît à MM. les astronomes de leur donner ; chaque figure, sculptée en bas-relief dans un cartouche , est posée audessus d'un des douze mois de Tannée qui correspond au signe qu'on dit dominer dans chaque mois, aux occupations qui conviennent aux hommes ; ainsy le sculpteur a placé le signe du bélier pour le mois de mars , celuy du taureau pour le mois d'avril , et ainsy du reste des autres signes.

Quoique je vous dise que le sculpteur ait placé le signe du bélier au-dessus du mois de mars , qui estoit autrefois le premier mois de l'année , auparavant que le roy de France, Charles IX, eut commandé que les François commençassent leur année au premier jour de janvier , suivant son ordonnance donnéeà Saint-Germain-en-Laye, 4e septembre 1561 , ce n'est pas que le sculpteur ait marqué le mois de mars pour le premier de l'année, puisqu'au contraire il a mis celuy de décembre le premier , ensuite celuy de janvier , ayant figuré ce mois par la représentation du Dieu Janus assis à une table , garnie de diférens mets et liqueurs, suivant cette pensée expri-

mée par le demi vers latin qu'on lit au-dessus du mois de janvier , dans le calendrier des Bréviaires de l'ordre des Citeaux et d'autres anciens bréviaires :

Pocula Janus amat.

Il a donné deux testes à cette déité payenne. M. Chevreau observe (Cheureana , 2e partie , Journal des sçavans , juillet 1700), que le nom de Janus donné par les anciens à Noé vient de celuy de Javin, qui signifie du vin en hébreu ; que les anciens donnèrent deux visages à Janus parce qu'il avoit veu deux siècles , celuy qui précéda le déluge et celuy qui le suivit. On a donné ce nom de Janus au premier mois de l'année , parce qu'il voit la fin de la dernière et le commencement de la suivante. D'autres ont donné quatre testes au Dieu Janus, parce qu'il estoit le Dieu de l'année qu'on divisoit en quatre parties. D'autres peignent Janus avec un double front , parce qu'il voit le passé et le futur qui est un excellent hyérogliphe de la prudence.

J'ay remarqué comme vous la pensée du sculpteur dans le rang qu'il donne aux mois de l'année. Il met le signe du capricorne pour le premier, peut-être parce que les astronomes disent que le soleil commence d'entrer dans ce signe le 22e décembre, auquel jour commence aussy l'hiver , saison froide et fâcheuse pour les vieillards , laquelle les oblige d'aider leur chaleur naturelle par les ardeurs d'un bon feu, devant lequel il a eu soin de placer un homme vestu de gros habits , sous le signe des poissons, dans lequel le soleil commence d'entrer le 1 9e février. Quoiqu'il en soit du dessein du sculpteur

pour les occupations qu'il marque aux hommes dans le cartouche au-dessous de chaque mois, il les marque presque toutes par rapport à l'agriculture et aux emplois de la vie champêtre. Ce qui me fait souvenir de ce qu'un auteur moderne (1 ) nous apprend dans la description des mœurs et des manières des sauvages du Canada , il écrit que l'année de ces peuples est composée de douze mois lunaires synodiques , avec cette diférence de ce qu'au bout de trente lunes ils en laissent toujours passer une surnuméraire , qu'ils appellent la lune perdue ; qu'ensuite ils continuent leur compte à l'ordinaire, et qu'à tous ces mois lunaires ils leurs donnent des noms qui leur conviennent ; par exemple, ils appellent celuy que nous nommons mars , la lune aux vers , parce que ces animaux sont accoutumés de sortir dans ce tems des creux des arbres où ils se renferment durant l'hyver , et nomment le mois d'avril la lune aux plantes , parce qu'elles commencent à paraître dans ce tems-là ; may, la lune aux hirondelles et ainsy des autres , c'est pourquoy un sauvage dira dans la conversation , je partis pour une telle chasse dans le premier mois des esturgeons , qui est celuy d'août , et je revins dans le mois ou la lune au bled d'Inde, qui est celuy de septembre, attribuant ainsy à chaque chose qui ait du rapport à ce tems, ce qui convient assez à la pensée du sculpteur qui a travaillé aux ouvrages contenus dans les vingt-quatre cartouches du porche de notre cathédrale.

Il seroit inutile de vous parler de l'origine de l'étymologie des noms des autres mois de l'année , sculptés

(1) Mémoires du baron de la Hontan , p. 108.

dans ces cartouches, parce que je crois que vous le sçavez ; ainsi , sans m' écarter davantage de notre sujet, vous remarquerez qu'au-dessus de ce porche est élevée la plus haute des deux tours quadrangulaires , dans laquelle on monte par 305 marches ou degrés, et dont la hauteur porte 210 pieds , et estant plus basse de six pieds (l) que celle de l'église cathédrale de Rouen , qui porte 230 pieds.

Dans la plus haute de ces tours quadrangulaires qui servent de gros clochers à notre cathédrale, sont les deux plus grosses cloches qui se font entendre fort loin.

Dans l'autre clocher opposé à celui-là sont dix autres cloches, qui dans certains jours font entendre un agréable et harmonieux carillon, soit qu'il se fasse entendre lorsqu'on sonne une cloche à volée , et les autres par mesure, lorsqu'on joue sur ces cloches des airs de musique conformes aux hymnes de la feste ou des cantiques spirituels (2).

C'est aussi sur le même côté méridional de cette tour qu'est placée la cloche qui sert de timbre à l'horloge de ce beau temple (3).

Vous ayant parlé de la hauteur de la tour qui sert de gros clocher à la cathédrale de Rouen , je crois que sans

(1 ) Il a erreur , ce serait 20 pieds de différence.

(2) Ce carillon a été aboli en 1793 et les cloches fondues à la monnaie de Paris. On ne l'a pas rétabli depuis.

(3) Cette cloche-timbre était placée dans une campanille en charpente faite entièrement à jour, qui fut remplacée en 1851 par celle en pierres actuelle, ce qui empêche le son d'être répandu au loin comme avant.

m'écarter beaucoup du sujet dont je vous entretiens, je puis vous dire que dans cette tour est placée cette cloche fameuse que l'on nomme communément Georges d'Amboise , qui pèse 36 milliers et qui fut fondue le 2e octobre (1)1501. Cette cloche a 3 0 pieds de tour par le bas, 10 pieds de diamètre, 18 pieds de haut, on la sonne tous les 25 des mois durant un obit que Ton chante pour ledit Georges d'Amboise, qui la donna pendant qu'il estoit archevêque de Rouen , par Jean Le Mochon , de la ville de Chartres, lequel, suivant la plus commune opinion , mourut de joye le 21e du même mois d'avoir si bien réussi dans cette entreprise , et cet habile fondeur fut enterré au bas de la nef, sous une tombe où est gravée une cloche avec son épitaphe.

Quoique cette cloche paroisse extraordinaire par sa grosseur elle doit estre estimée peu de chose en comparaison de celle que quelques auteurs écrivent estre dans Moscou, capitale de la Moscovie, qu'ils marquent peser 394 milliers (2) et avoir esté fondue dans l'année 1653 ; elle porte 13 pieds de hauteur et en a 18 de diamètre.

(1) Août selon d'autres.

(2) 215,000 kilog., ou 430,000 livres. — Cette cloche est restée dans le lieu où elle fut fondue , qui est un très-profond fossé situé au milieu du palais du Kremlin, et ne fut jamais suspendue. Elle fut fendue par suite d'un incendie qui éclata dans le Kremlin. Les flammes atteignirent le bâtiment qu'on avait élevé au-dessus; le métal s'échauffa, et l'eau qu'on projeta pour éteindre le feu tomba sur la cloche et produisit la fracture que l'on voit à sa base. Son épaisseur est de 63 centim. 1/2 (ou 23 pouces anciens), et quoique sa base soit enfoncée de plus de 66 centim. dans le sol, sa circonférence au niveau du sol est encore de 22 m. 33 cent. On lui donne pour époque 1653 et d'autres 1725. Le peuple russe porte

On dit que la grosse cloche de Milan , qui s'appelle St-Ambroise , a sept pieds de diamètre et qu'elle pèse 30 milliers.

Je suis surpris qu'on estime tant cette cloche de Rouen pour sa grosseur , puisque une des deux plus grosses de l'église cathédrale de Paris , que l'on nomme Emanuel, pèse 32 milliers; elle fut fondue en 1688 pour la troisième fois, ayant esté manquée les deux premières. Cette cloche est placée dans une des deux grosses tours quarrées bâties sur le devant de l'église, qui ont 34 toises de hauteur ou 204 pieds , ainsi que je vous l'ay dit cidevant. Dans une autre description de la ville de Paris , imprimée en 1685, par M. le Maire , cet auteur aussi marque que cette cloche ne pèse que 31 milliers, qu'elle fut posée dans cette tour en 1682 et que le roy Louis XIVe et Marie-Thérèse d'Autriche , son épouse , la nommèrent en personne dans le tems de la bénédiction par monseigneur l'archevêque de Paris, Emanuel

une grande vénération à cette masse de métal ; ils la visitent très-dévotement aux jours de fête , et c'est pour eux un acte de très-haute dévotion ; ils font le signe de la croix en descendant et en remontant l'échelle qui donne accès dans ce fossé, au moyen d'une trappe placée à la surface du sol. On assure que l'or et l'argent y sont en très-grande quantité; les nobles et le peuple riche y ayant jeté les vaisselles plates et leur argent lors de sa fusion.

La cloche du beffroy de l'église de St.-Yvan , à Moscou, pèse 57,000 kilog. ou 114,000 livres. On ne la sonne que dans les grandes solennités; ses vibrations sont entendues de toute la ville, et produisent, dit-on, sur l'oreille une impression religieuse, dans laquelle l'effet des roulements lointains du tonnerre semble se

Louise-Thérèse, que Ton ne l'appelle communément qu'Emanuel, et qu'enfin avant que cette cloche fut refondue , elle nepesoit que 16 milliers.

Voyez quelle différence de sentimens de deux auteurs sur un même sujet , l'un assure que cette cloche ne pèse que 31 milliers, l'autre marque 44, voilà pourtant 13 milliers de diférence qu'un autre donne de moins de poids à une cloche qu'ils peuvent tous deux avoir vu fondre , bénir et placer dans la tour où elle est aujourd'huy suspendue.

Auparavant que les cloches ayent esté inventées, et dans le tems de la primitive église , il y avoit (suivant la remarque d'un sçavant bénédictin) des signaux pour assembler les fidèles aux heures de l'office en quelques lieux qu'on les récitât. Ces signaux ont esté en vogue depuis que les diacres, de la part de l'évêque, ou l'évêque même eurent cessé d'aller inviter chacun chez soi à se rendre au lieu de la prière. Les persécutions estant finies, on ne fut plus obligé à tant de ménagemens et de secrets, on usa donc alors , surtout dans l'église grecque, de certains morceaux de bois dont le bruit se faisoit assez entendre pour servir d'avertissement , on

marier harmonieusement avec les sons les plus graves et les plus doux d'un immense orgue.

Les bourdons de la cathédrale, dont parle ici Pages, pèsent l'un 8,000 kil. ou 16,000 liv.; l'autre environ 5,000 kil. Enfin, Amiens a aussi sa grosse cloche, celle du Beffroy , dont les sons graves , harmonieux et majestueux se font entendre dans les grandes solennités et pour annoncer d'autres actes plus ordinaires. Elle pèse 11,000 kilog. ou 22,000 livres.

employa ensuite une espèce de trompette (1), soit qu'elle fut de corne ou de métal , et enfin on eut recours au son des cloches, qui furent établies parle pape Sabinien, l'an 604, bien que cette époque, suivie par tant d'auteurs ne soit pas sans contestation , puisque quelquesuns ont attribué l'invention et la première introduction des cloches à saint Paulin, évêque de Noie, qui vivoit dans le neuvième siècle , environ l'an 871. Pour autoriser leurs sentimens , ils disent qu'une cloche est appelée Nola ou Campana , parce que la ville de Noie , dont saint Paulin estoit évêque, est dans la Campanie , en Italie (2).

Quoiqu'on attribue communément l'usage des cloches des églises à saint Paulin de Noie, d'où on prétend qu'elles ont été appelées Campano , du nom de la province, et Nola du nom de la ville ; néanmoins , avant ce tems-là, Quintilien fait mention des cloches sous le même nom , et il est certain que l'usage des clochettes et des cloches est beaucoup plus ancien. Chez les Hébreux , le Grand-Prestre avoit des sonnettes d'or au bas de sa tunique pour avertir le peuple lorsqu'il entroit dans le sanctuaire. Les prestres de Proserpine, chez les Athéniens , sonnoient une cloche pour appeler le peuple au sacrifice.

Les Perses , les Grecs et les Romains se sont servis des cloches pour avertir le peuple en diverses occasions; les prestres de Cybèle s'en servoient dans leurs mys-

(1) Comme celles de nos chemins de fer.

(2) P. Martenne, Journal des Savants. 8 janvier 1708.

tères ; on pendoit même de toute antiquité des sonnettes au cou des mulets et des autres animaux ; les mendiants en avoient pour exciter les passants à leur donner l'aumône; mais on ne voit pas qu'on s'en soit servi dans l'église pour appeler le peuple avant saint Paulin , qui le premier en établit l'usage à Rome. Il a passé depuis dans la plupart des églises d'Occident , mais il estoit rare chez les Grecs , qui se servoient d'un certain instrument de bois qu'ils appelloient syrnandre , qui n'est autre qu'un ais fort étroit et fort long, de 14 pieds , sur lequel on frappe avec deux petits maillets de bois. Il y a eu néanmoins autrefois des cloches dans quelques églises des Grecs , comme il paroît par Georges Pachimère et par Michel Psellus; mais après la prise de Constantinople l'usage des cloches fut défendu par les Turcs; il y en a néanmoins en quelques endroits éloignés des Turcs , comme au mont Athos, et D'Audigny, dans son voyage du mont Liban , assure que les églises des Grecs avoient des cloches avant que les Grecs fussent sous la domination des Turcs.

Ce qu'on appelle baptême ou bénédiction des cloches est une cérémonie ecclésiastique que l'on fait sur les cloches : on les lave dehors et dedans avec plusieurs bénédictions et prières et on leur impose un nom. On croit que cette coutume de baptiser ou de bénir les cloches fut introduite sous le pape Jean XIIe, l'an 972, mais elle doit estre plus ancienne que le xe siècle, puisqu'Alcuin, qui vivoit sous Charlemagne, en parle comme d'une chose qui estoit en usage. Mathieu Paris dit qu'autrefois il estoit défendu de sonner les cloches

pendant le temps du deuil , d'où vient qu'on ne les sonne point encore le jour du Vendredi-Saint.

LeR. P. D. P. de St-Romuald , religieux feuillant, remarque, dans son Abrégé chronologique et historique, qu'en 870 les Vénitiens envoièrent des cloches de bronze à l'empereur Bazile, afin que les Grecs s'en servissent dans leurs églises , où l'on n'en avoit pas encore veues.

M. Bocquillot , Traité historique sur la liturgie (dont je vous ay déjà parlé) , dit qu'il n'y a pas d'apparence que l'on se soit servi d'aucun signal pour appeler les fidèles à la messe dans les trois premiers siècles, puisque la plupart du tems ils ne s'assembloient qu'en cacheté , ils scavoient (suivant le sentiment de ce sçavant écrivain) les jours d'assemblée, l'heure et les lieux où l'on s'assembloit , leur piété les y portoit avec ardeur , cela suffisoit pour n'y pas manquer dans des tems difficiles , où ils n'avoient pas la liberté d'en user autrement, peut-être même leur annonçoit-on dans une assemblée, le lieu , le jour et l'heure de l'assemblée prochaine.

Depuis que Constantin-le-Grand eut donné aux chrétiens la liberté de s'assembler , il y a. beaucoup d'apparence qu'on se servit des signes qui estoient en usage selon les lieux pour convoquer des assemblées publiques. On peut facilement conjecturer qu'on se servit de trompettes en plusieurs églises, puisque Dieu les avoit prescrites pour assembler son ancien peuple; nous voyons en effet qu'on s'en est servi dans plusieurs des plus anciens monastères pour assembler les moines aux offices divins. Il en est fait mention dans la règle de saint Pachome, chap. 3 , et dans saint Jean Climaque,

grad. 19 ; il est donc très-probable qu'on s'en est aussi servi dans plusieurs églises pour assembler le peuple.

On avoit aussi coutume parmi les anciens moines de faire du bruit avec le pied dans un lieu d'où ilspouvoient l'entendre, ou de frapper à la porte de leurs cellules avec un marteau ou de chanter l'alleluia , comme saint Jérôme le dit d'un monastère de vierges de Bethléem.

Comme tous ces signes ne pouvoient servir à convoquer les fidèles qui n'estoient pas ramassés dans un même lieu comme les moines, il y avoit encore d'autres signes dont on s'est servi autrefois avant l'invention des cloches. Il est écrit que les anciens se sont servi nonseulement de trompettes ou de cornes pour assembler le peuple , mais encore de plats, de marmites , de chaudières, ou d'autres instruments d'airain ou de cuivre, propres à faire un grand bruit ; on s'est aussi servi de planches de bois bien polies que l'on frappoit avec un maillet de bois (1). Ce signal est encore en usage parmi les Grecs qui sont sous la domination des Turcs, les prestres même se servent de cet instrument pour appeler le peuple à la prière, ils tiennent la planche de la main gauche en l'air , dans un lieu élevé , et ils frappent dessus de la main droite , avec tant d'art , qu'ils imitent mesme les airs de musique que l'on joue sur d'autres instrumens , c'est apparemment de cette manière de convoquer le peuple que nous est venu l'usage de creselles

(1) Cette coutume est restée dans l'église, de frapper aux portes des maisons dans les rues de la ville d'Amiens, aux jours de la semaine sainte, depuis le mercredi jusqu'au samedi. Ce primitif usage est aboli depuis 1851.

et de marteaux de bois dont on se sert au lieu de cloches dans les trois derniers jours de la semaine sainte. Les grelots et les sonnettes ont esté aussi fort en vogue parmi les Romains , ils s'en servoient pour avertir le peuple de l'heure des bains , du marché et des autres choses publiques , ils les appelloient Tintinabula (1), à cause du bruit éclatant qu'ils faisoient lorsqu'on les remuoit. On peut conjecturer que c'est des sonnettes qu'est venu dans la suite l'invention des cloches, telles que nous les avons. Comme les arts se perfectionnent peu à peu, il est aisé de comprendre qu'à force de fondre des sonnettes on a appris à leur donner plus d'épaisseur, de hauteur et d'étendue. Quand elles ont commencé à changer de figures on leur a donné d'autres noms. On donne le nom de Nolœ aux petites, à cause de la ville de Noie, où les premières furent faites, à ce qu'on dit, et on nomme les grandes Campanœ, du nom de la province d'Italie où les premières furent fondues , qui est la Gampanie.

Quoique cet auteur dise qu'on donna aux cloches le nom de Nola ou de Campana, il paroit néanmoins, par la suite de ses écrits , qu'il n'est pas du sentiment de ceux qui en attribuent l'invention à saint Paulin , car s'il estoit vray (continue-t-il) que saint Paulin eut eu connaissance des cloches , surtout qu'il les eut mises le premier en usage dans son église de Noie , il ne seroit pas possible qu'il n'en eût fait mention dans la description si exacte , si étendue qu'il a faite de son église à

(i) Tintinnabulum (Kûichyv), clochetle.

DE LA CATHÉDRALE. jg

Sévère-Sulpice. Il entre dans tous les détails du dedans du chœur, il n'y obmet rien des choses mêmes les plus communes et il ne dit pas un mot des cloches „y des clochers, comment auroit-il pu oublier une chose nouvelle et extraordinaire et même très-utile à l'église Cette obmission ne semble pas vraisemblable , d'ailleurs même les noms de CampanœNolœ sont inconnus au siècle desamt Paulin, et presque dans les deux siècles suivans Le premier auteur qui parle des cloches (continue ce sçavant chanune) et qui leur donne le uom de Campana c'est le vénérable Bède, dans son Hist. liv. 4 chap 2 3 Le son des cloches estoit déjà connu et leu'r usage dé convoquer le peuple et de l'exciter à la prière , cime le du en racontant la mort de sainte Hildo , abbesse , V, ,°nC apparence 1ue «^t à la fin du septième s.ecle qu'on a fondu de grandes cloches , qu'on feTa donne le nom de Caupana pour les distinguer des peU.es sonnettes dont on s'estoit servi auparavant P

Dans le huitième siècle l'usage de la chose et du nom

devmt fort commun, mais il s'étendit davantage dans

le neuveme , ,1 fal.oit que cet usage fut encore nouveau

■ a emsde Charlemagne, au moins en Allemagne et

France car le morne de saint Gai dit que cet empereur

dm.raleson d'une cloche nouvellement fondue^et , n est Pas croyable „„,„„ sj grand ^.^ .

chose commune.

En quelques temps que les cloches puissentavoir esté

et qu elles ont este placées avec raison dans nos églises PO"r averur le clergé et le peuple du tems et des tZ

de la prière publique , principalement des heures de la messe et des vespres, auxquels ils doivent assister les jours des dimanches et festes et pour marquer la différence des offices et des solennités.

Voici ce que l'on rapporte des raisons qui ont oblige les architectes à bâtir de ces clochers plus haut que d'autres, inégalité qui cause une assez grande difformité

dans la symétrie. f

Je m'en suis informé à plusieurs personnes qui n ont pum'endonneruneraisonpositive,quelques-unescroyent

que cette inégalité fut causée par le manquement de l'argent nécessaire pour la dépense de ce bâtiment, ce qui fit qu'on bâtit cette tour plus basse (1) de trente pieds que l'autre. Cette raison me paroît assez foible puisqu'on voit encore d'autres caihédrales dont la tour placée du coté du septentrion du portail est beaucoup plus haute que celle de l'autre côté; telle est par exemple la tour de l'église cathédrale Notre-Dame d'Anvers, qui a m pieds de hauteur, et celle de Strasbourg qui en a 574, et celle de plusieurs cathédrales.

(I) En marge du manuscrit est écrit: la tour du i clocher où

son les huit cloches, du côté du midy, a 156 pieds de hauteur

a couverture quinze, «a croix a huit pieds de hauteur, ce qui M

ntouîcent soixante-dix-neuf pieds de hauteur La pus haute

tour, du côté du septentrion, a cent quatre-vingt-huit pieds en y

comprenant la croix et la couverture.

Au dessous de cette note il est écrit: cette supputation nest pas juste. , ,

On donne d'autres raisons de la eause de différenc. ;*£*»" de la tour du midi ou de droite. On rapporte que c'était le signe caractéristique des caihédrales épiscopales, tand.s qu'aux arch,épiscopales métropolitaines les tours étaient égales.

Ces deux grosses tours ou clochers ne furent faites que sous l'épiscopat de Jean de Cherchemont , comme nous l'apprenons d'une charte de ce Jean de Cherchemont, prélat, en datte du 13e juillet 1366 , par laquelle il paroît que cet évêque donna , pendant quatre mois , la moitié du produit d'une imposition qu'il levoit alors sur ses vassaux , dans Amiens , laquelle il voulut estre emploiée à la construction de ces deux clochers, qui oot chacun leurs abavents faits de châssis de charpente, couverts d'ardoises, pratiqués dans les ouvertures de ces deux tours qui servent pour empêcher que le son des cloches ne se dissipe en l'air et pour le renverser en bas.

Vingt-deux statues de pierres, plus grandes que le naturel, représentant des rois de France qui ont régné auparavant la construction de cette cathédrale , sont placés sur une même ligne plus basse que ces abavents et occupent toute la longueur du portail.

Il y avoit aussi autrefois en bas du parvis de cette cathédrale, six logettes, du côté de l'église de St-Firminle-Confesseur , qui payoient six sols quatre deniers de cens au domaine par chacun an, et six autres loges du côté du cloître qui payoient aussi au domaine de cens par chacun an, scavoir deux loges payoient quinze sols, trois , dix sols et une autre neuf sols quatre deniers.

Entre les deux tours de ces clochers et au milieu du haut de la façade de cette magnifique église, paroît cette délicate rose de Mer (1) qui forme un grand vitrail circulaire avec croisillons et nervures de pierres , repré-

(1) Parce que cette rose regarde la mer ou littoral de Picardie.

sentant un compartiment en manière d'une rose à huit feuilles, le vuides des nervures de pierres est garni de panneaux de vitres de diverses formes et grandeurs, scellées de chaux dans les croisillons ; sur les vitres sont peintes des testes de cocq , crestés et béqués, dont les coulleurs des plumes qui les embellissent sont si vives et si bien diversifiées qu'elles forment un mélange très-agréable. Ces testes de cocq sont peintes en cet endroit parce qu'il est à présumer que cette rose d'architecture fut donnée par sire Jean de Coquerel, mayeur de cette ville en 1241 , auquel tems on batissoit la cathédrale. L'écu des armes de ce noble mayeur est sculpté au milieu de cette rose au dehors de l'église.

J'auray encore occasion de vous parler.de cette ancienne famille au sujet d'autres donations que des personnes de cette illustre maison ont faites dans cette cathédrale et ailleurs.

Dans cette même rose , du côté intérieur de l'église , on a placé, depuis quelques années, la grande éguille de l'horloge , qui occupe tout le diamètre de cette rose , qui porte vingt-sept pieds et demie , et sur les moulures de sa circonférence sont marqués les chiffres romains qui composent les heures, ces chiffres ont deux pieds moins deux pouces de longueur.

On voit aussi sur la façade extérieure de ce magnifique temple deux belles galeries ornées de leurs colonnes.

Auparavant que de cesser de vous entretenir de ce portail , il faut que je vous parle d'une chose que je remarquay en l'examinant, c'est qu'il me semble que ce portail paraîtroit encore plus grand et qu'on en dis-

tingueroit mieux toutes les beautés si son point d'aspect avoit plus d'étendue et si devant ce portai! il y avoit une plus grande place. Vous sçavez que quand on veut jouir de la veue la plus avantageuse d'un bâtiment , son point d'aspect doit se prendre ordinairement d'une distance pareille à la hauteur de l'édifice. Comme par exemple la face de notre cathédrale porte 200 pieds de hauteur , il faut s'en éloigner de 200 pieds pour la considérer avec justesse et juger ensuite de l'ordonnance de cette façade et de la régularité de ses ornemens , parce que quand on la considère de plus près les parties ne paroissent pas avoir leur juste proportion.

Il est vray que les architectes veulent qu'un grand édifice soit isolé, puisqu'il est fait pour estre veue et pour estre admiré, mais si la place qui l'environne n'est pas libre partout, on n'en appercevra pas toutes les faces, et si elle n'est pas assez étendue on ne sera frappé de ces faces qu'obliquement , il ne faut point que la teste du spectateur se renverse pour les aller chercher , il faut qu'elles se présentent d'elles-mêmes et qu'elles sautent aux yeux , leur veue fera plus de plaisir quand elle coûtera moins d'effort.

Comme cette règle ne peut pas s'observer dans la veue de la façade de cet auguste temple, il faut se contenter pour son aspect d'un point vague et la regarder d'une distance indéterminée. Il est vray que dans cette veue on ne peut se former une idée juste de la grandeur de sa masse par rapport aux autres édifices qui y sont contigus (1).

(1) On a isolé la cathédrale en 1851 , et depuis très-longtemps

Pour rendre ce portail parfait , il seroit à souhaiter que dans la grandeur on eut employé la régularité des ordres qui composent la beauté de l'architecture. Tant d'ornemens différens brilleroient avec éclat dans cette grande façade , si par exemple au-dessus des ordres toscan ou doriques on avoit encore élevé l'ionique et le corinthien ou le composite , l'arrangement des colonnes de ces cinq ordres, embellies de cinq manières diférentes, auroient produit dans cet édifice une variété et une beauté admirables.

Si nos ancestres avoient eu le goût de la bonne architecture et qu'ils eussent suivi, comme les anciens, les belles et sages proportions fondées par la nature même, on auroit veu sortir de leurs mains des ouvrages aussi merveilleux que ceux que Ton remarque dans les ruines de Rome et de la Grèce, mais le goût gothique infectoit toute l'Europe depuis tant d'années qu'il ne faut pas s'étonner si on l'a suivi aveuglément dans plusieurs ouvrages considérables, ce qui dura jusqu'au quinzième siècle ou environ.

Quoique les architectes ayent construit notre incomparable cathédrale suivant les règles de l'architecture

il est question d'agrandir la place du parvis. A cet effet deux maisons ont été acquises et abattues pour cet agrandissement, projeté depuis plus de 40 ans. Et c'est ici le lieu de parler d'un autre projet de rue en face de cette façade , que des actionnaires patriotes ont commencé à mettre en œuvre, mais qui , il faut le dire , ne rencontra pas le même esprit de patriotisme , mais bien celui du découragement et de l'impossible, ainsi qu'il est d'usage pour les innovations utiles.

gothique , on y trouve néanmoins partout cette solidité et cette beauté qui sont tous les jours admirées des plus habiles architectes, pour les proportions généralement délicates qu'y s'y rencontrent. Si la raison du bon goût voudroit une autre architecture dans la façade du portail de notre cathédrale, la raison de l'uniformité la demande gothique, proportionnée au reste du bâtiment.

Vous sçavez que l'architecture fut inventée par les Grecs. Les Romains l'ont apprise de ces peuples. La magnificence de l'empereur Auguste fit éclater tout ce que l'architecture peut inventer de plus beau et de plus excellent , elle fleurissoit encore du tems de l'empereur Trajan , mais la chute de l'empire romain causa celle de l'architecture, les beaux-arts périrent avec la puissance des Romains , et les barbares abolirent les plus beaux monumens de l'antiquité en particulier ; les Goths introduisirent une architecture pesante et massive, ces peuples septentrionaux avoient retenu quelque chose de la rusticité des antres et des cavernes qu'ils habitoient autrefois , mais dans la suite ils songèrent à polir et adoucir la grossièreté de leurs édifices. Cette architecture gothique fut longtems en usage et elle ne fut abandonnée que parce qu'elle se corrompit d'elle-même, car le peuple s'estoit accoustumé, depuis plusieurs siècles , à cette manière de bâtir qui faisoit paroître les édifices légers, délicats et d'une hardiesse de travail capable de donner de l'étonnement.

On ne peut disconvenir que l'architecture gothique , de mesme que l'architecture grecque et romaine , n'ait eu ses âges et ses degrés de perfections lesquels on peut

reporter à quatre époques de l'histoire de France , à sçavoir du règne de Dagobert, de Charlemagne, du roi Robert , de Philippe- Auguste, sous lequel cette manière, de bâtir parvient à toute la perfection et à toute la beauté qu'elle a eue depuis , cela continua jusqu'au règne de saint Louis , mais cette architecture gothique tomba à la fin et dégénéra dans une manière grossière, et finit entièrement vers le règne de François Ier.

Notre incomparable cathédrale, bâtie de cette manière délicate, dont je vous ay parlé, subsiste cependant depuis près de 500 ans, dans sa force et dans sa beauté, malgré les injures du temps, l'impétuosité des vents et la violence des tempêtes , ce qui donne assez à connoître que les fondemens en sont jettes avec solidité» aune profondeur étonnante, puisque, suivant les règles ordinaires de l'architecture , on donne aux fondemens la sixième partie de la hauteur de l'édifice que l'on élève dessus, pourvu qu'il n'y ait pas de cave ou lieux souterrains. L'épaisseur des fondemens du portail de cet auguste temple doit estre aussi surprenante , puisqu'on lui donne ordinairement le double de celle du mur qui doit estre élevé au-dessus et qu'on escarpe les fondemens en sorte que la diminution soit égale de chaque côté , afin que le milieu du mur tombe à plomb sur le milieu du fondement (l).

Quoique je vienne de vous dire que le bâtiment de

(l) Les fondations mises à jour en 1852, au point de l'abside en dehors, ont fait voir qu'elles étaient magnifiques de travail , épaisses et à redents, descendant à 8 ou 10 mètres de profondeur, et composées de pierres de taille paremcntées avec soin.

cet auguste temple résiste depuis près de 500 ans aux injures du tems , par la force et la solidité de son archichecture, on fut néanmoins obligé, en 1497, de démolir et de raccommoder le deuxième pilier ou colonne isolée, construite à gauche du chœur. Comme MM. du chapitre virent que ce pilier menaçoit ruine , pour en empêcher les suites funestes, ils résolurent, le 29e de may de cette année là, que le dimanche suivant, deuxième jour de juin, on feroit une procession générale pour demander à Dieu le secours nécessaire afin de réussir dans un ouvrage de cette importance. Les entrepreneurs et ouvriers, avec un cierge à la main, assistèrent à cette procession, laquelle sortant par la grande porte de la croisée du côté de l'évêché, passa devant l'église de St-Michel et rentra ensuite dans la cathédrale par le grand portail. Les architectes et ouvriers communièrent à la grande messe que l'on dit ensuite dans le chœur. Dieu bénit leur travail par une réussite si heureuse qu'il semble qu'on n'ait pas touché à ce pilier, excepté qu'on remarque au-dessus du tore de son chapiteau un cercle de fer qui lie et maintient cet endroit.

Quand je vous ay dit que notre auguste temple a près de 500 ans d'antiquité , je commence à compter sa durée depuis l'année 1220 , dans laquelle on commença de le bâtir , quoique dans la vérité il n'ait commencé d'avoir la forme d'un temple qu'environ l'an 1250.

Le temple de Salomon, dont nous venons de parler, ayant esté détruit , Zorobabel le fit rebâtir un peu plus de 52 ans après, mais le temple de Zorobabel, quoiqu'assez grand et assez solide pour attirer l'admiration

des peuples voisins , n'avoit guère que la moitié de la hauteur et de la longueur du temple de Salomon.

Hérode le Grand n'entreprit jamais rien de si grand que d'abattre cet ancien temple de Jérusalem et d'en faire un nouveau qui surpassoit l'autre en grandeur , en beauté et en richesses. Il en vint pourtant à bout en huit ans, durant lesquels il employa 10,000 ouvriers et 1,000 sacrificateurs qui les conduisirent.

Quoiqu'il semble assez naturel qu'ayant examiné le portail de cette cathédrale nous devrions entrer dedans pour en considérer l'intérieur , je trouve néanmoins qu'il est assez à propos de vous parler de suite sur les autres ornemens extérieurs afin que nous ne soyons pas obligé d'en parler quand nous serons une fois entré dans l'église.

Ainsi pour continuer à vous parler des parties extérieures de cet auguste temple, vous remarquerez qu'outre les porches du grand portail dont je vous ay entretenu, il y en a encore deux autres aux deux extrémités de la croisée ; celui qui est scitué du côté du nord a un degré composé de treize marches , qui occupe la largeur de ce porche ; contre son pilier du milieu est une statue de pierre en sculpture représentant saint Firmin-le-Martir, premier évêque d'Amiens, au-dessus de la porte on voit un cintre de maçonnerie formant un vitrail de moyenne grandeur que l'architecte a travaillé à l'imitation d'une patte d'oye, qui est ordinairement un concours de trois ou de cinq allées ou avenues pour arriver à un mesme endroit, au lieu que celle-cy en a quatre garnies de vîtres.

A l'opposite de ce portail est celuy scitué du côté du midy , il n'y a que deux marches pour monter à son vestibule, sa voûte est surmontée comme les autres, le milieu de la face est orné de statues sculptées, hautes d'environ trois pieds, représentant, l'histoire de la découverte et de la translation des corps de St-Fuscien , Victoric et Gentien ; contre le pilier du milieu est une grande statue de pierre dorée représentant la très-sainte Vierge., tenant son cher Fils Jésus entre ses bras. Aux deux côtés de ce porche sont placées, sur une même ligne, plusieurs grandes statues de pierres représentant un prestre, un diacre et un sous-diacre et autres ministres de l'autel, en habit sacerdotaux , tenant en main quelques vases ou ornemens servant au saint sacrifice de la messe.

Au-dessus de ce portail paroît un grand vitrail qui forme une belle rose d'architecture à douze feuilles, dont les vuidessont garnis de vitres peintes en apprêt, embellies défigures d'anges, prosternés et regardant tous le centre de la circonférence de cette rose. Les coulleurs du verre, agréablement diversifiées et d'une variété charmante , sont d'un éclat surprenant. Le couronnement de ce portail , terminé en pignon , est accompagné de deux belles pyramides faites en épi de bled dont les pointes sont fort hautes.

La rose qui embellit le dessus de l'autre portail est encore plus grande et porte 40 pieds de diamètre, une étoille d'architecture, composée de cinq pointes ou rayons, occupe le milieu de cette rose garnie de 32 feuilles. Les verres qui en remplissent les vuides sont mélangés avec

3b DESCRIPTION

tant d'art que l'on ne peut rien voir de plus beau dans ce genre, encore que depuis un si long tems ils soient exposés aux injures du tems, il semble par leur éclat qu'on vient de les placer dans l'endroit où ils sont. Audessous de cette rose on voit de grandes figures de rois, formées par les coulleurs du verre qui garnit ces vitraux. Sous la rose opposée à celle-là on découvre d'autres figures de plusieurs évêques, pratiquées par les coulleurs différentes qui sont peintes sur le verre.

Quoique le verre dont on fait les vitres soit d'une matière si fragile, néanmoins quand les vitres sont peintes de coulleurs aussi belles et aussi vives que celles des roses et des autres endroits de notre cathédrale , on ne sçauroit trop les admirer.

L'invention du verre est fort ancienne , cependant la manière de le fabriquer aussi beau que celui que vous venez de voir , est une invention des derniers tems. Un sçavant auteur moderne , Félibien , Dictionnaire des arts et des sciences, nous apprend que quand on vouloit avoir autrefois dans Rome des lieux bien clos, on fermoit les ouvertures avec des pierres transparentes , comme agathes , albâtres et marbre (1 ) délicatement travaillés ,

(1) En 1858, on découvrit les vestiges d'une villa gallo-romaine dans la cour de l'hôtel de la gendarmerie d'Amiens, à 8 mètres environ de profondeur. Le plancher de l'un des appartements était formé par une très-belle mosaïque , et parmi les décombres qui remplissaient un corridor conduisant probablement à autre appartement qui se trouvait à côté, on trouva plusieurs plaques de marbre rose très-transparent, et n'ayant pas plus de 3 mill. d'épaisseur , qui ont dû servir de vitres à cet appartement.

mais qu'ensuite ayant connu l'utilité du verre pour un tel usage , on s'en servit au lieu de ces sortes de pierres, faisant d'abord de petites pièces rondes comme celles qu'on appelle cives , qui se voyent encore en certains endroits, et dont on se sert encore en Allemagne. Lorsqu'on voulut représenter toute sortes de figures et d'histoires sur le verre blanc , on se servit de coulleurs détrempées avec la colle, comme pour peindre à détrempe, et parce que l'on connut bientost qu'elles ne pouvoient pas résister longtemps à l'injure de l'air , on chercha d'autres coulleurs qui, après avoir esté couchées sur le verre blanc , et même sur celui qui avoit déjà esté colorié dansles verreries, pussent se parfondre et s'incorporer avec le même verre en le mettant au feu ; quand les ouvriers voulurent faire des vitres dont les coulleurs fussent très-belles , ils se servoient de ce verre qui avoit esté colorié dans les verreries, pour faire les draperies des figures , et en marquoient seulement les ombres avec des traits et deshacheures noires , et pour la carnation ils choisissoient du verre dont la coulleur fût d'un rouge clair, sur lesquels ils dessignoient avec du noir les principaux ornemens du visage et des autres parties du corps.

Cette manière grossière commença de changer lorsqu'en France et en Flandres la peinture vint à se perfectionner, et l'honneur des plus belles choses sur le verre est dette aux François et aux Flamands ; ce fut un peintre de Marseille qui en donna la première connaissance aux Italiens , quand il alla travailler à Rome , sous le pontificat de Jules II, environ l'an 1504, sous

jg DESCRIPTION

le règne de Louis XII, roy de France ; depuis lu j, Albert Durer et Lucas de Leyde furent des premiers qu. augmentèrent encore cet art si beau et si nécessa.re

De mesme que l'or est regardé comme le chef-d œuvre de la nature, aussi le verre a toujours esté cons.dere comme le chef-d'œuvre de l'art, et ceux qui se sont appliqués à celte sorte de travail n'ont jama.s dégénéré à leur noblesse, comme dans la plupart des autres arts. C'est pourquoi plusieurs de nos ro accordèrent aux peintres qui en ce tems-la est ,e tout ensemble peintres et vitriers , les mêmes privilège, dont jouissent les personnes nobles, pour faire vo 'estime qu'Us avoient pour ceux qui, sur une ma.ee i excellente, faisoient encore paroître, par l'artifice de œur pinceau, des ouvrages si accomplis conrme i! y en a encore dans l'église de St-Gervais a Pans d'Lès Jean Cousin , à la sainte chapelle du château de Vincenn s , dont Lucas Penni afait les cartons au cha- Lud'Anêl, dans celui de Gaillon, dans l'egUse de

St-Ouen de Rouen et en divers autres lieux. Dans le nombre de lieux ornés de belles vures cet

auteur ne dit rien de celles de notre illustre cathédrale qui méritent bien d'avoir place parmi les plus belles de France , estant aussi des plus anciennes.

Il est à préjuger que ce sçavaut écrivain ne les a pas vues ou qu',1 a prétendu les comprendre dans le gênerai, torsqu'après avoir marqué les plus belles vitres de diflerontes églises de France , il adjoute encore : et en d.vers

autres lieux. .

Ce qu'il écrit sur cet art m'a paru s, beau , s> b.en

DE LA CATUEDKALE. 39

expliqué et si convenable au sujet dont nous nous entretenons , que je n'ay pas fait difficulté d'estre son écho et de vous rapporter en propres termes ce qu'il a dit sur cette matière, il adjoute encore que quelques-uns aiment mieux le verre tout blanc à cause que les lieux en sont mieux éclairés que quand il est chargé de coulleurs ,. ce qui en effect est avantageux aux maisons des particuliers , où l'on nft sçauroit avoir trop de jour , mais qu'à l'égard des églises où la trop grande lumière dissipe la veue et où un jour faible et un peu d'obscurité tient l'esprit plus recueilli et moins distrait; il est certain que les vitres peintes y conviennent plus parfaitement et ont quelque chose de grand et de beau tout ensemble, comme nous le voyons dans nos plus anciens temples.

Si l'on ne s'en sert plus à présent, ce n'est pas que l'invention en soit perdue, mais c'est qu'on ne veut plus en faire la dépense ny se donner tous les soins nécessaires pour en faire de pareilles , puisqu'en effect ce travail n'est plus recherché comme autrefois.

Non la connoissance de ce beau secret n'est pas perdue, puisque M. Haudicquer de Blancourt, qui a fait le Nobiliaire de Picardie , nous apprend la manière de donner au verre et au cristal ces riches et éclatantes coulleurs qui se voyent aux anciennes vitres des églises. Il tire toutes ces coulleurs des métaux et des minéraux, dont il enseigne les préparations , il apprend aussi à peindre en émail aussi bien que sur le verre.

M. Florent Lecomte, habile sculpteur et peintre de notre France, nous apprend aussi les matières propres pour mettre les vitres en coulleurs et les manières de

/a DESCRIPTION

les préparer , et même de faire le fourneau sur lequel on les cuit; les beaux verres se faisoient de deux sortes : il y en avoit où lacoulleur estoit répandue dans toute la masse du verre, et il y en avoit où elle ne pénétrait qu'environ un tiers de ligne.

Un des habiles en cet art a este Jacques de Paroy , ^e qui on voit des ouvrages dans le chœur de 1 eghse *de St-Méderic de Paris.

M Boile , autre auteur moderne , prétend qu on peut peindre le verre do part en part comme paroissent l'être les vitres des plus anciennes églises, ce qui se fa.t non pas par une simple pénétration du coloris , mais par une manière de mélange qui s'incorporoit avec le verre dans

la fusion (1). . .

Les plus beaux verres pour garnir les vitres viennent

de Cherbourg en Normandie , qui sont les plus clairs;

i, s'en fait aussi en basse Picardie, du côté de Monlreuil,

celui de Lorraine est le moins beau parce qu'il est verdàtre. graveleux et sombre, il se jette en sable, par tables' varlongues («c); celui de France se fa.t en plats ou ronds, avec un nœud ou boudin au miheu. 1 se vend an panier, qui est de U plats de deux pieds et demi de diamètre, dont on peut tirer quatre pieds de verre, celui de Lorraine se vend au balot qui est de |S liens et chaque ben de six tables, dont chacune fait deux pieds et demi de verre, les plombs dans

(1) Le secret de .a peinture sur verre a été retrouvé par M. Cou reur d'Amiens, qui doit à ses recherches et a tu, e le, procédés qu'il emploie. Habile dans cet art, son nom est connu et ses ouvrages appréciés au loin.

DE LA CATHÉDUALE. 4Ï

lesquels on les assemble doivent avoir au moins trois lignes et cinq au plus , il y a du verre double pour les vitraux des églises qui ont jusque» à deux lignes d'épaisseur.

Les anciens se servoient de la pierre spéculaire, qui estoit transparente et se débitoient par feuilles comme le talc; la meilleure venoit d'Espagne (selon Pline) ; Martial fait mention de cette sorte de pierre dans le livre huitième , épigramme quatorzième.

On ne peut s'empêcher de blâmer avec Pline la mémoire de l'empereur Tibère , qui bien loin d'avoir cultivé les beaux-arts et récompensé un architecte qui avoit trouvé le moyen de redresser un arc de triomphe qui penchoit , et qui sçavoit le secret de rendre le verre malléable , quoique très-transparent , en conçut tant de jalousie et d'étonnement qu'il le condamna à mort, triste et funeste récompense de l'habileté de ce grand homme.

Les vitres de l'église de St-Pantaléon , dans la ville deTroyes, capitale de la province de Champagne, sont si belles, que le cardinal de Richelieu en offrit la somme de 18,000 livres de celles du fonds de l'église seulement.

Mais je m'aperçois qu'au sujet des vitres de notre

cathédrale je m'éearte insensiblement de la description

des autres beautés qui la composent , ainsi reprenons la

suite des parties de ce grand édifice ; je vous ai dit que

deux galeries embellissent l'extérieur du bâtiment de

notre auguste temple, la plus haute et la plus dégagée ,

posée sur l'entablement et sur les dalles , a son appui

travaillé à jour, qui environne au pied du comble de la

•ouverture , tout le contour extérieur de cette église.

L'entablement qui soutient cette galerie est couvert par le bas de tables de plomb, percées de distance en distance aux endroits de quelques piliers engages dans le mur , par lesquels Veau qui tombe en grande abondance /en tems de pluie, du toit de cette haute couverture, s'écoule par des canaux de plomb pratiques su les arcs-boutans et descendant ensuite aux cotes les piliers-boutans, tombe enfin à terre par les gargou U* ce qui fait que cet entablement n'a po,n la d.fform te queproduiroit un grand nombre de goutUeres, «4te L coupoient aux endroits dans lequels elles serment

PlaLtpSpni de cette galerie qui tourne autour du chœur est suinté au-dessus de ebaque vitrail d'un fron on gothique à jour qui forme une espèce de p.gnon. Cette partie du bâtiment estant la plus délicatement travad î'architecte apris les précautions de la ^^ de deux rangs de piliers boutans et de oub e arcs boutans qui, formant un arc rampant de 1 un , 1 au r butent contre les reins de la voûte pour empe.be .la poussée et l'écartement et pour tenu l'œuvre entière b en serrée, le haut de ces piliers boutans est surmonte de pyramides faites en forme d'épis de bled et de pet.ts

Cl°£rp'iliers boutans qui fortifient l'extérieur de la nef sont simples et avec un seul arc-boutant, ranges sur un ligne parallèle au bâtiment, ils sont aussy surmontes de pyramides façonnées par le baut en épis de bled

La plus baute des deux galeries dont je v.ens de vous parle est posée sur l'entablement de l'édifice et env,-

ronne le pied des combles et de la couverture qui , par la bonté de ses ardoises , défend toute la charpente des injures du tems. Cette charpente qui porte cinquante pieds de hauteur dans son glacis ou pente, forme quarante-trois à quarante-quatre pieds de hauteur en ligne perpendiculaire. L'amortissement qui finit et termine le haut de cette couverture est orné d'une ligne de grandes fleurs de lys et pointes de plomb faites en demi fleurs de lys , qui occupe toute la longueur et la largeur de ce beau bâtiment.

La pointe de l'éguille de la charpente qui surpasse la couverture en dehors , au-dessus du cul de lampe , est ornée d'une grande croix de fer surmontée d'une figure de syrène, qui , servant de girouette, tourne au gré du vent et montre si naturellement l'instabilité des plaisirs enchanteurs du monde dont la syrène passe ordinairement pour une figure symbolique. On a vu depuis peu d'années dans Amiens le cadavre d'un homme marin tué par un garde-côte sur le bord de la mer en Picardie.

Remarquez que cette couverture forme un toit élevé en pointe par le milieu qui estoit autrefois une sorte de couverture propre et particulière aux temples parmi les anciens romains ; les maisons des particuliers tant des romains que des juifs estant couvertes en plates-formes ou terrasses (1) , en sorte que l'empereur J. César fut le premier à qui on permit d'élever le toit de sa maison en pointe à la manière des temples.

(i) Remarque de Perrault sur Vilruve. Chap. 2, liv. 3.

Voici l'usage pour lequel a esté construit cette espèce de petit clocher de pierres dont le chapiteau de charpente couvert d'ardoises est posé sur la galerie que nous voyons d'ici.

11 estoit destiné à mettre une cloche particulière pour sonner la messe du jour et de l'aurore ; on acquitte cette messe dans la chapelle de ce nom , qui est celle de St- Paul, maison ne la sonne plus, quoiqu'ily ait une cloche suspendue dans le haut du pignon de cette chapelle. Le clocher est appelé communément le clocher doré, je vous en diray la raison dans la suite. Il a 33 toises et demie de hauteur, qui portent 201 pieds depuis le comble de la charpente, compris le coq, portant en tout 400 pieds de hauteur depuis le rez-de-chaussée, il fut brûlé et abattu d'un coup de foudre le 1 5« juillet 1 5Î7 (1 ) . Le premier estoit beau, mais celui-cy l'est incomparablement davantage. Cet ouvrage est soutenu comme en Pair par quatre poutres longues de 50 pieds qui posent seulement sur les extrémités des quatre piliers du milieu de la croisée. La charpente composée d'une grande quantité de bois est si bien liée que les plus experts avouent qu'il n'y a rien de semblable à ce travail dans tout le royaume , veu qu'il n'y a peut-être pas dans tout l'ouvrage pour cinq sols de fer , excepté les lis avec la croix , laquelle seule a n pieds de hauteur sur 15 à 16 pieds de travers (i).

(1) V. t. 1er, page 52.

m Le modèle en bois d'acajou, fait par M. Canon , ouvrier charpentier à Amiens, a été admiré à l'Exposition archéologique

Le pied de ce clocher est de figure octogone, chaque face a neuf pieds , son diamètre est de 24 pieds et sa circonférence de 69 pieds , tout cet ouvrage est revêtu de plomb, ses ornemens sont presque tous détachés du corps du clocher , sçavoir les dragons à deux testes , les sphinx, les colonnes, les arcs-boutans, les huit statues, la couronne, les pyramides, les feuillages, les arêtes et les vitraux qui soutiennent des salamandres à côté avec des anges en pointe qui portent chacun dans leurs mains quelques instrumens de la passion de Jésus- Christ ; tous ces ornemens ayant esté dorés , ont donné le nom à ce clocher. L'or en a esté effacé par les injures du tems , on voit encor aujourd'huy que les ornemens qui estoient embellis de ce précieux métal, conservent une coulleur blanche sur laquelle il avoit esté appliqué. Il n'y a plus d'ornemens dorés si ce n'est le coq qui termine le haut de ce beau clocher.

Quoique M. Durand nous dise que le coq mis sur la croix d'une église désigne les prédicateurs, ce n'est pas que ce scavant évêque ignorât que cette figure n'est physiquement et originairement posée sur le haut d'un clocher ou d'une flèche qu'en guise de girouette, et pour connoître de quel côté le vent souffle , d'où vient que ce coq tourne sur un pivot et porte la queue fort large pour donner plus de prise au vent , mais M. Durand a seulement de là pris occasion d'exciter le zèle et la vigilance de ceux qui sont chargés d'annoncer l'évan-

de 1860. Il reproduit fidèlement toute la savante et belle construction de ce clocher, qui a été pris pour modèle de celui qui est érigé sur les combles de Notre-Dame de Paris.

45 DESCBIPTION

gile , en les comparant à un oyseau dont une des propriétés très-sensible et très-connue est de chanter du matin, d'annoncer le jour et de veiller.

Je ne doute pas que tous les ornemens de ce clocher n'attirassent les yeux par l'éclat de l'or dont il estoit couvert , malgré la critique des italiens qui trouvent fort étrange que l'on employé en France la dorure pour le dehors des édifices qui sont exposés aux injures de l'air, tandis, disent-ils, qu'on en néglige les dedans , où cependant les ornemens dorés et enrichis conviennent bien mieux et dureroient plus longtems.

On n'a pas lieu d'appréhender ce reproche pour notre cathédrale , puisque vous y avez veu une quantité surprenante d'ornemens où la dorure n'a pas esté oubliée. Pour faire la flèche de ce clocher , aussi dégagée qu'elle est aujourd'huy, on fit venir les plus habiles ouvriers de France et même des pays étrangers, qui estant assemblés pour délibérer de la manière qu'on pourroit le faire .. après avoir donné plusieurs avis sur ce sujet , ne purent néanmoins rien conclure à cause de la grande difficulté qui se trouvoit à réussir dans un ouvrage de telle importance , jusques à ce qu'un certain paysan fort grossier en apparence, natif du village de Contenchy, éloigné de trois lieues d'Amiens , qui n'y avoit pas esté appelle dans cette assemblée et qui s'estoit tenu à la porte de la chambre pour écouter seulement , dit librement (après en avoir communiqué son dessein à un chanoine en particulier) que l'on ne viendroit jamais à bout de cette entreprise , que pour ne pas charger les arcades qui n'auroient pas tardé à rompre sous un si

pesant fardeau , il falloit nécessairement se servir de décharges et de soupantes avec d'autres machines afin de soulager les poutres , le tout suivant le dessein qu'il en traça , lequel fut trouvé si beau et si ingénieux que tous furent d'avis de lui en confier l'entreprise , puisqu'il en avoit si bien dessiné le projet. Il l'exécuta avec tant d'adresse et de bonheur que cette flèche cause de l'admiration à tous ceux qui la considèrent attentivement.

Elle n'est pas toutefois demeurée élevée si longtems , et dans un lieu si haut sans souffrir de fâcheuses secousses, car il arriva qu'en 1627, le 7e décembre, à dix heures du matin , les vens soufflèrent avec tant de violence qu'un gros et furieux tourbillon abatit deux vitraux de la cathédrale, et fit un peu pencher le bout du clocher sous la pomme. Cet endroit ayant esté affoibli par les eaux qui avoient pourri le bois, et avoient trouvée ouverture par untrou que les chaleurs excessives avoient fait au plomb quelques années auparavant ; ce qui obligea MM. du Chapitre de le faire raccourcir, eu 1G28, de dix1 pieds, ce qui est peu considérable sur une si prodigieuse hauteur.

Un paysan de Contenchy ayant fait cet admirable clocher, un autre paysan , nommé Mathias Wargnier, du village d'Hangest-sur-Somme, éloigné de cinq lieues d'Amiens , fut jugé le plus capable pour travailler à son rabaisssement. Il fit un hourdage fort léger d'une façon toute nouvelle, sur lequel il travailla à la flèche avec tant de succès , qu'en le rabaissant de dix pieds , les règles de la symmètrie y restent observées, en sorte qu'il semble qu'on n'y ait pas touché.

M. Nicolas Blasset, architecte et sculpteur du roy, originaire de cette ville, acheva de couvrir cette flèche de plomb et changea la première pomme qui y estoit en une autre plus belle , qu'il fondit sur le même hourdage, laquelle porte six pieds de diamètre.

Antoine Beaurain , couvreur, posa les tiges des fleurs de lis qui sont au bas de la croix , et un cœur de bronze doré rempli de dix sortes de saintes reliques qui servent contre les foudres et les tempestes.

Les six petites cloches qui estoient dans ce clocher ayant esté fondues dans l'embrasement de la flèche, M. Pierre Vualet, chapellain et distributeur de MM. du Chapitre les fit refondre à ses frais et dépens.

Je n'ay pas encore vu une flèche de clocher de charpente de la hauteur de notre cathédrale, celle de Notre- Dame de Rouen que l'on vante beaucoup n'a que trois cent quatre-vingts pieds de hauteur. Il est vray que la tour de l'église cathédrale de Notre-Dame de Strasbourg, qui lui sert de clocher, est haute de cinq cent soixantequatorze pieds et construite de pierres en pyramides. Il faut avouer que l'habileté et la hardiesse des architectes et des charpentiers paroissent admirables dans ces ouvrages.

Vous admirez avec raison la hardiesse des entrepreneurs de semblables ouvrages, je vais vous dire au sujet du clocher de la cathédrale une action extrêmement hardie.

Le samedy 16e d'octobre 1593 , un suisse de la garde de M. le duc d'Aumale, qui, pendant le lems de la ligue, résidoit dans Amiens, monta avec son épée, pour

la deuxième fois, au bout de ce clocher doré et estant au haut de la croix , il tira le coq et l'ayant montré aux spectateurs, le remit dans sa place, ensuite il se pendit par les pieds , la teste en bas , tenant les bras étendus en croix ; enfin s'estant redressé sur le travers de la dite croix , il tira son épée du foureau , la flamboia avec les deux mains et descendit ensuite en bas du clocher avec une hardiesse admirable.

Voicy encore une autre action aussi hardie et sur le même sujet , dont fay esté le témoin oculaire.

Le 27e de may 1699, André Choquet, couvreur, du village de Bieurevoir , ayant monté au haut de la croix de fer de ce même clocher , en osta le coq, que l'on fit ensuite dorer ; pendant trois ou quatre jours, ce couvreur, soutenu en l'air par une corde garnie de nœuds , travailla plusieurs fois à la flèche de ce clocher, endommagé par les injures du tems.

Ensuite , sur les cinq heures après midy du 6e du mois de juin suivant, il monta au haut de cette flèche, accompagné de son fils, âgé de treize ans , petit paysan qui ce même jour estoit venu à pied de son village, éloigné d'environ sept lieues de cette ville , et ayant monté avec son père jusqu'au pied de la croix de fer, se posta tout droit au milieu des fleurs de lis, avec une hardiesse qui surprenoit et faisoit trembler pour lui les plus hardis.

Son père ayant tiré du bas du clocher le coq doré, attaché d'une corde , le mit entre les mains de son fils, qui demeura dans son poste , pendant que son père tenant le bout de la corde , monta avec une intrépidité merveilleuse jusqu'au haut de la dite croix, autour de

laquelle , ayant croisé les jambes , il mit le coq en sa place ordinaire , dont il orna la queue d'un ruban rouge et d'un blanc r couleurs convenables à la pureté de l'église et au sang du glorieux martir St.-Firmin , particulièrement révéré dans cette cathédrale.

En cet estât, ce couvreur ayant ôté son chapeau, chanta à haute voix l'hymne de la Passion de Notre Rédempteur Jésus-Christ : Vexilla Régis prodeunt et répéta trois fois : 0 Crux ave.

Enfin , ayant pris une bouteille et un verre qu'il avoit porté avec soy, il but trois coups de vin, le premier à la santé de Mgr. Henry Feydeau de Brou, notre illustre évesque, qui de son palais épiscopal le regardoit attentivement , le second à la santé de MM. du Chapitre de la cathédrale et le troisième à la santé de tous les citoyens de la ville d'Amiens en général, dont on peut dire que la plus grande partie estoit alors occupée à regarder ce couvreur et à admirer la fermeté surprenante de son fils , encore plus admirable que celle du père, qui tous deux descendirent heureusement de ce clocher (1).

Je viens de vous dire qu'on a placé au bas de la croix arborée sur le haut de ce clocher, un cœur de

(1) En 1787, le 2 juillet , entre 4 et 5 heures du soir, le nommé Jacquot Jamart, neveu du sieur Valart, vitrier du Chapitre, monta, en présence de plus de 500 personnes, par la façade extérieure du portail , sans autre secours que ses pieds et ses mains , jusqu'à la terrasse qui est entre les deux tours , passa sur le cadran et se rendit à la galerie des sonneurs ; suivant la même buise il entra par la première fenêtre du côté du Nord. De la terrasse supérieure il descendit sur la couverture du portail du Midi et fut chercher son chapeau qui , dans sa chute , s'était accroché à

bronze rempli de Stes-Reliques , pour cmpcscher les effects funestes des foudres et des tempestes , c'est pour Ja même raison qu'on sonne les cloches quand il y a sujet d'appréhender les suites fâcheuses d'un orage ou d'une tempeste. Cet usage est fondé sur les prières publiques que l'église a faites de tout tems, en bénissant les cloches , dès le moment qu'elle a jugé à propos de les bénir, car dans les prières qu'on lit non-seulement dans les nouveaux rituels, mais encore dans l'ancien ordre romain et dans le sacramentaire de Ratoldus, voici ce que l'église demande à Dieu :

0 Dieu , dit-elle , qui avoit commandé par Moïse de faire des trompettes d' 'argent , afin que , par la douceur de leur son , le peuple fût averti du tems de vous prier , et qu'il s'y préparât , faites que ce vase qu'on prépare pour votre église soit sanctifié par votre St-Esprit , afin qu'estant frappé et rendant un son mélodieux et agréable aux oreilles de vos peuples, leur foy et leur ferveur s'augmente, que les embûches de leurs ennemis , le bruit des gresles , les orages et les tourbillons et la violence des tempestes soient dissipés , que les fâcheux effects des tonnerres et

un chien qui sert de noc à ce portail. Pour atteindre son chapeau, cet homme audacieux fut obligé de descendre sur une petite bordure de 15 centimètres de largeur, où il ne pouvait poser qu'un pied. Couvert de son chapeau il regagna la buise du Midi et redescendit tranquillement dans la rue ; il n'avait mis qu'une demiheure pour effectuer ce trait de hardiesse ; déjà il avait monté plusieurs fois jusqu'au coq de la flèche.

En 1834, pendant la pose du paratonnerre, un individu monta au haut de la flèche muni d'un violon et , affourché , il se mit à jouer des valses et des contredanses.

g| DESCRIPTION

Vimpétuosité des vents soyenl détournés ou arrêtés ; retenez par votre fnain toute puissante les orages de Vaxr et faites qu'entendant cette cloche ils tremblent et se dissipent à la veue de Vestendart de la croix par Jésus-Chnt Notre

Sauveur

Comme l'église réitère jusqu'à trois (ois cette prière dans la bénédiction des cloches (1) , il n'est pas étonnant que les fidèLes croyentque les sons des cloches passent dissiper les orages et les tempestes, et qu'ils s'en soient servis depuis longtems et s'en servent encore actuellement à cette fin , mais il est plus étonnant , (su.vant ta remarque de M. Bocquillot, dont je vous ai déjà parle), de voir des chrétiens se moquer de cet usage et le traiter de superstition. Je suis persuadé qu'il est bon cet usage, parce qu'il est appuie sur les prières de l'église , et que s'il n'est pas toujours efficace c'est par la faute des fidèles , qui n'ont pas recours à la prière dans ces terne fâcheux. Le son des cloches les avertit de prier, et ,1s négligent de le faire ; je ne m'étonne pas^ue Dieu, pour les punir, lâche la bride aux démons répandus dans 1 a.r, et que malgré le son des cloches ils inondent les campagnes par les pluies, déracinent les arbres par des tourbillons et gâtent les grains et les fruits par la grêle. (l) La bénédiction des cloches s'appelle aussi baptême , qui est onV cérémonie ecclésiastique qu'on fait sur les «loche, orsqo on ,eor impose un nom en les consacrant a» serv.ce *«".•»£ ,ave dehors et dedans avec plusieurs bénédiCons e, pnères. C t e cérémonie est fort ancienne, parce que Alcuin, dnaple de Bede et prêcheur de Charlcmagne , qui vivoit .'an 770 , en parle comme <lane chose qui estoit en usage il y avoit longtems.

( Note de la marge du mamtscnt.)

Di: LA CATHÉDRALE. 58

Vous voyez dans les prières qui se font à la bénédiction des cloches qu'elles tiennent lieu des trompettes dont se servoient les Juifs (1) ; or , comme Dieu ordonnant ces trompettes, avoit enjoint aux prestre de les sonner, l'église a cru devoir aussi obliger les prestres à sonner les cloches. Cette fonction regarde effectivement le prestre , puisque c'est à lui qu'il appartient d'inviter le peuple à la prière , c'est pourquoy les évesques , sous l'empire de Gharlemagne , dans leur capitulaire de l'an 801, ordonnèrent aux prestres de sonner les cloches de leurs églises aux heures convenables du soir , du jour et de la nuit et de célébrer pareillement les divins offices. Peu à près ils se déchargèrent de ce soin sur les clercs qu'ils instruisoient ; depuis enfin on réunit cette fonction à celle du portier. Comme dans la suite on a fondu de grosses et monstrueuses cloches, il a fallu pour les sonner des hommes de travail forts et robustes ; c'est pourquoy, pour conserver en quelque sorte l'ancien usage, on a construit dans notre église cathédrale et dans plusieurs autres églises, différens clochers , un petit pour les petites cloches à l'entrée du chœur , que des clercs en surplis sonnent régulièrement à toutes les heures de l'office , et d'autres grands clochers où sont les grosses cloches que les laïcs sonnent quand il faut , selon les avertissements qu'ils reçoivent par divers sons des petites cloches.

Le 14e de novembre 1665 , M. Philippe Barré, chanoine de la cathédrale , qui entroit en semaine ce jour là à midy et demi, bénit et baptisa deux cloches du gros

(l) Les Juifs ont la fête des trompettes.

jj| DESCRIPTION

clocher de la cathédrale , qui ayant esté cassées avoient esté refondues pour les remettre en son.

je vais vous dire ce que sont ces deux tombeaux antiques que l'on trouve en entrant dans cette église.

Le premier est celui de Mgr. Evrard , 43» évêque d'Amiens, à qui nous sommes redevables du commencement et de la fondation de cet auguste temple. On a élevé sur un massif de pierres le tombeau de cet illustre prélat, sur lequel il est représenté en bosse de grandeur naturelle, revêtu de ses habits pontificaux , ouvrages en cuivre fort bien travaillés ; ce massif est accompagné, de chaque côté, de trois lionceaux de cuivre, et sur une lame qui règne autour de ce tombeau on 1,1 en caractères gothiques, six vers latins hexamètres qui, renfermant les plus belles qualités de cet évêque d heureuse mémoire, donnent à connoître qu'il fit jetter les fondemens de cette incomparable cathédrale.

Voicy l'inscription cizelée en cuivre autour du tombeau du dit Evrard , évêque et fondateur de l'egl.se cathédrale de Notre-Dame d'Amiens :

Qui populum pavit , qui fundamenta loca»it Hujus structura, cujus fuit urbs data cura: Hic rcdolens nardus , famâ requiescit Ewrardus, Vir pius affliclis, viduis tutela relictis. Custos, quos poterat recreabat munere , verbis, Midbus agnus erat, timide leo , lima superb.s. Le second tombeau, délicatement travaillé en cuivre , ainsi que le premier est de Gaudefroy d'Eu ou Geoffroy d'Eu, successeur dudit Evrard. Ce tombeau est soutenu en l'air par six lionceaux de cuivre , on l'a bâtit de cette manière pour marquer que ce prélat fit élever le bât.-

ment de celle église. Ces deux évêques ont le visage tourné vers le grand autel, dans la scituation approchée le plus près que Ton a pu du côté de l'Orient, parce que (comme je vous ay déjà dit ci-devant) les chrétiens regardant l'Orient quand ils prient, on les enterre après leur mort la face tournée vers l'Orient, à cause de l'espérance qu'ils ont de la résurrection future, dont l'Orient est le symbole; adjoutez à cette raison le respect que l'on doit à l'exemple même du tombeau de Notre-Seigneur Jésus-Christ, que la tradition nous apprend avoir esté mis dans le sépulchre, la teste tournée à l'Occident et les pieds à l'Orient , ce qui est confirmé par les relations de plusieurs voyageurs qui ont eu le bonheur d'avoir veu ce St-Sépulchre.

Cette règle d'enterrer les morts le visage tourné du côté de l'Orient n'estoit pas générale parmi les payens et les idolâtres , car quoique les citoyens d'Athènes tournassent le visage des morts vers l'Orient, ceux de Mégare les tournoient vers l'Occident. Parmi les chrétiens, il n'est pas difficile de prouver qu'on les enterroit la face tournée vers l'Orient , il ne faut que regarder la scituation des anciens tombeaux de sculpture, gravés sur le cuivre ou sur le marbre dans les églises , tant de ceux des évêques , des prestres , que de ceux des laïcs. Nous en avons même un exemple domestique et tout récent, en la personne de Mgr. Feydeau de Brou, d'heureuse mémoire, lequel (suivant la remarque d'un sçavant écrivain) (1), ayant esté porté à l'église à l'ordinaire ,

(1) Préface de Don Claude de Vert, sur le second tome de l'explication des cérémonies de l'église.

c'est-a-dire les pieds les premiers , fut inhumé dans cette même scituation , quoique l'épitaphe qu'on a grave sur sa tombe soit d'un sens contraire à la manière dont le corps est posé.

La voûte , les galleries basses et hautes, et une partie du clocher de cet auguste temple furent construits par les soins et sous l'épiscopat de Mgr. Amoul (1), successeur de Geoffroy d'Eu , que l'on croit estre enterré derrière le chœur, devant la chapelle paroissiale, où l'on voit une statue antique de marbre noir, représentant un eveque vêtu de ses habits pontificaux , couché de son long sous un ceintre de maçonnerie pratiqué dans la muraille qui forme la clôture du chevet du chœur.

Ces deux premiers tombeaux (dont je viens de vous parler), posés sur le pavé de l'église, me fournissent l'occasion de vous décrire celui de notre cathédrale ; encore qu'ilsemble que ce soit l'endroit le moins considérable de notre auguste temple , puisqu'on le foulle tous les jours aux pieds, il ne laisse pas d'avoir ses beautés particulières qui méritent assez qu'on les regardent avec attention. Ainsi après avoir considéré cette église à loisir, et s'être rassasié de la veue d'un si beau spectacle , on peut encore jetter les yeux à terre, considérer ce pavé qui est d'autant plus remarquable , qu'entre le vuide d'une colonne à l'autre, ce sont autant de compartimens diferens , les pierres qui les composent grandes d'environ neuf pouces en quarré sont de deux coulleurs , dont

(1) Arnoult de la Tierce.

( Noie de la marge du manuscrit.)

Dlï LA CATHEDRA LL. J i

l'une approche d'un blanc jaunâtre et l'autre du bleu ou azur.

Les pierres sont disposées avec tant d'art , que dans un endroit elles forment une figure échiquetée d'argent et d'azur, dans un autre elles marquent un lozange d'or et d'argent. Celles-cy nous représentent des chevrons frisés d'or sur un fond d'azur ; celles-là nous montrent des faces ondées d'azur sur un fond d'or, un compartiment fait voir un fond d'azur frété d'argent, un autre expose à nos yeux un fond d'argent frété d'azur , dans un côté nous voyons des macles d'or, dans l'autre nous remarquons des rustres (sic) d'argent ; icy on trouve un endroit garni de figures bandées d'azur sur un fond d'or, là on découvre une place remplie de figures taillées d'argent sur un fond d'azur , enfin pour abréger cette matière qui seroit trop longue si je voulois vous expliquer toutes les figures l'une après l'autre, je me contenterai de vous dire que ce pavé dans ses compartimens représente diférentes pièces de blazons semblables à celles de plusieurs personnes de distinction , qui ont eu des charges considérables dans cette province et dans la ville d'Amiens.

Le plus bel endroit du pavé de cette cathédrale est le labirinthe placé au milieu de la nef, figuré par des compartimens de pierres de deux couleurs qui , par diférens détours, imite en quelque façon le plan des labirinthes bâtis dans l'isle de Crète aujourd'hui Candie , ouvrage fameux des mains de l'ingénieur Dédale, qui estoit une imitation du grand labirinthe d'Egypte ; celui de notre auguste temple marque une route, dont la longueur se

5g DESCRIPTION

prolonge de telle sorte par ses tours et retours, que dans un espace assez étroit on fait beaucoup de chemin, et on arrive enfin au milieu du centre du labirinthe , composé de huit faces, dans lequel est cette croix de cuivre fleurdelisée qui marque l'Orient de la cathédrale, comme je vous fay dit cy-devant (1).

Aux côtés de cette croix sont représentés en figures plates, les trois architectes qui entreprirent et achevèrent ce grand et superbe édifice. Robert de Lusarche eu fut le premier entrepreneur et commença cet auguste bâtiment l'an 1220, sous l'épiscopat de l'évêque Evrard, qui est aussi représenté dans un des côtés de cette croix (2). Ce fut sous le règne de Philippe-Auguste que cet illustre prélat , secouru des libéralités de MM. du Chapitre, du clergé et du peuple d'Amiens fit jetter les fondemens de cette nouvelle cathédrale, l'ancienne ayant esté brûlée avec tous les titres de Pévêché l'an 1218.

Thomas de Cormont fut le deuxième architecte, et Regnault de Cormont, son fils, y fit travailler après la mort de son père; cet ouvrage ayant esté continué sous

(1) Ce labyrinthe a été détruit en 1833-1834, et la pierre centrale, monument très-curieux et inhérent à cet édifice , futdéposée au musée d'Amiens. Il serait plus à désirer qu'on la rétablit et restituât ainsi que le labyrinthe et le pavé , au lieu du pavage si médiocre , pour ne pas dire plus, qui remplace celui dont l'auteur des manuscrits fait ici une si pompeuse description , qui du reste est vraie. (Voir page 3.)

(2) Cette croix et les figures en cuivre ciselé furent arrachées en 1793 et envoyées à la fonte à Paris. On voit encore les creux qu'elles occupaient sur cette pierre qui formait le centre de ce labyrinthe.

les règnes de St-Louiset de Philippe-le-Uardi, son fils, on peut dire qu'il a esté commencé et achevé sous l'épiscopat de trois de nos évoques d'Amiens, sous le règne de trois rois de France, par la conduite et direction de trois architectes, nombre qui chez les anciens a esté regardé comme mystérieux.

Ces architectes donnèrent 450 pieds de longueur à ce grand vaisseau en dehors, y comprenant les relais des fondemens (1), et 392 pieds de longueur au dedans de l'édifice sur 44 pieds de largeur. M. de la Morlière qui a composé les antiquités d'Amiens , ne lui en donne que 366 pieds de longueur, et à la croisée 182 pieds de longueur sur 4*2 pieds neuf pouces de largeur, le tout audedans du bâtiment (2).

Quelques architectes modernes donnent à ce somptueux temple, 415 pieds de longueur dans l'édifice, sçavoir: 220 pieds depuis le grand portail jusqu'à la porte du chœur, 130 pieds de longueur au chœur, 18 pieds depuis le chœur jusqu'à la chapelle paroissiale, et 47 pieds de longueur à cette chapelle, ils donnent 182 pieds de longueur à la croisée dans l'édifice, et 214 pieds en dehors ; ils marquent aussi 46 pieds pour la largeur de la nef et pour celle de la croisée.

Si les mesures dont je viens de vous parler sont justes, ainsi que quelques personnes qui disent avoir mesuré ce grand bâtiment m'ont assuré , je ne scay que

(t) Voir note de la page 32.

(2) 44 pieds selon les ouvrages plus modernes qui donnent ces dimensions. On voit que ni les uns ni les autres ne sont d'accord.

gO DESCRIPTION

trois églises qui passent la nôtre en grandeur , sçavoir celle de St-Pierre de Rome, que quelques voyageurs disent avoir 618 pieds et d'autres 594 , l'église cathédrale de Milan , que l'on marque estre moins grande que celle de St-Pierre de Rome d'une sixième partie, et celle de St-Paul de Londres, à qui on donne 690 pieds de longueur dans l'édifice, mesure d'Angleterre, qui font 646 pieds mesure de Paris. L'Eglise cathédrale de Paris a 346 pieds de longueur sur 414 de largeur , celle de Chartres à 412 pieds, celle de Rouen a 414 pieds de longueur sur 83 de largeur, et celle des religieux Bénédictins de St-Ouen de la même ville , 404 pieds de longueur. Quoiqu'il en soit de la grandeur de tous ces édifices , je croy que sans le flatter, on peut dire que notre auguste temple est construit avec plus de délicatesse que tous les autres , je scay bien que suivant la pensée d'un écrivain moderne , l'église de St-Pierre de Rome est fort au-dessus de tous les autres édifices, et qu'elle surpasse en grandeur et en magnificence les bâtimens anciens et modernes, sans en excepter le temple de Salomon et celui de Ste-Sophie à Constantinople , mais je doute que la basilique de St-Pierre de Rome surpasse celle d'Amiens en délicatesse d'architecture. L'Eglise de Clairmarest, proche la ville de St-Omer, en Artois , à 400 pieds de longueur et 80 de hauteur, il y a trois rangs de fenestres qui sont au nombre de H0 , l'orgue qui est dans le fond de la nef est d'un travail immense et un des plus beaux qu'on puisse voir.

L'Eglise de l'abbaye de Royaumont , proche Luzarche , a 300 pieds de longueur et 86 pieds et demi de

hauteur sous voûtes. Cette abbaye de Royaumont fut bâtie l'an 1230, par les ordres de St-Louis, l'an 4e de son règne, en un lieu nommé Cuimont, proche la rivière d'Oyse , à une lieue et demie au-dessus de Beaumont ; son église magnifiquement bâtie, a 140 pas de longueur et la croisée 68 de largeur, la hauteur de la voûte du milieu est de 14 toises, il y a 12 chapelles dont deux sont dans le chœur, où il y a 56 chaires hautes et 38 basses, Fenclos de l'abbaye, y compris les jardins, contient 38 arpens , il y a cinq enfants de St-Louis et de son frère enterrés dans celte église , cette abbaye est desservie par des religieux de l'ordre de Cileaux.

Les architectes ont élevé la voûte de notre incomparable cathédrale jusqu'à la hauteur de 132 pieds, et celle des aisles et des chapelles de 58 pieds. Ils ont fait soutenir toute cette grande masse d'architecture par 126 colonnes ou pilliers, dont 44 sont isolés, quelques-uns sont à demi-isolés et d'autres sont adossés ou engagés dans les corps des piles ou des murs d'un quart ou de trois quarts , quelques-uns sont cantonnés de quatre bodins (1) , d'autres en ont six et plusieurs jusqu'àseize, tous ces piliers portent entièrement le poids des entablements.

Les deux gros pilliers ou colonnes qui soutiennent le grand portail laissent un vuide de 13 à 14 pieds jusqu'aux piliers voisins, plus petits, qui ont 15 à 16 pieds de distance entr'eux , quelques autres colonnes ou pilliers de la croisée sont éloignés les uns des autres de 18 pieds, et tous ces entrecolonnemens.diférens sont

(I) Boudins.

ménagés avec tant d'art et de jugement qu'is forment un composé admirable.

Les colonnes ou piliers isolés ont quatre pieds deux pouces de diamètre, excepté les quatre plus gros qui soutiennent le grand portail dont je vous ay déjà parlé, sont à demi-engagés, tenant au corps du bâtiment par près de la moitié de leur diamètre, mais les quatre grosses colonnes qui soutiennent la voûte dans le milieu de la croisée sont isolées et posées chacune sur leur sléréobate quarré qui soutiennent les bases, ces colonnes ont chacune quatre autres moyennes colonnes adossées aux quatre coins qu'ils font paroître comme quarrées quoiqu'elles soient rondes, huit autres colonnes bien plus petites, disposées par deux de chaque côté, que ces quatres dernières dont je viens de vous parler , avec encore une autre colonne plus grosse de la moitié du diamètre , placée dans le milieu de ces huit autres , composent le pourtour de ces quatre admirables colonne en faisceaux, contre lesquelles toutes ces moyennes et petites sont adossées et engagées environ sur le quart de leur diamètre, elles reçoivent toutes les retombées des nervures de voûtes , dont le milieu est garni de ces délicates brandies et croisées d'ogives ou augives qui composent une espèce de croix du St-Esprit ou de chevalier de Malthe. L'architecture de cette partie du bâtiment de notre auguste temple est si belle , si surprenante que si vous ne veniez pas vous même d'en estre l'admirateur je ne pourrois vous en donner qu'une foibleidée, malgré tout le zèle dont je suis pénétré pour la beauté de ce superbe édifice; en effet la délicatesse et

ia solidité des colonnes , des croisées d'ogives et des voûtes de notre incomparable cathédrale sont d'autant plus à estimer par les architectes qu'ils connoissent assez la grande difficulté qui se trouve à la conduite des voûtes d'ogives ou à la gothique (1) , et qui consiste au développement des nerfs lorsqu'ils naissent d'un même point ou d'un si petit espace qu'ils sont comme les uns dans les autres , car lorsqu'on vient à les élever, les uns prennent leur contour d'un côté et les autres d'un autre.

Les colonnes qui forment le contour du chevet et du chœur sont plus petites et accompagnées de bodins aussi cantonnés, qui font paroître ces colonnes à quatre faces quoiqu'elles soient rondes.

Les piédestaux qui sont à plusieurs faces formant un poligone, sont aussi ornés de tores et de moulures, îe tore inférieur a plus de grosseur, l'un estant séparé de l'autre par une nacelle ou scotie d'une grandeur bien proportionnée. Les architectes appellent tores les gros anneaux des bases des colonnes , à cause de la ressemblance qu'ils ont avec le bord d'un lit, d'un matelas ou d'un bourlet, à la différence des petits anneaux qui , dans la base ionique, sont nommés astragales.

Ces colonnes portent dans le diamètre de leur base la moitié des entrecolonnemens , ce qui les fait paroître bien dégagées et dans une juste proportion.

(I) Nos architectes, entrepreneurs et ouvriers intelligents ont vaincu aussi ces difficultés , que l'on s'était habitué à regarder comme insurmontables, et nos églises de construction actuelle ont repris le beau caractère gothique ou ogival qui seul leur convient.

Gi DESCRIPTION

Outre les dimensions diîïérenles quo je vous a y déjà rapportées de l'église cathédrale de Notre-Dame d'Amiens, voicy celle que deux architectes ou ingénieurs nous ont données de cet auguste temple, les premières dimensions dont je viens de vous parler sont celles du sieur de Bourges , architecte , qui a levé et dessiné un plan géométrique de cette église , dont Mgr. François Faure , évoque d'Amiens, avoit résolu de donner au public des estampes qui auroient fait voir toutes les justes proportions des parties qui composent cet admirable édifice.

Le parvis de l'église cathédrale de Notre-Dame d'Amiens a 24 toises de longueur , y compris le premier degrés ou marche du côté du cloître vers le midy.

Le vestibule ou porche du grand portail a six toises entre les deux trémeaux.

Depuis le tremeau dudit porche jusques au degré du jubé, on trouve 36 toises et demie.

Toute la longueur de l'église dans œuvre, depuis le dit trémeau du grand portail jusques à la muraille de la chapelle qui sert de paroisse , contient 73 toises.

Dans la largeur ou vuide d'un pilier à l'autre , il y a 15 pieds. /

La largeur de la nef, depuis un pilier isolé jusqu'à l'autre , il y a 40 pieds.

La largeur du chœur, d'une muraille à l'autre , il y a 7 toises et demie.

La largeur du parvis, depuis la première marche du côté de l'église jusques au parapet du côté de la ville , il y a ') toises ou 30 pieds.

Toute la longueur du chœur a 22 toises.

On croit que toutes ces dimensions ne sont pas prises avec toute l'exactitude possible, il y a môme quelques endroits où il paroît de la contradiction.

Voicy d'autres dimensions de la même église cathédrale prises par le sieur Suin , qui a fait travailler assez iongtems à des ouvrages de fortification pour le roy , quoiqu'il ne fût point ingénieur en chef.

La longueur de la nef, depuis le portail de l'église jusques à celui du chœur, contient 220 pieds.

Depuis la porte du chœur jusques à celle de la chapelle qui sert de paroisse derrière le chœur, il y a 148 pieds.

La longueur de ladite chapelle porte 47 pieds, le total de toute la longueur porte ainsy dans œuvre 415 pieds.

La longueur de toute l'église de dehors en dehors , porte 460 pieds.

La longueur de la croisée dans œuvre contient 182 pieds et celle hors d'oeuvre 214 pieds.

La largeur de la nef, de dehors en dehors, porte 148 pieds.

La largeur de la même nef, depuis le point milieu jusques à l'un et l'autre côté, est de 146 pieds.

La largeur des ailes ou bas-côtés est de 27 pieds.

La largeur des chapelles de la nef est de 21 pieds.

Les profondeurs des chapelles autour du chœur ont 19 pieds.

La distance en droite ligne d'un pilier à l'autre est de 15 pieds.

fi*

f>6 D ERUPTION

Les bases des dits pilliers ou les piédesteaux des colonnes isolées ont 7 pieds 6 pouces de diamètre.

La hauteur des maîtresses voûtes , depuis la clef jusques au pavé, contient 132 pieds.

Depuis le pavé jusques aux voûtes des ailes ou bascôtés , il y a 42 pieds de hauteur, il y a la même hauteur dans les chapelles.

Depuis les chapiteaux des pilliers ou colonnes isolées dans l'église , jusques à la frise qui fait la base des galleries voûtées au-dedans, il y a 27 pieds 7 pouces. On trouva la même hauteur jusques aux galleries du dehors assises sur les corniches des chapelles.

Depuis cette frise jusqu'à celle un peu au-dessus des glacis des formes des vitres il y a 20 pieds.

La hauteur des galleries par dehors , qui sont au bas des vitrages, pareille à celle du dedans.

Depuis cette frise ou glacis jusques à la voûte il y a 48 pieds. Aux environs de la hauteur de 17 pieds sont les chapiteaux qui soutiennent les commencements des arcs d'ogives qui forment les voûtes.

Le comble couvert d'ardoises a 22 pieds de hauteur.

Le clocher doré a 100 pieds de hauteur (1) , le basa 8 pans , son diamètre est de 22 pieds (2) , chaqne pan ou face a 9 pieds.

On remarque qu'il y a encore des défauts dans quelques-unes des dimensions de cette cathédrale. N

Enfin, voicy les principales mesures et les dimen-

(!) Voir page 44, où cette hauteur est de 201 pieds. (2) 24 pieds à la page îï.

sions de l'église cathédrale de Notre-Dame d'Amiens qui approchent le plus des véritables, elles sont extraites du livre intitulé Gallia christiana , composé par MM. Scévole et Louis de Ste-Marthe, frères gémeaux , imprimé à Paris en 1656 , voicy leurs propres mots :

Ecclesia Ambianensis cathedralis Beatce Virgini sacra, inter primas totius galliœ ob insignem et elegantissimam structuram censetur, a quadringintis annis œdifcala sub episcopis Evrardo, Godofrido et Arnulpho, se extendit ad longitudinem exteriorem 366 pedum, latitudo interior crucis 183, hoc est média pars longitudinis , latitudo prona is et chori il pedum , hoc est ferme quarta pars latitudinis, crucis altitudo 132 pedum, id est fere triplicata latitudo chori , quœ simetria partium apud architectes multicm probatur.

On fait icy la remarque que MM. de Ste- Marthe donnent 366 pieds de longueur à l'église cathédrale d'Amiens, par en dehors du bâtiment, il falloit que ces illustres écrivains eussent marqué 336 pieds pour la longueur de cette église, prise dans l'intérieur du bâtiment et non pas hors-d'œuvre , puisqu'ils adjoutent ensuite que la largeur intérieur de la croisée , porte 183 pieds , qui est , disent-ils, la moitié de la longueur de toute l'église, ce qu'ils appellent la largeur de la croisée doit estre plutôt appellée sa longueur.

Les colonnes isolées dans la cathédrale ont S pieds 8 pouces de diamètre, où les bases de ces colonnes ont 7 pieds et demie de diamètre.

Vous voyez que notre cathédrale, ainsy que les autres églises, différent des temples des anciens en ce que les

t)8 DESCRIPTION

colonnes sont au-dedans de nos églises au lieu qu'aux temples des anciens elles estoient au dehors , néanmoins Pausanias écrit qu'il y en avoit dans l'intérieur du temple de Jupiter Olympien qui formoient un péristylle que Yitruve, dans la préface de son septième livre d'architecture . dit avoir esté bâti à Athènes par Cosutius , architecte romain. Toutes les colonnes de notre auguste temple soutiennent leurs chapiteaux gothiques , ornés seulement de quelques feuilles d'acanthe ou branches ursines qui sont peu galbées, vous sçavez qu'il y a deux espèces d'acanthes sçavoir : la sauvage qui est l'épineuse et la cultivée qui est sans épines , c'est de cette ordre que les sculpteurs grecs ont pris les ornemens de leurs ouvrages, (comme j'auray occasion de vous le dire, quand je vous parleray de l'origine de l'ordre corinthien), de même que les gothiques ont imité l'autre qui est épineuse, non seulement dans leurs chapiteaux, mais aussi dans leurs autres ornemens.

Au-dessus de ces feuilles d'acanthes, qui composent l'ornement des chapiteaux des colonnes gothiques de notre cathédrale , sont des abaques quarrés , comme les plinthes des chapiteaux de l'ordre toscan , qui servent d'imposte aux branches et croisées d'ogives qui, y prenant naissance, forment dans leur élévation des arcs doublcaux (excepté aux arcades du chevet du chœur qui sont ornées de nervures) et des voûtes d'une délicatesse admirable qui se soutiennent en l'air par l'appareil de petites pierres qui les composent. Les petites pierres blanches des voûtes de cette église s'appellent communément dans ce pays des pastoureaux, parce que

DE LA CATHÉDRALE. ti(J

la tradition nous apprend que dans le teins auquel on baîissoit ee temple incomparable les pasteurs ou bergers des villages circonvoisins, et proche les carrières d'où l'on tiroit ces pierres . animés dans leur zèle les travailloient eux-mêmes avec plaisir.

Les pierres dont on eut besoin pour la construction de cet admirable vaisseau furent tirées des carrières du village de Groissy (1), appartenant à MM. du chapitre de cette cathédrale et aussi des carrières de Picquigny , en conséquence d'un traité fait au mois de mars 1234 , avec les chanoines de l'église collégiale de ce bourg , moyennant la somme de 50 livres parisis , pour avoir la liberté de tirer des pierres de cette carrière pendant onze ans.

Toutes les voûtes de cet auguste temple sont surmontées , et plus hautes que le demi-cercle parfait , afin qu'ayant plus de solidité elles paroissent aussi plus dégagées.

Les cintres de ces voûtes d'ogives faites de deux lignes courbes égales et formant les arcs en diagonales, se coupent en un point au sommet, dont les pierres qui en forment les clefs sont percées à jour, dans le vuide desquelles il semble qu'il y ait des vases et ventouses de cuivre qui augmentent la répercussion de la voix et forment cet agréable écho qui se fait entendre dans cette admirable cathédrale, remplie de lieux consoftans qui aident la voix et augmentent sa force à mesure qu'elle monte et la conduisent nette et distincte jusqu'aux oreilles.

(1) Croisa; (Oise), situé à 28 kilomètres d'Amiens.

Gomme je vous ay parlé des ogives , je croy que vous sçavez qu'on appelle croisée d'ogives les arcs ou branches d'une voûte qui traversent diagonalement d'un angle à un autre et qui forment une croix de St-André , entre les autres arcs qui font les côtés du quarré , dont les arcs sont diagonales. Le milieu où les ogives se couppent et se croisent s'appelle la clef , qui est quelquefois taillée en forme de rose ou cul-de-lampe.

Les membres ou moulures des ogives s'appellent nerfs , les arcs qui séparent chaque croisée d'ogives se nomment souvent arcs doubleaux , parce qu'ils sont ordinairement double des autres , et ceux qui sont aux côtés comme le long des murailles et à leur opposite, s'appellent arcs formerets ou fermerata, lesquels font un hémicicle ou un tiers-point. Le plein de la voûte qui est contenu entre les arcs doubleaux, arcs formerets et ogives se nomme pendentifs, qui sont faits de pierres tendres dont les joints sont fort petits.

L'Evêque Geoffroy n'eut pas le contentement de jetter les fondemens de la croisée de ce grand édifice, du côté du nord ou du septentrion , dans lequel estoit seituée l'église de St-Firmin-le-Confesseur, laquelle n'estoit pas encore démolie dans l'année 1236, ainsi qu'on l'apprend d'un titre de ce prélat, datte de cette année là, qui mourut six mois après. L'Evoque Arnoul, son successeur, lit démolir cette église de St.-Firmin-le-Gonfesseur, et fit jetter les fondemens de la croisée de la cathédrale (1), et pendant les six années de son épiscopat les voûtes du bâtiment de cette cathédrale , le comble de la charpente (1) Côté septentrional.

et le clocher placé au-dessus du point milieu de la croisée furent presque achevés.

Ce prélat avec le Chapitre résolut, l'an 1240, de faire porter les reliques de St-Honoré dans toutes les villes , bourgs et villages de son diocèse, pour exciter la dévotion de ses diocésains de contribuer par leurs libéralités et leurs aumônes à la dépense de cette grande et magnifique cathédrale.

On doit louer le zèle et la diligence de nos anceslres dans la construction de cet admirable temple, puisque nous lisons que l'un des temples de Diane, bâti à Ephèse, a esté 400 ans à bâtir, que Tony a employé les richesses de toute l'Asie , et que l'on a esté quatre ans à laisser sécher la colle dont les pièces de bois des portes du temple estoient jointes ensemble. Je vous ay dit l'un des temples bâtis en l'honneur de Diane à Ephèse , Pline écrit qu'il a esté rebâti jusqu'à sept fois. (Commentaire dePerault sur le 7e chapitre du livre 10e de Vitruve.)

Toutes les pierres qui composent les voûtes de notre auguste temple sont de coulleur blanche , qui a du rapport à celle des temples des anciens, qui estoient pour la plus part de pierres de marbre blanc, et lorsqu'ils estoient de briques ou d'autres matières ilsestoient blanchis par dedans, parce qu'entre les coulleurs, la blanche est celle qui convient le mieux à un temple , à cause qu'elle représente la pureté qu'on doit avoir pour estre agréable à la divinité qu'on y vient adorer.

Sous les premières arcades des murs de cet édifice sont placés quarante-et-un grands vitraux ou fenestres d'église (ainsi que Delorme, sçavant architecte, les ap-

pelle), qui ont 48 pieds de hauteur, garnis de verres doubles au moins de deux lignes d'épaisseur, peints de plusieurs figures en différens endroits. Ces verres fort épais ne laissent pas d'estre pénétrés de coulleurs si vives et si brillantes qu'ils semblent n'avoir esté placés que depuis peu , malgré les pluies et les orages qu'ils ont essuyées depuis un long tems.

On voit cependant en plusieurs endroits les noms et les écus de ceux, qui ont fait faire ces vitraux ; dans le point deveue du milieu de la cathédrale, directement audessus du cul-de-lampe que forment les pendentifs de la voûte, on voit un vitrail, donné l'an 1269 par Mgr l'évèque Bernard , de la noble maison d'Abbeville (1), sur lequel il est peint vêtu de ses habits pontificaux , offrant son présent à la très- Ste- Vierge Marie qui y est aussy figurée tenant son divin enfant Jésus dans ses bras Cet illustre prélat fit encore plusieurs aulres présens semblables dans la cathédrale , sur lesquels on voit représenté son écu. Il porte d'azur à trois écus de gueules.

La datte de 1269, marqué sur ce vitail , donne à connoître que notre admirable cathédrale estoit déjà presque achevée dans ce tems là , puisqu'il y avoit des vitres placées dans un lieu si élevé, ainsy ayant esté commencée dans l'année 1220, il semble qu'on n'auroit employé que quarante-neuf ans pour conduire ce grand bâtiment dans l'état où il paraissoit dès-lors ; ce qui me surprend

Cl) Voici ce qu'on lit au bas de ce curieux vitrail , placé au fond de l'abside du chœur .

DERNÀRD. El». ME DEDIT.

An Mil CC LXTX.

DK LA CATHKDRAU:. 73

le plus c'est qu'on ait travaillé et fourni à la dépence d'un si grand ouvrage dans un tems aussy fâcheux et aussy misérable que l'estoit celui auquel on construisoit cette grande église , puisque M. Mézeray marque dans la page 581 de son Histoire générale de France, que ce royaume fût délivré du fléau de la guerre dans l'année 1242 , ayant grand besoin d'un long repos pour se remettre de tant de calamités des guerres précédentes , de celles d'une longue famine de cinq ou six ans, si cruelle que l'on voioit les hommes paîtres aux champs comme les bestes , et d'une peste qui avoit emporté le tiers des habitans du royaume.

Malgré ces obstacles, on ne laissa pas de continuer le travail de notre auguste temple, dont plusieurs grands vitraux furent donnés par quelques maieurs et eschevins de cette ville , ainsy que nous l'apprenons par des inscriptions gothiques et des écus que l'on y voit.

Il me semble que l'ancien écu de la ville d'Amiens, que j'ay veu peint sur les vitraux et que vous m'avez fait remarquer , est différent de celui qu'elle porte aujourd'huy.

Quelques auteurs croyent que la ville d'Amiens portoit autrefois son écu entièrement échiqueté d'or et d'azur , ainsy que nous le voyons aux vitraux placés de chaque côté de celui donné par l'évèque Bernard d'Abbeville , dont je vous ay parlé , et que depuis ce tems Amiens porta de gueules au chef de France, de même que vous l'avez veu sur des vitraux placés dans plusieurs endroits de la nef de la cathédrale.

L'an 1463 , cette capitale de la Picardie commença de

porter de gueules au chef de France , ce bas de gueules diapré ou chargé d'un lierre où autres petites branches propres à s'attacher à ce qu'elles rencontrent.

Cet écu a pour supports deux licornes d'argent affrontées. Le roy de France, Louis XIe du nom , ayant retiré les villes scituées sur la Somme, quiavoient esté engagées par le roy Charles VIIe son père, au duc de Bourgogne, pour une somme de 400,000 écus d'or, et voulant faire connoître l'estime particulière qu'il avoit pour la ville d'Amiens , voulut que dans la suite elle fut inséparablement attachée à la France et lui donna cette belle devise.

Liliis tenaci vimine jungor.

On vit dans cette occasion des marques éclatantes de l'affection singulière de nos concitoyens pour leur souverain naturel, puisque, n'attendant pas que le tems fixé pour la fin de cet engagement fût expiré , ils se rangèrent volontairement sous l'obéissance de leur monarque , semblables à l'éguille de la boussole qui est dans un mouvement continuel et ne peut demeurer en repos jusqu'à ce qu'elle soit entièrement tournée du côté de son pôle.

D'autres vitraux ont esté donnés par M. Andrieu , ou André de Malherbe , qui estoit mayeur de cette ville en 1292. On voit son écu peint en plusieurs endroits sur les vitraux de cet auguste temple. II portoit D'azur semé de fleur-de-lis a" or , à la face d'argent chargés de trois tourteaux d'azur. Ce magnifique mayeur fût encore le fondateur d'une chapelle dans la cathédrale et d'une

autre dans l'église de St-Nicolas-aux-Pauvres-Clercs , qui est présentement dans le collège des R. P. Jésuites , comme aussi d'une aumône qui se distribuoit autrefois aux pauvres de la ville , lorsque MM. les mayeur , Prévost et eschevins faisoient leur procession l'aprèsmidi du jour de la Toussaint, dans les cloîtres de St- Denis , afin d'y prier Dieu pour le repos des âmes des fidèles trépassés. L'écu des armes de cet illustre mayeur est encore peint sur les vitres d'un grand vitrail placé derrière le rétable d'autel de la chapelle de la communion , dans notre paroisse de Sl-Martin.

On remarque sur ces grands vitraux les écus des armoiries de MM. de S^Fuscien , nous avons eu plusieurs mayeurs de cette ancienne et noble famille qui porte de gueules à trois couppes couvertes d'or , semé de trèfles de même au lambel de vair , qui est apparemment la marque de quelque cadet ou puisné de cette illustre famille , de laquelle nous voyons depuis quelques années un noble rejetton dans la personne d'une vertueuse dame, épouse d'un de ces illustres magistrats (M. Cornet du Coupel , avocat du roy au bailliage et siège présidial d'Amiens) qui , par les devoirs de leur [charge , défendent par leur éloquence les intérêts du roy , de la veuve et de l'orphelin. Nous voyons aussi dans l'église paroissiale de S'-Martin une fort belle vitre , sur laquelle est représentée par de vives et éclatantes couleurs la vie du glorieux saint Jean-Baptiste , donné apparemment par sire Jean de Sl-Fuscien, ancien mayeur d'Amiens , qui y est peint avec madame son épouse et l'écu do leurs armes qui sont pleines et sans lambel.

Vous sçavez que les couppes d'or dans les armoiries sont des marques , que ceux qui les ont portées les premiers ont exercé la charge de grand échanson , ou si l'on considère ces couppes couvertes comme des ciboires pour enfermer la divine Eucharistie, on peut attribuer à ceux qui les portent dans leurs écus la gloire d'avoir autrefois défendu la réalité du corps et du sang de Notre Seigneur Jésus-Christ dans le saint sacrement » de l'autel que l'on conserve dans des couppes ou ciboires dans les tabernacles de nos saints autels.

On remarque un autre grand vitrail proche de ceux donnés par MM. de Sl-Fuscien, dans la cathédrale , sur lequel est peint maître Guillaume Liours qui paroît avoir une couronne cléricale, quoiqu'il soit vêtu de bleu, on voit au côté la figure d'une grande ourse, de coulleur d'or , peinte sur un fond d'azur , qui formoit apparemment les armoiries parlantes de ce donateur.

Quelques vitraux ont esté donnés par M. Liénard-le- Sec, mayeur en 1296, ainsi que nous l'apprenons d'une longue inscription peinte en caractères gothiques audessous de la voûte qui forme l'angle rentrant à la droite de la croisée , contre un des principaux piliers ou colonnes du chœur de ce beau temple.

D'autres vitraux ont esté donnés par des personnes de la famille de M. de La Haye, en Vermandois , puisque nous voyons sur un vitrail dans la croix au-dessus de la chapelle de Sl-Paul , un grand écu qui porte : échiqueté d'or et de sable sans nombre , qui est des personnes de cette noble famille.

Il faut croire qu'une louable et sainte émulation ani-

DE LA CATHÉDHALlî 77

moit alors les citoyens d'Amiens à contribuer de leurs biens pour la construction et l'embellissement de cet édifice, et ce que je trouve de particulier sur ce sujet , est que non-seulement les personnes riches et de distinction donnèrent abondamment de leurs biens pour cette entreprise , mais encore que tous les corps et communautés de marchands et artisans firent faire plusieurs belles vitres des chapelles , sur lesquelles on voit représenté par de vives coulleurs différents intruments et outils qui servent à leurs manufactures et à leurs métiers ; il n'est pas même jusques aux plus vils artisans qui n'ayent donné des marques éclatantes de leurs libéralités dans les endroits les plus élevés du chœur. Chacun contribuoit avec plaisir à un si noble dessein , mais ce qui me paroît le plus remarquable, est que les habitants de Dourlens , de Saint-Riquier, des doyennés de Poix, de Conti , de Parvillers et de tant d'autres de cette province et de ce diocèse, donnèrent plusieurs de ces grandes vitres, sur lesquelles nous voyons les inscriptions qui nous les font connoître.

Au-dessus de ces vitraux règne dans le contour de ce grand édifice une belle gallerie, ornée de petites colonnes et faisceaux délicatement travaillées, chacune faite d'une seule pierre.

Au bas de cette galerie une longue chaîne de fortes barres de fer lie et maintient tout le corps de ce grand et solide bâtiment. Cette armature est formée par un assemblage de plusieurs barres de fer liées bout à bout par des clavettes et des crochets placés dans l'épaisseur

du mur, du côté intérieur de ia galerie, pour maintenir l'édifice avec force et solidité.

On a esté obligé de placer une chaîne d'armature presque semblable autour du dôme de l'église S'-Pierre de Rome, qui menaçoit une ruine entière, si on y avoit pas pourvu en la resserrant à l'entour avec un cercle de fer d'une grandeur et d'une grosseur si extraordinaire , que la dépense a coûté 100,000 écus.

On ne sçauroit trop admirer toutes les mesures et précautions que les architectes ont prises pour rendre cette incomparable cathédrale aussi solide que délicate. Ils y ont employé toute leur capacité pour proportionner toutes les parties de ce vaste édifice , et pour luy donner de la force et de la solidité selon la grandeur , en disposant le dedans et le dehors avec une telle convenance , qu'il y a un rapport merveilleux et une juste proportion des unes aux autres, tant pour l'utilité que pour la beauté et la grâce extérieure de tout l'édifice. Ces habiles architectes ont employé dans ce somptueux bâtiment tout ce que l'on pourroit imaginer de plus délicat , tant dans les ouvrages de charpenterie que dans ceux de maçonnerie. Le bâtiment de la nef de cet auguste temple estant plus exposé aux injures des gros vents que celui du chœur , ces mêmes architectes ont pris la précaution de soulager le poids des murs qui sont devant la galerie intérieure de la nef par des décharges pratiquées dans le massif des murs , faites de pierres taillées en manière de coin et disposées en voûtes , au lieu que le mur du chœur et de la droite des croisées est éclairé par des vitres que l'on y a pratiquées dans l'épaisseur du mur.

Les architectes ont aussi adroitement pratiqué six escaliers dont le noyau formant des cylindres de pierre qui portent le fond, sont faits par des bouts de marches gyronnées, qui sont presque toutes d'une seule pierre, quatre de ces escaliers placés aux côtés du chœur, dans quatre chapelles , conduisent dans des galeries et dans le clocher doré. Les deux autres sont aux deux autres clochers (1) et aux grandes orgues , placées au-dessus de la plus grande porte du côté de la nef.

Cette ingénieuse machine, renfermée dans le grand buffet qui sert pour le grand jeu, qu'on appelle le grand corps , fut donnée l'an 1422 par Alphonse Le Mire , valet de chambre du roy Charles VIe, receveur des aydes d'Amiens , et par demoiselle Massine de Hénau , ou Hainaut, son épouse, qui sont enterrés proche le tombeau de l'évêque Evrard , et le bénitier , sous une grande plaque de cuivre sur laquelle ils sont tous deux représentés avec les orgues, par une graveure et cizelure délicate avec une inscription en caractères gothiques, qui en donnent l'explication (2).

Ces grandes orgues ne furent achevées que dans l'année 1429, suivant qu'on l'apprend de la fondation dudit Alphonse Le Mire.

Messieurs du Chapitre ont fait refondre ces orgues depuis ce tems-là, et l'an 1620 ils y firent ajouter le petit buffet qui sert pour le petit jeu qu'on nomme positif, avec plusieurs jeux nouveaux qui leur coûtèrent une somme de 3,600 livres ainsi qu'il paroit par un

(1) Les deux tours.

(2) Arrachées et ensuite fondues à la monnaie de Paris, en 1793.

contrat du 13e octobre de cette même année, fait avec Pierre Pescheur , organiste. Tout cet ouvrage ne fut achevé qu'en 1622.

Ce n'est pas sans raison que l'église catholique, toujours conduite par le Saint-Esprit qui la gouverne , a choisi ce corps composé de différens instrumens pour célébrer, alternativement avec la voix de ses chers enfants, les grandeurs du Dieu tout-puissant que nous ne sçaurions trop chanter sur la terre si nous voulons le louer éternellement dans le ciel.

Cette admirable machine pneumatique que nous appelons des orgues, imite si parfaitement par l'impulsion de l'air, non-seulement le son des instruments que l'on touche ou que l'on frappe , mais encore les charmes de la voix humaine, car (suivant la remarque d'un sçavant auteur moderne de noire France) (1) , les flûtes bouchées jointes aux régales enfermées dans des tuyaux médiocrement longs, imitent la voix humaine. Les régales enfermées dans des tuyaux plus longs que l'on appelle cromones, imitent les violons , les petites flûtes qui composent ce que l'on appelle la fourniture , et celles qui composent les cymbales jointes aux autres jeux, qui toutes ensemble font le plein jeu, imitent le son des cloches et des timbres, à cause du tintement aigu qu'elles représentent qui est inséparable, et comme le vray caractère du son des cloches et parce qu'il se rencontre aussi aigu dans les plus grosses cloches que dans les petites, est imité par des tuiaux qui sont presque aussi

(1) Remarques de M. Perrault sur le chapitre i du livre 10 de Vifrure.

petits aux plus basses touches qu'aux plus hautes , n'ayant que retendue d'une octave pour tout le clavier qui comprend ordinairement quatre octaves.

Nous lisons dans V Abrégé chronologique et historique du R. Dom Pierre de Sl-Romuald , religieux Feuillans , et dans l'abrégé de Mézeray, que parmi d'autres présents que l'empereur Constantin-Gopronyme envoya au roy Pépin, qui estoit alors à Compiègne, il y avoit des orgues, Tan 757 ou 758.

On voyoit encore des orgues dans l'église de Véronne, en Italie , sous le règne de Charlemagne

Néanmoins leR, P. J.-L., capucin, originaire d'Amiens, remarque dans son Atlas des tems , qu'un prestre grec ayant apporté en France un jeu d'orgue en 831 . Louisle-Débonnaire, empereur d'Orient et roy de France, en fut si satisfait qu'il en ordonna l'usage dans l'église, et l'y fit entretenir tout le tems de sa vie.

M. du Haillan remarque dans son Histoire de France, que les orgues furent premièrement en usage en France l'an 841. Voyez quelle diversité d'opinions de différents auteurs sur le même sujet.

Les orgues de notre cathédrale sont présentement en très-bon état par les réparations nécessaires que Messieurs du Chapitre y ont fait faire depuis quelques tems. On y remarque une différence sensible entre l'harmonie qu'elles produisent à présent et celle qu'elles rendoient autrefois. Cet agréable instrument remplit par les sons diférens de son plein jeu toute l'étendue intérieure de ce grand édifice.

Les tuyaux du milieu des orgues portent 25 pieds de

hauteur et ont un pied et demie de diamètre, il y a 10 soufflets qui font jouer cette grande machine.

La manière ingénieuse avec laquelle on a placé dans notre cathédrale cette grande machine n'est pas moins admirable, puisque posée dans une belle tribune de charpente fortifiée par une grande pièce de bois formée en chevrons brisés qui l'appuie, quoiqu'elle ne paroisse pas, elle semble estre placée en l'air , ni ayant aucune colonne ou pilier qui soutienne par dessous ce grand corps d'estain et de menuiserie au côté droit duquel sont placés quatregrands soufflets, les six autres estant posés au côté gauche sous une voûte pratiquée dans la maçonnerie de la cathédrale. Le vent de ces six soufflets est porté dans le sommier de l'orgue par un canal de bois bien fermé appelé porte-vent.

Les autres petites orgues posées au côté oriental du chevet de l'église , sont aussi fort belles et agréables , excepté qu'elles ne sont pas accompagnées d'un petit buffet ou positif, elles servent néanmoins pour célébrer à leur tour les louanges de Dieu dans de certains jours, et dans quelques endroits de l'office divin. Elles ont esté données par maître pierre Vuallet, chapelain et distributeur de Messieurs du Chapitre.

Vers à la louange des orgues, faits par M. de Santeuil :

Hic dociles venti resono Se curare solvunt, Et cantum accepta Pro Hbertate reponunt.

Ledit M. Pierre Vuallet fonda le neuvième et le dixième des enfants de chœur de la cathédrale d'Amiens

et donna pour cette fondation 1,080 livres en argent comptant , 80 et demie arpens ou journaux de terre , scitués à Avelesges,et 102 journaux au Mège , avec troisjournaux etun quartier de près, et 54 journaux de terre scitués à Ernencourt (1) et aux environs, avec une mazure, outre un journel de vigne et huit journaux 38 verges de prés ; on voit Tépitaphe en vers de ce dévot et zélé chapelain, dans la chapelle de primes , où l'on apprend qu'il mourut le cinquième du mois d'octobre

Après avoir parlé des parties élevées de l'intérieur de ce beau temple, il faut parler des autres parties qui le composent.

Vous aurez pu remarquer qu'un rang de chapelles règne autour de ce beau temple et que six chapelles font l'ornement de la nef de chaque côté, qui paroissent avoir esté construites après que le corps de cet auguste temple eût esté bâti , puisqu'on y voit des piliers boutans enfermées dans le massif de la maçonnerie de ces chapelles , qui forment les murailles de séparation de l'une à l'autre. On y voit aussi qu'en dessous des arcs doubleaux de plusieurs de ces chapelles, il y avoit des moulures ou petits creux destinés à y placer des verres dormans pour les sceller au plâtre ou mortier dans les croisillons des vitraux. On voit encore que les deux premières chapelles placées à gauche en entrant dans la cathédrale, ne furent bâties que l'an 1375 des libéralités du cardinal Jean de La Grange, évêque d'Amiens, plusieurs années après la construction des autres cha-

(1) Probablement Renancoart.

pelles, puisque dans celle de S'-Christophe qui est la deuxième en entrant à droite, l'écu de sire André de Malherbe , maïeur d'Amiens , appelé dans les anciennes chartes Drieu de Malherbe > mort dans le mois de juillet 1295 , est peint sur le verre.

Sur une des pyramydes de maçonnerie au dehors de l'église , à gauche , proche la chapelle dédiée à S1- Jean- Baptiste, on voit la statue en pierre de Charles Ve, roy de France , qui porte d'azur semé de fleur de lys d'or sans nombre , et au dedans de cette même chapelle on voit l'écu de France dans lequel les fleurs de lys sont réduites au nombre de trois, ce qui donne à connoitre que cette chapelle fut achevée sous le règne de Charles VIe, son fils, qui dans l'année 1380, première de son règne, réduisit les fleurs de lys au nombre de trois que les rois ses prédécesseurs avoient porté sans nombre daus leurs écus.

M. Ransant, docteur et professeur en médecine à Rheims, qui a fait une fort belle dissertation sur l'origine des fleurs de lys du tems de l'établissement de la monarchie françoise [Journal des snavants , 1°2 septembre 1678), environ l'an 1412 , et qu'il est certain qu'elles n'ont esté employées dans les armes de France qu'environ sept cents ans après. Le plus ancien témoignage que nous ayons des fleurs de lys (suivant cet auteur) est tiré de la Chambre des comptes en 1179 , où il est marqué que Louis VIIe, dit le Jeune , fit parsemer de fleurs de lys les habits de Philippe-Auguste, son fils, lorsqu'il le fit sacrer à Reims , il pourroit estre que ce bon roi auroit choisi une fleur pour sa devise , à cause que

Louis-le-Gros, son père, l'appeloit Fleuri, par un terme de caresse et d'amitié.

Néanmoins , l'auteur de la nouvelle description de la ville de Paris, remarque que le corps du roy Childéric ou Chilpéric et celui de Frédégonde, son épouse , ayant esté découverts dans l'église de l'abbaye de Sl-Germaindes-Près de Paris, en 1653 , on trouva que la figure de cette reine est représentée sur son tombeau avec un sceptre à la main , dont l'extrémité est terminée en double fleurs de lis , ce qui pourroit faire présumer que dans ce temps-là, les fleurs de lys n'estoient pas absolument inconnues (comme quelques critiques le prétendent. )

La couronne qu'elle a sur la teste, qui en est chargée, peut encore authoriser cette pensée. Cette reine décéda dans Paris en Tannée 601. On peut encore adjouter à l'authorité de cet auteur sur l'antiquité des fleurs de lis , celle de Belleforest qui , dans la préface de son Histoire de France , remarque qu'on voit une fleur de lis qui sert de boucle au soulier du roy Clotaire, 1er du nom, et l'aîné des enfants de Glovis, roy de France, dans la figure sculptée au-dessus de son tombeau , placé dans l'église de Sl-Marc de Soissons, où il est enterré; ce même auteur remarque encore qu'on voit une fleur de lis au bout du sceptre de Chilpéric ou Childéric , représenté sur son tombeau dans l'église de Sl-Germain-des- Près à Paris , enfin il adjoute, que le roy Sigisbert Ier ou Childebert qui est enterré à Soissons, a sa tunique royale toute semée de fleurs de lis , ce qui prouveroit que l'usage des fleurs de lis est plus ancien parmi les rois de France et les princes de la famille royale, que

quelques auteurs le prétendent ; mais sans nous arrêter davantage sur l'origine et l'antiquité des fleurs de lys , continuons la description de notre cathédrale.

Deux belles chapelles appuiées contre deux colonnes ou piliers isolés font un grand ornement dans la croisée de cet auguste temple. Dix autres chapelles y comprise celle de la paroisse forment le contour du chevet de l'église et de cette partie circulaire qui règne derrière le chœur de cet admirable temple.

Toutes ces chapelles qui ont dix-neuf pieds de profondeur, y comprises celle du grand autel, celle du petit autel derrière le grand , les deux sous le jubé , celle de la thrésorerie où repose le corps (1) de S1 Jean-Baptiste etcelledeSte-Ulphe , composent le nombre de trente autels , sur lesquels on peut, tous les jours, offrir à Dieu le saint sacrifice de la messe.

Presque toutes les chapelles sont ornées de belles clôtures, avec des rétables d'autel d'une architecture et sculpture délicate , soit de marbre , soit de pierres ou de bois doré.

C'est à l'embellissement de ces clôtures et rétables d'autel que l'on a employé tout ce que la beauté de l'architecture et de la sculpture peut inventer d'ornements. Il n'est point d'ordre d'architecture qui n'y ait fourni de ses agréments. Comme Tordre toscan, quoique le plus solide , est celui de tous les ordres le plus simple et le plus dépourvu d'ornements , on trouve très peu d'endroits dans lesquels il ait esté employé.

Cet ordre est ainsi nommé , parce que c'est aux envi-

(1) Le chef.

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rons de Florence que les anciens peuples de Lydie, venus d'Asie pour peupler la Toscane, l'ont premièrement mis en usage , car avant que les Toscans eussent commercé avec les Grecs , ils avoient inventé un ordre d'architecture qui retient encore aujourd'huy leur nom.

L'architecture de quelques chapelles est d'ordre dorique , avec des colonnes lisses et un tailloir couronné d'un talon et accompagné d'une frise ornée de triglyphes qui, par intervalles égaux, ont des bossages à deux gravures entières en anglettes et séparées par trois cuisses ou cottes d'avec les deux demi-canaux des côtés, ornées aussi de métopes , dont les unes sont faites en bassins ou vases et d'autres en testes de bœufs ou de béliers décharnés , ornements que nos sculpteurs ont empruntés de ceux des temples des payens par rapport à leurs sacrifices.

Quelques autres chapelles tirent la beauté des ornements de Tordre ionique , dont les colonnes sont cannelées de vingt-quatre cannelures et ont des chapiteaux à volutes ou cornes de béliers , tortillés en lignes spirales.

Quelques auteurs disent que les volutes représentent la cœffure des femmes et les boucles de leurs cheveux , d'autres écrivent que les volutes tant de l'ordre ionique que du corinthien et du composé représentent des écorces d'arbres tortillées et tournées à ligne spirale , comme celle des aulnes et des chênes. Quoiqu'il en soit de la signification des volutes dans l'ordre ionique, il est encore ordinairement accompagné dansses ornements d'oves qui ont la forme d'un œuf renfermé dans une coque ou imité

de celle d'une châtaigne , d'autres ornements ont encore des oves fleuronnés qui paroissent enveloppés par quelques feuilles , et quelqu'autres oves sont faits en forme de cœurs , parmi lesquels les anciens sculpteurs ont introduit des foudres, faits en manière de lames tortillées avec des dards , qui servoient anciennement d'attributs pour symboliser avec l'amour de Jupiter , un de leurs faux dieux.

Je ne puis m'empêcher de vous dire à ce sujet que je me suis souvent étonné, voyant dans la sculpture plusieurs ornements tirés ou des amours des fausses divinités ou de leurs sacrifices. Tels que sont les oves et les foudres employés dans nos églises , sur nos autels et même sur les tabernacles , on auroit pu échanger, soit dans la sculpture, soit dans la peinture , ces ornements en d'autres plus convenables à la sainteté de nos temples et au redoutable sacrement de nos autels.

Tel qu'est la frise de l'église du noviciat des R. P. Jésuites du faubourg de St. -Germain, à Paris, qui est remplie de tous instruments qui servent aux sacrifices et aux cérémonies de la religion catholique , comme des calices et des ciboires , des croix , des chandeliers , des lampes , des encensoirs , des patènes , des burettes et des cloches , ce qui fait une assez belle décoration , ces choses estant placées avec sagesse (1).

Ces ornements conviennent bien aux lieux dans lesquels ils sont placés , cependant peu d'architectes , de sculpteurs et de peintres imitent cet exemple , plusieurs

(t) La façade de l'ex-église des Célestins, de même que celle de l'église actuelle de S'-Acheul , offrait la même ornementation.

suivent l'usage, et presque tous ne veulent pas inventer de nouveaux ornements convenables aux endroits où on les emploie, aimant mieux se conformer aux antiques.

Quoique quelques autels et clôtures des chapelles de notre cathédrale soient ornés suivant les règles des ordres doriques et ioniques , néanmoins la plus grande partie tirent leur beauté des ornements de l'ordre corinthien et de l'ordre composé ou composite , qui partiticipe de l'ionique et du corinthien, n'ayant néanmoins que huit volutes dans son chapiteau, lesquelles occupent tout l'espace qui est rempli dans l'ordre corinthien par les volutes et les caulicoles.

Les colonnes qui entrent dans ces trois derniers ordres sont diversifiées selon le goût des sculpteurs et le génie des architectes , mais de quelques figures qu'elles puissent estre, il n'y en a aucune qu'on ne trouve dans les embellissements des clôtures et des rétables d'autels de notre auguste cathédrale.

Ici vous voyez des colonnes cannelées ou striées dont le fût est orné de cannelures au nombre de vingt-quatre dans toute leur hauteur.

Dans une chapelle, vous trouvez des colonnes canelées , rudentées ou redentées, dont les cannelures sont remplies de cables , de roseaux ou de bâtons par le bas de leur fust jusqu'au tiers.

Dans une autre , on admire des colonnes bandées , qui d'espace en espace ont des ceintures unies ou des bandes sculptées qui excèdent le nu de leurs fusts cannelés.

Un endroit vous présente des colonnes couplées, qui sont deux à deux , et se touchent presque par leurs bases et leurs chapiteaux.

Un autre vous montre des colonnes hermétiques qui sont des espèces de pilastres en manière de termes lesquels , au lieu de chapiteaux , ont des testes d'hommes , d'anges ou de saints; quelques colonnes sont entièrement isolées et ne sont attachées à aucun corps dans leur pourtour.

D'autres colonnes sont adossées ou engagées et tiennent au corps de l'ouvrage par le tiers ou le quart de leur diamètre.

On y voit même des colonnades de l'ordre des cariathides et d'autres qu'on n'emploie pas dans l'architecture et dans la sculpture ordinaire. J'auray occasion de vous parler de l'origine et de l'invention des colonnes différentes qui forment les ornements des chapelles , des autels et des tableaux de notre auguste temple.

Ils sont en si grand nombre les tableaux , que ceux qui se connoissent en peinture et qui aiment le bel art ont de quoi se satisfaire en les considérant , ils représentent tant de belles choses que , pour m'en souvenir avec plus de facilité , il faut que je les parcoure suivant l'ordre des histoires de l'ancien et du nouveau Testament qui y sont représentées. Ensuite je vous parleray de ceux sur lesquels on ne voit peints que des sujets symboliques et qui ont quelques rapports avec les noms, les qualités et les employs des personnes qui les ont donnés. Si les curieux estiment comme des chefs-d'œuvre de l'art la représentation des choses de la nature, faites

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par les mains sçavantes ou des sculpteurs ou des peintres célèbres de l'antiquité profane , ne devons-nous pas estimer et admirer davantage ces tableaux de l'Écriture sainte qui représentent, non-seulement quelques ouvrages de la nature , mais encore les merveilles de la grâce , dont une partie de ces tableaux exposent à nos yeux de si glorieux effects.

Je sçay qu'il y a des personnes qui disent qu'on devroit oster les tableaux et les statues de marbre et de pierres placées autour des colonnes de notre cathédrale, alléguant pour une raison apparente que les uns et les autres estant ôtés, l'édifice paraîtroit plus clair et plus dégagé ; mais on peut leur répondre que cet incomparable temple est travaillé d'une manière si délicate que la lumière brille aisément dans tous les coins les plus retirés.

Il faut avouer que si la longueur des tableaux occupoit l'entrecolonnement et le vuide qui est entre les piliers , comme fesoient autrefois ceux de l'église cathédrale de Paris , ils pourroient empêcher la lumière de pénétrer partout, mais les tableaux et les statues posées contre les colonnes de notre auguste temple n'excédant pas la largeur des faces des pilliers , ils n'empêchent pas d'en voir la délicatesse et le contour, et je crois qu'ils forment la même beauté autour de ces colonnes que produit une draperie bien vuidée et bien couchée sur une statue , dont elle ne cache pas l'attitude ni les mouvements.

Le sçavant Père Lami , prestre de l'Oratoire , fait voir l'excellence de la peinture et combien elle est

utile à la religion , non seulement pour l'ornement des églises , mais encore pour faire concevoir plusieurs endroits de l'Ecriture qui ne se peuvent entendre aisément à moins qu'on n'en voye des peintures sensibles. Il adjoute qu'une figure bien faite qui convient au texte de l'Ecriture épargne bien de la peine , et qu'elle représente tout d'un coup à celui qui la regarde ce que peut-être il chercheroit inutilement.

Ce n'est pas que je prétende , en vous parlant des tableaux et des statues de notre cathédrale, pouvoir entrer dans l'esprit des peintres et des sculpteurs, ny rendre sensibles les agrémens les plus fins et les charmes les plus imperceptibles de leurs ouvrages ; je sçai que cela est au-dessus de mes forces , mais je le fais seulement pour vous faire voir l'utilité que l'on peut retirer de la veue de ces tableaux. L'usage de les placer dans l'église est fort ancien ; les premières peintures qui servirent d'ornemens à nos temples représentoient les mistères de la religion ou les actions et les souffrances des martirs.

Au commencement elles ne furent mises dans les églises que pour servir d'instruction au peuple , et par la suite des temps elles sont devenues les objets de sa piété. Les conciles ont étroitement défendu d'en soufrir d'indécentes ni de superstitieuses.

Quand je dis que les peintures sont devenues les objets de la piété des peuples, ce n'est pas dans le sens que les ennemis de notre religion nous le reprochent , puisque la sainte église n'a jamais regardé les peintures et les images de ses saints que comme des choses privées

de sentiment et de mouvement , qui ne méritent en aucune sorte d'estre craintes et révérées comme des dieux ; mais il ne s'ensuit pas qu'elle fasse mai de leur rendre de la vénération, non pas par rapport à elles-mêmes, mais par rapport à ce qu'elles représentent ; car de même (dit un auteur) (1) que nous fléchissons le genou, selon la parole de l'apôtre (Philipp. , cap. n, vers. 10), en entendant prononcer le saint nom de Jésus, ce n'est pas le son de cette parole que nous révérons , mais Jésus-Christ même , le fils unique du Dieu vivant.

Aussi lorsque le chrétien se prosterne devant l'image d'un crucifix, il n'adore point cette image qu'il sait estre une chose inanimée, mais celui dont elle représente la mort , qui est le prix du salut du monde.

Quoique nous ne voions pas dans un même tableau de notre cathédrale une création générale de toutes les parties de ce grand univers , néanmoins nous remarquons dans diférens tableaux diférentes parties de celles que Dieu créa pendant le tems qu'il employa à la création du monde entier ; nous voyons par exemple dans un des tableaux placés au côté de l'autel de la chapelle de St.-Domice, les diverses ordres des anges formant les neuf hiérarchies, tels que le peintre a cru que Dieu les avoit créés. Je vous parle de la création des anges auparavant celle du premier homme , car encore que l'Écriture ne marque point en quel tems les anges furent produits, il paroit que ce fut auparavant la création d'Adam et d'Eve, puisqu'ils furent tentés par l'un d'entre les mauvais anges.

(1) De Sacy. Explication du chapitre vi du prophète Baruch.

On voit encore sur quelques-uns de ces tableaux la création que Dieu fit d'une grande quantité de poissons de diverses espèces nageans sur les eaux de la mer ; le peintre n'a pas même oublié d'y représenter la figure d'une syrène, monstre marin dont j'ay eu occasion de vous parler cy-devant. Proche de ces eaux le peintre a représenté plusieurs oyseaux de diférents plumages. Dans un autre tableau on voit la terre chargée d'animaux terrestres de diférentes espèces, et enfin dans un autre on remarque Adam et Eve, placés aux côtés de cet Arbre dont Dieu leur avoit défendu de goûter le fruit.

On voit encore ce même prévaricateur accompagné de sa femme , portant la main à cette funeste pomme , peints dans un tableau placé contre le deuxième pillier isolé en entrant à gauche dans la cathédrale. Ce tableau fut donné par M. Mathieu Le Doux, l'an 1564.

Nous voyons sur le volet d'un beau tableau posé proche les fonts baptismaux, donné par M. de Rocourt (dont j'auray occasion de vous parler dans la suite) le Père étemel qui, après avoir créé le premier homme à son image et à sa ressemblance, lui envoya un sommeil pendant lequel il luy enleva une de ses côtes , dont il fit Eve qu'il donna pour épouse à Adam ; belle figure de l'union de Notre Sauveur avec son église, que le Père éternel tira de son côté , lorsqu'il fut endormi sur la -croix du doux sommeil de la mort , et qu'il chérit comme sa très-sainte épouse.

On voit au-dessus de ces tableaux , dont je vous ay

(1) Les volets de ce tableau ont été ôtés en 1719. Voir le t. 3e, p. il 5, où il est parlé delà destruction de ces tableaux.

DE LA CATHÉDRALE. 9t)

parlé il n'y a qu'un moment , plusieurs de ces figures chimériques qui , pour avoir esté trouvées sous terre dans des grottes par Jean Daudiné, peintre d'Udine dans le Frioul, en Italie, comme on fouilloit dans les ruines du palais de Tite à Rome , ont esté appellées depuis grotesques. Celles dont je vous entretiens sont peintes en or sur fond d'azur et représentent quantité de branches d'arbres et de feuillages qui portent des chars sur lesquels sont des figures de centaures portant de petits étendards ou cornettes , avec des femmes en croupe sur leurs demi-chevaux , qui semblent courir sur un fond aussi fragile. On peut appliquer à cette sorte de peinture ce qu*un des plus habiles architectes de l'ancienne Rome a écrit sur cette matière. (Vitruve, 467 , chap. 5).

Ces figures chimériques se nomment improprement par quelques-uns arabesques , rabesques ou mauresques, qui ne doivent estre ainsy appellées que lorsqu'elles sont peintes sans figures humaines ou d'animaux , car autrement ce sont des rinceaux de feuillages imaginaires , dont on se sert dans les frises et panneaux d'ornemens et pour les parterres de buis. Ces mots arabesques ou mauresques viennent de ce que les Arabes et autres mahométans employent ces ornemens parce que leur religion leur défend de représenter des figures d'hommes ou d'animaux.

A l'égard de ces figures grotesques que l'on dit avoir esté trouvées dans des grottes souterraines de la ville de Rome , c'estoient des ouvrages des anciens Romains > lesquels , outre les voûtes de leurs cloaques , avoient encore plusieurs autres voûtes souterraines dont les

principales servoient à la conservation de leurs grains , et d'autres où ils prenoient le divertissement du frais pendant la grande chaleur du jour, qu'ils appelloient cryptes ou cryptes portiques, c'est-à-dire des galeries ou portiques cachés à qui les Italiens donnoient le nom de grottes. Or, comme ces voûtes estoient pour la plus grande partie ornées de peintures ou bas-reliefs de stuc pleins de figures bizarres et extravagantes , c'est de là que ces sortes d'ornemens que l'on employé souvent dans l'architecture ont esté appelles grotesques.

Un autre habile architecte de notre France , M. Claude Perrault , mort sur la fin du dernier siècle, commentant celte phrase de Vilruve : Si elle ne représente la vérité (la peinture), remarque que la peinture a deux sortes de vérités , Tune historique et l'autre naturelle. La vérité historique consiste dans l'arrangement et dans l'assemblage des choses qui sont représentées , en sorte que cette vérité est blessée quand on joint des choses qui sont représentées qui ne doivent et qui ne peuvent estre ensemble, comme Alexandre avec une barbe blanche, ainsi qu'il est peint dans nos cartes à jouer et même dans un fort beau tableau du Breugle. La vérité naturelle est dans la peinture quand elle représente les choses absolument telles que la nature les a faites, c'est-à-dire quand elle donne le relief, la saillie, l'enfoncement, le jour, l'obscurité, la force, la tendresse, le contour, la grâce , la vivacité , la gradation , l'union qui est nécessaire pour faire que les choses paroissent estre ce qu'elles seroient, si elles estoient en effect; celte dernière vérité appartient plus proprement à la peinture que

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l'autre qui lui est étrangère. Reprenons la suite des tableaux de notre cathédrale.

Lamet est représenté dans un de ces tableaux placés proche les fonts baptismaux, tuant d'un coup de flèche Gain caché sous les branches d'un arbre , croyant que ce fut une beste fauve et servant ainsi d'instrument à la justice divine pour punir ce même Gain du fratricide que l'envie et la jalousie lui avoient fait commettre envers l'innocent Abel.

Nous remarquons dans d'autres tableaux proche de ces mêmes fonts baptismaux , le patriarche Noé offrant après le déluge, à la divine Majesté, un holocauste en actions de grâces.

L'Écriture sainte marque que le patriarche Abraham ayant appris que Loth, son neveu, avoit esté enveloppé dans la défaite des cinq rois de Pentapole par leurs ennemis et qu'il esloit emmené en servitude , que son zèle l'anima et qu'avec le peu de monde qu'il put ramasser à la hâte il alla surprendre les victorieux qu'il défit entièrement, retirant de leurs mains son neveu avec toutes les dépouilles qu'ils emportoient , de quoy Melchisédech, roy de Salem et prestre du Seigneur, ayant esté averti , alla au-devant de lui et lui apporta du pain et du vin qu'il offrit en sacrifice à Dieu , en actions de grâces d'une si grande victoire, et qu'il en offrit à Abraham pour rafraîchir son armée.

Cette action est peinte dans un tableau donné l'an 1543 , par M. Pierre Faverin , avocat sous-ofïicial de la cour spirituelle et officiai de l'abbaye de St. -Jean d'Amiens.

î)8 DESCRIPTION

Cette même action estant considérée dans l'église catholique comme une figure de la divine Eucharistie , le peintre a aussi marqué dans ce tableau une table de marbre blanc , dont les quatre pieds ou pilliers sont appuyés sur les quatre évangélistes. On voit sur cette table l'Enfant-Jésus que sa chère mère tient d'un côté , présentant d'une main une hostie pour nous donner à connoître que dans la sainte communion Jésus-Christ nous donne son corps à manger pour la nourriture spirituelle de nos âmes.

Le même patriarche Abraham est représenté , dans un autre tableau , à la porte de sa maison ou plutôt de sa tente , sous le chesne de Mambré , lorsque le Seigneur lui apparut; l'Écriture remarque que dans la plus grande chaleur du jour Abraham ayant levé les yeux, il parut trois hommes proche de lui, qu'aussitôt qu'il les eût apperçus , il courut de la porte de sa maison ou tente au-devant d'eux , se prosterna en terre et dit: Seigneur, si j'ay trouvé grâce devant vos yeux , ne passez pas la tente de votre serviteur sans vous y arrêter. On le voit ce saint patriarche représenté à genoux, dans une attitude de suppliant ; quelques écrivains remarquent qu'il en vit trois et n'en adora qu'un , figure véritable de la trèssainte Trinité , dans laquelle nous adorons un seul Dieu en trois personnes. Le peintre a peint dans ce tableau les agrémens de la vallée de Mambré dans un beau lointain.

On voit ce me semble , dans l'autre côté du même tableau le prophète Élie , couché sur l'herbe, à qui un ange présente un pain , qui lui donna assez de force

pour arriver , par divers détours, à la montagne d'Horeb , après avoir erré dans la solitude pendant quarante jours et quarante nuits de marche, autre figure du pain eucharistique qui produit assez de grâce et de force dans Tâme d'un véritable chrétien pour parvenir, après toutes les peines et les tentations de cette vie, à la montagne de Sion, sur laquelle est bâtie la Jérusalem céleste. Jugez quel anachronisme le peintre a commis en plaçant dans un même tableau deux événements aussi éloignés par le tems l'un de l'autre. Ce tableau est attaché contre une des faces d'une des quatre grosses colonnes isolées qui font l'ornement du milieu de la croisée, du côté que MM. les chanoines sont assis pendant la prédication. 11 fut donné par M. Gui Pingre, bourgeois, l'an 1562.

Le quadre de ce tableau est orné d'une manière assez particulière : deux colonnes couplées et cannelées , d'ordre ionique, portent chacune sur leurs chapiteaux les statues de deux enfans tout nuds, et ces deux enfans portent encor sur leurs testes un autre chapiteau d'ordre ionique; jugez de la régularité de cette architecture et de cette sculpture qui est d'un bois doré.

On voit encore le même patriarche Abraham, dont je vous ai parlé il n'y a qu'un moment, représenté dans d'autres tableaux placés proche les fonds baptismaux , dans les circonstances de cette sensible épreuve de sa foy , lorsque Dieu , suivant les paroles de la Bible , le tenta, lui disant : Prenez Isaac votre fils unique qui vous est si cher, et allez en la terre de Vision, pour me l'offrir en holocauste sur une des montagnes que je vous montrerai/. Le peintre y a naïvement exprimé l'obéissance de ce

saint patriarche, lorsqu'il Ta peint marchant avec Isaao, son fils, accompagné de deux de ses serviteurs et d'un asne qui portoit jusqu'à la montagne le bois qui devoit servir pour brûler l'holocauste ; on voit Abraham encore sur le haut de la montagne de Moria , au bas de laquelle il avoit laissé ses serviteurs et son asne, le bras élevé et armé d'un couteau pour immoler son fils, si Dieu, content de sa volonté, n'eut arretté le coup par le ministère d'un ange , substituant un bélier embarrassé par les cornes dans un buisson voisin, pour estre immolé dans la place d'Isaac , action pour la récompense de laquelle Dieu promit à Abraham ce Messie qui seroit la bénédiction de tous les peuples.

Je n'ai jamais lu cette histoire que je ne me sois senti touché d'une véritable compassion pour Abraham , je crois qu'il faut estre effectivement père d'un fils qu'on aime tendrement pour sçavoir à quelle épreuve délicate Dieu mit la foi de ce grand patriarche, car enfin (suivant la remarque d'un auteur moderne (1), Dieu a choisi les termes les plus propres pour réveiller comme pour piquer les affections les plus tendres de l'amour paternel d'Abraham pour Isaac, en lui commandant d'immoler le fils promis divinement , né miraculeusement, et élevé saintement , si chéri de son père et si digne d'en estre aimé en môme tems , en lui ordonnant de s'en priver volontairement et de répandre de ses propres mains le sang de cette hostie innocente.

Abrégeons notre entretien sur un sujet si tendre , de peur que notre compassion naturelle n'interrompe notre

(1) M. deSacy.

DE LA CATHÉDRALE. î 4) î

discours et voyons dans des tableaux voisins la suite de l'histoire d'Isaac , dans des circonstances différentes.

Le peintre y a marqué ce patriarche comme un vénérable vieillard presque aveugle , assis sur son lit , qui trompé par l'artifice dont sa femme s'estoit servi pour attirer sur Jacob la bénédiction qu'il croioit donner à Ésaii , la donne effectivement au cadet , dont il sentoit les mains couvertes de poils semblables à celles de son aîné, ce qui fit dire à ce saint patriarche : Vox quidern , vox Jacob est manus autem manus sunt Ésaii, pour la voix c'est la voix de Jacob , mais les mains sont les mains d'Ésaiï.

Ces tableaux sont placés proche les fonds baptismaux , faits d'une seule pierre oblongue , élevée sur des demi-colonnes. Cette pierre a environ huit pieds de longueur sur trois de largeur et de hauteur (1).

Un autre tableau posé dans un endroit moins éclairé, nous représente cette vision mystérieuse qu'eut ce même patriarche Jacob , laquelle marquée dans le chapitre 28 de la Genèse , nous apprend que Jacob vit une échelle dont le pied estoit appuie sur la terre et le haut touchoit le ciel et des anges montoient et descendoient le long de l'échelle , et qu'il vit aussi le seigneur appuie sur le haut de l'échelle , qui lui disoit : Je suis le seigneur , le Dieu d'A braham , volve père et le Lieu d'Isaac , je vous donnerai et à votre race la terre où vous dormez , etc.

La même écriture nous apprend que Jacob s'estant

1) Ce tableau a esté <Mé de la cathédrale en l'année 1711.

[Note de la marge du manuscrit.)

102 DESCBlPÎIOtf

réveillé après son sommeil, dit ces paroles: Le seigneur est vrayment en ce lieu ici et je ne le snavoit pas , et que dans la frayeur dont il se trouva saisi il adjouta : Que ce lieu est terrible , c'est véritablement la maison de Dieu et la porte du ciel.

Un sçavant auteur françois, mort depuis peu de tems, de Vert , thrésorier de l'abbaye de Clugny , mort à Abbeville au mois de juin 1708, dit excellemment que le seigneur a choisi plus particulièrement les églises et les temples pour y habiter lui-même avec les hommes, et que c'est proprement le sanctuaire qu'il s'est consacré ici-bas, aussi y est-il toujours environné d'une multitude innombrable d'anges, et c'est là que véritablement il se peut dire qne mille , million de ces esprits célestes assistent continuellement devant le throsne de l'agneau qui a esté mis à mort.

Ce tableau, qui nous a fourni l'occasion de vous entretenir du respect deu à la divine majesté qui réside particulièrement dans nos églises, en petit, accompagné de trop peu d'ornement mais fort bien peint , attaché dans le lieu le moins éclairé de la cathédrale, estant placé à la face du pilier isolé, devant la porte de la sacristie , c'est un des plus anciens qui soit dans notre auguste temple, puisqu'il fut offert l'an 1452, par M. Simon Pétrissel, marchand, qui portoit d'azur à trois perdrix d'or , deux en chef et une en pointe.

Auparavant que de finir cet article, il faut que je vous dise que le tableau de M. Pétrissel , estant peint dans l'année 1452, il est un de ceux qui approchent le plus près du tems auquel les peintres ont commencé de

se servir d'huile dans leurs tableaux , puisque nous apprenons que Jean Vandick, ou Vaneik, peintre flamand, en inventa le secret vers 1430.

L'histoire de Moïse, sauvé des eaux , nous est aussi fort bien représentée dans l'un des tableaux de notre incomparable cathédrale , on y voit le cruel Pharaon , dans son throsne, et ses satellites et soldats dispersés dans les maisons et dans les rues , égorger ou jetter dans le Nil les enfants des Israélites, suivant redit de ce prince sanguinaire.

Pharaon , la princesse sa fille, le palais de ce roi et les autres figures de cette histoire sont bien peintes et l'or dans la peinture n'y est pas épargné. Ce tableau fut donné l'an 1504, par M. Jean le Prévost, chanoine, procureur et conseiller. Il est représenté à genoux au bas du tableau avec l'écu de ses armes, il porte d'azur à la bande d'&r accompagné d'une éîoille de même posée à la gauche du chef, et à la coquille d'argent placée à la droite de la pointe de l'écu.

Ce tableau est attaché au septième pilier ou colonne isolée de la nef, à droite, au-dessus de la petite porte de treilles, par laquelle Messieurs du Baillage entrent se placer dans leurs places à la prédication.

Le peintre voulant représenter dans son tableau la figure avec la réalité , je veux dire une histoire de l'Ancien, et une autre du Nouveau-Testament, après avoir peint Moïse sauvé de la mort au milieu des autres enfans mâles des hébreux que le roy d'Egypte avoit ordonné que l'on fit mourir. Ce même peintre pour faire voir encore que toute la malice et même toute la pru-

dence des hommes du siècle ne peuvent rien contre les ordres de la souveraine volonté de Dieu , a peint aussi le Sauveur du monde soustrait à la fureur d'un roi Jaloux en faisant avertir saint Joseph par un ange de le cacher en Egypte lorsqu'on égorgeoit tant d'autres enfans à cause de lui par l'ordre d'Hérode.

On voit aussi le même Moïse représenté dans d'autres tableaux à la teste du peuple juif, qui après avoir étendue sa baguette mystérieuse sur la mer rouge pour ouvrir un passage libre aux Israélites , fait réunir les eaux qui s'estoit retiré de part et d'autre , et qui abîmèrent ensuite Pharaon et son armée.

Les Israélites sont représentés dans un tableau, transportés de joye de voir cette protection de Dieu si sensible à leur égard. Ce fut alors que Moïse , les exhortant de remercier le Dieu de bonté et de miséricorde , entonna avec Marie , sa sœur , le célèbre cantique par action de grâce marqué au cinquième chapitre de l'Exod. , Cantemus domino , etc. Cette sœur de Moïse et d'Aaron est représentée à la teste des femmes accordant leurs voix au son de leurs instruments , répétant ce cantique tout divin, et formant ainsi un agréable concert à la louange du Dieu tout-puissant.

Ce même conducteur est peint dans le désert devant cette multitude presque innombrable d'Israélites, ayant Dieu pour guide, dont la protection se rendoit visible par une espèce de colonne de nuées qui les conduisoient de jour et leur servoit de signal quand il faloit décamper et marcher, ou s'arretter ou se reposer. Cette même colonne se changeant en flamme et feu éclairoit ces mêmes Israë-

lites pendant la nuit. La marche de ce peuple, si chéri de Dieu , est peinte dans deux tableaux proche les fonts baptismaux et encore sur un des volets de celui posé contre la colonne isolée ou pilier à gauche devant une des portes du chœur , donnée en 1510 par révérend père en Dieu , M. Nicole ou Nicolas de la Couture , cordelier , docteur en théologie , évêque titulaire d'Ébron, suffragant de Msr d'Hallevin , évêque d'Amiens, maître de la confrérie de Notre-Dame du Puits, dans l'année 1509. Ce M. de la Couture , vêtu de ses habits pontificaux , est représenté dans ce tableau dont on a osté depuis peu les volets (1) pour les placer ailleurs ; il porte d'azur à trois épis de bled d'or mis en pal , au chef de gueules , chargée de trois étoilles d'or mises en face. On y voit une mer tranquille chargée de plusieurs beaux vaisseaux faits à l'antique , ornés des armes de France et de celles d'autres rois et princes. La perspective de ce tableau y forme un loingtain très-agréable.

Comme Mgr. Hallewin avoit esté nommé évêque d'Amiens, quoiqu'il ne fut âgé que de 20 ans, il avoit pour suffragant et grand vicaire M. de la Couture , dont je viens de vous parler; il eût encore en celte qualité , après la mort de M. de la Couture, M. Nicolas Delagrenée, originaire d'Amiens, ancien évêque titulaire d'Ébron, abbé de St. -Jean-lès- Amiens, dans l'église de laquelle abbaye il est enterré ; il fut abbé du Mont-St.- Martin , religieux de Tordre de Prémontré. M. Delagrenée eût le bonheur de conférer, l'an 1523, l'ordre de diacre et celui de prestre au R. P. Pasquier Broet ou

(t) Au mois de juillet 1709.

106 DFSCRirTION

DeBroue, aussi originaire d'Amiens , l'un des dix premiers pères de la Compagnie de Jésus , dont il estoit appelle l'ange par le grand saint Ignace de Loyola, fondateur de cette illustre et grande compagnie.

Une autre faveur de Dieu envers le peuple d'Israël est très-bien peinte dans un tableau où l'on voit les Juifs campés dans le désert de Raphidim, qui, pressés de la soif et n'y trouvant pas d'eau, murmurèrent contre Moïse , lui disant : Tu nous a retirés de l'Egypte pour nous faire mourir de faim dans les déserts , etc. Cette histoire est représentée dans ce tableau , où le camp du peuple d'Israël est peint d'une manière délicate. Le peintre a représenté le camp des Israélites avec des pavillons et des tentes d'étoffes de toutes coulleurs , au lieu que les tentes des Israélites dans le désert n'estoient que des cabanes faites de branches et de feuillages. Le cadre de ce tableau est orné de deux colonnes hermétiques. Outre la vérité de l'Ancien Testament peinte dans ce tableau, on y voit encore la figure de la très-sainte Vierge, avec son divin enfant entre ses bras , posée sur un rocher, d'où coulle de diférents endroits des eaux en abondance , dont le pape , un évêque , le roy François second et autres personnes vont puiser dans des coupes ; figure véritable des grâces que les chrétiens reçoivent abondamment de Jésus-Christ, par l'intercession de la divine Marie , fontaine de toutes les miséricordes. Ce tableau , posé contre une des faces de la quatrième colonne isolée, à droite en entrant dans la nef, fut donne par M. Nicolas Roche, procureur et notaire , l'an 1566. On y voit écrit sa devise : Roche d'où sort la fontaine

d'eau vive y paroles qui conviennent au sujet de cette histoire , à la figure de la très-sainte Vierge et au nom de celui qui a donné ce tableau. Les ornemens de sculpture qui accompagnent son contour conviennent au sujet du tableau et sont d'un or fort éclatant.

Dans la chapelle de St. -Louis , qui est la cinquième de la nef, à gauche , un tableau attaché sur la muraille au côté de l'autel , nous fait voir ce même Moïse à genoux sur le haut d'une montagne , qui , par la vertu de ses prières, fait remporter à Josué une insigne victoire sur les Amaléciles ; les habits de guerre , les armes des combaltans , les caparaçons et les ornemens des chevaux y sont agréablement diversifiés.

Le même Josué est représenté dans un autre tableau de cette chapelle , marchant à la teste de l'armée des Israélites , précédée par l'arche d'alliance , portée par les prestres de la loi, accompagnée de sept lévites sonnant des sept trompettes ou autres instrumens, et suivie des trouppes de cette armée qui , après avoir fait le tour de la ville de Jéricho pendant six jours de suite, vit enfin le septième jour tomber en ruines les murailles et les tours de cette ville infortunée , comme si les cris des Israélites et le son de leurs instruments avoient esté autant de mines invisibles qui eussent renversé les fortifications de cette place , tant il est vrai que rien ne peut résister à la volonté du Tout-Puissant, quand les décrets de sa divine justice ont résolu de punir les péchés des hommes par des moyens qui paroissent les plus foibles.

Quelques parties de l'histoire suivante sont repré-

sentées dans deux tableaux où l'on voit Sisara, général des armées de Jabin , roi des Chananéens , qui , après la défaite de ses troupes, s'estant retiré chez Jaël , femme juive , où il se croioit estre en sûreté , s'endormit après s'estre rafraîchi du lait que lui avoit présenté Jaël , laquelle pendant le sommeil de ce général lui perça la teste avec un gros clou qu'elle lui enfonça , et assura ainsi la victoire aux Israélites. Une partie de cette histoire est peinte dans un tableau placé contre un pillier isolé de la chapelle de la communauté des chapellains, donné par M. Antoine Pingre, marchand, l'an 1574. On voit encore dans ce même tableau Jeanne-d'Arc , connue sous le nom de la Pucelle d'Orléans , qui , secondée des trouppes des François , défend vigoureusement une tour posée à la teste du pont de cette place. Les deux côtés du quadre de ce tableau sont ornés de deux grandes statues de bois doré, dont l'une représente le jeune David, tenant d'une main sa fronde garnie d'une pierre, et de l'autre le sabre du fameux Goliath ; l'autre statue représente la vaillante Judith.

La même histoire de Jaël , qui perce la leste de Sisara, est peinte dans un autre tableau attaché à l'une des quatre grosses colonnes en faisceaux de la croisée, à la droite du chœur, donné Tan 1492 par M. Adrien de Hénencourt, seigneur dudit lieu, docteur en décret, prévost et chanoine de l'église cathédrale d'Amiens , et chancelier de Noyon. Ce tableau porte des marques de son antiquité (1). La suite de l'Écriture sainte nous apprend le choix que Dieu fit de Gédéon , un des

(l) Ce tableau a été ôté de ce lieu au mois de juillet 1709.

Pli LA CATHÉDRALE. 1Ô9

moindres de la tribu de Mariasses, pour le mettre à la teste de son peuple et lui faire remporter une victoire signalée sur les Madianites. Cet homme, qui vannoit du froment pour le sauver du pillage de ces idolâtres, lorsqu'un ange du Seigneur l'appela de la part de Dieu , le plus fort de tous les hommes , se crut incapable de la charge que l'ange lui disoit de prendre pour mettre sa nation en liberté, c'est pourquoy cet esprit céleste, pour assurer Gédéon que sa révélation venoit du ciel, lui donna les trois signes qu'il lui demanda : le premier fut de consumer l'hostie sur l'autel par le feu du Ciel , le second d'une toison qui se trouva premièrement remplie de rosée , la terre d'alentour demeurant toute sèche , et la troisième au contraire celte même toison restant sèche, la terre estant toute mouillée de l'humidité de la nuit. Ces deux derniers signes miraculeux sont peints dans un beau tableau attaché à la sixième colonne isolée à la gauche de la nef, donné l'an 1563 par sire Jean de Collemont, qui fut maieur d'Amiens cinq à six fois. Le quadre de ce tableau est orné de deux statues de femme en pied , sculptées en bois doré , qui portent l'entablement d'un fronton sphérique posé au-dessus , et tiennent d'une main un pan de leur robe remplie de fleurs et de fruicts ; ces statues sont appelées par les Grecs Atlantes et Télamones et servent dans l'architecture à porter des fardeaux. Cet illustre mayeur donna encore, l'an 1592 , estant maître pour la deuxième fois de l'ancienne et sainte confrérie de Notre-Dame du Puy , un autre tableau posé contre la deuxième colonne isolée de la chapelle de Notre-Dame de L'Anglette. On voit représenté

110 DESCBIPTIOK

dans ces deux tableaux ce noble magistrat vêtu en robe de mayeur, avec l'écu de ses armes , où il porte d'azur à 3 coquilles d'or à la face d'argent, chargée de S tourteaux de sable , pour support 2 licornes d'argent et au cimier de son casque une demi-licorne. Jî ne vois jamais dans ces deux tableaux les portraits de ce sage et vénérable vieillard, que je ne me ressouvienne en même temps de l'imprudence de ceux qui ne voulurent pas acquiescer au conseil que donna cet illustre mayeur, dans un tems où il estoit si avantageux de le suivre, car vous sçavez qu'un conseil prudent doit estre toujours écouté , puisque de quelque parfqu'il vienne, il vient de Dieu qui est la source de toute sagesse.

Je crois que vous ne serez pas fâché d'apprendre l'origine des malheurs qui affligèrent nos pères dans Amiens, sur la fin du xvie siècle , et que vous me pardonnerez celte digression que M. de Gollemont me donne occasion de faire.

Vous sçaurez que le lundi 26e du mois de décembre 1588 , on receut dans Amiens la nouvelle que MM. le duc de Guise, le cardinal son père et le Primat de Lyon avoient esté tués aux États de Blois , que l'on avoit arretté prisonnières plusieurs personnes de distinction, députées aux dits États, entr' autres Mgr. de la Marthonie , évêque d'Amiens, et M. Leroy, lieutenant général au Bailliage de cette ville.

Celle nouvelle anima si fort l'esprit de plusieurs de nos bourgeois, que si M. de Gollemont, alors mayeur, et MM. leséchevins n'y eussent mis bon ordre, le peuple d'Amiens , extrêmement irrité de la mort de ces MM. de

Guise , zélés catholiques , eût fait main basse sur les Huguenots et sur quelques bourgeois que MM. de ville avoient fait arretter parce qu'ils les connoissoient d'un parti contraire.

M. de Collemont voyant que la fureur du peuple , poussé d'un zèle indiscret , dégénéroit en une rébellion ouverte , désapprouva la ligue qui se formoit dans cette ville , disant sagement qu'il falloit laisser faire la guerre à ceux qui la vouloient, qu'on devoit maintenir cette ville dans son devoir en conservant ses privilèges, qu'il n'appartenoit pas à des sujets d'entrer dans la discussion des raisons politiques et d'Estat qui faisoient agir leur souverain, et qu'enfin les peuples n'ayant que l'obéissance en partage , il faloit laisser agir le Conseil de S. M. ainsi qu'il le jugeoit à propos. Un avis aussi judicieux et un conseil aussi modéré ne furent pas suivis ; au contraire on se défiât de ce sage magistrat, et on fit apporter les clefs des portes d'Amiens de la maison de ce mayeur, qui les gardoit ordinairement chez lui , dans l'hostel de-ville , pendant tout le lems de son année d'exercice en cette charge. Cinq ou six échevins alloient tous les jours à leur tour garder ces clefs dans l'hostelde-ville.

Cependant si l'on eût déféré à la prudence de M. de Collemont , on n'eût pas fait entrer des trouppes étrangères dans Amiens , et les bourgeois se contenant dans leur devoir ne se fussent pas jettes inconsidérément dans le parti de la ligue , où ils demeurèrent engagés depuis la fin de l'année 1588 jusqu'au 9e jour du mois d'août 1594.

Cette ligue n'eût pas occasionné en partie la surprise d'Amiens le 11e mars de Tannée 1597, et les bourgeois ne seroient pas aujourd'hui contrains de dire ces tristes paroles que le prophète Jérémie emploia autrefois dans sa prière (chap. v, lib. 7), après la destruction delà ville de Jérusalem : Patres nostri peccaverunt et non surit , et nos iniquitates eorum portavimus. Paroles qu'un de nos poètes françois a si bien traduites et insérées dans la sainte et charmante tragédie d'Esther , qui a esté représentée avec tant de succès par les demoiselles de St.-Cyr, dans cette maison royale :

Des offenses d'autruy malheureuses victimes , Que nous servent, hélas! les regrets superflus? Nos pères ont péché, nos pères ne sont plus, Et nous portons la peine de leurs crimes.

Engagement dans la ligue et surprise d'Amiens, qui ont causé la mort de plusieurs de nos citoyens , la ruine de diférentes familles , la perte de l'honneur de quelquesbourgeois et l'abolissement de la plus grande partie de ces beaux privilèges que la fidélité, le courage et la valeur de nos compatriotes avoient mérité de la bienveillance de plusieurs de nos rois, pour tant de signalés services qu'ils avoient rendu à la France.

Vous sçavez que le prophète Jérémie, si zélé pour le salut de ses frères , avant la destruction du royaume de Judée et même après la ruine de Jérusalem , que ce zélé prophète voyant la ville de Jérusalem détruite et déserte, ses murailles renversées, le temple avec le palais brûlés et le peuple d'Israël mené en captivité , s'assit en pleurant et commença ses lamentations sur cette ville

DE LA CATHEDHALE. 113

malheureuse en soupirant dans l'amertume de son cœur et disant avec grands cris : « Comment celte ville au- » trefois si pleine de peuples est-elle maintenant si défi solée et si solitaire (1). »

Quoique la ville d'Amiens n'ait pas souffert de ses ennemis une désolation générale comme celle de Jérusalem, on pouvoit néanmoins dans l'année 1596, qui précéda celle de sa surprise et clans l'année suivante , dire de cette ville : Comment de cette capitale d'une des provinces les plus grandes et les plus peuplées du royaume de France est-elle présentement si désolée et si solitaire, la peste ayant enlevé dans cette première année plus de 25,000 de ses habitants , outre que la guerre qui ravageoit alors la Picardie y avoit causé une disette et une famine extrême qui dépeupla si fort la ville d'Amiens , qu'elle causa la hardiesse à nos ennemis de surprendre, l'année suivante , une ville aussi dégarnie. On compta même 471 personnes mortes en deux jours de suite et enfin un état de plus de 2,000 mortes pendant le temps de six semaines. Outre le grand nombre de morts , il estoit resté un levain de la ligue précédente dans le cœur de quelques habitants qui , trop entestés que la conversion de notre roy légitime Henry IVe n'estoit qu'apparente , s'imaginoient faussement que la religion catholique périclitoit sous le règne de cet héroïque monarque.

Le duc d'Aumale, autrefois un des chefs dans Amiens et qui pour lors estoit dans le parti des Espagnols, en-

(i) Quo modo sedet sola Civitas plena populo, etc. De lamenta '.ionc Jeremie(cap. i).

11 i DESCRIPTION

tretenoit des intelligences secrettes avec quelques habitants de cette ville , ainsi il ne faut pas s'étonner si nos ennemis réussirent à surprendre une ville aussi déserte que l'estoit pour lors celle d'Amiens ; elle la devint encore davantage après sa surprise, puisque le 24e de mars 1597 qui fut le 13e jour après celui de sa surprise, on porta de la part du nouveau gouverneur espagnol des billets à plusieurs bourgeois de cette ville, faisant commandement à tous ceux que l'on connaissoit n'estre pas affectionnés à nos ennemis de sortir incessamment de la ville d'Amiens. Ils firent encore quelque temps après un autre commandement à plusieurs autres bourgeois qui leur estoient suspects de sortir de la ville , et il en sortit encore volontairement dans la suite un si grand nombre pour plusieurs raisons qu'au commencement de juin il restoit très-peu d'habitants, jusque-là même qu'il y avoit des rues entières où l'on ne voyoit pas une seule maison habitée.

Les ennemis firent aussi sortir hors d'Amiens plusieurs prestres et n'en laissèrent que quatre ou cinq dans chaque paroisse. Voyant que le nombre des ecclésiastiques estoit grand et appréhendant quelque trahison de leur part, ils permirent seulement que les plus anciens qui n'estoient pas capables de porter les armes demeurassent dans la ville.

Cependant les François qui assiégeoient la place, ayant fait des tranchées et des lignes de communication ou circonvallation depuis le faubourg de S'-Maurice jusque devant le clos du couvent des Célestins (1),commen-

(1) Près le pont de ce nom.

DE LA CATHÉDRALE. 1 î l>

cèrent à battre furieusement la ville à coup de canon le lendemain de la feste de saint Jean-Baptiste, 25° de Juin, ce qui , causant de la terreur aux habitants, contraignit encore une partie de sortir d'Amiens principalement les femmes et les filles , ce qui fut cause que les ennemis ne permirent plus qu'elles sortissent et les contraingnirent de travailler aux fortifications et aux retranchements sur les remparts. Les ennemis voyant que le canon des François tiroit sur Amiens voulurent encore piller les maisons des bourgeois et leur oster le peu qui leur resloit. Ils en pillèrent même plusieurs, mais MM. les nouveaux maire et eschevins représentants au gouverneur que les bourgeois avoient déjà perdu presque tous leurs biens , il fit deffense aux soldats de ne plus piller les habitants, qui cependant estoient contraints de nourrir la plus grande partie des soldats de la garnison , ce qui jettoit les bourgeois dans une désolation accablante et dans une misère extrême, les vivres estant déjà fort chers, jusque là même qu'au mois de juillet on ne trouvoit presque plus de pain pour de l'argent. Le septier de bled coûtoit six livres, la livre de mouton 60 sols, une livre de lard 30 sols, une poule 100 sols, une livre de chair de cheval 4 sols , une livre de beurre 30 à 40 sols, un œuf 4 sols,

une livre de pruneaux et le reste à proportion.

A cette cherté de vivres il faut adjouter le furieux ravage que la peste continuoit de faire tant des soldats de la garnison que du reste des bourgeois qui, le plus souvent , estoient menés à coups de bâtons sur les remparts pour travailler aux retranchements et aux contre-mines, et où on les retenoit quelquefois deux jours et deux

nuits de suite , en leur donnant seulement une livre de pain par jour.

Ces impitoyables ennemis contraignirent même les eschevins à travailler aux fortifications , et ne laissoient dans la maison des bourgeois qu'une seule personne à qui souvent ils ne permettoient pas d'entendre la messe les jours des dimanches. Ainsi l'on ne doit pas s'étonner si les habitants d'Amiens ainsi maltraités se retiroient dans d'autres villes voisines à cause de la servitude insupportable qui les affligeoient , et si voyant leurs ennemis s'enrichir de leurs biens et de leurs dépouilles , estoient plongés dans l'amertume et dans la douleur.

La cherté des vivres devint si grande pendant le siège de cette ville que le jour de la capitulation , et auparavant la sortie des Espagnols hors d'Amiens, le bled coûtoit 7 à 8 1. le septier , la chair de vache 40 sols la livre, celle de cheval 8 sols, une livre de beure 7 à 8 livres, une livre de pruneaux 30 sols et le reste à proportion. Il y avoit encore des vivres suffisamment dans la ville, mais les soldats de la garnison en estoient les maîtres , et les bourgeois n'en pouvoient avoir qu'à force d'argent, dont vous pouvez croire qu'ils n'estoient pas alors trop garnis , puisque pendant les trois premiers jours qui suivirent celui du mardi 11e de mars 1597 auquel les ennemis surprirent la ville d'Amiens, ils avoient pillés impunément le meilleur des biens des habitants de cette ville désolée qu'ils traitèrent avec toute la rigueur dont des ennemis impitoyables ont coutume d'user, car excepté l'honneur du sexe qu'ils épargnèrent , le sang des bourgeois désarmés qu'ils ne

répandirent pas , ils s'emparèrent des maisons et des richesses immenses que nos prédécesseurs avoienl légitimement amassées par leur industrie , leur travail et leur commerce.

Quand je vous ay dit que les ennemis épargnèrent le sang des bourgeois , je ne comprends pas dans le nombre les braves et généreux concitoyens qui, préférant leur honneur et leur devoir à la conservation de leur vie et de leurs biens , aimèrent mieux mourir les armes à la main, en se défendant vaillamment, que de manquer à ce qu'ils dévoient à Dieu , à leur roy et à l'amour de la patrie. Quoiqu'il y eut plus de 120 personnes de tuées dans les premières attaques, l'incurieuse antiquité ne nous a conservé que très-peu de noms de ces intrépides compatriotes, sçavoir : M. François de Blairie , eschevin en charge, ainsi que nous l'apprenons de son épitaphe peinte dans un des cloîtres du cimetière de S*-Denis , du côté de la rue de Noyon , où il est représenté vêtu de la robe d'eschevin (1), de M. Le Matre, conseiller, de M. Le Roy, secrétaire, de M. Brisset, trésorier, de M. Cadot , ancien eschevin , et de M. ... , maître de magasin , qui furent tués et couchés morts sur le pavé , M. Dècle et M. Jacques Le Couvreur, seigneur de Vreignes en partie , furent blessés avec plusieurs autres qui , estant

(1) On en voyait encore les débris , que l'on aurait pu facilement restaurer, en 1825. Ce tableau de la scène du combat où périt ce brave et honorable citoyen était peint contre le mur du cloître , faisant face à la rue Porte-Paris , où sout construits les hôtels de l'Univers et du Rhin , et il est probable, si on ne les a pas badigeonnés ou grattés, qu'ils doivent encore être visibles.

environnés des ennemis de toute part, furent enfin après s'être vaillamment défendus contrains de céder à la force. Si les noms de ces illustres et généreuses victimes méritent d'estre gravés sur le marbre en lettres d'or, dans le temple de l'honneur et de la vertu ; on ne doit pas manquer d'y graver encore ceux de quelques autres généreux bourgeois qui, ayant formé dans la ville pendant le siège une entreprise digne de leur fidélité et de leur courage, pour faire entrer dans Amiens les trouppes du roy de France, leur légitime souverain , furent exécutés à mort dans la place du grand marché , après que leur entreprise eut esté découverte au gouverneur espagnol qui n'en fit mourir que 12, sçavoir : frère Jacques Cordelois , religieux Augustin , un ingénieur de l'armée du roy, M. François Poulain , maître de l'hostcllerie où pend pour enseigne le Géant (1), M. Choquet, parent du maislre de Fhostellerie de SMieorge , M. Vualet, un gressier, Pierre Duflos, pailloleur, Claude Legris, serviteur de la porte Noyon , qui ouvroit et fermoit ladite porte pendant que les Espagnols en estoient les maistres. L'ingrate antiquité ne nous a pas conservé le nom des six autres dont la mémoire , aussi bien que de ceux dont on sçait les noms , sera toujours en estime dans l'esprit des véritables Amiénois.

(1) Cette enseigne existait encore en 1844, à l'hôtellerie du Géant, Grande rue de Beauvais, qui était encore la même qu'en 1597, alors que son brave propriétaire , François Poullain, périt victime de son noble dévouement. Ce fut en cette année 1844 que l'on démolit cette vieille auberge construite au xve siècle, qui attenait à l'hospice St.-Charles et qui se trouve remplacée depuis ce temps par les bâtiments vers le boulevard et la porte Beauvais.

Après la sortie de tant de bourgeois hors de la ville d'Amiens en différens tems (ainsy que je vous ay nommé cy devant) et de la mort de tant d'autres, soit par la violence de la peste , soit dans le tems de la surprise , soit pendant les six mois et quatorze jours que les ennemis furent les maîtres d'Amiens , vous pouvez vous imaginer que cette ville autrefois si riche et si peuplée devint ensuite extrêmement solitaire, désolée, et qu'elle pouvoit former les mêmes plaintes que Jérémie faisoit pousser à la ville de Jérusalem quand il lui faisoit dire les rues de Sion pleurent parce qu'il ne vient plus personnes à ses solennités.

La ville d'Amiens ne pouvoit-elle pas se plaindre de la même manière lorsque dans le tems de ses malheurs et de ses afflictions elle ne voyoit plus venir dans son enceinte le concours de peuple qui accouroit dans certaines festes de toutes parts , soit pour voir les augustes cérémonies des processions qui se font le jour de la feste du Très-Saint-Sacrement (1) où l'on porte dans cette procession deux cents torches , et le dimanche dans son octave , soit pour venir honorer la relique du précieux chef de saint Jean-Baptiste, dès la veille, durant le jour et pendant l'octave de la feste de la naissance de ce divin précurseur , pendant lesquels jours on voit une affluence

(l) On portoit dans cette procession du St.-Sacrement des figures de testes de dragons appelées papoires. En l'église on a porté d'ancienneté des figures de dragons dans les processions pour représenter le diable ou l'hérésie , qu'on portoit au bont d'une perche , et un enfant avoit une lanterne où estoit un cierge

extraordinaire (1) de peuple venir non-seulement des villes, bourgs et villages de cette province, mais encore des villes éloignées , pour voir et admirer les beautés et les magnificences de notre auguste et incomparable cathédrale.

Mais je m'apperçois que cette digression m'emporte plus loin que je ne m'estois imaginé, ainsy je reprends la suite de la description de nos tableaux , dont ceux donnés par M. de Collemont m'ont fait écarter.

L'élection miraculeuse de Gédéon estoit le sujet du dernier tableau dont je vous ai parlé , un autre nous représente la cérémonie du sacre de David , avec toutes les cérémonies qui accompagnèrent cette action éclatante. Les rois, les prestres et les morts estoient oints chez les hébreux , afin que ces deux premiers se sou-

allumé pour rallumer le feu qui estoit dans la gueule du dragon, s'il venoit à s'éteindre. Les papoires ont esté abolis en 1720.

( Note du Manuscrit, )

Ce nom de papoire est resté dans le langage populaire et trivial d'Amiens, pour désigner une vilaine figure, et il est à croire que c'est de ce nom que vient cet autre , non moins bizarre et vulgaire, celui debarboire , si communément employé à Amiens pour désigner un masque.

Les torches dont parle ici Pages étaient celles portées par les corporations diverses de la ville qui assistaient à cette procession. Les laboureurs marchant en premier, les boulangers ensuite, les brasseurs, les bouchers, etc., par ordre de leur utilité sociale.

(1) On rapporte qu'il y accouroit plus de 10 à 15,000 personnes de tout rang et de tous côtés, même de pays très-éloignés ; les auberges, hôtelleries , etc., ne suffisaient pas et beaucoup étaient obligés de coucher sur le parvis ou sous les voûtes du portail et dans les rues voisines de la cathédrale, tant l'affluence était grande.

vinssent , estant élevés sur le throsne , que dans peu d'années ou de jours ils dévoient estre oings pour estre portés au tombeau.

La cérémonie du sacre du roi David se fit lorsque ce prince obéissant aux ordres de Dieu , s'en alla dans la ville d'Hébron pour prendre possession du royaume qu'il lui avoit donné, où de nouveau il fut oint pour roi de la tribu de Juda, pendant que les autres suivoient le parti d'Isbojeth, fils de Saùl. Les gardes du roi David, vêtus de leurs habits de guerre, armés de pertuisannes et hallebardes faites à l'antique , accompagnent ce monarque. Les trompettes placées dans la galerie du lieu où se fait ce sacre, ont leurs banderolles ornées des armoiries de ce prince. Son écu est chargé (suivant la pensée du peintre) : d'une harpe d'or au champ de gueules. Bara marque que David portoit, d'azur a une harpe d'or cordée d'argent, à la bordure de même, diaprée de gueules, chargée d'un mothebreau de sable.

Sur le volet (1) du tableau opposé à celui-ci sont peintes toutes les cérémonies du sacre de Louis XIIe , roy de France , fait clans l'église cathédrale de Rheims, les douze pairs de France, tant ecclésiastiques que séculiers, vêtus de leurs habits de cérémonie, et tenant chacun quelque ornement ou symbole servant à ce sacre, y sont fort bien représentés avec les écus de leurs armes.

(1) Ce volet et ie précédent ont esté ôtés et détachés du tableau au mois de mars 1712, par ordre de Messieurs du Chapitre , puis remis un mois après.

( Note du manuscrit. )

On y remarque que le peintre a placé à la droite de l'autel en faisant face à la nef, six pairs ecclésiastiques, sçavoir : le premier l'archevêque et duc de Rheims, qui porte d'azur semé de fleurs de lys d'or et d'une croix de gueules.

Le deuxième, l'évêque et duc de Langres , qui porte d'azur semé de fleurs de lys d'or à un sautoir de gueules.

Le troisième , l'évêque et duc de Laon , qui porte d'azur semé de fleurs de lys d'or , à une crosse de gueules mise en pal.

Le quatrième, l'évêque et comte de Beauvais, qui porte d'or à une croix de gueules cantonnée de quatre clefs de mesme , posées en pal.

Le cinquième , l'évêque et comte de Noyon, qui porte d'azur semé de fleurs de lys d'or à deux crosses addossées d'argent.

Le sixième, l'évêque et comte de Chalons, qui porte d'azur à une croix d'argent couronnée de quatre fleurs de lys d'or.

Les six pairs laïcs y sont aussi représentés avec les écus de leurs armes, on y voit que le duc de Bourgogne qui est le premier , porte d'azur à une cottice d'or, de trois pièces bordées de gueules.

Palliot fait porter au duc de Bourgogne bandé d'or et d'azur de six pièces à la bordure de gueules.

Le deuxième , le duc de Normandie , qui porte de gueules à deux léopards d'or mis l'un sur l'autre.

Le troisième, le duc de Guienne , qui porte de gueules o un léopard d'or.

Le quatrième, le comte de Flandres, qui porte d'or à un lion armé et lampasséde gueules de sable.

Le cinquième, le comte de Tolose ou de Toulouse, qui porte de gueules à une croix d'or , clechée , vuidée et bezantée de même à chacune des trois pointes gui finissent ses guatre branches , pâtée en pointe et douze besans d'or aux pointes d'icelle, chargée d'une autre croix de gueules. Quelques auteurs marquent que le comte porte de gueules à une croix vuidée, clechée ou terminée et ponimetée d'or.

On y voit aussy une partie de l'architecture intérieure de l'église métropolitaine de Rheims , dans laquelle se font ordinairement les cérémonies du sacre de nos rois.

Dans le tableau posé au milieu de ces deux volets , dont je viens de vous parler, on voit la très-sainte Vierge assise dans un throsne , tenant son cher fils Jésus, et au bas sont peints presque tous les souverains de l'Europe , vêtus de leurs habits royaux et de cérémonie , tenant chacun l'écu de leurs armes peints de ses métaux et coulleurs agréablement et délicatement représentées. Ces souverains sont placés sur une même ligne et forment presque un demi cercle dans leur scituation , le premier qui forme le commencement de ce demi cercle est le pape, vêtu pontificalement, accompagné de quelques cardinaux. Ce souverain pontife a sa thiarre sur la teste, environnée d'une triple couronne ornée d'un globe et d'une croix à son sommet. Cette triple couronne du pape s'appelle thiare d'un mot venu des anciens Parthes, Perses et autres peuples orientaux chez lesquels la thiare estoit une espèce de coiffure faite en forme de bonnet rond et

élevé, et telle qu'estoit l'ancienne thiare des papes, avec cette différence que ce bonnet des papes estoil orné d'une couronne à laquelle Boniface IIIe en adjouta depuis une seconde, et enfin Benoit XIIe, une troisième, peut-estre que ces trois couronnes marquent l'église militante , souffrante et triomphante. Quoique le peintre n'ait pas marqué l'écu des armes du pape, on sçait qu'il porte chargée de deux clefs d'or passées en sautoir, liées d'azur. La croix qui est sur le sommet de la thiare du pape fait voir que toute sa grandeur vient de la croix, et les deux clefs posées dans son écu, que son pouvoir s'exerce par la puissance qu'il a en qualité de successeur de saint Pierre , de lier et délier , c'est-à-dire d'ouvrir et de fermer les portes du ciel , comme vicaire de Jésus-Christ.

L'empereur est placé de l'autre côté de la ligne avec son écu qui porte d'or à un aigle éployéde sable, mambrée et langue et couronné de gueules. Sa couronne est ouverte et rehaussée en façon de mitre, ayant au milieu des deux pointes un diadème surmonté d'une boule ronde, ou globe , et d'une croix de perles.

Après le pape paroit le roy de France , vêtu de ses habits royaux , le sceptre à la main , ayant la couronne en teste, garnie de fleurs de lys, semblable à celle que les enfans de France portent ordinairement, quoique nos rois portent présentement une couronne toute garnie de fleurs de lys 9 rehaussée de huit bandes ou demi diadème d'or, relevé et aboutissant au haut de sa pointe, enrichie d'escarboucles et de diamans. Son manteau royal est orné de fleurs de lys. Charles VIIIe portoit la couronne fermée , François Ier a porté souvent la cou-

ronne ouverte , depuis Henry IIe, roy de Franee , ses successeurs l'ont porté toujours fermée.

Le roy de Naples et de Sicile qui estoit autrefois un comte d'Anjou de la maison de France , est représenté avec son écu , qui porte d'argent semé de fleurs de lys d'or à un lambel de gueules.

Le roy de Navarre porte écartelé au premier et troisième d'Évreux , qui est d'azur a trois fleurs de lys d'or , à la bande componnée d'argent et de gueules et au deuxième et quatrième de Navarre , qui porte de gueules avec des chaisnes d 'or pommettées passées en croix et en sautoir, en fasces et en orles chargés au milieu d'une esmeraude d'azur, comme il se voit aux anciennes armes de Navarre ; quelques auteurs écrivent que Navarre porte de gueules à huit rais d ' escarboucles accolées et pommelées d'or.

Le roy de Castille et de Léon, dont le premier porte de gueules à un château d'or sommé de tours crénelées de même; le deuxième porte d'argent a un lion de pourpre, armé , lampassé et couronné d'or.

Le roy d'Arragon , qui porte à quatre pals de gueules.

Quoique je vous représente dans ce tableau les rois de trois diférens royaumes, ainsy qu'ils sont représentés dans le tableau , chacun sçait que le roi d'Espagne écartélé aujourd'hui son écu non-seulement de ces trois derniers royaumes, mais encore de Naples, de Sicile dont je vous ay parlé cy-devant et de plusieurs autres royaumes, terres et seigneuries dont il en est le souverain.

Le roi de Portugal , qui porte d'argent à cinq écus d'azur, chacun supportant cinq besans d'argent mis en

sautoir , sur chacun d'iceux un point de sable à une bordure de gueules chargée de sept tours d'or.

Le roy d'Angleterre , qui porte de gueules à trois léopards d'or , montés Vun sur Vautre, armés et lampassés de même.

Dans l'écu du roy d'Ecosse , on voit un champ d'or à un lion enclos dans un double treschen fleuronné et contrefleur onné de gueules.

Le roy de Suède porte d'azur à trois couronnes d'or , deux et une.

Le roy de Danemarck porte d'or semé de cœur de gueules à trois léopards mis Vun sur V autre , de synoples couronnés d'or.

Le roi de Norwege porte de gueules à un lion d'or armé et couronné de même, tenant une hache danoise d'argent.

Le roi de Pologne porte de gueules à un aigle d'argent couronné et membre d'or.

Celui de Hongrie, qui porte fascé d'azur et de gueules de huit pièces.

Celui de Moscovie , que l'on nomme aujourd'huy le czar , nom diminutif de César , qui veut dire empereur, porte de sable à un portail ouvert , ayant deux portes ou batans et deux degrés d'or ; quelques auteurs marquent que c'est un porche ou porte ouverte de deux pièces. Le peintre a marqué un animal qui sort de cette porte. La Moscovie est nommée par quelques géographes , Russie blanche.

La maison de Lorraine dont l'écu n'est pas représenté dans le tableau donné par M. Jean le Caron de Bouillen-

DE LA CATIIÉDKALE. 127

court, receveur des aydes, et qui nous a fourni l'occasion de faire les précédentes remarques sur le blason et les armoiries des souverains qui sont représentés, la maison de Lorraine, dis-je, porte à présent, sçavoir : en chef, de quatre royaumes de Hongrie, de Naples , de Hierusalem et d'Arragon ; et en pointe , de quatre duchés d'Arragon , de Gueldres , de Julliers et de Bar , et sur le tout de Lorraine , qui porte d'or à une bande de gueules chargée de trois aliénons d'argent , depuis que Godefroy ou Godefroy de Bouillon, duc de Lorraine enfila et perça d'un coup de flèche trois oyseaux posés sur une des tours de la ville de Jérusalem , appelée la tour de David.

Ce tableau est un des plus curieux de notre cathédrale , on a eu raison d'en conserver les volets , il fut donné en 1501 par M. Jean le Caron de Bouillencourt , receveur des aydes , il y est représenté avec les personnes de sa famille , et sur le derrière d'un des volets on le voit encore peint de grandeur presque comme la naturelle , dans ces deux endroits sont peints deux écus de ses armes, où il porte d'argent au chevron de gueules, accompagné d'un trèfle de sinople posé en pointe.

Une action singulière du même roy David , dont je vous ay parlé dans le dernier tableau , nous est représentée dans un autre, posé de l'autre côté de la nef, contre le pilier engagé de la muraille à gauche de la clôture de la chapelle de S'-Michel, donné par sire Arnoul Jacquemin , chapellain , curé de Citernes et notaire de la cour spirituelle. Ce nom de Citernes a fait naître apparemment à M. le curé du village de ce nom de faire

peindre l'histoire sainte dans son tableau , elle mérite bien d'occuper ici sa place. Puisque le Saint-Esprit nous en a fait le récit dans le vingt-troisième chapitre du deuxième livre des rois , dans l'Ancien-Testament , où il est marqué que les Philistins avoient mis des troupes dans Bethléem , et que David estant dans la caverne d'Odollam, qui lui servoit de fort, dit, comme estant pressé de la soif, oh si quelqu'un me donnoit à boira de l'eau de la citerne de Bethléem , qui est proche la porte, qu'aussitôt trois vaillants hommes d'Israël passèrent au travers du camp des Philistins, allèrent puiser de l'eau dans cette citerne et la portèrent à David, mais que ce grand roi n'en voulut point boire et l'offrit au Seigneur.

David se voyant en paix après plusieurs guerres , forma le dessein de faire transporter l'Arche du Seigneur de la maison d'Aminabab , habitant de Gabaa , dans la tribu de Juda où elle reposoit et de la faire conduire en sa cité, qui composoit une partie de la ville de Jérusalem , pour honorer cette arche davantage et rendre sa ville plus célèbre. Ce roi , accompagné de tout le peuple d'Israël jouoit de la harpe en dansant devant l'Arche du Seigneur, quand on fut arrivé près le champ de Nachon , les bœufs qui traînoient le chariot regimbèrent et firent une fausse démarche , Oza ayant osé porter la main à l'Arche d'alliance pour la soutenir , la colère du Seigneur s'alluma contre lui et le frappa à cause de sa témérité , Oza tomba mort devant l'Arche. Cette partie d'histoire est peinte dans un tableau attaché à une des colonnes isolées de la croisée à gauche, donné

l'an 1546 par M. Jean Ponée , bourgeois d'Amiens , qui est peint dans le tableau avec toute sa famille.

Quelques volets détachés autrefois d'un tableau et posés à présent aux côtés du retable d'autel de la chapelle de Sl-Domice nous représentent le roi Salomon, fils et successeur de David , faisant travailler à la construction du magnifique temple de Jérusalem.

Un grand tableau attaché à la sixième colonne isolée de la nef en entrant à droite de la cathédrale , donné l'an 1576, par M. Nicolas Choquet, marchand, fait voir cette sanglante et mémorable exécution que l'ange du Seigneur fit de l'armée de Sennacherib , dont 185,000 Assyriens dos plus considérables restèrent mort sur la place , ce qui obligea ce roi de lever le siège qu'il avoit mis devant Jérusalem.

Dans le haut du même tableau on voit un autre effet de la toute-puissance de Dieu, en la personne de la belle Judith, qui tient d'une main la teste d'Holopherne qu'elle vient de lui couper dans sa tente, au milieu de son armée , et avec l'épée de cet insolent général, action si surprenante et si héroïque que la renommée de cette femme forte ayant bientôt volé jusqu'à Jérusalem , obligea le grand prestre, Joachim, de venir avec tout le conseil en Béthulie pour la féliciter sur sa victoire , où il lui dit : Vous êtes la gloire de Jérusalem , la joye d'Israël et l'honneur de notre nation.

Ce que je trouve de plus particulier dans ce tableau c'est que le peintre a représenté la défaite de l'armée de Sennacherib dans un grand jour tandis que l'écriture sainte marque que cette sanglante exécution ait esté

130 DJSSCKIPTION

faite pendant la nuit par l'ange du Seigneur , qui y est peint tenant son épée nue d'une main et un bouclier de l'autre, au-dessus des trouppes assyriennes qui se battent les unes contre les autres comme si c'estoient deux armées diférentes qui se choquassent l'une contre l'autre.

Le peintre a marqué encore dans ce tableau l'action de Judith qui vient de coupper la teste à Holoferne, quoique ce premier fait si mémorable se soit passé sous le règne de Manassès et le second sous celui d'Ézéchias, son prédécesseur. On voit encore de semblables anachronismes dans quelques autres tableaux de notre cathédrale

Ce grand tableau (dont je viens de vous parler) ayant perdu une partie de la vivacité de sa peinture et de l'éclat de sa dorure par la poussière qui s'y estoit attachée , M. Nicolas Choquet, marchand de cette ville, digne héritier du nom et du zèle pour l'ornement de la maison de Dieu, qu'avoit témoigné M. son ayeul; après avoir fait nettoyer et laver ce tableau en a fait dorer de nouveau le quadre et les ornemens de sculpture qui l'embellissent , avec un or si brillant qu'il donne un nouvel agrément à la nef de notre incomparable cathédrale. Le zèle de ce citoyen n'estant pas encor content , il a fait nétoyer et embellir le quadre et le tableau donnés par M. Antoine Choquet son parent, religieux de St-Martinaux-Jumeaux et curé de la paroisse de St-Leu, exemple qui doit animer plusieurs personnes à faire nétoyer et embellir les tableaux et pièces de sculpture donnés par leurs prédécesseurs.

L'Écriture sainte n'estant qu'une suite continuelle de

la toute puissance et de la bonté de Dieu envers les hommes , nous en voyons un exemple sensible en la personne des trois compagnons de Daniel qui, ayant mieux aimé mourir que de blesser leur conscience , furent jetés vifs dans la fournaise de Babilone ; elle leur servit de rafraîchissement et ils y chantèrent un beau cantique à la louange du véritable Dieu. Celte histoire , avec les circonstances qui la précèdent et qui la suivent , sont bien représentées dans les figures dorées ; sculptées en demi-bosse sur des volets de tableaux attachés aux côtés du rétable d'autel de la chapelle dédiée à saint Quentin.

La clôture de cette chapelle , faite de pierres blanches dorées , délicatement travaillées à jour, est ornée de deux rangs de belles petites colonnes isolées dont celles du bas sont d'ordre ionique ; le tiers du fust de ces colonnes est rempli de baguettes : celles au-dessus sont d'ordre corinthien ; on y voit quatre statues de pierre , isolées, peintes et dorées, représentant les quatre docteurs de l'église latine, sçavoir saint Jérosme, saint Augustin , saint Ambroise et saint Grégoire le grand. Cette clôture fut donnée l'an 1596 par M. Jean Wuatebled , qui est peint avec les personnes de sa famille dans un tableau placé au milieu du couronnement. On y voit le portrait de M. Pierre Famechon, procureur du roy , sieur d'Estouvi , en partie vêtu de sa robbe de mayeur, dont il remplissoit la charge dans Amiens pendant celte année-là. Ce magistrat , vêtu d'une robe noire , porte au côté de la ceinture une manière de bourse d'étofe rouge, vulgairement appellée tasse, qui servoient au-

trefois au mayeur à garder les pacquets de lettres dans lesquelles estoient les ordres de la cour.

Ce tableau, donné par M. Wuatebled , est accompagné aux deux côtés de deux statues de pierre en demibosse, l'une d'homme et l'autre de femme, sortant de leurs guaines qui servent de pilastres ou colonnes hermétiques , et portent l'entablement et le couronnement de pierres dorées de cet ouvrage. Ces deux statues peuvent estre appellées avec assez de raison des Télamones , puisque Baidas (1 ) croit que le mot telamon vient du grec hémon ou tlémon , qui signifie un misérable qui supporte le mal avec patience, ce qui convient assez bien à ces statues qui portent les saillies de l'architecture et de l'entablement.

On voit dans la statue de saint Jérôme , l'un des quatre docteurs de l'église latine , dont je vous ay parlé cy-dessus, la liberté que des peintres et des sculpteurs se donnent quelquefois, puisque le sculpteur et le peintre qui ont travaillé aux habits de ce grand docteur l'ont vêtu en cardinal, le peintre l'ayant peint vêtu d'habits coulleur de pourpre , et le sculpteur lui ayant donné un chapeau de cardinal, quoique l'on sçache que le chapeau rouge ne fut donné aux cardinaux par le pape Innocent IVe, que dans le concile général tenu à Lion l'an 1245 , pour marque de la constance qu'ils doivent avoir jusques à répandre leur sang pour la défense de la foy et les intérêts de l'église , quand

(1) Remarque de M. Perrault sur le 10e chapitre du livre 6e de l'architecture de Vitruve.

l'occasion s'en présente. Vous voyez que les peintres et les sculpteurs font un anachronisme de plus de 800 ans, puisque saint Jérôme mourut environ l'an 420 et qu'il n'a jamais esté cardinal.

Les marques d'une semblable ignorance paroissent encore dans plusieurs autres statues de saint Jérôme , qui sont dans notre cathédrale , ce qui donne à connaître que la plus grande partie des ouvriers ne font que copier les ouvrages des autres sans en examiner la vérité (1).

D'autres volets de tableaux attachés contre la muraille, devant l'autel de la chapelle de saint Louis, montrent une peinture délicate , l'histoire de Balthasar, roi des Babiloniens , et ce festin superbe que cet impie fit à ses courtisans et à ses concubines , où il employa les vases sacrés qu'on avoit autrefois enlevés du temple de Jérusalem. On y voit cette main miraculeuse, laquelle écrivant contre les murailles de la salle l'arrêt de la condamnation de mort que Dieu avoit prononcé en trois mots contre Balthasar, jetta une frayeur extrême dans l'esprit de ce misérable prince et que Daniel seul seul expliquer sur le champ. Quelques autres circonstances de cette funeste histoire sont naïvement peintes dans ces tableaux et nous font voir que la justice vengeresse de Dieu ne laisse jamais de crimes impunis , dont plusieurs

(l) Ces anachronismes sont parfois plus plaisants encore ; ainsi on voit dans l'église St.-Martin de Doullens un tableau représentant la Décollation de saint Jean-Baptiste , où l'on des satellites d'Hérode porte une grande paire de lunettes sur le nez , oie, etc.

Î3i DESCRIPTION'

reçoivent même le châtiment dès cette vie , outre ceux qui leur sont préparés dans l'autre.

On voit sur le volet d'un autre tableau attaché de l'autre côté , contre la muraille de cette même chapelle , Thomires , mère et tutrice de Sparapisces, roy des Scythes et des Messagètes , qui toute furieuse , ayant fait couper la teste à Cyrus , roy des Perses , qu'elle venoit de faire prisonnier dans une bataille, la fait jetter dans un vaisseau rempli du sang des corps morts dans cette bataille, lui disant (suivant ce qui est marqué dans le 2° liv. de Justin ) : Soulle-toi maintenant du sang dont tu fus toujours si fort altéré.

Si la fureur de cette femme nous donne quelqu'idée funeste pour une action si inhumaine , détournons les yeux de dessus ce sanglant spectacle pour les porter sur une autre femme dont le mérite fût la conservation des Juifs, que la jalousie d'un insolent courtisan avoit résolu de perdre. Vous me prévenez, sans doute, et vous voyez que je veux parler de l'illustre Esther, cette juive célèbre qui , ayant eu le bonheur de plaire au roy Assuérus, devint son épouse légitime. Ce monarque éleva Mardoché, oncle de cette reine, aux graudeurs de l'empire , ayant fait pendre Aman , son favori , qui avoit juré la perte de ce Mardochée avec tout le reste des Juifs qui se trouvoient dans l'empire. Les peintres ont fort bien représenté les circonstances de cette histoire dans diférens tableaux de notre cathédrale ; une partie est peinte sur des volets de tableaux posés au rftlé droit de cette même chapelle de saint Louis.

Nous voyons dans un autre tableau Esther prosternée

aux pieds d'Assuérus, assis dans son trône ; la tristesse, le respect et l'humilité sont peints sur le visage de cette suppliante, qui implore seule la miséricorde de ce prince en faveur de la nation juive. Ce tableau , placé contre la colonne isolée de la chapelle de la confrérie de Notre-Dame du Pui , fut donné par M. Pierre Boistel , marchand , l'an 1571. On y voit l'écu de ses armes , où il porte d'azur à une patte de grifon d'or, posée en chef, et une croix recroise ttée , aussi d'or, posée en pointe , à la face d'argent chargée de 3 merlettes de sable. (Ou Boistel porte d'azur à la croix d'or fleurdelisée , à la face d'argent, au chef de sinople chargé d'une patte de grifon d'or.

La devise de ce tableau a du rapport à l'histoire qui y est représentée.

Esther paroit encore dans un autre tableau attaché à une des faces de la colonne isolée devant celle dont je viens de vous parler. Elle y est représentée vêtue en reine , la couronne sur la teste , et néanmoins à genoux devant le trône d'Assuérus , posture humiliante et propre pour obtenir plus facilement la grâce quelle demandoit , savoir de faire révoquer l'ordre qu'on avoit donné contre les Juifs. Ce tableau est de bon goût ; il fut offert dans l'année 1527 par M. Christophe Lamet , chanoine ; son ècu y est peint ; il porte écartelé au 1er et au 4e d'argent à 3 maillets de sable , au 2e et 3e de Beauvoir , qui est d'argent à 2 bandes de gueules , sur le tout d'or a 3 maillets de gueule.

Je crois ne pouvoir mieux finir la description des histoires de l'Ancien Testament, peintes dans diférens ta-

bleaux de notre auguste temple, que par ceux qui représentent l'histoire de l'illustre Esther , puisqu'elle est la véritable figure de la divine Marie , dont la protection nous garantit tous les jours des embûches du démon qui, comme un autre Aman , tâche de perdre ceux que Dieu a choisi pour son peuple.

Ce n'est pas qu'il n'y ait encore dans notre incomparable cathédrale quelques histoires peintes sur des tableaux et sur des volets , dont je ne vous ay point parlé, mais parce qu'ils sont dans des chapelles où ils ne paroissent pas beaucoup ; je les passe sous silence , d'autant plus que si Ton vouloit décrire toutes ces histoires avec toutes leurs circonstances , il faudroit en composer un livre entier. J'appréhende assez de vous avoir ennuyé dans le récit que je vous en ai fait.

Plusieurs peintres et sculpteurs se sont imaginés de faire une espèce d'arbre généalogique de la famille royale de saint Joseph , époux de la très-sainte Vierge et père putatif de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Nous voyons un arbre de cette figure que Ton nomme communément l'arbre de Jessé , peint dans un tableau de notre cathédrale, attaché contre une des faces d'une des quatre grosses colonnes en faisceau de la croisée en entrant à droite , donné l'an 1559 par M. Jessé Andrin, marchand. On appelle cet arbre de Jessé à cause que Jessé estoit le père de David , duquel nous lisons souvent dans l'Évangile que Jésus-Christ estoit appelé le fils. Les côtés du quadre de ce tableau sont ornés de pilastres ou colonnes hermétiques sortant de leurs guaines d'un bois doré d'une belle sculpture qui soutiennent

l'architrave; on voit dans les branches de cet arbre des capitaines, des juges, des rois.

Comme plusieurs circonstances de la vie de Notre- Seigneur Jésus-Christ et des mystères qu'il a opérés sur la terre ont souvent de la liaison avec les actions de la divine Marie , auparavant que je vous entretienne des tableaux de notre cathédrale, qui représentent quelques mystères de la vie de Jésus-Christ, il est à propos que je commence à vous parler des premières actions de la vie de sa très-sainte mère.

Vous sçavez que les parens de la très-sainte Vierge Marie la présentèrent au temple dès l'âge de trois ans et qu'elle y fut reçeue au nombre des autres vierges avec lesquelles elle apprit à faire les petits ouvrages convenables à sa condition et qui estoient pour le service du temple. On voit dans un tableau de notre cathédrale cette pure et innocente créature que ses parens offrent au Seigneur dans son temple et dont on la voit monter les degrés avec joye , et où elle est reçeue par un des prestres de ce saint lieu.

Le tableau qui nous fait voir cette présentation de la très-sainte Vierge au temple est attaché à une des faces de la première colonne isolée de la croisée en entrant à gauche et fut donné dans l'année 1590 par M. Jean Pièce, prestre et chapellain , il y est peint à genoux , vêtu de ses habits de chœur, accompagné d'un grand nombre d'ecclésiastiques vêtus de même. Dans le milieu de cette grande compagnie on y voit un évêque vêtu pontificalement, dont les habits et les ornements sont délicatement peints en or, il est à préjuger que c'est le portrait

138 diîschiptiow

de monseigneur Nicolas de Pelle vé, cardinal , pour lors évêque d'Amiens , qui mourut à Sens en Bourgogne , l'an 1594.

La très-sainte Vierge ayant atteint l'âge de treize ans et quelques mois fut mariée à saint Joseph par la conduite de ses parens et de celle des prestres du temple qui la gouvernoient. Cette cérémonie est très-bien représentée dans un tableau attaché à la deuxième colonne isolée de la nef en entrant à droite et donné l'an 1558 par M. Jean Ponée , vicaire de la paroisse St-Firmin-le- Confesseur, on y voit saint Joseph avec une verge fleurie à la main , marque particulière de la distinction que la divine Providence voulut faire en sa faveur pour lui faire épouser cette sainte et chaste fille par préférence à ses autres concurrens. Les figures de ce tableau ont un air grand et majestueux , le coloris vif et les carnations naturelles , le peintre y a marqué une belle architecture d'une partie intérieure du temple de Jérusalem ou de quelques synagogues de la Judée ou de la Galilée , dans laquelle demeuroit la Ste-Vierge.

Un auteur moderne (1) nous apprend que les mariages surtout parmi les Juifs se faisoient autrefois hors des maisons et en plein champ, dans les places publiques, sub dio, en sorte qu'on estoit obligé de mettre l'époux et l'épouse sous une espèce de daix ou pavillon , sous un poêle ou voile dont les quatre coins estoient tenus par quatre personnes , quelques fois aussi ainsi que le

(1) Claude de Vert, thrésorier de l'abbaye de Clugny, explication des cérémonies de l'église, chnp. 1, t. ri.

(2) Celte coutume est encore observée par l'église catholique.

rapporte Sancius sur le cantique des cantiques , le mariage se contractoit sous un poêle fait en forme de ciel de lit, comme sous un daix , et c'est de dessous ce ciel de lit que sortoient les époux , tout brillant , vêtus et parés de leurs plus beaux habits auxquels semblent faire allusion ces paroles du psaume 18, dites littéralement du soleil levant : Et ipse tanquam sponsus procedens de thalamo suo.

La très-sainte Vierge , âgée de 15 ans , demeurant en la ville de Nazareth en Galilée , avec son époux saint Joseph , en la maison dont elle avoit hérité de ses parents , comme fille unique fut saluée par l'ange Gabriel qui lui annonça la volonté que le fils de Dieu avoit de s'incarner dans ses chastes entrailles par la vertu du Saint-Esprit, ce qui fut exécuté au même tems ensuite de son consentement, ce qui a fait dire à sain% Eucher que la Ste-Vierge a ouï , a consenti et a conçeu.

Comme ce mystère est le commencement de tous les autres et celui de notre rédemption , quelques personnes ont eu la dévotion d'en retracer la mémoire aux fidèles par le don de diférens tableaux qui nous en marquent l'histoire.

Dans un grand quadre de marbre noir de Charlemont, orné de blanc, attaché à la quatrième colonne isolée placée à la gauche de la nef est un grouppe de marbre blanc représentant en demi bosse l'ange Gabriel qui salue la Ste-Vierge placée à genoux dans une attitude humiliée , le trouble , le respect et l'amour sont ensemble fort bien exprimés dans ce grouppe, le Père éternel, sous la figure d'un vénérable vieillard et le Saint-Esprit sous celle

d'une colombe qui descend d'un nuage sont aussi délicatement sculptés en demi bosse et placés dans le milieu d'un fronton angulaire qui forme le couronnement de ce bel ouvrage fait par M. Blasset , fameux architecte et sculpteur de cette ville dont j'auray occasion de vous parler dans la suite. Ce beau morceau de sculpture fut offert dans notre cathédrale l'an 1655 par M. Antoine Pièce , seigneur de Bours , bourgeois d'Amiens , maistre en cette année de la confrérie de Notre-Dame du Puy , quoique je ne vousaye pas cité beaucoup d'inscriptions des autres tableaux dont je vous ay déjà parlé, comme celle de cet ouvrage convient fort bien au sujet du mystère qu'il représente à la beauté de ce grouppe et au nom de celui qui l'a donné. Je crois qu'il n'est pas hors de propos de vous dire que l'on y voit au-dessous ces paroles gravées dans le marbre : Pièce sans prix , vierge et mère sans tâche.

L'essence et la majesté de Dieu sont des choses si hautes, si incompréhensibles et si sublimes pour la foiblesse de l'esprit humain qu'il ne faut pas s'étonner si les sculpteurs et les peintres , pour nous en faire concevoir quelque idée ont esté obligés de nous représenter les divines personnes de la très-sainte et adorable Trinité sous des figures sensibles telles que le sculpteur les a formées dans ce bel ouvrage ; les plus éclairés d'entre les payens, persuadés qu'il n'y avoit qu'un Dieu éternel et invisible , n'avoient garde de lui attribuer une figure corporelle. Les Juifs qui tenoient seuls le véritable culte ne mirent jamais aucune figure dans le temple de Jérusalem. Numa qui inventa la religion des Romains leur

défendit de représenter Dieu sous une figure humaine ou de beste , il fut obéi pendant l'espace de 70 ans durant lesquels on ne mit aucune figure dans les temples. Marcellus fut le premier qui , après avoir pris Syracuse, porta à Rome les dieux des vaincus , on le blâma de deux choses, d'avoir manqué de respect envers les dieux et d'avoir amoli le courage d'une nation belliqueuse en lui faisant admirer l'art des sculpteurs et imiter le luxe des étrangers.

Si nous estions de purs esprits ils ne nous faudroit que des objets spirituels , mais comme nous sommes composés de corps et d'âme il faut nous représenter les choses les plus spirituelles sous des objets terribles pour que nous puissions en concevoir quelque idée , ainsi ne vous étonnez pas si l'on est obligé de nous représenter Dieu , la Ste-Vierge et les saints sous des figures corporelles, ainsy que nous voyons dans un autre tableau représentant le même mystère de la salutation angélique de l'ange à la très-sainte Vierge. Ce tableau est attaché aune des colonnes isolées au côté gauche du chœur contre laquelle est placé l'autel de la confrérie de saint Sébastien. On y voit aussi Adam et Eve représentés , figures qui nous font comprendre que l'incarnation du Verbe qui se fait en même temps dans les chastes entrailles de la divine Marie, va nous délivrer de la mort éternelle que la désobéissance de nos pères avoient causé à toute leur postérité. Ce tableau fut donné l'an 1557 par M. Antoine le Bel, bourgeois de cette ville, le coloris en est beau et les figures bien dessinées, son inscription convient encore au sujet qui est représenté dans ce tableau et au

nom de celui qui l'a offert. On y lit : Pour nous sauver bel et heureux message.

Ce même mystère est encore représenté au-dessus du retable d'autel de la chapelle que l'on nomme ordinairement du Jardinet ou de Y Annonciation. La très-sainte Vierge , après la salutation de l'ange , alla rendre une visite de trois mois à sainte Elisabeth, sa parente, grosse de saint Jean-Baptiste , qui pour lors fut sanctifié dans le ventre de sa mère par la présence du Sauveur des hommes, dont la sainte Vierge estoit enceinte, ce fut dans cette sainte entrevue que la divine Marie composa ce beau cantique que l'église catholique met si souvent dans la bouche de ses enfans lorsqu'il chantent les louanges du très-haut. Ce tableau qui nous fait voir la Visitation de la très-sainte Vierge est très-beau et on y voit au bas les .portraits de trois papes à genoux , sçavoir : d'Urbain VI, de Boniface IX et de Sixte IV , vêtus de leurs habits pontificaux avec la thiare sur la teste.

Il est attaché contre la face d'une des colonnes isolées placées devant ce tableau, donné par M. Le Bel, dont je vous ay parlé depuis peu de tems ; celui-cy fut offert en 1555 par M. Jean-Baptiste Maire, chanoine et chantre.

La même entrevue de la sainte Vierge avec sainte Elisabeth est aussi représentée par de grandes statues de pierres blanches sculptées en bosse , placées au côté droit de la clôture du chevet du chœur ; proche la représentation de cette entreveue est celle des couches de sainte Elisabeth et de la naissance de saint Jean- Baptiste.

La sainle Vierge et saint Joseph , suivant redit de l'empereur Auguste , ayant entrepris un long et pénible voyage depuis Nazareth, ville scituée en la basse Galilée , jusqu'à Bethléem , cité de David , qui , selon saint Thomas, veut dire maison de pain, puisqu'il falloit, selon saint Grégoire, que Jésus, qui est le pain de vie, naquit en la maison du pain pour s'y faire enregistrer parmi ceux de la tribu de Juda et de la maison de David dont ils estoient sortis, l'affluence du monde estoit si grande qu'ils ne purent loger que dans l'étable d'une hostellerie du faubourg. Pendant le tems qu'ils y estoient celui des couches de la sainte Vierge arriva et elle enfanta Jésus-Christ le 25e décembre à minuit , qu'elle enveloppa de langes et le coucha dans une crèche. Ainsi prit naissance le roi du ciel et de la terre , ce messie adorable prédit par les prophètes et même par les sybilles , si longtemps désiré par les nations. Les humiliations de sa naissance ne laissèrent pourtant pas d'estre accompagnées de quelque gloire, puisque pour faire voir qu'il n'estoit pas seulement homme comme les autres, les anges du ciel vinrent l'adorer et chantèrent un beau cantique à son honneur, incitant aussi les pasteurs de la campagne prochaine à venir le reconnoître. L'histoire de cette hûreuse naissance est représentée dans quatre tableaux de notre cathédrale.

Le premier est posé dans le retable d'autel de la chapelle de St.-Nicaise, donné l'an 1619 par M. St.-Germain Séjourné, marchand, et demoiselle Marie Sevestre, son épouse. Ce tableau, dans son fond qui suppose une nuit, ne laisse pas d'estre éclairé , mais il ne tire son

jour que d'une certaine clarté imprimée sur le corps de l'Enfant- Jésus, dont la réflexion lumineuse se répand avec proportion sur toutes les surfaces des figures qui le composent, et chacune en reçoit la réverbération autant qu'il lui en faut pour en discerner les mouvemens et Fattitude, par rapport aux distances qui les séparent.

Le petit tableau qui avoit servi de modèle à celui dont je viens de vous parler, sur lequel sont peints les portraits de M. Séjourné et de Mme son épouse, et qui estoit attaché au côté droit de la même chapelle de St.-~ Nicaise , sert présentement de rétable d'autel de la chapelle dédiée à saint Jean-Baptiste, ordinairement appelée de l' Extrême-Onction , parce qu'on y conserve les saintes huiles qui servent à l'administration de ce sacrement , lequel autel MM. les ecclésiastiques de la communauté des chapellains de la cathédrale ont fait orner depuis peu de tems, et y offrent à présent le saint sacrifice de la messe.

La clôture de la chapelle de St. -Nicaise est ornée de quatre grandes colonnes de bois, d'ordre dorique, placées sur des piédesteaux en saillie et de plusieurs autres petites colonnes de bois, d'ordre corinthien, posées sur un piédestal continu , quatre statues de bois doré représentant saint Luc, saint Louis, saint Charlemagne, le roi David et Salomon , en augmentent l'ornement. Une autre statue de bois doré de la trèssainte Vierge, placée au milieu d'un fronton sphérique brisé , embellit le couronnement de la porte de cette clôture, dont je vous ai déjà dit que les colonnes en sont d'ordre dorique.

Le second tableau, qui représente la nativité de Notre-Seigneur J. -C . , sert de retable d'autel à la chapelle de St.-Domice, scituée proche de celle de St.-Nicaise.

Le troisième est posé contre la quatrième colonne au côté gauche de la nef; il fut donné par M. Louis Dufresne, marchand.

Enfin le quatrième est attaché à une des faces de la même colonne. Ce grand tableau est de sculpture de bois doré délicatement travaillé ; il fut offert Fan 1671 par M. Jean Delattre, marchand, et demoiselle Marguerite Ducroquet, son épouse. L'écu de M. Delattre est attaché à l'un des deux pilastres d'ordre composite qui ornent le quadre de ce bel ouvrage ( qui fut transféré en 1713 dans la chapelle de St.-Christophe. ) On voit qu'il porte d'azur à 3 aiglettes ou aiglons d'or, 2 et 1. Sur l'autre pilastre on remarque encore le même écu, parti et divisé en deux parties égales par une ligne qui vient de haut en bas , dont la moitié est remplie de l'écu de M. Delattre et l'autre par celui de Mlle Marguerite Ducroquet, son épouse , qui porte d'or à 2 escurieux (1) d'azur t les dits escurieux rnangeans ou crocquans chacun dans une noix, t et \ , Vun au côté senextre du chef et Vautre au côté dextre de la pointe, et un mis en pal à la bande de gueule chargé de 3 couppes d'or couvertes , semées de trefjles d'argent.

On peut remarquer, au sujet des escurieux placés dans l'écu de Mlle Marguerite Ducroquet , épouse de M. Jean Delattre, dont je viens de vous parler, que ces petits

(i) Écureuils.

animaux se servent de leur queue pour ombre et pour couverture quand ils sont à la campagne, et que Pline leur donne cet instinct particulier de fermer les trous de leurs tannières du côté d'où doit venir le vent.

A propos des sybilles, nos prédécesseurs dans Amien& n'ont pas esté si incrédules sur ce sujet que certains auteurs et ont cru apparemment qu'il y en avoit eu autrefois et que leurs livres n1 estaient pas des pièces supposées , puisque nous en voyons plusieurs représentations dans cette ville, soit en sculpture, soit en peinture, tant dans les églises paroissiales, dans le cloître du cimetière St. -Denis , que dans notre cathédrale , où l'on remarque un très-beau tableau, présenté l'an 1561 par Mathieu Ostrem , marchand , dont le vers palinodiat est : de mère et de fils les sybilles ont prédit.

Ce tableau représente la très-sainte Vierge en pied , tenant son très-cher fils Jésus , ayant à ses côtés six sybilles , dans une belle attitude ; le coloris de toutes les figures peintes dans ce tableau est vif et les carnations bien naturelles. Nous voyons encore plusieurs figures de sybilles peintes sur des volets de tableaux attachés contre la muraille de la chapelle de St. -Nicolas ; chaque sybille est placée au côté de la représentation d'un mystère ou action de la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ qu'elle a prophétisée.

Huit figures de sybilles de grandeur presque naturelle, vêtues de diférentes manières antiques, sont peintes sur la muraille de la chapelle de St.-Domice , avec des vers en caractères gothiques qui expliquent leurs prédictions.

11 y a encore apparemment deux autres figures de syblles peintes sur l'autre côté de la muraille de la même chapelle, qui sont cachées par des volets de tableaux que l'on y a placés , servant de cloison à une petite sacristie que l'on a pratiqué dans cette chapelle, lesquelles figures composent le nombre de dix, que l'on attribue ordinairement aux sybilles (1).

Le mystère éclatant de l'adoration de Jésus-Christ par les Mages est peint dans deux tableaux de notre cathédrale : le premier posé dans le retable d'autel de la chapelle de St.-Paul , donné l'an 1616 par M. David Quignon , bourgeois et ancien échevin ; le second à l'une des faces des quatre grosses colonnes en faisceaux de la croisée à gauche, offert l'an 1554 par M. Michel Leloyer, marchand.

Le dessin de ce tableau me fournit l'occasion de vous dire ma pensée sur la manière dont quelques peintres falsifient la vérité des histoires qu'ils représentent. Par exemple, dans ce tableau, la sainte Vierge assise, tenant son cher fils Jésus sur ses genoux, placée au pied de deux grandes arcades d'architecture accompagnées de festons et autres ornements , plus convenables à la magnificence des arcs de triomphe qu'à la pauvreté du lieu où Nôtre-Sauveur Jésus- Christ a bien voulu naître. Quand même on accorderoit à ce peintre que la foule de ceux qui venoient se faire enregistrer dans la petite ville de Bethléem estant passée, on puisse croire raisonnablement qu'on en ait retiré le divin Jésus avec sa

(1) On voit encore des figures de sybilles dans la chapelle de St.-EIoi. (V. les Sybilles, peintures murales de la cathédrale . découvertes et expliquées par MM. Jourdain et Du val.)

H8 DEscniPTios"

sainte mère et saint Joseph , de la grotte qui servoit d'estable à cesle hostellerie pour les loger dans quelque chambre plus honnête et que ce fût là que les rois le vinrent adorer ; on ne peut se persuader qu'aucun lieu d'une hostellerie ait eu une architecture ou des ornements aussi superbes.

L'évangile nous apprend que quarante jours s'estant écoulés depuis la naissance de Jésus-Christ , la sainte Vierge et saint Joseph allèrent à Jérusalem pour le présenter au temple et pour obéir à la loi qui ordonnoit d'offrir à Dieu les fils aînés et de les racheter. Toutes les circonstances de cette histoire sont représentées dans le tableau du retable d'autel de la chapelle dédiée à saint Jean l'Évangéliste, offert l'an 1658 par M. Jean Cuignet , preslre , chapelain et vicaire. Ce retable d'autel est de bois doré; les deux côtés sont ornés de pilastres et de colonnes corolitiques d'ordre corinthien, dont les fûts , tournés en lignes spirales , sont chargés de feuillages àl'entour.

On voit encore la même cérémonie et mystère de la Purification de la très-sainte Vierge dans un grand tableau placé contre la grosse colonne en faisceau à demi engagée dans la maçonnerie en entrant à droite par la grande porte de notre auguste temple , donné l'an 1537 par M. Jean Randon , bourgeois.

Un très-beau tableau placé dans le retable d'autel de la chapelle de saint Jacques le Mineur, représente Jésus au temple assis parmi les docteurs , les écoutant et les interrogeant touchant la venue du Messie et donnant de Fadmiralion à tous ceux qui l'écoutoient. L'ordonnance

t»E LA CATHÉDRALE. 1 i 0

de ce tableau en est belle et l'architecture du temple fort bien dessinée ; la sculpture du retable d'autel , de bois doré, est d'une délicatesse admirable ; M. Blasset, qui l'a travaillée. , a fait voir dans cet ouvrage qu'il n'estoit pas moins habile dans la sculpture en bois que dans celle en marbre. Ce retable d'autel fut offert l'an 16Î0 par M. Jean Leclerc, marchand plombier, dont M. Blasset épousa la veuve quiestoit fort riche. Ce M. Leclerc avoit donné l'an 1616 les vitres derrière l'autel de la chapelle où repose le chef de saint Jean-Baptiste.

La clôture de cette chapelle de St. -Jacques est composée de quatorze colonnes et de quatre demi-colonnes d'un ordre particulier et qui n'est pas dans les règles d'aucun autre ordre ; elles sont d'un cuivre jaune; il y en a quatre cannelées rudentées; les cannelures sont remplies de cables , de roseaux ou bâtons par le bas , qui montent jusques au tiers du fust de chaque colonne, garnies de trois tores par le bas , comme aux colonnes d'ordre corinthien, et les autres petites colonnes sont seulement cannelées depuis le haut jusques en bas , sans roseaux. Les chapiteaux de ces colonnes participent de ceux de l'ordre dorique et de ceux du corinthien, estant ornés par en bas de feuilles et le tailloir estant quarré comme celui de l'ordre toscan ; les petites colonnes sont placées sur un piédestal continu et les quatre plus grosses sont sur des piédestaux en saillie.

Cette clôture fut donnée l'an 1587 par la communauté des marchands merciers-épiciers et des merciers secqs de celte ville , suivant la permission à eux accordée par MM. du Chapitre de la cathédrale, suivant les actes

ï 50 DESCRIPTION

capitulaires du 14e may 1543 et du 21e octobre 1585, qui pour lors ne composoient qu'un même corps , et dont la communauté ne s'est partagée en deux corps qu'en l'année 1644 , à cause du grand nombre de marchands qui composoient alors cette communauté et dont les intérêts particuliers par rapport à leurs diférens négoces causoient souvent entre les marchands de grands procès.

Le milieu de cette clôture est surmonté d'un fronton brisé et dans la place du tympan une statue de bois doré représentant la figure de saint Jacques qui estoit alors le patron de cette grande communauté.

Les vitres de cette chapelle sont des coulleurs d'une vivacité surprenante et forment un point de vue fort agréable à ceux qui entrent dans la cathédrale par la porte que l'on nomme communément de la mère de Dieu. On voit représenté sur ces vitres plusieurs sortes de marchandises et diférentes occupations de marchands de celte communauté qui ont fait faire ces belles vitres.

Aux deux côtés du retable d'autel de cette chapelle on voit les portraits de M. Jean Leclerc et de demoiselle Magdeleine Le TeJlier , son épouse , qui ont donné ce beau et délicat retable d'autel.

Au côté gauche de celui de la chapelle de Sl-Louis on voit un volet de tableau attaché contre la muraille où Jésus-Christ est représenté assis dans une chaire ou plutôt dans un petit trône , enseignant les docteurs de la loi dans le temple de Jérusalem.

Après cette action du fils de Dieu , l'évangile nous apprend qu'il retourna à Nazareth où il passa plusieurs années dans une vie commune et dans une grande sou-

DE LA CATflEDUALE. 151

mission à l'endroit de ses parens. Il fut nourri et entretenu par la Ste-Vierge et saint Joseph en travaillant probablement avec eux dans un métier pénible où il avoit plu à la divine Providence que saint Joseph estoit réduit quoique descendu d'une famille royale, belle instruction aux chrétiens pour leur apprendre à supporter patiemment les peines et les afflictions de cette vie, attachées à l'état dans lequel la divine Providence a permis qu'ils soient engagés.

Cette circonstance d'un Dieu nourri par saint Joseph peut avoir donné lieu à l'idée d'un tableau placé dans le retable d'autel de la chapelle de Sl-Quentin , dans lequel la S,e-Vierge et saint Joseph sont représentés en pied , tenant au milieu d'eux par la main l'Enfant-Jésus, avec ces paroles écrites dans ce tableau : Nourisson de saint Joseph , vray Dieu , fils de Marie. Ce retable d'autel avec le tableau furent offerts Tan 1649 par M. Jean Patte, prestre chapellain, maître de musique de la cathédrale et autrefois enfant de chœur de cette même église, son portrait, où il est représenté vêtu en surplis, et celui de M. Jean Patte, son père, vénérable vieillard aux cheveux blancs, vêtu en habits noirs de bourgeois, sont peints dans deux tableaux placés dans des cartouches ovales à bordures dorées attachées aux deux côtés de cet autel sur des colonnes couplées d'ordre ionique.

On voit dans cette chapelle un petit tableau représentant les noces de Cana en Galilée , où Jésus-Christ fit son premier miracle en changeant l'eau en vin qui vint à manquer dans le festin. Le peintre a marqué dans

ce tableau Jésus-Christ avec trois ou quatre de ses apôtres aux noces de Cana, leur nombre ne se montoit alors encore qu'à quatre dont saint Natbanaëb en estoit un.

Le baptême de Notre-Seigneur Jésus-Christ par saint Jean, dans les eaux du Jourdain avoit précédé le miracle dont je viens de vous parler.

Cette éclatante cérémonie est peinte dans un tableau placé au-dessus de la clôture de la chapelle de Ste-Brigite, l'ouvrage de cette clôture est de pierres dorées d'un travail délicat , les colonnes rudentées et cannelées sont d'ordre corinthien. Cette magnifique clôture a esté donnée par M. François de Prouville, autrefois commandeur de Fief (1) et ensuite de Sl-Mauvis ou Sl-Mauguille (9), ce gentilhomme est peint dans ce tableau , vêtu de noir avec la grande croix de Malthe sur son habit, on y voit aussi représenté le roy Henry IVe, M?r de la Martonie , évêque d'Amiens et plusieurs autres seigneurs. L'écu des armes de M. de Prouville est peint et sculpté en plusieurs endroits de cette clôture , il porte de Sinople à la croix pleine d'argent engreslée avec un chef des armes de la religion de Malte.

Les chevaliers de Malte mettent pour marque de leur religion derrière leur êcu la croix de leur ordre avec un chapelet de corail ou d'or qui entoure l'écu et est entrelassé dans les pointes de la croix , ils adjoutent à leur écu un

{[) Commune de ce nom, près de Monstrelet , arrondissement de Doullens , canton de Domart (Somme).

(2) Il y avait, en 1567, une commanderie de l'Ordre de Malte. S'-Mauvis, arrondissement d'Amiens, canton d'Oisemont, avait aussi une commanderie du même ordre.

DL LA CÀTUKDRALE. 153

chef de gueules à une croix d'argent qui sont les armes de leur ordre.

Les chevaliers-commandeurs mettent derrière leur écu une épée dont la pointe paroit au-dessus et la garde en bas.

Le tableau dont je viens de vous parler , qui représente le baptême de Notre-Seigneur Jésus-Christ dans les eaux du Jourdain me fait souvenir de vous entretenir d'un autre tableau attaché à une des colonnes isolées placées à droite de la clôture du chœur en dehors, donné en 1587 par M. Jean-Baptiste Gaillard , chanoine de S^Firmin , dans lequel il est représenté vêtu en surplis, accompagné de plusieurs personnes de ses parents (1). On voit dans ce tableau au côté d'une figure de la trèssainte Vierge en pied , tenant son fils Jésus par la main , qui tient une croix de l'autre, le baptême de ce seigneur Éthiopien, grand favori de Candace , reine d'Ethiopie, surintendant de ses finances, que le sous-diacre Philippe lui a administré. Cet eunuque n'y est pourtant pas peint avec le teint noir quoique l'on voie quelques personnes de sa suite peintes en véritables Éthyopiens.

Ce que je trouve de plus particulier dans ce tableau est de voir sur les flots de la mer deux figures d'hommes dont l'un touche les cordes d'un lut et l'autre pince les cordes d'une harpe , une de ces figures est porté sur le dos d'un dauphin, ce qui ne peut convenir, comme vous voyez qu'à la figure d'Arion. Vous sçavez qu'il estoit un excellent joueur de lut ou de harpe et un poète

(1) Ce tableau a été ôté en l'aonée 1711 et placé dans la chapelle de S'-Etienne.

lyrique qui inventa dans Corinthe la méthode de la tragédie.

Je ne vous cite ceci que pour voir si vous ne pourriez pas me donner quelques éclaircissements sur le dessein que le peintre pouvoit avoir lorsqu'il a peint ce tableau, car je ne puis concevoir quel rapport cette fable peut avoir avec la vérité du baptême de ce seigneur d'Ethiopie ny avec les autres figures qui composent ce tableau d'autant plus que les paroles qui y servent de vers palinodial n'ont rapport qu'au sacrement de baptême qu'il appelle Mystère ouvrant la céleste barrière , paroles qui donnent à connoitre que le baptême est le premier des sacrements et celui qui ouvrant l'entrée à tous les autres engage le chrétien qui a eu le bonheur de le recevoir à combattre fortement dans la carrière de sa vie poulies intérêts de son salut et pour la gloire de Jésus-Christ, contre les ennemis qui lui font continuellement la guerre.

L'histoire du riche Zachée est peinte dans un tableau placée dans la chapelle de St-Éloi ou de S^Domice , audessus de la porte par laquelle on va au Chapitre de MM. les chanoines, on y voit le chef des publicains, qui dans le désir de voir Jésus-Christ est monté, à cause de la petitesse de son corps, sur un sycomore en un lieu par où il sçavoit que le fils de Dieu devoit passer. On voit notre divin maitre y passer en effet et lever les yeux, disant à Zachée: Hâtez-vous de descendre, car c'est chez vous qu'il faut que je loge aujourd'hui , paroles pleines de consolation pour tous les pécheurs puisque la suite de l'Évangile, nous apprenant la conversion miraculeuse de ce chef publicain, nous marque aussi cette assurance

positive que le Rédempteur de nos âmes nous donne par sa divine parole qu'il est venu sur la terre pour chercher et sauver ceux que le démon vouloit perdre.

La feste de Pâques approchant, Jésus-Christ s'en alla en Jérusalem , il y trouva dans le temple des marchands qui vendoient des moutons et des colombes , animaux propres pour les sacrifices, ayant aussi trouvé des changeurs assis à leurs bureaux , Jésus dévoré par le zèle pour la maison de son père, il fit aussitôt un fouet avec des cordes et chassa du temple tous ceux qui le profanoient, jettant par terre l'argent des changeurs, il renversa leurs bureaux et dit à ceux qui vendoient des colombes : ottez tout cela d'ici et ne faites pas de la maison de mon père une maison de trafic. Le Seigneur ainsi animé d'un saint zèle et armé d'un fouet est fort bien représenté dans une arcade d'un très-bel ouvrage de sculpture en pierres dorées délicatement travaillées, chassant les vendeurs et changeurs de cette partie du temple qu'on appelloit la cour ou le parvis. Dans les trois autres arcades sont placées les trois autres parties du temple qu'on appelloit le Tabernacle, le Saint et le Saint des Saints qui estoient deux espaces séparées par un voile , dans une des arcades on voit des aveugles , des boiteux et autres infirmes qui se présentent à Jésus- Christ pour estre guéris, dans les autres arcades sont les ornemens que l'on mettoit dans ces parties du temple, on y voit les rideaux du tabernacle , de couleur d'hyacinthe , de pourpre et d'écarlate , parsemés d'ouvrages de broderies.

Dans le Saint on voit la table et les douze pains qu'on

y exposoit, le chandelier d'or à sept branches et l'autel des parfums dont la fumée montoit vers Dieu pour faire descendre sa miséricorde sur le peuple.

Dans le Saint des Saints on voit l'arche d'alliance , couverte d'or, dans laquelle estoit une urne pleine de manne qui segardoit sans se corrompre, la verge d'Aaron qui avoit fleuri, et les deux tables de l'alliance auxquelles quelques auteurs adjoutent encore le livre entier de Moïse. Au-dessus de l'arche deux chérubins couvrent le propitiatoire de leurs ailes. Les figures de cette représentation sont en bosse de pierres peintes et dorées. Tout l'ouvrage est accompagné d'un beau couronnement de pierres blanches délicatement travaillées à jour , cet ouvrage est placé au-dessus de la muraille qui sert de clôture à une partie de la chapelle de Ste-Brigitte, faisant face à la croisée (1).

Un auteur moderne (2) qui écrivoit sur la fin du dernier siècle, remarque que les juifs n'ont point conçeu de plus haute idée de toutes les parties du temple dont je viens de vous entretenir que de s'imaginer que le Saint des Saints représentoit le monde des anges; le Saint, le ciel visible; le parvis, le globe de la terre; la table des douze pains, les douze signes du zodiaque; le chandelier à sept branches , les sept planètes ; les quatre coulleurs des rideaux, les quatre élémens.

Mais l'apôtre des gentils découvrant des significations

(1) On voit encore ce bas-relief, très-beau et très-bien conservé.

(2) Livre des mélanges , de M. Vnilsius (sic), et journal des sçavans, 3 décembre 1700.

DE LA CATHEDRALE. 1 î)7

plus sublimes dans la description des parties intérieures du temple, a révélé aux fidèles le mystère de quelqu'unes et laissé les autres à leur méditation , on peut donc dire que le parvis signifioit l'église selon sa forme visible ; l'hôtel des holocaustes, Jésus-Christ offert pour les péchés des hommes ; le bassin d'airain, l'Esprit-Saint qui les purifie ; l'entrée du tabernacle , la présence de Dieu ; le Saint , l'église militante; la table avec les douze pains, la parole de Dieu avec les sacremens ; le chandelier à sept branches , la connoissance des vérités révélées ; l'autel des parfums , le Fils de Dieu intercédant sans cesse pour les hommes en qualité de médiateur; le Saint des Saints, le Paradis; l'arche , le throsne de la grâce; la manne , le pain céleste ; et la verge d'Aaron , le sacerdoce.

Je m'étonne que dans la description d'une partie du temple de Jérusalem , le sculpteur ait placé la statue de Notre-Seigneur Jésus-Christ chassant les changeurs et les marchands, il y ait mis l'arche d'alliance. Si c'estoit la représentation du temple construit par les ordres du roi Salomon cela paroitroit dans l'ordre, mais de placer l'arche d'alliance dans le temple de Jérusalem bâti par Zorobabel ou dans celui construit ou réédifié par les ordres du roy Hérode-le-Grand , qui, suivant la forme de celui bâti par Salomon et achevé en Tannée 3991 de la création du monde. C'est établir un sentiment dont on ne voit pas beaucoup de certitude dans les auteurs, plusieurs écrivains qui ont traité de cette matière , marquent que sous le règne du roy Josias , l'arche d'alliance fut cachée par son ordre , dans un lieu souterrain

préparé à cet effet par Salomon , et qu'elle ne (ut pas remise dans le second temple. Tel est le sentiment de l'auteur qui a, traduit de l'hébreux en latin plusieurs tomes composés par le Rabin Maimonidés.

Un autresçavant auteur moderne, M. de Saci, remarque dans la préface sur sa traduction du prophète Jérémie que nous apprenons de l'histoire des Machabées (1) une circonstance considérable sur ce sujet, qui ne se lit pas ailleurs dans l'Écriture sainte. Ce commentateur écrit que Jérémie trouva le moyen de sauver des débris du temple le tabernacle, l'arche d'alliance avec l'autel sur lequel on faisoit brûler l'encens, en ayant reçeu auparavant un ordre exprès de Dieu ; qu'on ne sçait point en quel terne précis il le put faire, mais qu'il est certain qu'il ne le fit que par une espèce de miracle. Il est donc marqué qu'il fit porter avec soy ces précieux restes de la religion judaïque, jusqu'à ce qu'il fut arrivé à la montagne de Nebo , sur laquelle Moïse estoit monté autrefois, et d'où il avoit considéré l'héritage du Seigneur, c'est-à-dire toute la terre de Ghanaan qu'il vouloit donner en héritage à son peuple. L'Écriture ajoute que Jérémie ayant trouvé sur celte montagne une caverne, il y porta luymème le tabernacle , l'arche d'alliance et l'autel , sans que personne l'y accompagnât , et qu'il en ferma l'entrée, ce qu'il ne put faire visiblement sans un secours tout miraculeux de Dieu ; mais quelqu'un s'estant ensuite avancé pour remarquer cet endroit , sans l'avoir pu découvrir, ce saint homme les en reprit et leur déclara que

(1) Deuxième Machab., ver?. 4 et suiv.

DE LA CATHÉDRALE 15i>

ce lieu demeurèrent inconnu jusqu'à ce que Dieu rassemblât son peuple dispersé et lui fit miséricorde.

Un autre auteur moderne (1), originaire de cette ville, écrit que pendant le siège de Jérusalem , que Nabuchodonosor avoit mis devant cette place , les prestres et les lévites en appréhendant avec sujet la dernière ruine , cachèrent l'arche d'alliance , les ornemens et le feu sacré dans le dernier mois de sa prise , savoir à la onzième année du règne de Sédécias , qui estoit la dixneuvième de celui de Nabuchodonsor, pendant laquelle cette place fut forcée et où tout fut mis à feu et à sang.

Cet habile chronologue , continuant l'histoire de la ville de Jérusalem, remarque qu'après la prise de cette ville malheureuse, le prophète Jérémie ayant esté reconnu entre les captifs fut renvoyé de Rama avec Baruch, son secrétaire, habiter où il lui plairoit , et que Jérémie prenant le soin du culte divin , fut à Jérusalem chercher l'arche d'alliance, où les prestres l'avoient caché pendant le sac de cette ville, qu'il la transporta sur la montagne appellée de Nebo , d'où Moïse avoit veu la terre promise, sur laquelle trouvant une caverne il y mit le tabernacle, l'arche et F autel des parfums en dépôt et qu'ensuite il boucha le trou.

Vous voyez que l'autorité de ces deux auteurs s'accorde en ce point que l'arche ait esté cachée dans le même endroit , mais l'un et l'autre ne disent point qu'elle ait esté remise dans le temple bâti par Zorobabel ou dans

(1) Le R. P. Jean- Louis , capucin, Atlas des temps, pages 10 et 446.

celui construit par Hérode-le-Grand , qui estoit celui dans lequel Notre-Seigneur Jésus-Christ chassa les changeurs et les marchands qui en profanoient la sainteté.

Le R. P. Gaudruche, jésuite, écrit dans son histoire sainte que l'arche d'alliance , le feu perpétuel venu du Ciel et duquel on se servoit pour allumer le bois des sacrifices , avec les autres choses semblables des plus sacrées , furent cachées en des lieux assurés par le conseil de Jérémie, et que, selon l'opinion de Salian, tout se retrouva après le tems de la captivité des Juifs à Babylone.

Quoiqu'il en soit de la vérité des sentiments de ces quatre auteurs , il faloit que la présence de l'arche d'alliance imprimat un profond respect dans l'esprit des Juifs, qui alloient y adorer le Seigneur, puisque Joseph, historien juif, rapporte qu'anciennement le temple de Salomon estoit en telle vénération que si un profane, c'est-à-dire un inconnu ou une beste y passoient, ils estoient incontinent mis à mort. Les Romains même n'empêchèrent point cette exécution sur leur nation. Ce temple n'estoit pourtant que l'ombre et la figure de nos églises ; jugez de là avec combien de modestie, de respect et de retenue les chrétiens doivent s'y comporter.

Je viens de vous entretenir du zèle de Jésus-Christ contre les profanateurs de son temple ; voici une marque éclatante de la grandeur de son amour pour les pécheurs en la personne de cette femme célèbre de Samarie. Ce divin Sauveur passant par la Samarie pour aller en Galilée , s'arrêta en chemin pour prendre un peu de repos sur le bord d'un puits qu'on appelloit la fontaine

de Jacob, proche la ville de Sichar, où il eût un long entretien avec une femme du pays qui y estoit venu quérir de l'eau, laquelle jugea qu'il faloit que celui qui lui parloit fut le Messie , à cause qu'il lui découvroit toute sa vie , ce qui contribua à sa conversion et à celle de plusieurs autres Samaritains.

Cette partie de l'Évangile est représentée dans un beau tableau placé dans l'architecture de bois doré , faisant partie de cette clôture de la chapelle qui regarde la porte droite du chœur, que l'on nomme Notre-Dame l'Anglette, ainsi appellée à cause d'une statue de bois représentant la sainte Vierge assise dans une chaise qui estoit autrefois dans cette chapelle, statue que la tradition nous apprend que les Anglois avoient fait faire pendant le temps qu'ils estoient les maîtres de cette ville.

Cette clôture et ce tableau furent donnés l'an 1604 par M. Antoine de Montaubert , secrétaire de M. François de l'Isle, chevalier, seigneur de Treignel , gouverneur des ville et citadelle d'Amiens. Ce M. de Montaubert et Mme Catherine Desnoëux, son épouse, avec leurs enfants, sont peints dans ce tableau; on voit dans son lointain Jésus-Christ assis sur le bord du puits , entretenant la Samaritaine ; le paysage de ce tableau est touché délicatement.

Cette partie de la clôture de cette chapelle est ornée de huit grandes colonnes couplées , d'ordre corinthien , dont les abaques ou tailloirs sont bien creusés et recoupés en dedans ; elles portent un fort bel entablement ; dans les entrecolonnemens on voit dans deux niches

16a2 DESCRIPTION

deux grandes statues du roy David et de son fils Salouion , fort bien sculptées.

Les quatre colonnes du milieu sont posées sur un piédestal continu, orné de sculptures et bas-reliefs, et les quatre autres colonnes des côtés sont séparées de celles du milieu par des retraites.

On voyoit encore Jésus-Christ posé dans la même attitude avec la Samaritaine, peinte en clair obscur ou grisaille, au derrière des volets d'un tableau qui estoit placé contre une des colonnes de la clôture du chœur , devant cette chapelle. Ce tableau fut donné l'an 1497 par M. Jean de St.-Delis , seigneur d'Haucourt , Hauvenas (sic) (1) et Bernapré. Il fut osté de cette place dans la feste de Pasques de l'année 1705 , et on l'a attaché contre la muraille proche une des grandes portes de la cathédrale, du côté de l'église paroissiale de St.-Firminle-Confesseur.

On a mis dans la place de ce tableau la statue de l'Enfant-Jésus, de marbre blanc, terrassant le démon sous la figure d'un serpent. Cette belle pièce fut offerte par M. François de Vitri, écuyer, seigneur des Auteux et autres lieux ; c'est un des ouvrages de feu M. Blasset, fameux sculpteur de cette ville, dont je vous parleray dans la suite. Le piédestal qui porte cette statue et les deux testes d'anges qui l'accompagnent sont de M. Cressent, aussi sculpteur d'Amiens, qui a déjà donné au public plusieurs beaux morceaux de sculpture de sa façon.

(1) Probablement Havernas, à 18 kilom. d'Amiens, arrondissement de Doullens, canton de Domart.

Nous venons de voir Jésus-Christ rendre la vie de l'âme à la Samaritaine , dans cet entretien qu'il eût avec elle sur le bord du puits de Jacob ; regardons dans un autre tableau ce divin médecin rendre la santé du corps à un vieux paralytique qui , depuis 38 ans, attendoit sa guérison auprès de la piscine probatique. Le peintre a représenté l'ange proche le portique qui venoit y remuer l'eau visiblement de tems en tems, laquelle redonnoitla santé à celui qui le premier s'y estoit baigné.

Dans le même tableau on voit la représentation de ce malheureux dont la parabole est écrit dans l'évangile (saint Luc, cap. x, vers, xxx), qui fut dépouillé et blessé sur le chemin de Jérico par des voleurs qui le laissèrent demi-mort ; un prestre et un lévite passèrent l'un après l'autre auprès de cet homme, sans lui rendre aucune assistance, et à la place du Samaritain (dont parle l'évangile) le peintre a placé l'Enfant-Jésus, qui verse lui-même de l'huile et du vin dans les playes de cet infortuné. Ce beau tableau , qui nous représente l'histoire du paralytique, de la piscine et la parabole du Samaritain est attaché à la colonne isolée derrière la chaire du prédicateur et fut donné l'an 1582 par M. Jacques Fournier, chirurgien, qui y est peint avec sa famille.

La même parabole du charitable Samaritain est aussi représentée en sculpture de pierres dans un ouvrage placé contre la muraille servant de clôture au chevet du chœur, donné l'an 1613 par M. Adrien Pecoul, docteur en médecine , archidiacre de Ponthieu et chanoine d'Amiens. 11 y est représenté à genoux par une statue

isolée, vêtue en habits de chœur et d'hyver. On y voit l'écu de ses armes en sculpture , où il porte de gueules à 3 chevrons de vair, surmonté oVun casque timbré en face. Quelques auteurs veullcnt qu'Amiens avoit autrefois le même écu pour ses armes , du moins c'estoil Celui de la famille des d'Amiens. On remarque dans cet ouvrage le Samaritain , c'est-à-dire un étranger à l'égard des Juifs, quoique la ville de Samarie, capitale de ce pays, ne fut éloignée de Jérusalem , capitale de la Judée , que d'environ 7 à 8 lieues , on voit ce Samaritain verser de l'huile et du vin dans les playes de ce pauvre blessé, qu'il recommande au maître de l'hostellerie voisine, où il l'avoit mené, et lui laisser même de l'argent pour avoir soin de cet infortuné. Cet ouvrage est soutenu de quatre colonnes couplées, d'ordre ionique, deux de chaque côté.

Le fils de Dieu, qui avoit jusqu'alors paru parmi les hommes dans un état d'humiliation , voulut bien se faire connoître à trois de ses disciples choisis , dans l'état d'une partie de sa gloire, dont il brillera au tems de son règne et de son triomphe. Ayant mené saint Pierre , saint Jacques et saint Jean sur la montagne du Thabor, il leva en même tems le voile de dessus les yeux de ces heureux apôtres et se transfigura en leur présence et parut tout rayonnant de gloire entre Moïse et Élie , discourant avec eux des tourmens excessifs et de la mort ignominieuse qu'il devoit souffrir dans quelque temps dans Jérusalem.

Cet état glorieux de notre divin maître est bien peint dans un tableau placé dans le retable d'autel de la chapelle de Notre-Dame l'Angletle, donné l'an 1625 par

Dit LA CATUEDUALE. 16^i

M. Mathieu Reneuve , chapellain de la cathédrale, peint au naturel dans un autre tableau attaché à une des colonnes isolées de cette chapelle. Il y est représenté vêtu en surplis , les mains jointes, et avec une longue barbe telle que la portent la plus grande partie des Grecs. M. de Reneuve avoit voyagé dans la Terre sainte , et il porte dans l'écu de ses armes la croix que l'on nomme de Jérusalem , qui est une croix potencée de gueules , cantonnée de 4 croisettes de même , dans un écu d'or.

Les trois apôtres qui avoient esté choisis pour estre les spectateurs et les témoins de ce mystère , font assez voir par l'expression et l'attitude que le peintre leur a donné, quel est leur étonnement et le sujet de leur admiration et de la joie dont ils estoient pénétrés dans ces momens heureux où leur cher maître se montroit environné d'une lumière extraordinaire et d'un éclat merveilleux.

Le retable d'autel de cette chapelle , d'un bois bruni doré sur les ornemens, est d'une belle ordonnance ; la sculpture en est délicate ; quatre grandes colonnes cannelées , d'ordre corinthien , dont les listels sont dorés , répondent à quatre pilastres du même ordre qui sont derrière ces colonnes et soutiennent un bel entablement orné démodulons , de denticules , d'oves et d'une belle frise dorée. L'entablement porte un couronnement dont le milieu est embelli d'un grand quadre dans lequel on voit une statue assise de la très-sainte Vierge, de grandeur presque naturelle , tenant son fils Jésus. Deux colonnes d'ordre composite accompagnent cette belle slatue.

Les vitres de cetle chapelle sont peintes de diverses coulleurs d'un éclat surprenant. On y voit diférens ouvriers travailler sur l'enclume à plusieurs sortes d'ouvrages, ce qui fait conjecturer que ces vitres ont esté données par des artisans de diférentes communautés qui Iravailloient le fer et dont le nombre est bien grand.

Puisque je viens de vous dire qu'on voit dans cette chapelle des colonnes d'un ordre composite ou italique, il faut vous parler de l'origine de cet ordre.

Les architectes s'estant servi dans la construction de leurs temples et de leurs palais des ordres dont je vous ay déjà parlé, ils firent un cinquième ordre de colonnes dont la hauteur contenoit dix diamètres de leur grosseur, qu'ils accompagnèrent d'ornemens les plus recherchés et les plus exquis dont ils purent s'aviser, l'appelant l'ordre italique ou composite, parce que c'est en Italie qu'on s'en est premièrement servi. Cet ordre fut ajouté aux autres ordres par les Romains, qui le placèrent audessus du corinthien, pour faire voir (à ce que disent quelques auteurs ) qu'ils estoient les maîtres de tous les autres peuples. Cet ordre ne fut inventé qu'après que l'empereur Auguste eût donné la paix à tout l'univers.

Malgré tout l'appareil de cet état glorieux où le fils de Dieu avoit paru aux yeux de quelques-uns de ses apôtres , il ne laissa pas quelque tems après de leur faire comprendre que pour parvenir à la gloire dont ils n'avoient veu qu'un faible rayon , ils dévoient pratiquer l'humilité , être le dernier et le serviteur de tous sur la terre, s'ils vouloient devenir les premiers dans le ciel.

Ce divin Sauveur ayant appelle pour cet effet un petit

enfant, le prit, le plaça près de soi, et après l'avoir embrassé, leur déclara que s'ils ne devenoient semblables aux petits enfants , ils n'entreroient pas dans le royaume des Cieux. Plusieurs ont cru que cet enfant que Jésus-Christ prit entre ses bras pour donner un modèle de l'innocence et de l'humilité qu'il recommandoit à ses disciples , estoit saint Ignace, disciple des apostres, que saint Pierre a établi dans la suite évêque d'Anlioche même avec Evode.

Cet endroit de l'évangile est représenté dans un petit xtableau placé sur la porte de clôture , dans l'intérieur de la chapelle de St.-Domice.

Voici une des actions de la plus profonde humilité du fils de Dieu et une marque des plus essentielles de l'amour qu'il pouvoit donner à ses apôtres et à tous les chrétiens après eux : cet adorable Sauveur, après avoir mangé l'agneau pascal avec ses apôtres, se leva de table, quitta ses vêtemens , prit un linge, versa de l'eau dans un bassin et se mit à laver leurs pieds et les essuier avec le linge qu'il avoit autour de lui ; ensuite il institua ce sacrement d'amour , dans lequel il leur donna son précieux corps à manger, son très-digne sang à boire , corps adorable de ce même fils de Dieu qui sert encore tous les jours de nourriture aux âmes des fidèles. Ce dernier souper de Jésus-Christ avec ses apostres est représenté en sculpture de pierres très-délicatement travaillée, dans un ouvrage d'architecture placé contre la colonne qui forme l'angle saillant de la chapelle de Ste- Marguerite, et fait partie de l'épitaphe de M. Antoine Maseclin , chanoine, mort l'an 1583.

Vous sçavez qu'après ce repas Jésus-Christ ayant passe le torrent deCédron, qui coulle entre la ville de Jérusalem et la montagne des Oliviers, entra avec ses disciples dans un jardin qui estoit au lieu appelle Gethsémani. Ce fut là qu'ayant pris avec lui Pierre , Jacques et Jean , il commença à être saisi de frayeur, d'ennui, de tristesse , et qu'il pria son père d'éloigner de lui le calice de sa passion , le priant en môme tems que sa volonté s'accomplisse et non pas la sienne. Ce fut pendant celte fervente et pathétique prière que le perfide Judas avec toute sa trouppe s'avança pour trahir son maître par un baiser. Ces deux états bien diférens du maître et du disciple sont représentés en figures de pierres peintes et dorées, hautes de plus de trois pieds et délicatement sculptées et placées sous une arcade faisant partie de la clôture à droite du chevet du chœur. Cet ouvrage fut donné par M. Charles Roignard , professeur en la sainte Écriture et chanoine d'Amiens, mort l'an 1535.

Une autre représentation de Jésus-Christ priant dans lu jardin appelé communément des Oliviers , est dans un autre bel ouvrage de sculpture de pierres dorées, placé contre la colonne faisant la séparation de la chapelle de l'Annonciation ou du Jardinet et de celle de Ste-Catherine. Cet ouvrage est orné de diférens ordres d'architecture et fut donné par M. Nicolas Gaudefroy, chanoine, qui y est représenté à genoux.

Saint Luc rapporte dans son évangile que Jésus ayant retourné pour la troisième fois à la prière dans ce jardin, un ange du Ciel vint pour le fortifier, et que l'agonie où il estoit, c'est-à-dire le combat qui se pas-

soit au dedans de lui entre la chair qui demandoit à ne pas souffrir et l'esprit qui vouloit obéir à Dieu , causa une agitation si violente dans son corps qu'il en sortit une sueur comme de gouttes de sang , qui découlloit jusqu'à terre. Les circonstances où estoit Jésus-Christ pendant ce combat et l'ange qui le fortifioit , sont trèsbien peints dans un tableau placé dans le retable d'autel de la chapelle de Ste-Brigitte, donné par M. Charles Picquet, chanoine, archidiacre de Ponthieu , et M. Antoine Picquet, son frère , aussi chanoine de la cathédrale. Ils sont tous deux peints au naturel en buste, dans deux cartouches placés aux deux côtés de ce beau retable d'autel , fait de pierres en sculpture dorée, qu'ils ont offert à la divine Majesté.

Si la ferveur de la prière de Jésus Christ doit servir de modèle aux nôtres , Fétat pitoyable où la rage des Juifs, la cruauté des boureaux, et la lâcheté de Pilato réduisirent cet adorable Sauveur, doit servir de sujet à nos méditations. Pilate , après avoir fait tout son possible pour délivrer Jésus-Christ des mains de ses ennemis, s'avisa de le faire fouetter ; mais les soldats adjoutèrent à ce châtiment des outrages que la fureur leur suggéra, car, ayant emmené l'innocent Jésus dans la cour du Prétoire, ils lui otèrent ses habits, le revêtirent d'un méchant manteau écarlate et lui mirent sur la teste une couronne d'épines entrelacées , avec un roseau à la main droite , et , lui faisant mille insultes , lui donnèrent des soufflets, lui frappèrent la teste avec une canne et lui crachèrent au visage. Ce gouverneur, croyant que les Juifs ne ponrroient voir Jésus-Christ

dans cet état sans compassion , fit voir à ces furieux Fe roi des rois couronné d'épines et couvert du manteau écarlate, leur disant : Voici l'homme. C'est dans ce pitoyable état que Dieu tout puissant , le souverain monarque du ciel et de la terre , accompagné seulement de Pilate, nous est représenté de grandeur naturelle dans un grand tableau de notre cathédrale, attaché à une des faces de la première colonne isolée de la croisée, où est placé le bénitier, en entrant par le cloître de St. -Nicolas. Ce tableau a esté donné apparemment par une personne de la famille de MM. de Rocourt. On n'y voit point de nom ny d'écriture qui le fasse connoître, mais seulement l'écu de M. de Rocourt , qui porte d'azur à la croix pleine d'argent , cantonnée de i roues brisées en partie.

Les deux figures de ce tableau sont en pied et fort bien dessinées. Ce tableau a esté transféré en 1723 dans l'ancienne chapelle de St. -Jean-Baptiste.

La statue du Sauveur de nos âmes est encore exposée dans lejncme estât , pour servir de sujet à la méditation des fidèles , dans un grouppe de sculpture posé contre la première colonne engagée dans la muraille , en entrant à droite dans la cathédrale , par la porte qu'on appelle communément de la Mère de Dieu. La statue de Jésus-Christ , sculptée en bosse de pierre, est en pied , de grandeur naturelle, fort bien travaillée. L'habileté du sculpteur s'y fait remarquer particulièrement dans la disposition des veines et des muscles qui y paroissent. On voit aussi la représentation de M. Pierre de Burry , chanoine, mort le Vô avril 1504 , dont la statue sculptée,

grande comme nature , est à genoux , présentée par celle de saint Pierre , son patron, qui lui montre notre divin Rédempteur, réduit dans un état capable de toucher des cœurs moins endurcis que ceux des Juifs. Ce beau grouppe de sculpture est soutenu par deux colonnes gothiques, torses en ligne spirale. L'écu de M. de Burry est peint sous ce grouppe. On voit qu'il porte d'or à 3 chevrons de gueules au 1er quartier d'azur, chargé d'un maillet d'or.

M. Pierre de Burry naquit à Bruges l'an 1430, la veille de la Pentecoste. Son père s'appelloit Michel , et sa mère , appellée Elisabeth Serannen , estoit native de Bruges, Bruge, St.-Vinox (1). Il fut précepteur de Louis et Jean de G.aucour frères , qui furent successivement évêques d'Amiens. Louis , qui fut le premier (d'autres disent le second), mourut l'an 1482. Les deux exécuteurs testamentaires de M. de Burry, furent MM. Pierre Duchas et Jean L'Englucher, chanoines de Ja cathédrale. M. Burry a donné l'image d'argent représentant saint André , qui estoit parmi les autres ornemens du retable d'autel de la cathédrale d'Amiens , auparavant que ce retable eut esté vendu.

A une des faces de la première colonne isolée qui est devant ce grouppe, on voit un autre morceau de sculpture de pierre , représentant la Sainte-Vierge , en pied , de grandeur naturelle, dans l'attitude d'une mère pénétrée de douleur à la veue de l'état pitoyable où son cher fils est réduit. Le sculpteur, pour nous marquer

(I) Les noms de ces trois lieui sont biffés dans le manuscrit.

Î72 &ESCBIPTION

l'excès des douleurs de la divine Marie, à représenté son cœur percé de la pointe de plusieurs épées. La statue de M. Antoine Niquet, chanoine, qui donna ce baau grouppe dans Tannée 1652 , y est représentée à genoux, présentée par saint Antoine, son patron. Ce grouppe est soutenu par deux colonnes d'ordre toscan. On voit encore une grande statue de pierre, trèsbien sculptée , représentant Jésus-Christ en pied, grand comme nature , ayant les mains liées , sans roseau , avec une partie du manteau sur les espaules et le corps nud , sans couronnes d'épines sur la teste, diférente en cela de la statue dont nous venons de parler, donnée par M. Burry , qui est couronnée ; on voit , dis-je , celle statue de Noire-Sauveur placée contre une des faces de la colonne isolée , devant le puits qui est dans la cathédrale (1). La statue de M. Antoine Bâillon , chanoine, seigneur de la Boutillerie et autres lieux , est sculptée à genoux devant celle de Jésus-Christ. Ce chanoine mourut le M août de l'année 1644. Il porte écartelé au 1er et 4e d'or à la croix de sable , chargée de 5 coquilles d'argent, au 2e et 3e de gueules à 3 faces d'argent , sur le

(1) Le puits ou la fontaine de Scc-Ulphe, converti en puits sacré lors de la construction de la cathédrale. Ce puits fut recouvert de dalles en 1761, et il servait avant ce temps aux usages religieux ; l'on y puisait l'eau nécessaire pour le saint sacrifice de la messe. On voit encore ces dalles entre la porte de l'ancienne sacristie et celle qui donne accès dans l'évéché , au côté septentrional de la cathédrale.

Originairement, celte fontaine coulait au pied de la colline où est construit ce magnifique temple chrétien.

DE LA CATÏÏÉDRALE. 173

tout d'azur à la croix d'or pleine cantonnée de 4 petites. Ce grouppe est soutenu par une colonne d'ordre toscan.

Pilate voyant que Testât pitoyable où il avoit fait voir Jésus-Christ aux Juifs n'avoit pu amolir la dureté de ces cœurs de rocher, eut la lâcheté de le condamner à la mort. Ces furieux lui ayant donc oslé ce manteau écarlate et remis ses habits, le chargèrent de la croix sur laquelle il devoil être attaché , le menèrent au Calvaire, où ils le crucifièrent au milieu de deux criminels qu'on avoit menés avec lui. Le Rédempteur de nos âmes attaché à la croix, estant un des plus grands et des plus touchans mystères de notre religion, les fidèles qui ont fait dans la cathédrale des présens d'ouvrages de peinture et de sculpture, ont fait représenter Jésus- Christ attaché à la croix en tant de lieux diférens que , pour ne pas nous entretenir de tous ceux qui sont dans cet auguste temple, je me contenterai de vous parler de quelques-uns.

On voit dans le retable d'autel de la chapelle de St.- Louis un beau tableau représentant tout le funeste appareil qui accompagna la mort du fils de Dieu. Il y est •peint, le Rédempteur de nos âmes, tout nud, les pieds et les mains cloués sur la croix élevée entre deux voleurs crucifiés avec lui , et la très-sainte Vierge , cette mère de douleur, saint Jean l'Évangéliste , ce disciple bien aimé, sainte Marie-Magdeleine, cette amante fidèle, plusieurs femmes de celles qui estoient venues de Galilée avec Jésus , enfin d'autres personnes de la connaissance de Jésus, sont présentes à ce pitoyable spectacle. Les princes des prestres, les docteurs de la loi et

Hi DESUUi'TlON

les magistrats y assistent et joignent leurs railleries et leurs blasphèmes ; on y remarque même les soldats assis près de la croix de Jésus pour le garder, qui jettent au sort sur ses vêtemens , pour savoir ce que chacun d'eux en aura, et toutes les circonstances de la mort de Notre- Sauveur y sont exactement représentées et on les y voit distinctement, malgré les affreuses ténèbres causées par l'obscurcissement du soleil, l'éclipsé de la lune et le désordre épouvantable de toute la nature.

Ce tableau est d'un très-bon goût et peint avec une union de coulleurs qui s'accordent bien toutes ensemble avec la lumière qui les éclaire, n'y en ayant pas de trop fortes qui détruisent les autres ; les parties en sont si bien traitées que chaque chose fait son effect. Ce tableau fut donné avec le retable d'autel, l'an 1636, par M. Augustin de Louvencourt, archidiacre d'Amiens, qui y est peint et sculpté à genoux, dans un autre endroit T vêtu en surplis.

M. Pierre de Louvencourt , doyen de l'église cathédrale d'Amiens, estoit l'aîné de M. Augustin de Louvencourt, dont je viens de vous parler ; ils sont tous deux inhumés dans celte chapelle de St. -Louis. Ce doyen mourut le 14 de septembre 1652. On remarque que ce vertueux ecclésiastique estoit si charitable avec les pauvres, qu'il donna dans un seul jour aux pauvres de l'Hostel-Dieu et du bureau de cette ville , la somme de 1,700 iiv., qui provenoit de ses économies et de ses épargnes , s'estant toujours privé dans cette vie de tous les plaisirs du siècle , mesme de ceux qui peuvent estre légitimement permis à un prcstre.

Les tableaux des retables d'autel de la chapelle de St. -Michel et de celle de St. -Pierre représentent aussi Jésus-Christ crucifié , sans aucune autre figure qui accompagne ce mystère. Cette chapelle de St.-Pierre s'appelle aussi la chapelle de l'Épinette ou du Bocage, parce que, au-dessus du retable d'autel , on y voit une petite statue isolée , sculptée en bois et dorée , représentant la très-sainte Vierge sculptée en pied , devant une épine verte, buisson ou bocage. Le retable de la chapelle de St.-Pierre a esté ôté au mois d'octobre 1709 et placé dans la chapelle de St.-Christophe, l'an 1623. Les indulgences de cette chapelle de St.-Pierre commencèrent à estre notifiées par le tableau d'autel privilégié attaché à cette chapelle de MM. du Chapitre. Proche l'une des colonnes de cette chapelle est l'épitaphe de M. Pierre Boulanger, pénitentier de la cathédrale , qui, par son testament du 22 may 1570 , donna la somme de 300 liv. pour la dépense du bois et du charbon nécessaires pour chauffer les enfants de chœur de cette cathédrale , à la charge que les enfants de chœur diront dans chacun jour sur sa tombe le de profundis , avec l'oraison fidelium.

Jésus-Christ élevé sur la croix , entre deux voleurs , est encore représenté dans un ouvrage en sculpture de pierres dorées, délicatement travaillées, placé contre la colonne qui forme l'angle extérieur de la chapelle de Ste-Brigitte, faisant partie de l'épitaphe de M. Jean Saumon , docteur de Sorbonne , faite l'an 1596.

Le Rédempteur de nos âmes attaché à la croix , la très-sainte Vierge et saint Jean l'Évangéliste, posés eu

pied sur le Calvaire, sont sculptés en demi-bosse sur un ouvrage fait en fronton gothique , surmonté et soutenu de deux colonnes à six faces , travaillées d'une espèce de marbre noir de Charlemont qui , estant frappé , rend un son comme du métal.

Quelques connaisseurs disent que ce marbre se coupe et se travaille comme le bois. Ce morceau de sculpture est placé contre la colonne isolée de Notre-Dame L'Anglette ou de la Boissère , et sert d'épitaphe à M. Robert Fontaine (1), doyen, chanoine d'Amiens et de Notre- Dame de Paris, représenté en surplis et en soutanne écarlate , mort le 4e jour de février 1403. L'écu de ses armes est sculpté en bas-relief ; il porte : d'or à la face ondée de sable accompagnée de 3 étoiles de gueulles , 1 en chef et une en pointe (2). Je ne sçay pourquoi ce chanoine est présenté à Jésus-Christ par une statue de sainte Catherine, sculptée proche de lui , puisqu'ordinairement les personnes qui ont donné des tableaux ou des morceaux de sculpture sont présentées par leurs saints patrons ; de l'autre côté on voit aussi la statue de saint Firmin, martyr, sculptée en demi-bosse.

L'Évangile nous apprend qu'après la mort du fils de Dieu, Joseph, homme riche et de considération, natif d'Arimathie, ville de Judée, disciple du Sauveur, quoiqu'en secret , parce qu'il craignoit les Juifs , estant allé

(1) Le 9 janvier 14... fut fondé dans cette chapelle une annuelle perpétuelle par le sieur Robert de Fontaine , doyen de la cathédrale.

( Note de la marge du manuscrit.)

(2) Cette représentation fut ôtée en 1723.

I)L LA OÀTHÉDBAfcfc. 177

sans crainte demander à Pilate la permission d'enlever le corps de son divin maître pour l'ensevelir, et que , l'ayant obtenu, il le descendit de la croix. Cette descente du corps de Jésus-Christ est bien peinte dans le tableau du retable d'autel de la chapelle de St. -Jean- Baptiste , où se dit tous les jours, pour la commodité du public, une messe à 11 heures. Cet ouvrage, d'un bois bruni doré sur les extrémités, est d'une sculpture délicate; deux grandes colonnes cannelées, d'ordre corinthien , soutiennent l'entablement. Ce beau retable d'autel fut offert à la divine Majesté, l'an 1621, par M. Pierre de Rouveroi , marchand , et demoiselle Marie d'Amiens , son épouse , qui sont peints dans un tableau au côté de l'autel.

Le corps de Jésus-Christ mort et descendu de la croix, tout livide des coups reçeus pendant sa passion et par la perte de son précieux sang , est fort bien représenté dans le grand tableau du retable d'autel de la chapelle de St. -Sébastien , placée dans le bras gauche de la croisée de la cathédrale. On y remarque la figure de la très-sainte Vierge, toute pénétrée de douleur, voyant l'état pitoyable du corps divin de son cher fils. Msr Lefebvre de Caumartin, notre évêque, Louis XIII, notre roi, MM. François Mouret et Jean Hémard, marchands, qui firent faire cette chapelle Tan 1634, sont fort bien peints dans ce tableau. M. Mouret porte pour refrain ces paroles, faisant allusion à son nom : Forte est la mort , Vamour est sa victoire ; M. Hémard se sert de celles cy pour le sien, faisant aussi allusion à son nom et au sujet du tableau : Jésus mourant des martirs

est la gloire. Dans un cartouche, un vers palinodial, par allusion aux deux noms de ces Messieurs, est gravé en lettres d'or sur un morceau de marbre noir : En Jésus et Marie notre amour est uni Je m'attache à vous marquer le nom et les paroles faisant une espèce de devise (car on sçait que ce ne sont pas proprement des devises , non plus que presque toutes les autres inscriptions des tableaux de notre cathédrale), pour ces deux illustres bienfaiteurs , à cause de la magnificence de leurs présens , puisqu'on peut dire sans flatterie que cette chapelle et celle de Notre-Dame du Puy, placée de l'autre côté, font le plus bel ornement de la croisée de notre auguste temple. On y voit quatre belles colonnes couplées et deux demi-engagées dans l'œuvre; sur le retour de cette chapelle , dont le fût est de marbre noir lisse , d'ordre corinthien , deux statues de pierre , de grandeur naturelle, en pied, fort bien travaillées, l'une de saint Louis et l'autre de saint Roch , font l'ornement des deux côtés du bas ; sur la corniche , ornée de modillons dorés, taillés en feuillages et en volutes, sont assises deux statues de pierres isolées , sculptées en figures de femmes , dont l'une représente la Paix et l'autre la Justice , avec cette inscription latine , tirée du psaume 84 : Justitia et pax osculatœ sunt ; elles tiennent à la main chacune leurs attributs et symboles , sçavoir : la Paix une corne d'abondance et la Justice une balance. Au milieu de ce corps d'architecture et de sculpture paroît une statue en pied, entièrement isolée, plus grande que nature, représentant saint Sébastien percé de flèches, dans une belle attitude.

DE LA CATHÉDRALL. 179

Joseph d'Arimalhic ayant obtenu de Pilate le corps de Jésus-Christ, Nicodème, sénateur, qui estoit venu autrefois trouver Jésus la nuit pour en estre enseigné, voulut partager avec Joseph la gloire de rendre les derniers devoirs à leur maître ; ils enveloppèrent de linges et de parfums le corps du Sauveur et l'ensevelirent dans un sépulchre tout neuf que Joseph avoit fait tailler dans le roc. Cette sépulture de Jésus-Christ est représentée sous un crucifiement, dans un ouvrage de sculpture de pierres peintes et dorées, qui sert d'épitaphe à M. Pierre Vuabled, chanoine, mort en 1623 ; il est placé contre une des colonnes engagées de la chapelle de St.- Quentin (1).

Cette descente du corps de Jésus-Christ est aussi représentée dans un ouvrage de pierres sculptées , placé contre une colonne, au côté de cette chapelle. Cet ouvrage (2) sert d'épitaphe à M. Baulde-Lagrenée , chanoine, mort l'an 1549. On y voit l'écu de ses armes ; il porte d'azur au chevron d'or, à Vépi de bled feuille de même posé en pal dans la pointe , accompagné de 2 roses et d'un croissant d'argent posé en chef.

L'histoire sainte et la foi nous apprennent que , le mystère de notre rédemption accompli sur la croix , Jésus-Christ descendit comme victorieux dans les prisons des enfers , qu'on nomme aussi les limbes des pères ou le sein d'Abraham, c'est-à-dire, suivant saint Paul, dans les plus basses parties de la terre, pour leur porter

(1) Cet ouvrage fut ôlé l'an 1723.

(2) Oté en 1723.

cette heureuse nouvelle de leur liberté et pour les mener en triomphe dans le Ciel. La délivrance de toutes ces saintes âmes est représentée dans un tableau attaché à la colonne engagée dans la muraille faisant la séparation de la chapelle de Sle-Catherine et de celle de St. -Laurent , offert par M. Nicolas Lefranc, marchand, en l'année 1 597 Le roy de France , Henry IVe du nom , de triomphante mémoire, vêtu de ses habits royaux, est peint dans ce tableau (1). Les citoyens d'Amiens pouvoient bien reconnoître ce grand monarque pour leur libérateur sur la fin de cette année 1597, puisque ses armes victorieuses les délivrèrent du joug insupportable dans lequel la tirannie de leurs ennemis les retenoil depuis quelque temps.

Le peintre qui a fait ce tableau y a représenté Jésus- Christ encore enfant, tenant d'une main la Sainte-Vierge, sa mère , et de l'autre une croix avec laquelle il frappe aux portes de l'enfer. Jugez quel rapport il y a entre l'enfance de Jésus-Christ et le temps où il descendit aux lymbes.

J'oubliois de vous dire qu'on voit encore la représentation de Jésus-Christ enseveli dans un tombeau placé contre la muraille qui sert de clôture , au milieu du chevet du chœur de notre cathédrale. Les statues de ceux qui assistoient à cette sainte cérémonie sont de pierres peintes , sculptées de grandeur presque naturelle. Ce tombeau (2) est posé au-dessus de l'autel construit de

(i) Ole en 1723.

(2) Ole en 172:?.

l'autre côté du contre-retable du grand aulel et fut offert l'an 1484 par M. Nicolas Le Marié, chanoine. Nous le voyons, notre aimable Sauveur, représenté dans un ouvrage de pierres dorées (1), d'une belle sculpture, placé contre la demi-colonne engagée dans la muraille , faisant la séparation de la chapelle St. -Quentin et de celle de St. -Jean-Baptiste. Cet ouvrage sert d'épitaphe à M. Guillaume Guillard , chanoine de la cathédrale , natif de Coutanches en Normandie, secrétaire de Me™ les cardinaux Pellevé et de Créquy, mort dans l'année

Le même mystère de la résurrection est encore représenté dans un ouvrage de sculpture de pierres dorées posées contre l'autre demi-colonne engagée dans la muraille faisant la séparation de celle de cette même chapelle et de l'autre chapelle à droite. Cet ouvrage sert d'épitaphe à M. Jacques Lagréné, chanoine, mort le 13e août 1555 , et j'ai trouvé une chose assez particulière dans ces deux ouvrages de sculpture pour vous en faire part. Le sculpteur qui a travaillé les statues des soldats qui gardent le tombeau de J.-C, en a armé quelques-uns de mousquets, ou d'harquebuses, je ne me souviens pas d'avoir jamais leû, n'y ouï dire, que les armes à feu ayent esté en usage du lems de N.-S. J.-C, et que les soldats juifs ou les Romains s'en soient jamais servi. Ce ne sont pas seulement ces sculpteurs qui ont donné des mousquets aux soldats qui gardoient le tombeau de notre Sauveur, puisqu'un peintre a mis quel-

(1) Oté en 172:1.

qucs pièces de canon en batterie sur les cavaliers des bastions à Orillons qui composent les fortifications de la ville de Jérusalem dont je vous ay parlé cy-devant, au sujet de la témérité d'Oza (1), laquelle action se fit dès le temps de David , c'est-à-dire plus de 1,000 ans avant la naissance de J.-C, et plus de 2,000 ans auparavant l'usage des armes à feu. Ne nous écartons pas davantage de notre sujet et retournons aux ouvrages de notre cathédrale.

On voit encore J.-C. ressuscitant victorieux dans un cartouche sculpté en bas-relief placé au-dessus de l'épi— taphe de MM. Becour et Le Sieure, chanoines, faisant partie du chevet du chœur. Le Sauveur sculpté de pierre blanche y est représenté en pied de grandeur naturelle, la croix à la main, dans une attitude de victorieux ; les playes que les clous et la lance ont faites dans ses mains , dans ses pieds et dans son sacré côté , y paroissent comme des marques éclatantes par lesquelles cet illustre conquérant a remporté une insigne victoire sur la mort et sur toutes les puissances de l'enfer.

La statue de ce Dieu tout-puissant est placée sous un arc d'architecture orné d'un fronton sphérique accompagné de deux vases posez sur leurs acrotères, au milieu de deux chanoines morts en 1650 et 1655, qui sont à genoux , vôtus en surplis , sculptés de grandeur naturelle en pierre sans dorure ny peinture.

La résurrection du fils de Dieu est aussi représentée

(l) Voy. page !28.

en peinture dans le tableau qui fait l'ornement extérieur de la clôture de la chapelle de St.-Domice , offerte l'an 1592 par M. Carquillant, chanoine, peint au naturel dans ce tableau. Cette clôture est ornée de quatre grandes colonnes et de plusieurs petites d'ordre corinthien, son couronnement est accompagné de quelques pyramides. Voyons un autre ouvrage où J.-C. est représenté se faisant connoître à deux de ses disciples dans le bourg d'Emmaùs.

L'évangile nous apprend que Jésus estant entré dans leur maison au bourg d'Emmaùs , il se mit à table avec eux, prit le pain, le bénit, que l'ayant rompu il le leur présenta, et qu'en même tems leurs yeux furent ouverts et qu'ils le reconnurent à la fraction du pain. Celte partie de l'évangile est très-bien représentée en demi- Losse dans le retable d'autel de la paroisse de Notre- Dame, que l'on appelle Notre-Dame de la Draperie. L'ouvrage est de bois peint en coulleur de marbre blanc par M. Muset, doreur et peintre de cette ville, qui a aussi doré et peint en marbre veiné de plusieurs coulleurs les ornements de cet autel. On peut dire sans le flatter qu'il a un talent particulier pour imiter les cbulleurs naturelles de différens marbres et qu'il réussit très-bien dans cette sorte de travail.

« Ce retable d'autel fut donné l'an (1) par M. Le

» Scellier de Riencourt , curé de cette paroisse , doyen » et chanoine de l'église cathédrale N.-D d'Amiens, » abbé commandataire de Forestmontiers et grand vi-

(1) Ces lignes guillemetées sont biffées dans le manuscrit.

» caire de MM. les illustrissimes et révérendissimes feu » Henry Feydeau de Brou, évêque d'Amiens, et de » M&r Pierre de Sabatier, son successeur. L'écu des » armes de ce sçavant et dévot doyen est sculpté en » relief sur cet ouvrage ; quoique l'écu entier soit » doré, on sçait qu'il porte d'azur à Vanchre d'argent » accolée d'une branche de lierre de synople accompagnée » de 3 croissans d'argent , 2 en chef 1 en pointe. »

On ne voit point dans cet ouvrage que le sculpteur ait commis une faute que les critiques remarquent dans un tableau du Titien qui représente Jésus-Christ et deux de ses disciples qui sont à table dans le château d'Emmaûs. Ce peintre d'ailleurs très-habile et trèsrecommandable par tant de beaux talens qu'il avoit pour la peinture principalement dans le naturel de ses carnations et dans l'excellence du coloris , s'est néanmoins oublié jusqu'à commettre un anachronisme un peu fort en donnant des chapelets aux disciples, on sçait qu'ils n'ont commencé à estre en usage que sous le pontificat d'Urbain IIe.

L'évangile nous apprend que 40 jours après la résurrection de Notre-Seigneur Jésus-Christ, il mena ses apôtres sur le mont des Oliviers avec plusieurs autres de ses disciples accompagnés de sa très-sainte Mère, qu'il considéroit toujours pardessus tout le reste , et qu'en ce lieu leur ayant donné sa bénédiction, il s'éleva au ciel, les rendant spectateurs de cette merveille, laissant aussi les vestiges de ses pieds empreints sur la pierre et quy s'y sont toujours conservés jusqu'à présent.

Ce mystère est peint dans un petit tableau placé sur

DE LA CATIIÉDUALE. 18î>

ïc couronnement de la clôture de la chapelle de St.- Domice, au côté droit d'un tableau donné par M. Carquillant, dont je vous ay parlé il n'y a qu'un moment.

Le même évangile nous enseigne que le 10e jour après l'ascension de Jésus-Christ, le Saint-Esprit descendit en forme d'un vent impétueux et de langues de feu qui se reposèrent sur la teste de la Sainte-Vierge et de chacun des apôtres et des disciples qui esloient assemblés dans une salle de Jérusalem.

Ce mystère est peint dans un tableau placé sur le couronnement de la clôture de la chapelle de St. -Jean l'Évangéliste , qui fut donnée l'an 1613 par M. Louis Dufresne, marchand ; il porte d'or au fresne de synople. La clôture de cette chapelle est d'une architecture gothique. Quatre grandes statues de bois doré représentant les quatre pères de l'église latine sont placées en pied dans les endroits où devroient estre les grandes colonnes. Des petites colonnes d'ordre composite embellissent aussi cette clôture.

Voilà , mon cher amy, la description des tableaux et des ouvrages de sculpture de notre cathédrale, qui représentent des histoires et des mystères de l'ancien et du nouveau Testament. Je ne doute point que dans une aussi vaste matière , l'infidélité de ma mémoire ne m'ait fait oublier quelques endroits dont j'aurois dû vous parler. Je pourrai m'en souvenir en vous décrivant des tableaux et autres ouvrages qui représentent divers autres sujets symboliques et allégoriques par rapport aux noms et aux emplois des personnes qui les ont offerts et aussi des tableaux qui marquent les différentes qua-

1 i tés de la Très-Sainte Vierge , dont il y a un si grand nombre dans notre auguste temple. Comme je vois l'abondance des matières et qu'il me reste encore beaucoup de choses à dire sur les autres parties de notre magnifique cathédrale , il faut remettre notre entretien à demain au matin, parce que je m'aperçois que le soleil baisse beaucoup sur notre horizon, et que ce bel astre va se coucher dans une partie du ciel, qui, paraissant rouge, nous fait espérer demain un temps aussi favorable que celui d'aujourd'huy. C'est pourquoi après avoir assisté au saint sacrifice de la messe dans notre auguste temple, nous reviendrons sur ce charmant rampart , à l'ombre de ces ormeaux , continuer notre récit.

Qui locus est templis Augusti.

Ovid. inst. lib. n. v. h. c. lxixxiii.

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