CHAPITRE PREMIER
IIISTOHIE SOMMAIRE.
La Cathédrale de Chartres est un des rares édifices qui jouissent en France d'une renommée populaire. Il n'est personne qui n'ait entendu parler de sa vaste étendue, de sa belle statuaire, de sa riche clôture du chœur , de ses magnifiques vitraux , mais surtout de ses deux clochers; et qui n'ait associé son nom à ceux d'Amiens , de Reims et de Beauvais Parmi les richesses archéologiques qui composent le trésor de l'art chrétien dans notre belle France , cette splendide Cathédrale est une des plus précieuses. On pourrait même la choisir comme l'expression la plus complète de la pensée chrétienne et artistique du Moyen- Age : cette pensée s'y montre en effet dans tous ses développements, dans toute sa majesté, dans toute sa magnificence. Il suffit de contempler ce chef-d'œuvre pour en comprendre la supériorité, et pour redire, avec le célèbre Visconti, garde du musée du Vatican : Si l'on trouve ailleurs des parties plus belles, on ne trouve nulle part un si bel ensemble 2 . Et
1 On sait que , dans le langage populaire , les clochers de Chartres , unis à la nef d'Amiens , au chœur de Beauvais et au portail de Reims , formeraient la plus belle cathédrale du monde.
* Notice sur la sonnerie , page 1.
I on ajoutera volontiers avec Rouillard , qu'au seul aspect d'icelle , tous les Polyclètes du jadis jetteraient là leur cizeau, et tous les Vitruves du passé voudraient prendre ce chef-d'œuvre, pour le modelle de leur architecture 1 .
« Quand on voit pour la première fois la Cathédrale de Chartres , » dit M. l'abbé Bourrasse , on ressent une émotion indéfinissable , » produite par la réunion de pensées de tout genre et de sensations » étranges , qui vous ébranlent jusque dans les plus intimes pro- » fondeurs de l'âme. Il y a tant de majesté , tant de grandeur dans » ce glorieux édifice , un caractère religieux si imposant , un cor- » tége de souvenirs pieux et illustres si distingué , une expression » si saisissante dans toutes les parties qui le composent , que » l'esprit en est transporté hors de lui-môme. On reconnaît là , » sans nulle difficulté , la maison de Dieu , et l'œil y est ébloui , » comme par une apparition des merveilles célestes. Nous trouvons » dans cette enceinte noircie par les siècles , si jeune encore néan- » moins de grâce, de jeunesse, de poésie, un concours de beautés » éminentes qu'il est impossible à la parole humaine de rendre » convenablement. Le langage humain est obligé de procéder en » décomposant , pour peindre les pensées de l'esprit ; il agit en » cela comme l'anatomiste qui scrute, le scalpel à la main, les r> prodiges de l'organisation humaine ; il arrivera sans doute à dé- » crire exactement, minutieusement toutes les formes qui passeront " successivement à son examen ; mais qui pourra reproduire cet » ensemble palpitant, cette harmonie générale , ce tout animé, cette » admirable union des membres, qui chez l'homme constitue la » vie, et qui, dans un monument, exprime, aux yeux du chrétien, » le mens divinior qui y réside, comme dans son' tabernacle ? Nous » pouvons seulement prononcer ces paroles : La Cathédrale de » Chartres est un des plus prodigieux chefs-4' œuvre de l'architecture » catholique. a »
Une réflexion, dit encore M. Bourrassé, se présente naturellement à l'esprit, en contemplant Notre-Dame de Chartres; c'est que presque toutes les grandes cathédrales du xn e et du xiir siècle sont dédiées à la Bienheureuse Vierge. Citons seulement les
1 Parthénie, 1" partie , page 132.
• Les Cathédrales de France , pago î>49.
cathédrales d'Amiens, de Reims, de Paris, de Houen, de Strasbourg, de Séez, de Fréjus, de Bayonne, de Bayeux, de Coulanccs et de Tournay. Il y avait à cette époque un amour inépuisable dans tous les cœurs pour la glorieuse Mère de Dieu , la divine Patronne des âmes pures, la Consolatrice des affligés, la Reine des élus! Les sentiments des populations catholiques se traduisaient alors en monuments élevés à sa gloire , comme témoignage de reconnaissance pour des bienfaits nombreux , comme prières afin d'en obtenir de nouveaux. Nous avons une vive joie à consigner ici les marques de la profonde vénération et de l'entière confiance que les chrétiens ont toujours manifestées envers la très-douce et immaculée Vierge Marie. Les hommages que nous lui rendons de nos jours , sont donc une tradition de famille , que les âmes bien nées se font un devoir et un bonheur de continuer.
La Cathédrale de Chartres est bâtie sur le sommet d'une petite colline, dont les flancs sont couverts par les habitations particulières , groupées et échelonnées autour du temple de Marie comme des enfants autour de leur mère. Le noble édifice domine majestueusement l'antique cité, sur laquelle il semble projeter son ombre tutélaire, et il apparaît seul et tout entier aux regards du voyageur éloigné encore de plusieurs lieues. Les deux clochers surtout qui se perdent dans les nues , communiquent à la perspective un mouvement plein de noblesse : ils forment le trait caractéristique du point de vue , et s'élèvent en portant le signe de la croix au-dessus de la ville , comme pour détourner les effets de la justice céleste et implorer la miséricorde de Dieu.
Mais retraçons rapidement les principaux points de son histoire.
Origine de la Cathédrale. — S'il faut en croire une tradition, qui du reste paraît bien authentique, l'emplacement actuel de la Cathédrale était, cent ans avant l'ère chrétienne, un lieu consacré au culte de Marie ; là se trouvait un bocage sacré et une grotte où les Druides élevèrent à la Mère de Dieu une statue en bois avec cette célèbre inscription : Virgini Paritvrjs, à la Vierge qui doit enfanter Éclairés par une lumière surnaturelle ou par les
1 Chartres n'est pas le seul endroit qui ait vu s'élever une statue à la Vierge-Mère. Pu savant du XVIl r siècle, qui s'est beaucoup attaché à
prophéties d'Isaïe 1 , ces prêtres des anciens Gaulois attendaient de cette Vierge -Mère le salut moral et intellectuel du genre humain.
Nous devons retracer ici le cérémonial que le bon Rouillard imagine avoir été observé pour l'érection de cette statue prophétique : « Estans donc les Druides arrivez à ce dernier centenaire » qui debvoit immédiatement précéder la naissance de ce fils de » la Vierge, par eux tant attendu; centenaire expressément désigné » par sept ou huict livres tirez des archives de l'église de Chartres. . . » Lors en l'assemblée d'iceux tous revêtus de leurs chappes blan- » ches à leur manière accoutumée , en la présence de Priscus , pour » lors roi de Chartres, des princes , seigneurs et Estats delà pro- »> vince Chartraine : leur souverain Pontife parla , roulant un fleuve
» de pleurs sur sa barbe vénérable Adonc fut élevé l'autel de
» la grotte désignée, et l'Image de la Vierge tenant un enfant entre » ses bras, colloquée dessus, avec grands applaudissements. Lors » le souverain Pontife des Druides , reprenant la parole , et tenant » le pousteau ou corne de l'autel, Je le dédie, dit-il, en l'honneur » de la Vierge qdi enfantera , et ordonne que désormais y soient » faictes prières solemnelles. 0 Vierge ja née au ciel, si le zèle de » notre piété, t'avance cet honneur, ains que tu ne sois engendrée » sur terre, anticipe aussi sur nous l'effet du salut, que nous
l'étude des antiquités druidiques, nous apprend que les Druides élevaient, dans le secret de leurs sanctuaires, des statues à Isis, c'est-àdire à la Vierge de laquelle un Cls était attendu, savoir le Libérateur du genre humain ; Hinc Druidœ statuas in intimis penetralibus erexerunt Isidi seu Virgini ex quâ filius illic proditurus erat nempè generis humant Redemptor. (Elias Schedius , De diis germanicis, cap. xui, pag. 346.) — En 1833 , on a trouve à Châlons-sur-Marne , sur l'emplacement d'un temple païen , une pierre avec cette inscription : virgini paritvr^e drvides. {Annales de philosophie chrétienne , tome vu , page 328.) — Du reste, la croyance d'une Vierge-Mère a été connue des Indiens, des Thibétains, des Chinois, des Japonais, des Egyptiens, des Grecs, des Mexicains, des Péruviens, des Siamois , etc. Voyez sur ce sujet la troisième lettre de M. Drach, rabbin converti, à ses co-religionnaires , publiée en 1833.
1 Six siècles auparavant lsaïe avait dit : Virgo concipiet et pariet filium; Une Vierge concevra et enfantera un fils. (Isaïe, vu, 14.)
» attendons de Ion heureux et sa met enfantement. Tuule l'assis- » tance correspondait à ce vœu et à l'instant finit l'assemblée. 1 »
« On ne peut douter, ajoute un autre historien de la cathédrale, » que cet autel consacré à la Vierge ne fût à saint Savinien et à » saint Potentien 3 , premiers missionnaires du pays , un argument » très-puissant pour persuader aux Chartrains les vérités de la » Foi. En effet ils prêchèrent avec tant de succès, qu'ils acquirent » en peu de temps à Jésus-Christ un grand nombre d'habitants » de la ville : les Druides voyant l'accomplissement de leurs pré- » dictions , quittèrent les ombres pour suivre la vérité 5 . »
Cependant la grotte druidique servit d'abord de temple aux premiers chrétiens convertis par saint Savinien et saint Potentien. Mais le nombre des fidèles ayant singulièrement augmenté, ils construisirent au-dessus de la grotte une modeste église épiscopale 4 . // est à présumer, dit encore le bon Rouillard, que le premier bastiment de ladicte église supérieure faicle du temps des Apostres, ait esté plus simple que celui de présent, comme insigne à merveilles. Saint Savinien et saint Potentien dédièrent leur cathédrale à la très-sainte Vierge 5 ; et avant de retourner à Sens, ils y
1 Parthénie, 1™ partie, pages 88 et 89.
* Suivant nos anciens livres liturgiques et nos vieilles archives, saint Savinien et saint Potentien étaient disciples de l'apôtre saint Pierre qui les envoya dans les Gaules , vers l'an 48 de l'ère chrétienne. D'après les historiens modernes, nos deux apôtres n'auraient vécu que vers la fin du III e siècle. Le savant Souchet soutient avec force et talent la première opinion. (Voyez son Histoire de la ville et de l'église de Chartres; manuscrit de la bibliothèque de la ville , pages 62-87.) — Nous discuterons ailleurs ce point de chronologie, qui du reste est intimement lié avec la question de savoir à quelle époque le Christianisme fut apporté dans les Gaules; on peut voir celte question discutée avec un savoir immense, une colossale érudition, dans les Monuments inédits sur l'apostolat de sainte Marie- Madeleine en Provence, par M. l'abbé Faillon, 2 vol in-4°, 1848.
3 Histoire de l'Église de Chartres, par V. Sablon , 1697 , page 10.
* Voyez les anciens Bréviaires de Chartres, au 19 octobre.
5 Jusqu'au XVIII e siècle , on a cru que cette dédicace avait eu lieu du vivant même de la glorieuse Vierge Marie. Dans le Poème des Miracles.
établirent , comme premier évêque, un de leurs disciples, saint Aventin, qui fut sacré en Tan 69, dit Souchet *.
La persécution ne tarda pas à sévir à Chartres, comme dans toutes les provinces de l'empire romain. « Quirinus, gouverneur » de la province chartraine pour l'empereur Claudius, ayant espié >■ l'heure que les chrétiens de Chartres faisaient leurs prières ac- » coutumées dans la grotte, se vint furieusement jetter dans icelle, » avec ses satellites; fit emprisonner saint Potentien, saint Altin, » saint Edoald, comme chefs de la prétendue faction; fit aussi >• cruellement serrer dans les autres cachots, ceux qui se réclay mèrent chrétiens. La rage fut grande, puisqu'il n'espargna sa » propre fille , convertie à leur foi, et appelée Modeste. Si la rage » fut grande , si l'impétuosité véhémente , le procez fut aussi court , » et l'exécution n'en fut moins prompte et précipitée. Car il fit » massacrer sa fille , avec beaucoup d'autres ; et furent leurs corps » jetiez dans le puits, attenaut à l'autel de la Vierge, qui tousjours » du depuis en a esté nommé le Puits des Saints-Forts ; il est » comblé maintenant et treillissc de baslustres a . » En même temps l'église épiscopale fut saccagée et détruite de fond en comble.
Bien longtemps après , lorsque la paix fut enfin donnée à l'Église par l'empereur Constantin, les chrétiens de Chartres role-
de Jehan le Marchant, à la page 211, on lit : Ycelle église de Chartres qui est la propre et espécial chambre de la dite Vierge Marie en terre , et ellemesmes en son vivant fut présentement et la vint venir.— Dans une ordonnance du roi Jean, sous la date de 1359, on lit : Quod ecclesia prœdicta (Carnotemis) fuerit ab antiquissimo tempore fundata, videlicet viventebeatâ Mariâ Virgine gloriosâ , sicut scriptvm est in libris antiquis ecclesiœ prœlibatœ. — Dans une ordonnance de Charles VII, donnée en 1432, on lit : L'Eglise de Chartres est la plus ancienne du royaume , fondée en prophétie en l'honneur de la glorieuse Vierge Marie , avant l'incarnation de N. S. J. C, et en laquelle icelle glorieuse Vierge Marie fut adorée. — Benoit XIV fait aussi mention de celle dédicace faite du vivant de la Irès-sainte Vierge ; voyez De canoniz, lib. I , cap. 14 , n° H . — Voyez aussi tous les Bréviaires de Chartres qui onl précédé celui de M. de Lubersac.
1 Histoire de Chartres , page 85.
* Partlténic, l rf partir, pagp 118.
vèrent leur église. L'histoire est muette sur la tonne et l'étendue de cette seconde cathédrale. Mais quand les Normands conduits par Hasting, leur chef, apportèrent dans notre patrie le ravage, l'incendie et la mort, Chartres fut assiégée par ces barbares. Après un siège infructueux, ils eurent recours à la ruse; feignant de vouloir se convertir, ils demandèrent le baptême; une fois introduits dans la ville, les perfides mirent tout à feu et à sang : la Cathédrale ne put échapper à leurs fureurs sacrilèges. L'évêque saint Frobold et son clergé, avec une multitude de chrétiens, qui s'étaient réfugiés dans le temple , y furent égorgés et ensevelis sous ses débris fumants l . Cet affreux désastre eut lieu au mois de juin 858.
Une troisième basilique fut reconstruite au premier moment de sécurité, par les soins de l'évêque Gislebert. Mais elle eut bientôt le sort de ses deux devancières : pendant la guerre que Thibautle-Tricheur, comte de Chartres, soutint contre Richard, duc de Normandie, elle devint la proie des flammes, le 5 août 963, sous l'épiscopat de Hardouin. « On réédifia l'église de rechef, dit un de » ses historiens , et on la fit la plus belle , la plus magnifique et la » plus pompeuse du monde ; et celle-ci encore était à peine ache- » vée, qu'elle fut encore désolée par un funeste embrasement. » Car le 7 septembre 1020, sous le règne de Robert et l'épiscopat » de Fulbert, elle fut brûlée par le feu du ciel, si bien qu'il n'en » demeurât que de misérables restes et de tristes ruines 2 . » Ce qui prouverait qu'elle aurait été construite seulement en bois, ou du moins que cette matière y dominait , selon les procédés usités à cette époque.
Fulbert relève sa Cathédrale. — Notre illustre Fulbert se mit aussitôt en œuvre pour relever son église épiscopale. Il écrivit au roi Robert, appelé le Père de l'architecture religieuse, à tous les souverains de l'Europe civilisée , aux princes et aux gentilshommes de France , pour les engager à coopérer, par leurs bienfaits, à cette grande œuvre. Son appel fut entendu; tous donnèrent libéralement pour aider à l'érection du saint édifice. Fulbert lui-
1 Gailia Christiana , (orne VIII, col. 1105.
5 Histoire de l'Eglise de Chartres, par Sablou , page l">.
même , son clergé et tout le peuple y contribuèrent aussi avec une admirable générosité.
Les travaux furent commencés sur un vaste plan , et ils furent poussés avec tant d'activité que la Cathédrale sortit par enchantement du milieu de ses ruines. Deux ans s'étaient à peine écoulés depuis l'incendie, que les cryptes étaient achevées. La Cathédrale était déjà fort avancée, lorsque Fulbert mourut , le 10 avril 1029; il laissa une grande partie de sa fortune pour continuer la reconstruction de son église. Son successeur, Thierry, poussa les travaux avec la même activité, et il fit la dédicace du nouveau temple le 17 octobre de l'année 1037 Peu de temps auparavant , le roi Henri I er avait fait construire à ses frais le lambris ou bardeau des voûtes en bois de la Cathédrale.
A partir de la dédicace , on ne trouve plus dans les nécrologes de la Cathédrale aucune mention de travaux de construction pour la basilique de Fulbert. Saint Yves lui-même, si jaloux de la gloire de son église, ne chercha qu'à l'embellir; il y fit construire, en 1099, un magnifique jubé à l'entrée du chœur. Il demanda et obtint de sainte Mathilde , reine d'Angleterre , les fonds nécessaires pour recouvrir en plomb le toit déjà détérioré. La pieuse reine donna aussi de fort belles cloches que le bienheureux Yves fit placer provisoirement sur un lieu élevé de l'église, car il n'existait pas encore de tours ni de clochers à cette époque a .
Construction des clochers. — Quelques années après la mort du bienheureux Yves, arrivée en 1115, on jeta les fondements des deux clochers que nous admirons encore aujourd'hui et qui sont si populaires en France. Les travaux étaient en pleine acti-
1 Historiens des Gaules, tome II, pages 29 et 217.
2 Notice sur la sonnerie , page -4. — Ces cloches données par sainte Mathilde ont été fondues par l'incendie de 1194; en effet le Poème des Miracles dit, page 19 :
Lardeur du feu le pion fundi , Trébuchièrent murs et mesières , Brisèrent cloches et verrières.
Ce poème a été mis en vers romans en 1202, par Jehan Le Marchant. M. Garnier, libraire, vient d'éditer ce curieux poème.
vite en 1145, comme nous l'apprenons de deux pièces historiques fort intéressantes. Nous devons les rapporter ici ; on y verra un exemple de ce zèle ardent qui animait alors les cœurs fidèles, quand il s'agissait de la construction d'une église. Voici d'abord comment s'exprime, à l'année 1145, Haymond, abbé de Saint- Pierre-sur-Dive , dans son livre intitulé Relatio de Miraculis beatœ Marice :
« C'est un prodige inoui que de voir des hommes puissants , » fiers de leurs naissances et de leurs richesses , accoutumés à » une vie molle et voluptueuse, s'attacher à un char avec des » traits et voiturer les pierres x , la chaux, le bois, et tous les » matériaux nécessaires pour la construction de l'édifice sacré. » Quelquefois mille personnes , hommes et femmes, sont attelées » au même char, tant la charge est considérable, et cependant » il règne un si grand silence, qu'on n'entend pas le moindre » murmure. Quand on s'arrête dans les chemins , on parle , mais » seulement de ses péchés, dont on fait la confession avec des » larmes et des prières ; alors les prêtres engagent à étouffer les » haines, à remettre les dettes, etc. S'il se trouve quelqu'un assez » endurci pour ne pas vouloir pardonner à ses ennemis , et refuser » de se soumettre à ces pieuses exhortations , aussitôt il est déta- » ché du char et chassé de la sainte compagnie a . »
Haimon rapporte ensuite que ces travaux s'entreprenaient principalement durant la belle saison ; que pendant la nuit on allumait des cierges sur les charriots , autour de l'église en construction , et qu'on veillait en chantant des hymnes et des cantiques. Enfin il nous apprend que ce pieux usage de se réunir pour travailler à l'œuvre des cathédrales prit naissance à Chartres 8 ; mais
1 Les pierres dont esl construite toute la Cathédrale , ont été extraites des carrières de Berchères, village à 8 kilomètres de Chartres, sur la roule d'Orléans; c'est là que les admirables chrétiens du XII» siècle allaient les chercher.
» Annales bénédictines, tome VI, page 39<l; — Historiens des Gaules . tome XIV, page 519.
n « Hujus sacrœ institutionis ritus apud Carnotcnscm ecclesiam est • inchoatus. » — ha Chronique, de Normandie , on l'année tliS, non?
qu'il se continua dans la Normandie et dans toute la France, surtout dans les lieux où Ton élevait des temples dédiés à la Mère de la miséricorde.
Ecoutons maintenant Hugues , archevêque de Rouen, écrivant en 1145, à Théodoric, évêque d'Angers: « Les habitants de » Chartres ont concouru à la construction de leur église en char- >» riant des matériaux ; Noire-Seigneur a récompensé leur humble » zèle par des miracles qui ont excité les Normands à imiter la » piété de leurs voisins. Nos diocésains, ayant donc reçu notre » bénédiction , se sont transportés à Chartres , où ils ont accompli » leur vœu (celui de travailler à la construction de l'église en .» esprit de pénitence et de dévotion envers Marie). Depuis lors, » les fidèles de notre diocèse et des autres contrées voisines, ont » formé des associations dans un but semblable ; ils n'admettent » personne dans leur compagnie , à moins qu'il ne se soit confes- » sé , qu'il n'ait renoncé aux animosités et aux vengeances , et ne ». se soit réconcilié avec ses ennemis. Cela fait, ils élisent un chef » sous la conduite duquel ils tirent leurs charriots en silence et » avec humilité '. »
Nouveau sinistre. — Le clocher- vieux était à peine terminé , et le clocher-neuf ne s'élevait encore qu'à la hauteur du comble de la Cathédrale, lorsqu'un quatrième incendie vint détruire la vaste basilique de Fulbert et de Thierry . ce sinistre arriva au mois de juin 1194. — Nos bréviaires modernes et presque tous les historiens de notre province et de notre Cathédrale, passent sous silence ou révoquent en doute l'incendie de 1194, et ils admettent que l'église actuelle est la même que ht élever l'illustre , Fulbert, au commencement du XI' siècle. Cependant rien de plus certain que cet incendie : une foule de documents puisés dans nos vieilles archives et dans les écrivains contemporains , lattes-
apprend le même fait: ■ Hoc eodem anno cœperunt homines priusapud > Carnotum curros lapidibus onustos, annona et rébus aliis, trahere » ad opus ecclesia? cujus turres tune fiebanl. » ( Historiens des Gaules, tome XIII, page 290.)
1 Historiens des Gaules, tome XIV, page 319.
tent 1 , et tous les principes architectoniques démontrent jusqu'à l'évidence que la Cathédrale appartient au XIII e siècle.
Ce dernier sinistre détruisit tout ; l'église de Fulbert disparut, ne laissant de sa magnificence trop vantée que les cryptes ou grottes souterraines et les deux clochers, qui étaient construits
* Parmi ces nombreux documents,' nous en choisirons quatre ou cinq seulement, parce que nous réservons les discussions et les détails pour notre Monographie générale. Voici d'abord les témoignages de Rigord, moine de Saint-Denis, mort en 1209, et de Guillaume-le-Breton, prêtre, mort après 1226, tous deux historiographes de Philippe-Au-
. guslc. « Anno Domini MCXC1V ecclesia beat» Mariœ Carnotensis
. incendio conflagravit. • (Historiens des Gaules, tome XVII, page 41.) — « Anno MCXCIV , dit Guillaume-le-Breton , ecclesia beat® Mariœ > Carnotensis casuali incendio consumpta est, sed post à fidelibus » incomparabiliter miro et miraculoso tabulatu lapideo reparata est. • (Historiens des Gaules, tome XVII, page 72.) — Robert d'Auxerre, mort en 1212, parle ainsi dans sa Chronique, sous la date de 1194. : « Carno-
• lum civitas populosa , aedificiis conferta , subilâ exustione vastatur; » illo quoque incendio illa insignis ecclesia nomine Dei Genitricis or-
• nata cum toto clauslro conflagravit et corruit, ubi etiam reliquiarum
• et hominum mulljgo , nec non et ornamentorum congeries immensa » deperiil. » (Historiens des Gaules , tome XVIII , page 258.) — La bibliothèque de Chartres possède un manuscrit des premières années du XIV° siècle; or ce manuscrit, après avoir parlé de la croisade de Philippe-Auguste et de Richard, en 1194, ajoute incontinent: « Maintes
• villes ardirent, entre lesquelles la cité de Chartres avec lesglise » Notre-Dame ardy. Et disaient aucuns qu'ils avaient veu les corbeaux
• porter les charbons ardents par l'air. » (Manuscrit, n° 17 de la deuxième partie du catalogue, page 189.) — Le judicieux Mézeray rapporte le mémo fait et dans les mêmes termes que notre manuscrit : « En l'année 1194, dit-il, plusieurs beaux édifices furent consumés » par le feu , comme le château de Chauraont et l'église de Notre-Dame » de Chartres. Ces embrasements étaient d'autant plus effroyables que » la cause en était attribuée aux démons : plusieurs personnes rappor- » tant qu'on les voyait en forme de corbeaux porter en leur bec des » charbons ardents dans l'air. » (Histoire de France, in-folio, tome II , page toi). — Nous renvoyons nos lecteurs curieux de voir de plus longs détails aux Notes insérées, par M. Benoit, dans les Annuaires de 184i et 1845 , et surtout aux savantes Recherches de MM. Rossard de Mian-
„ ville et Chasles. placées à la fin du Poème des Miracles.
hors œuvre et ne tenaient à l'édifice que par un de leurs angles. — Guillaume-le-Breton donne la raison mystérieuse de l'incendie de H 94 ; nous traduisons ses vers latins : « La Vierge , mère de Dieu , » qui est et qui se dit Dame de Chartres , voulant rendre plus » digne d'elle l'église qui lui appartient, permit par une admirable » prévoyance qu'elle fût la proie des flammes , afin que cet incen- » die fût comme un remède à l'état misérable dans lequel lan- » guissait cette Maison du Seigneur, et qu'il donnât lieu à la » construction de l'édifice actuel qui brille sans égal dans tout » l'univers. 1 » Jehan le Marchant trouve une autre cause :
parvenchance
De Dieu est ceste meschance Avenue , moult aspre et moult dure :
Iceste grant mésaventure Est par vous péchiez avenue. *
Reconstruction de la Cathédrale. — La piété de nos pères ne laissa pas longtemps la ville sans sa Cathédrale. Mélior, cardinal-légat du pape Célestin III, se trouvait à Chartres lors du sinistre. Sur les ruines encore fumantes de la basilique de Fulbert, il fait assembler le clergé et le peuple de Chartres , et il leur parle avec tant d'entraînement, que tous, oubliant leurs pertes et désastres personnels , s'engagent à relever leur Cathédrale avec toute la splendeur que l'on pouvait atteindre et avec une solidité capable de résister aux efforts du temps et du feu. A cet effet, l'évêque Regnault de Mouçon et les chanoines abandonnèrent tout le produit de leurs revenus et de leurs prébendes pendant trois années ; écoutons Jehan le Marchant :
. . . li evesques et li chanoine Sans alonge querre naloigne De eidier i efforcieement Et sotroierenl bonement Que il mestroient volentiers Dusqua. iij. ans trelous entiers De leur rentes bien granl parties. *
1 Historiens des Gaules , tome XVII , page 171. » Poème des Miracles , page 24.
3 Ibid.. page 25.
Tout le peuple donna aussi largement , jusqu'à ses meubles :
.... borjois et rente et mueble Abandonerent en aie Chascun selon sa menanlie. 1
Le poète ajoute plus loin que la Reine du ciel, qui voulait posséder à Chartres un temple sans pareil dans le monde, fit en ce temps-là de nombreux miracles qui excitèrent de plus en plus la pieuse libéralité des fidèles ; mais laissons parler encore le naïf et dévot trouvère du XIII' siècle.
La haute Dame glorieuse Qui voloit avoir merveilleuse Iglise et haute et longue et lee , Si que sa per ne fut trovée , Son douz Fils pria doucement Que miracles apertement En son église à Chartres feist , Que touz le pueples le veist , Si que de toutes pars venissent Gens qui offerendes tant feissent.
Que achevée fust siglise Qui estoit à feire emprise. !
Le même enthousiasme, la même générosité se retrouvaient alors chez tous les peuples de l'Europe centrale. C'était l'époque où l'on regardait comme un grand acte de piété et de patriotisme que d'entreprendre de pareils monuments ; car la Cathédrale et le beffroi communal étaient les fidèles images de la cité chrétienne et libre. C'était l'époque où à l'enthousiasme des croisades succéda la sainte ardeur des constructions religieuses : On se croisa, dit un écrivain , non plus pour s'en aller guerroyer au pays d'Orient, mais pour travailler humblement à l'œuvre de Dieu, de Notre-Dame et des Saints. Alors on n'avait pas encore vu les maîtres-maçons mercenaires, ni les ouvriers qui ne travaillaient qu'à beaux deniers comptants. C'était aussi l'époque où l'architecture venait de subir une métamorphose complète ; une immense impulsion avait emporté les architectes dans des voies nouvelles :
1 Poème des Miracles , page 27.
2 fbid. page 52.
aux édifices romano-byzantins, généralement lourds et massifs, allaient succéder des édifices d'une hardiesse, d'une élégance, d'une grâce inouïes.
Les générosités du clergé et des habitants de la province , jointes à celles de Philippe- Auguste , de Louis VIII et de saint Louis, prêtèrent une puissante assistance au maître de l'œuvre 1 , c'est-à-dire à l'architecte chargé de reconstruire le nouveau sanctuaire dédié à la Vierge , Mère de Dieu. Quel est cet architecte , cet homme degénie capable de créer un chef-d'œuvre comme notre Cathédrale ? L'histoire est muette sur son nom ; il faisait sans doute partie de ces corporations de maçons et de tailleurs d'image , artistes d'élite, qui, sous la conduite d'un moine, sillonnaient la France en bâtissant des églises , et que le peuple appelait naïvement les logeurs du bon Dieu. Dédaigneux de la gloire d'ici-bas et entièrement voués à l'œuvre sainte , ces hommes inconnus de la postérité , connus de Dieu seul, nous ont laissé des chefs-d'œuvre qui n'immortalisent aucun nom en particulier, mais qui feront à jamais la gloire de l'esprit chrétien. Ajoutons que leurs œuvres merveilleuses, créées dans des temps pauvres et barbares, demeurent au milieu de nous comme un défi solennel que n'osent accepter, avec leurs immenses ressources , les siècles que l'incrédulité a flétris.
Cependant les travaux de la Cathédrale se poursuivaient avec une activité prodigieuse , et en 1220 , Guillaume-le-Breton pouvait déjà dire : « Entièrement rebâtie à neuf en pierres de taille , et » terminée par une voûte que l'on peut comparer à une écaille de » tortue, la Cathédrale de Chartres n'a plus rien à craindre du » feu, d'ici au jour du jugement dernier, et elle sauvera du feu » éternel les nombreux chrétiens qui par leurs bienfaits ont con- » tribué à son rétablissement 2 . » Toutefois il restait encore à élever les porches et les tours , et à faire tout ce qui devait compléter l'édifice en l'embellissant, c'est-à-dire les vitraux colorés et les innombrables statues qui le peuplent ; mais on travailla avec tant d'ardeur, que l'immense Cathédrale fut presque complètement achevée soixante-six ans après l'incendie de H94; elle
1 Ià mestre de heure , dil Jehan le Marchant , page 51. * Historiens de France , lomo XVII , page 171.
fut avec grande pompe et grande allégresse consacrée le 17 octobre 1260, par Pierre de Maincy, soixante-seizième évêque de Chartres *. Le roi saint Louis y assistait, dit -on, avec toute la famille royale.
Portions ajoutées après la dédicace. — Nous venons de le dire, la Cathédrale beauceronne était à peu près complète lors de sa dédicace ; cependant la statuaire des deux porches latéraux ne fut terminée que vers 1280 ; on y voit même quatre ou cinq statues du XTv*' siècle. Le jubé ne fut construit que dans les dernières années du XIII e siècle ; la sacristie date de la même époque. Les trois pignons de la Cathédrale appartiennent au commencement du XIV* siècle. En 1349, le chapitre fit ériger, au chevet de l'église, une grande chapelle dédiée à saint Piat, dont le corps sacré attirait alors une foule de pieux fidèles ; et c'est avec leurs offrandes que l'on couvrit la dépense de cette construction. La chapelle de Vendôme , qui est pratiquée au côté méridional de la nef, a été ajoutée en 1413; ce fut Louis, comte de Vendôme, qui la fit construire, pour accomplir un vœu qu'il avait fait à la sainte Vierge. Le commencement du XVI e siècle vit s'élever la belle flèche du Clocfœr-Neuf, et la clôture du chœur, si admirée des étrangers. Nous ne faisons qu'cflleurer ici ces divers sujets , parce que nous y reviendrons plus tard.
Dégradation de la Cathédrale. — La révolution liturgique et artistique qui se fit au XVIII e siècle , n'épargna point notre Cathédrale. C'est sous son inspiration froide , mesquine et de mauvais goût qu'a été exécutée la prétendue restauration du chœur. Le jubé, délicieuse tribune, ouvrée avec tant d'art au Moyen-Age, et d'où l'Évangile se lisait aux fidèles, le jubé fut abattu. Il fut
1 « La Cathédrale, dit Souchet, fut dédiée le 17 octobre 1260 par » notre évesque Pierre, à la poursuite de saint Louis qui obtint en cette
• considération des indulgences du pape Alexandre pour ceux qui visi-
• teraient ce s. temple le jour de sa consécration et tous les ans » au même jour et jusques à la fête de Noël. • Histoire de Chartres, page 317. — Le bref d'Alexandre IV se voit dans la Gallia cluistiana, lome VIII , page 370 des Instrumenta.
remplacé par deux mauvais murs pauvrement sculptés. Les scènes charmantes de la riche clôture du chœur furent masquées par les tristes bas-reliefs de Bridan, ou par de lourdes draperies en stuc. — Les arêtes délicates des ogives disparurent sous un luxe de stucage et de marbrerie ridicule ; l'architecture fut défigurée. — On remplaça l'antique et sévère dallage par des carrés de marbre blanc et noir, et aujourd'hui le pavé du chœur de notre Cathédrale ressemble à celui d'une salle à manger d'une maison bourgeoise ! — Un autel sans style, sans grandeur, sans élégance, sans caractère, s'éleva dans le sanctuaire , devant un groupe qui n'est pas tout-àfait sans mérite, mais qui n'est point à sa place. — De lourdes stalles chargèrent les côtés du chœur. — Enfin , pour mettre en lumière tous ces contre-sens , on défonça plusieurs verrières , parmi lesquelles se trouvaient celles qui avaient été données par saint Louis et saint Ferdinand de Castille. Âh! sans doute, lorsque, après le bruit et les dégâts du marteau, les anges revinrent dans le saint lieu, ils ne reconnurent plus le sévère et religieux sanctuaire où ils se plaisaient tant à descendre f
Cette déplorable restauration coûta des sommes considérables. En vérité on regrette que les chanoines aient consacré plus de 400,000 francs pour dégrader le chœur de leur sublime Cathédrale. Aujourd'hui ce chœur n'a plus rien de son caractère primitif et vénérable : figurez-vous un vieillard habillé en jeune homme, le visage tout fardé , le chef couvert d'une perruque blonde et bouclée !
En 1791 et 1792, la décoration entière des chapelles fut renouvelée , et l'on construisit deux nouvelles chapelles dans les bascôtés de la croisée. Pour les décorer, on se servit des dépouilles des différentes églises de la ville qui furent supprimées à cette époque. Cette décoration est tout ce qu'on peut voir de plus disparate et de plus pitoyable.
La révolution impie de 1793 vint ensuite s'abattre sur la Cathédrale avec toutes les fureurs du vandalisme le plus sauvage. Elle enleva les vases sacrés, elle brûla les vêtements sacerdotaux, elle s'empara du trésor, le plus riche de France , elle dispersa les vénérables reliques des saints. Une souscription de 100 francs déposée à la caisse de bienfaisance obtint le droit de briser la statuaire admirable de nos portiques ; mais le conventionnel Sergent-Marceau eut le bonheur d'arrêter la main dévastai rire. L'impiété substitua.
dans l'église de la Vierge immaculée, les fêtes décadaires aux cérémonies chrétiennes, et les orgies impures du culte de la déesse Raison aux saintes et purifiantes solennités du catholicisme. Dans les cryptes , les autels furent brisés , les chapelles dévastées et la statue druidique de la Mère de Dieu fut brûlée devant la porte royale. On dépouilla la noble basilique de ses cloches et de sa toiture de plomb , afin d'en fabriquer des sous , des canons et des balles : pendant deux ans la charpente et les voûtes restèrent exposées aux injures du temps. Enfin le saint et grandiose édifice n'a dû d'échapper au vandalisme révolutionnaire qu'à l'inébranlable solidité de sa masse.
Derniers sinistres — Il nous reste encore à signaler quelques sinistres qui ont affligé la Cathédrale depuis 1194. Le premier dont parlent nos archives, est celui de 1506; la foudre frappa et incendia la flèche du clocher-neuf qui était construite en bois et couverte en plomb ; les six cloches qu'elle renfermait , furent fondues par la violence du feu. La flèche fut bientôt reconstruite- en pierre tendre de Saint-Leu, par Jean Texier dit Jean de Beauce. — Le 15 novembre 1674, le feu prit dans la chambre des guetteurs au clocher-neuf, par l'imprudence de l'un d'eux. Déjà la charpente du beffroi commençait à brûler, quand de prompts secours vinrent éteindre l'incendie naissant. — La foudre est en outre tombée quatre ou cinq fois sur le clocher, mais sans y causer aucun dégât. Depuis 1825, la Cathédrale est mise à l'abri du feu du ciel; des paratonnerres y ont été posés à cette époque par M. Billiaux, comme nous l'apprend une inscription gravée sur les barreaux de fer qui vont se perdre dans les puisards : billiaux a paris, an 1825.
Enfin, le 4 juin 1836, un fatal incendie dévora la magnifique charpente de notre Cathédrale, et menaça de détruire les deux clochers. Le feu mis par l'imprudence de deux ouvriers plombiers occupés à la réparation de la toiture, se déclara avec une violence qui annonça immédiatement les dégâts terribles qu'il allait occasionner; il commença dans l'angle nord-ouest du transept. Il était
1 Voyez, pour plus de détails, l'intéressant ouvrage de M. Lejeune sur les Sinistres de la Cathédrale.
six heures et demie du soir : au son lugubre du tocsin , toute la population consternée accourut pour porter secours à sa chère Cathédrale. Des ordres habilement donnés établirent un service de pompe aussi actif que bien dirigé. De six lieues à la ronde arrivèrent en poste les compagnies de pompiers organisées dans tous les villages de la Beauce. Mais tous les efforts furent vains ; l'incendie, après avoir duré onze heures, s'arrêta faute d'aliment. La charpente de la nef et du chœur, les beffrois des deux clochers, qui par leur construction et leur élégance faisaient l'admiration de tous, avaient été entièrement consumés, et toutes les cloches fondues. C'était une perte irréparable. D'une extrémité de la France à l'autre, on s'émut à la nouvelle du malheur arrivé à Chartres. Cependant l'édifice lui-même avait peu souffert, et les admirables verrières étaient intactes.
Le gouvernement se hâta de prendre ses mesures pour faire réparer les ravages de l'incendie; dès le 11 juin 1836, six jours seulement après l'affreux sinistre, M. Sauzet, ministre des cultes, demanda aux chambres un crédit de 400,000 francs , qui furent accordés aussitôt; ce crédit fut successivement augmenté jusqu'au chiffre d'un million cent quatre-vingt-cinq mille vingt-huit francs (1,185,028 fr.). Une charpente en fer, la plus belle qui existe présentement en Europe, a été substituée à l'antique forêt, et si elle ne peut rivaliser en beauté avec celle qu'elle a remplacée , du moins elle est à l'abri d'accidents qui pourraient compromettre l'existence du monument lui-même.
Plan et dimensions. — La Cathédrale de Chartres a la forme d'une croix latine; son abside est tournée vers l'est-nord, point de l'horizon où le soleil se lève le 24 juin, fête de saint Jean-Baptiste, second patron de la Cathédrale — Sur la largeur, la Cathédrale offre une nef centrale et des bas-côtés à droite et à gauche; autour du chœur et du sanctuaire , les bas-côtés sont doubles. Sur la longueur, elle a un porche à trois baies s'ouvrant à l'ouest, une nef centrale de sept travées , un vaste transept , un chœur de quatre
1 Au Moyen-Age on orientait toujours les églises en tournant l'abside vers le point du ciel où le soleil se levait le jour de la fêle du saint patron. (Symbolisme dans les églises, page 275.)
travées et un sanctuaire en rond-point. Au chevet, on compte sept chapelles : c'est le nombre mystique par excellence du Moyen- Age Deux clochers élancés flanquent la façade occidentale. Aux deux extrémités du transept il y a un porche en saillie et à trois baies; chaque porche est flanqué de deux tours carrées. Deux autres tours semblables sont élevées de chaque côté de la Cathédrale, à la courbure de l'abside. Une crypte immense s'étend dans toute la longueur des bas-côtés et sous les chapelles absidales. Voilà pour le plan général , qui est d'une régularité remarquable ; et c'est sur ce plan sévère que se développe une architecture splendide.
Les principales dimensions de l'église sont les suivantes :
Mètres Cent.
Longueur hors œuvre , y compris la chapelle de Saint-
Piat 154 60
Longueur dans œuvre 150 86
Longueur de la nef, jusqu'à la grille du chœur .... 73 47
Longueur du chœur, jusqu'au fond du trésor 38 34
Longueur du transept, prise ji'un trumeau à l'autre. . 63 50 Longueur de la crypte , depuis l'entrée sous les clochers
jusqu'au fond de la chapelle absidale MO 08
Largeur de la façade principale, hors œuvre 47 90
Largeur totale, dans œuvre, prise aux portes latérales
du chœur 45 95
Largeur totale, dans œuvre, prise près des clochers. . 32 37
Largeur de la nef principale , prise de centre à centre. 16 40
Largeur de la nef principale , prise de colonne à colonne. 12 67
Largeur moyenne de la crypte 5 50
Hauteur de la voûte de la nef centrale, prise à la porte
royale 37 25
Hauteur de la voûte de la nef centrale, prise au centre
du transept 36 55
Hauteur de la voûte des nefs latérales 13 85
1 Les écrivains de cette époque font remarquer qu'il y a sept dous du Saint-Esprit, sept sacrements, sept joies et sept douleurs de Marie, sept Psaumes pénilenciaux , sept péchés capitaux, sept églises d'Asie , sept sceaux mystérieux, etc., etc.
Mètres. Cent.
Diamètre des Irois grandes roses il 56
• Diamètre des roses moyennes 5 50
Hauteur du clocher-neuf 115 17
Largeur du clocher-neuf, prise à la base 13 25
Hauteur du clocher-vieux 106 50
Largeur du clocher-vieux, prise à la base 14 65
Hauteur des six tours du transept et de la courbure
absidale 40 50
La superficie totale de l'église , dans œuvre , est d'environ 5,200 mètres carrés; en comptant trois personnes par mètre carré, la Cathédrale pourrait contenir 15,600 personnes.
Si l'on veut comparer les dimensions de la Cathédrale de Chartres avec celles des autres cathédrales de France , on trouvera le résultat suivant :
1° En longueur, la Cathédrale de Chartres n'est inférieure qu'à cinq cathédrales de France : Le Mans, 150 mètres de longueur; Reims, 148 mètres; Amiens, 138 mètres 35 centimètres ; Bordeaux, 137 mètres; et Rouen, 136 mètres. — La basilique de Saint-Pierre de Rome a 167 mètres 45 centimètres de longueur.
2° En largeur, prise à la hauteur du chœur, deux églises seulement l'emportent : Troyes, 48 mètres de largeur; Paris, Î6 mètres 00 centimètres.
3° En largeur, prise au bas de la nef, huit cathédrales lui sont supérieures : Troyes , 48 mètres ; Paris , 46 mètres 60 centimètres ; Clermont, 43 mètres; Bourges, 41 mètres; La Rochelle, 38 mètres; Sens, 38 mètres; Cahors, 33 mètres 50 centimètres; et Amiens,
32 mètres 65 centimètres.
4° En hauteur des voûtes, prise à la porte royale, Chartres est inférieure à cinq cathédrales : Beauvais , 48 mètres ; Metz , 44 mètres
33 centimètres; Amiens, 44 mètres; Reims, 37 mètres 60 centimètres; et Bourges, 37 mètres 50 centimètres.
5° Pour la largeur de la nef centrale , elle surpasse toutes les églises de France et d'Allemagne : Cologne n'a que 14 mètres 70 centimètres; Amiens, 14 mètres 62 centimètres; Paris, 13 mètres; Reims. 12 mètres 50 centimètres.
6° Pour la hauteur des clochers , elle est la première des cathédrales de France, après celle de Strasbourg, dont la tour s'élève à 142 mètres 10 centimètres au-dessus du sol. — La coupole de Saint-Pierre de Rome compte 132 mètres de hauteur.
7° Pour le nombre et l'importance de ses vitraux peints du XIII e siècle , la Cathédrale de Chartres est sans rivale dans le monde entier. Elle possède encore aujourd'hui, en verres du siècle de saint Louis, 115 grandes lancettes, 5 grandes roses, 23 roses moyennes et 6 petites roses, renfermant 3,889 figures peintes. — Bourges , qui vient immédiatement après Chartres , ne compte que 1,610 figures du XIII e siècle.
8" Notre Cathédrale tient encore le premier rang pour la statuaire. En effet, sans compter les innombrables feuillages, plantes, crochets, entrelacs, rinceaux, socles, dais , pinacles , niches, chapiteaux, corniches, moulures, etc., etc., elle offre encore 4,272 figures humaines ou animales, de toutes les dimensions comprises entre un pouce et huit pieds de hauteur! — « La Cathédrale de Chartres, unique en son genre, dit M. Didron, est habitée à l'intérieur et à l'extérieur par neuf mille figures peintes ou sculptées 1 . »