A. P. BEECHEY
Mon mari vous confirme le contenu de cette lettre, et se rappelle à votre bon souvenir.
Mon cher Chevalier, Harley -Street, le 28 Mars, 1835.
Parmi les papiers de Lady B. j’ai trouvé une note au sujet de la miniature de Bonaparte par Isabée. Elle y a écrit que cette miniature
devait rester entre vos mains pour un temps défini, qu’elle indique, et que vous vous rappellerez peut-être. Comme je puis maintenant en disposer entièrement, j’ai le plaisir de vous informer qu’aujourd’hui même j’ai ajouté à sa propre note que je vous priais de l’accepter, en témoignage de l’attachement que m’ont inspiré les nombreux actes d’obligeance d’un ancien et estimable ami envers moi-même et les miens.
Cette miniature m’a été donnée par le Baron d’Este, de Paris. *
Je suis, mon cher Chevalier,
Aussi sincèrement que fidèlement, votre dévoué,
A Monsieur le Chevalier Soane. W. BEECHEY.
Au-dessous de ces Portraits sont deux Plâtres de Bas-reliefs, présents de H. Howard, Membre de l’Académie Royale des Beaux-Arts ; l’un d’après un bronze trouvé à Dodone, l’autre d’après un ouvrage de Donatello. Le buffet est supporté par une petite bibliothèque contenant des livres sur l’Art, et des Cartons remplis de grands Dessins terminés d’Architecture, principalement d’après mes propres projets.
Dans un des enfoncements est conservée la copie originale de la Gerusalemme Liberata, écrite de la propre main du poète ; et une collection d’Ouvrages et de Missels manuscrits enluminés, sur vélin ; entre autres, un Manuscrit Flamand du quinzième siècle; un autre de la même époque, avec dix miniatures et des bordures de fleurs, attribuées à Girolamo, fils de Francesca dai Libri ; un Missel Romain ; un Manuscrit in-folio, intitulé Missalis Secundum ; un Manuscrit petit in-folio enluminé, sur la Vie et le Martyre de St. Crépin ; et le Manuscrit Giulio Cio vio.
Ce dernier manuscrit est un Commentaire en latin sur l’Epître de St. Paul aux Romains par le Cardinal Grimani, et l’on croit qu’il n’a jamais été imprimé. Il est richement orné de peintures exquises par Giorgio Giulio Clovio, né en Croatie en 1498, et mort en 1578; il était élève de Girolamo dai Libri et de Jules Romain. Sa célébrité dans tous les pays de 1 Europe, comme peintre en miniature d’histoire et de portraits, fit rechercher ses ouvrages des rois et des princes de son temps. Raphaël avait une telle admiration pour ses figures qu’il en plaçait toujours devant lui ; et Vasari le met à coté du Titien et de Michel- Ange. En 1733 Bonde imprima un volume curieux intitulé Thésaurus Artis Pictoriœ, ex unius Julii Clovii clari admodum Pictoris Operibus depromptus, dans lequel il met Clovio au-dessus de tout éloge, et dit de lui que la plupart de ses célèbres ouvrages ne sont pas moins curieusement travaillés que ceux d Albert Durer lui-même. L’Angleterre ne possède qu’un petit nombre des productions de son pinceau.
Les vues que, de cette pièce, on a de la Cour du Monument et du Musée, les miroirs placés au plafond, et les glaces, combinés avec la variété de contour et d’arrangement général dans le dessin et la décoration de cet espace limité, présentent une succession de ces effets qui charment l’imagination, et qui constituent la poésie de l’Architecture.
Cette charmante salle combine, à un degré extraordinaire, dans ses formes, ses proportions, et ses décorations, tout ce que réclame la simple commodité avec tout ce que peuvent exiger le goût et l’esprit. Les beaux dessins, les nombreux hvres, et les tableaux poétiques, offrent à l’esprit et au goût cultivés les plaisirs les plus purs, les seuls qui soient à l’unisson des sentiments que ces beux ont fait naître. Les trois portraits de cet homme étonnant, qui si récemment encore imposait au monde entier, nous rappellent de grands souvenirs, et nous retracent l’élévation et la cbûte du soldat de fortune — le souverain adoré de ses peuples, le dispensateur des couronnes, le conquérant qui fit couler le sang comme l’eau dans tous les royaumes de l’Europe, et le prisonnier qui trouva peut-être dans quelques cœurs, fidèles jusqu’à la fin à l'homme (dépouillé de l’empire), un dédommagement d’une grande partie de ce qu’il avait perdu.
Il paraît d’après ces portraits que les beaux traits de Bonaparte devinrent beaucoup plus aimables, et prirent une expression beaucoup plus franche, à mesure qu’il avança en âge. Son aspect n’est nullement agréable dans le portrait peint pour Joséphine, quoique le contour en soit très-semblable à celui du portrait qui est si généralement admiré. Ab î quels triomphes enivrants, quels mécomptes désolants, quelle situation, la plus extraordinaire sans doute où une femme se soit jamais trouvée, ce petit tableau ne nous rappelle-t-il pas en même temps que l’être aimable et chéri auquel il a appartenu !
Que si ce brûlant instrument de mort pouvait dire ses courses lointaines, les palpitations de ces cœurs ambitieux, l’énergie de ces mains déterminées qui jadis l’ont saisi avec une force de géant, il ne déclarerait pas, après avoir franchi l’espace immense entre les déserts brûlants de l’Egypte et les bords glacés de la Néva, entre les Tuileries et Ste. Hélène, qu’il n’a rien trouvé de remarquable. En effet, n’a-t-il pas vu l’homme au plus haut point de la puissance, et peut-être au plus bas degré de perception morale ? Combien de fois n’a-t-il pas rompu les bens les plus tendres de l’existence ? Et pourtant il a été un don d’amitié, un gage de paix parmi les esprits les plus behiqueux de la terre; et comme il passait de main en main, l’Espérance et la Tranquibité regardaient du haut des cieux, et bénissaient le traité.
Puisse-t-il reposer ici à tout jamais comme monument d’art, et non de guerre; et puisse chaque esprit doux et courtois qui visitera ce temple des Beaux-Arts, dire, en voyant le magnifique pistolet — “ Requiescat in pace.”
Cette chambre contient aussi une coUection de missels et de manuscrits enluminés d’un ordre très-élevé. Le Manuscrit Giuho Clovio est un volume d’une beauté exquise, et embebi d’élégantes peintures ; les feuibes sont entourées de copieux ornements étrusques et arabesques, aussi débeats que brûlants : il est relié en velours vert, ce qui contraste agréablement avec la pureté et la netteté recherchée de l’intérieur.
L’Histoire des Juifs, par Josèphe, est un grand volume manuscrit, richement embelli de nombreux dessins en miniature très-bien exécutés, et de majuscules enluminées parfaitement conservées. La copie des Saintes Ecritures est un beau manuscrit sur velin, avec beaucoup de dessins et des majuscules enluminées.* Le manuscrit flamand, in-octavo, du 15e siècle, est rebé en velours cramoisi, brodé en or, et orné de 21 pages de dessms en miniature de la plus belle exécution. L’autre manuscrit du 15e siècle est rebé en satin cramoisi ; les coins sont d’argent doré et richement bosselé, les plaques du centre et les fermoirs offrent de fort beaux échantibons de guibochis, montés dans un cadre d’argent doré et bosselé. Le Missel Romain, ou Livre d’Heures, contient 356 pages, 92 desquebes sont ibustrées de peintures en miniature par Lucas Van Leyden et ses élèves : b est rebé en velours cramoisi, avec des coins d’argent doré : les dessins, les bordures enrichies, et les majuscules, sont tous d’une beauté exquise. Le Missabs Secundum est un grand in-fobo bien conservé, avec beaucoup de peintures et de majuscules. La Vie et le Martyre de St. Crépin est un manuscrit enluminé, petit in-fobo, ou 1 on voit 1 histoire de ce saint dans quinze peintures en miniature.
La copie originale de la Gerusalemme Liberata a été achetée à la vente de la bibbothèque du Comte de Guildford en 1329. Ce grand trésor bttéraire a appartenu anciennement au savant Barrafaldo. Dans son édition du Tasse, imprimée à Florence en 1724, Serrassi en fait la description, et indique les corrections faites en marge par le poète, mais b exprime ses craintes qu’ebe ne fût sortie d’Itabe. C’est à ce sujet que le feu Lord Gubdford a écrit sur la première page : “Je serais bien fâché de blesser le juste orgueil d’aucun Italien ; mais les ouvrages d’un grand génie appartiennent à tous les siècles et à tous les pays : et j’espère que la postérité sera informée que l’Angleterre possède le manuscrit original de l’un des quatre plus grands poèmes épiques que le monde ait produits, et, sans aucun doute, le seul des quatre qui