CHAPITRE II
DESCRIPTION DE l'eXTÉKIEIH.
On a dit avec beaucoup de justesse que l'extérieur de la Cathédrale, considéré dans sa vaste étendue, n'excite point d'abord dans l'imagination un sentiment de vive surprise : il offre une très -grande simplicité; c'est le produit d'un art régénéré qui comprend la véritable beauté d'une construction. La régularité des lignes, l'unité du style, le grandiose des proportions, tout concourl a donner à cette masse énorme un caractère de grandeur imposante que ne sauraient atteindre le luxe et la profusion des ornemenls.
1 Infnuluclinn au Manuel 'licoi/of/taplu? , pago xi.
L'architecture du XIII* siècle, grave et réservée comme une reine, présente un cachet de distinction que la plus riche parure ne peut remplacer.
Pour étudier la savante et harmonieuse combinaison des lignes, il faut se placer à l'entrée de la rue aux Herbes , vis-à-vis du porche méridional *. C'est de ce point que l'on voit se dérouler toutes les parties du vaste et majestueux édifice : à gauche , les deux flèches aiguës s'élancent dans les airs, les contreforts de la nef se dessinent avec leurs triples arcs ; devant soi , on a le perron et le portail avec ses deux belles tours, sa riche statuaire, ses pinacles, ses gargouilles, sa rose aux délicats compartiments; à droite, se présentent et les lancettes et les galeries, et la tour absidale, et les doubles arcs-boutants. Il serait difficile de rencontrer un aspect plus imposant.
L'instant le plus favorable , pour jouir du grandiose de ce coupd'œil, c'est, comme pour le Parthénon d'Athènes, le matin aux premières lueurs de l'aurore, ou mieux encore le soir au clair de la lune. Personne ne saurait dire les sentiments d'admiration et d'étonnement qui se pressent alors dans l'ame émue : la superbe basilique semble revêtir une physionomie nouvelle ; les innombrables arcs-boutants, piliers, pyramides, balustrades, pignons, niches, statues qui se dressent, qui se courbent, qui s'élancent, qui rampent ou se prolongent en saillie, apparaissent comme une légion de fantômes brumeux qui s'animent et se mettent en mouvement : ce moment a quelque chose de saisissant et de solennel.
Avant d'entrer dans les détails , jetons un coup-d'œil rapide sur la construction matérielle du colossal édifice. Nous avons déjà dit que les pierres dont est bâtie la Cathédrale, proviennent des carrières de Berchères-l'Évêque ; ces pierres sont d'une dimension , d'une résistance et d'une dureté extraordinaires, très-brutes d'aspect et pleines de cavités; c'est du calcaire siliceux. « Les architectes » de la Cathédrale chartraine, dit M. Viollet-Leduc, qui avaient la » faculté de se procurer des pierres énormes , usèrent franchement » de cette ressource , mais cependant avec mesure et discernement. » Les soubassements de cet édifice gigantesque sont apparents ,
1 La vue de la Cathédrale qui orne le frontispice de notre livre , a été prise en cet endroit.
>. presque au niveau de la crypte, du côté du nord. C'est là qu'on » peut se faire une idée exacte de l'énergie et de la grandeur de »» cette architecture. En effet, vous voyez des blocs de pierre qui « n'ont pas moins de deux à trois mètres de long sur un mètre » de haut, amoncelés les uns sur les autres jusqu'au niveau du » sol de l'église. De grands linteaux (car les architectes de la » Cathédrale savaient que leur pierre était assez forte pour résister » à une pression énorme), de grands linteaux, soulagés par des » corbeaux puissants , terminent les ouvertures et rappellent » certains monuments pélasgiques. Des piédroits d'un seul mor- » ceau , abattus sur les angles , s'évasant à la base et au sommet , » reçoivent, lorsqu'il est nécessaire, les trop grandes portées. » Un passage ménagé dans la saillie du soubassement est plafonné » en dalles épaisses qui , supportées par des encorbellements , » peuvent résister à toute la charge des murs du tour du chœur. » Quelques jours pris entre de courtes et fortes colonnettes éclai- » rent ce couloir. L'ensemble de cette construction, les tours, » les portes, escaliers, passages, ont cet aspect de force, de » puissance qui doit appartenir aux fondations d'un monument » tel que [Notre-Dame de Chartres. Au-dessus de ces empàte- » ments qui paraissent devoir résister à toutes les causes pos- » sibles de destruction , vous voyez la construction reprendre peu » à peu des dimensions plus ordinaires ; mais cependant , jus- » qu'aux dernières corniches de l'édifice, cette pierre si rugueuse, » que l'on trouve en grands blocs et qui résiste aux plus fortes » pressions, a donné à l'architecture de la Cathédrale un caractère » énergique, rude et grand qui frappe l'imagination. C'est là » l'œuvre de gens entreprenants et maîtres de la matière. Il nous » est arrivé de tomber souvent dans une suite de singulières » réflexions, en songeant à ce que devaient être les artistes qui » concevaient un pareil monument, et qui savaient l'exécuter » avec cet entrain, cette science et cette verve si admirables ! . » Il n'y a pas une seule des pierres de la Cathédrale qui ne soit saine, solide, adhérente aux autres, comme si elle avait été posée hier : elles ont essuyé six à sept cents hivers comme un jour ; le temps s'est incliné devant elles et a passé outre.
' Annales archéologiques , tome II , pnges 341-513.
Les Contreforts et les Galeries.
Les architectes du Moyen-Age dressèrent des contreforts et des arcs-boutants pour comprimer les larges voûtes de leurs églises. La Cathédrale de Chartres en compte trente : ces contreforts sont on forme de piliers carrés, très -saillants à la base et diminuant progressivement dans leur hauteur, ^roi est divisée en plusieurs étages par des retraits ornés de niches et de frontons aigus que terminent des touffes de feuilles épanouies et d'autres expansions végétales ; ils sont de plus percés de plusieurs baies de communication. Les niches des contreforts de la nef sont garnies de statues représentant des évêques et des abbés revêtus des ornements pontificaux; aucun d'eux ne porte le nimbe; à leurs pieds se trouvent des démons ou des monstres grimaçants. Ces évêques et ces abbés sont-ils les donateurs des contreforts, ou sont-ils des saints? Nous l'ignorons.
De ces puissants contreforts s'élancent des arcs-boutants, arcades aériennes qui , se multipliant avec une hardiesse remplie de grâce , vont neutraliser la poussée des larges voûtes de notre basilique. L'architecte n'osa seîier à l'arc-boutant simple; il craignit que la poussée de la voûte n'agît encore au-dessus ou au-dessous du point donné par le calcul : en conséquence il donna à l'arc-boutant principal deux arcs secondaires , l'un au-dessus qui va s'appuyer contre l'entablement de l'édifice , l'autre au-dessous qui se réunit à l'arc principal par de fortes colonnes tendant au centre commun et formant comme les raies d'une roue. Autour du chœur, ces deux arcs-boutants sont réunTs entre eux par des arcades ogivales surmontées d'une petite rose; de plus, un joli trèfle placé près du contrefort, vient encore ajouter de la grâce à cette savante combinaison. Il suffit de jeter les yeux sur cette construction pour concevoir comment ces deux arcs rendus solidaires par ce moyen ingénieux ont une puissance extraordinaire; comment ils sont en quelque sorte plus résistants qu'un mur, sans en avoir le poids.
Les seize contreforts qui contiennent la voûte du chœur, sont doubles comme les bas-côtés; les premiers à arc-boutant simple soutiennent les seconds et leur donnent ainsi une puissance, une solidité à toute éprouve. Los contreforts et les arcs-boutants du
chœur sont plus légers que ceux de la nef; aussi leur sont-ils postérieurs de quelques années.
« On demeure frappé d'étonnement , dit M. Viollet-Leduc , lors- » qu'on se promène sur les galeries extérieures de la Cathédrale » de Chartres , et qu'on se trouve vis-à-vis de ces constructions » conçues avec une hardiesse héroïque , exécutées en matériaux » énormes, durs comme la fonte de fer, taillés avec un entrain et » une vigueur dont nous avons perdu la tradition 1 . » On peut dire que chacun de ces contreforts est un monument complet. Mais presque tous ces contreforts sont en partie cachés par des maisons qui s'élèvent à leurs pieds et qui nuisent tant à Tenet général de l'édifice \
Comme toutes les cathédrales du XIII e siècle, la Cathédrale de Chartres a , au-dessus des corniches qui terminent les murs principaux, des galeries extérieures qui permettent de faire, à diverses hauteurs, le tour de l'édifice. Deux de ces galeries sont ornées d'une rampe ou halustrade en pierre, composée d'arcs trilobés qui s'appuient sur des colonnettes prismatiques. La rampe de la galerie supérieure , autour du grand comble , a été entièrement refaite , après l'incendie de 1836.
§ 2. — Les Combles.
Les églises du Moyen-Age ont toutes , dans le nord et le centre de la France, un toit très-élevé et très-aigu, pour faciliter lecoument des eaux pluviales et des neiges. On évitait la toiture plate des monuments de l'Italie et de la Grèce : d'ailleurs les combles en triangle aigu forment à leurs extrémités des frontons pyramidaux qui communiquent à l'ensemble un élancement considérable. La charpente de cette toiture aiguë n'était pas négligée par les architectes chrétiens ; là encore brille leur génie. On a pu en juger
1 Annales archéologiques, tome II, page 540.
* Le Gouvernement a le projet d'acheter ces maisons et de les faire abattre. Ce sera un bienfait pour noire Cathédrale. — Dans la vue qui orne le frontispice de noire livre , nous avons supposé que ces maison? avaient déjà disparu.
à Chartres par rancicunc charpente que l'incendie de 1856 a dévorée, et qui était le chef-d'œuvre des charpentes de tout le Moyen-Age ; elle datait des premières années du XIV' siècle. Voici comment en parlent les anciens historiens de notre église :
« Rien de plus admirable que la charpente de la Cathédrale , dit Vincent Sablon, on pourrait la nommer forât, à cause de la quantité de bois et de ses longues allées à perte de vue. Toutes les pièces de bois y sont si artistement jointes, quelles vont aboutir à une grosse pièce de bois qui est au bout du rond-point, qui est suspendue en l'air, et qui néanmoins supporte ces masses de plomb qui en fait la couverture. Le bois de toute cette charpente est encore aussi sain que s'il sortait de la foret d'où il fut tiré; il n'y a pas la moindre piqûre de ver, ni la moindre pourriture. Il y a des échos si parfaits , qu'ils rendent plusieurs fois la môme parole, et qu'il y a un plaisir indicible d'y aller chanter ou d'y jouer de la flûte et de la trompette ! . » — « La charpente du grand comble, dit M. Gilbert, est construite en châtaignier du plus fort équarrissage. Les combles de cette église ont de hauteur perpendiculaire quarante-quatre pieds; leur construction mérite l'attention des amateurs. L'assemblage de chaque ferme se compose d'un entrait, d'un poinçon, de deux chevrons et de deux croix de Saint-André servant à contre-butter les fermes, qui sont au nombre de cinquante-huit. »
Cette belle charpente était couverte en plomb très-épais, qui au Moyen-Age était peint et parsemé de fleurs de lis d'or 2 . Elle est aujourd'hui remplacée par une charpente en fer et fonte , la plus belle qu'il y ait en Europe, mais qui est loin de pouvoir rivaliser avec l'antique forât. On remarquera que cette charpente se dessine en ogive très-aiguë. Elle est recouverte en cuivre rouge 3 et éclairée par des chatières trilobées. Une passerelle en bois,
1 Histoire de l'Église de Chartres, édition de 1697, page 64. ! Sinistres de la Cathédrale, page 7.
3 Ce cuivre sera, assure-t-on, remplacé par du plomb. On vient do s'apercevoir que les eaux pluviales en passant sur le cuivre se chargent d'oxide . et agissent alors comme un acide sur le calcaire ; elles le corrodent et le rongent. Déjà plusieurs sculptures ont beaucoup souffert.
large d'un mètre et demi , permet de la parcourir intérieurement dans toutes ses dimensions. Une inscription placée sous le grand comble, au pignon occidental, est destinée à conserver les noms de toutes les personnes qui ont contribué , à divers titres , à la restauration de la charpente et de la toiture. Cette inscription est coulée en relief sur deux grandes plaques de fonte en forme d'écusson ; elle est ainsi conçue :
Cette charpente en fer et fonte