LA SALLE À DÉJEUNER
Du passage, dont il vient d’être parlé dans le Musée, on passe dans la Salle à Déjeûner (3), au centre de laquelle s’élève un plafond sphérique sur quatre segments d’arcs, supportés par un nombre égal de pilastres, formant un riche dais. Les pendentifs du dôme et les soffites des arcs sont ornés de nombreux miroirs. Dans le dôme est un abat-jour octogone, enrichi de huit sujets tirés de l’Ecriture Sainte sur verre peint. Aux extrémités nord et sud de cette chambre il y a des abat-jour qui répandent une vive lumière sur les divers ouvrages d’ Architecture et autres qui en ornent les murs.
Au-dessus de la bibliothèque, qui est au centre du côté septentrional de cette pièce, est un Dessin du Monument Funèbre que j’ai fait élever à la mémoire de ma femme chérie. De chaque côté de ce dessin est une estampe coloriée, représentant les décorations d’une pièce de la Villa d’Antonin le Pieux, dans la Villa Negroni à Rome. On voit au-dessous deux Dessins terminés : celui de droite est un Plafond des Bains de Livia dans le Palais Impérial ; celui de gauche, la Sofïite d’une partie d’une salle de la Villa Adriana à Tivoli.
Les enfoncements à cette extrémité contiennent des Bibliothèques, dans lesquelles on remarque, entre autres ouvrages intéressants et précieux, l’exemplaire de la Description de Londres par Pennant, avec Illustrations, en six volumes, anciennement la propriété de M. Henri Fauntleroy ; les exemplaires de présentation des Discours prononcés par le Chevalier Reynolds à l’Académie Royale des Beaux-Arts ; et les Antiquités Etrusques, Grecques, et Romaines d’Hamilton. Au-dessus des bibliothèques sont divers Dessins et , Portraits de personnages distingués.
De chaque côté de la grande fenêtre à l’est il y a des armoires, sur les portes desquelles sont, une continuation de la suite d’Estampes représentant quelquesunes des décorations intérieures de la Villa Negroni ; deux Gravures de Paysages par Woollett; un Portrait de “ Fanny,” chienne favorite, par W. Ward, Membre de l’Académie Royale des Beaux-Arts; et un petit Dessin de la même par Van Assen. Les armoires contiennent divers Dessins et Estampes ; entre autres, “ Une Scène de Macbeth,” par Richard Westall, Membre de l’Académie Royale. Sur
les faces intérieures de la fenêtre sont plusieurs Portraits gravés. Au-dessus de la petite fenêtre est une superbe Gravure de “ Napoléon le Grand,” en costume du Sacre.
Au centre du côté méridional de la chambre on voit un Tableau par Henri Planche xxxi. Howard, Membre de l’Académie Royale des Beaux-Arts, le sujet duquel est « La Dispute d’Obéron et de Titania pour le petit Garçon Indien
Oberon. — “ Give me that boy, and I will go with thee.
Titania. — “ Not for thy kingdom. Fairies, away ;
We shall chide downright if I longer stay.”
Midsummer Night’s Dream, scene 2.
De chaque côté de ce tableau est un Projet d’ Architecture, et au-dessous le Modèle de terre cuite de la Sculpture dans la chapelle de Blenheim, par Rysbracb, représentant le Maréchal de Tallard, qui se rend au Duc de Marlborough après la bataille de Blenheim. Un autre monument historique est un très-beau Pistolet d’un travail achevé, pris à un des Beys d’Egypte, et présenté, sur le radeau, à Tilsitt, par l’Empereur Alexandre à l’Empereur Napoléon, qui l’emporta avec lui à Ste. Hélène. Il fut rapporté en Angleterre par un officier français, à qui Napoléon en avait fait présent, et j’en fis l’acquisition dans une circonstance toute particulière.*
On remarque aussi un Portrait de Napoléon, dans sa vingt-neuvième année, peint à Vérone par un artiste vénitien, qui a donné, en italien, une relation intéressante des circonstances dans lesquelles ce tableau fut fait : je possède la lettre originale, dont voici la traduction :
Mon cher Monsieur Borghini, Vérone, le 17 Mars, 1797.
Je vous envoie le portrait de l’illustre Bonaparte, et j’espère qu’il donnera autant de satisfaction à la dame qu’à vous, mon cher ami, qui m’avez procuré l’honneur d’une commande si agréable. Tous ceux qui l’ont vu ont l’indulgence de me dire qu’il est très-ressemblant ; vous autres messieurs de Milan, vous pourrez vous assurer de la vérité et en juger. Si le temps ne m’avait manqué, j’aurais tenté quelque chose de
* Voyez le Moming Herald du 15 Mars, 1826.
plus digne du sujet, et de la personne à qui le portrait est destiné. Quant au costume, j’ai seulement accusé la forme du buste : une petite rédingote à collet doublé de blanc, avec une épaulette sur l’épaule gauche, est l’uniforme qu’il porte ordinairement, et c’est, me dit-on, sa tenue de guerre. A Milan, vous l’avez peut-être vu en uniforme de général.
Il arriva dans cette ville le 14, à midi, avec une escorte de 200 cavaliers. Le bruit s’étant répandu qu’il allait repartir sur le champ pour Bassano, je lui écrivis pour le supplier de m’accorder quelques moments de conversation, et je lui envoyai la lettre de Madame la Générale, l’informant en même temps que je ne sortirais point de chez moi que je n’eusse reçu ses ordres. Bientôt après, il m’envoya un de ses aides-de-camp, accompagné d’un noble de cette ville, avec un message de la part du Général, qui me faisait l’honneur de m’inviter à dîner chez lui. L’officier me conseilla d’emporter mon crayon pour faire l’esquisse du Général aussi bien que je le pourrais, vû qu’il ne pouvait me donner qu’une demi-heure avant le dîner, et autant après. Je répondis que je pouvais le faire aussi bien sur toile que sur papier, s’il voulait m’accorder deux petites séances, l’une avant et l’autre après le dîner. M’étant fait précéder de la toile et de ma boîte à couleurs, je me rendis avec ces messieurs chez le Général Bonaparte, qui me reçut avec beaucoup de politesse et de bonté, et me dit qu’il était bien fâché que son départ immédiat ne lui permît point de faire ce qui était dû à mon talent et à la personne qui demandait son portrait ; mais que puisqu’il s’agissait d’obéir aux ordres d’une dame pour qui il avait une très-grande considération, il trouverait du temps à toute force, et ferait V impossible ; et me priant de mettre à profit le peu de moments qui restaient avant le dîner, je commençai aussitôt à peindre le portrait que vous voyez. A deux heures et un quart, j’avais couvert la tête et la tournure de son corps ; et à trois heures, le dîner étant fini, je me remis à peindre de bon cœur, parce que je voyais que l’on était content de ce que j’avais déjà fait. Comme j’avais employé beaucoup d’huile seccative, je trouvai que la couleur de la tête commençait à prendre, de sorte que je pus peindre par-dessus sans inconvénient. En un peu plus d’une heure je réussis à arrêter l’expression de sa physionomie, et à lui donner cet air pensif qui, vous le savez, est si frappant dans ses traits. Enfin, quand le moment du départ fut venu, je pris la liberté de lui demander la permission de le suivre à Vicence ou à Bassano, afin de retoucher la tête, et de lui donner un air plus terminé. Il me répondit que “ rien n’était plus facile, comme il devait s’arrêter quelque temps dans l’une ou l’autre de ces villes ; que je pourrais l’y accompagner dans sa chaise de poste, et me regarder comme en parfaite sûreté en allant et en revenant.” Nous partîmes ; mais à notre arrivée à San Bonifizio, entre le Bas Caldiàro et Montebello, des cris de halte ! halte ! m’auraient fait battre le cœur d’effroi si je n’avais pas été en si bonne compagnie. Deux courriers, deux officiers, et quinze dragons, s’approchèrent de nous ; ils étaient envoyés par le Général Masséna (alors à Bassano), avec des dépêches importantes pour le Général Bonaparte. Nous descendîmes de voiture ; et quelques minutes après, le Général me fit dire que je pouvais me coucher et dormir jusqu’au grand jour ; mais sachant que j’avais encore beaucoup à faire avant de nous remettre en route, et qu’après le déjeûner il me donnerait la dernière séance, je me levai avec l’aurore, sans avoir pu fermer l’œil de toute la nuit, à cause du bruit des chevaux, qui ne faisaient
qu aller et \enir. Ayant tout préparé de mon mieux, j’allai dans la chambre, où un grand nombre d’officiers déjeûnaient à la manière du pays; bientôt après je fis de meme, et je trouvai le General tres-gai et très-affable. J’allais me mettre à l’ouvrage, lorsqu’un officier et dix dragons arrivèrent; — voilà encore une fois le Général à écrire et à expédier des officiers et des courriers. Finalement, je fis le mieux qu’il me fut possible, et tout ce que les circonstances me permirent. Quand je pris congé du Général, il commanda une chaise de poste et une escorte de quatre cavaliers pour me reconduire à Verone. Bref, telle est ma relation de ma campagne avec les Français, qui, bien qu ils ne fussent que 220 hommes, faisaient trembler tous ceux qui les voyaient. Mais il est temps que je finisse, et que je vous prie, mon cher ami, de me pardonner de n’avoir pas mieux fait. J’ai cru devoir vous donner tous ces détails, afin que vous pussiez m excuser auprès de la dame et de ceux qui se sont attendus à davantage et à mieux de la part d’un peintre vénitien.
Signor Pio Patuzzo vous verrait avec le plus grand plaisir : il espère se trouver avec vous quelque jour a Vérone. J’ai eu ce matin plusieurs visites de mes amis, qui avaient appris mon départ subit sans en savon- ni même en soupçonner le motif.
Dans deux mois j’irai à Bologne, où je passerai tout l’été, et de là à Rome : si les circonstances me le permettaient, j aurais infiniment de plaisir à voir la grande ville de Milan : la satisfaction de vous embrasser serait assurément le plus grand des attraits pour moi. Dans cet espoir je suis bien sincèrement.
Mon cher ami, votre tout dévoué,
FRANCISCO GOMA.
P-S. Quant au paiement, il faut que vous disiez à la dame, son amie, que je ne puis ni ne veux en entendre parler ; l’honneur qu’elle m’a fait est bien au-dessus de toute autre rémunération.
La dame dont il est question dans la lettre précédente est Madame de Beauharnais,, qui fut dans la suite l’Impératrice Joséphine. Bonaparte en fit la connaissance dans l’occasion ci-après: —
Journée du 13 Vendémiaire, an IV (5 Octobre, 1795). Napoléon fait la connaissance de Madame de Beauharnais.
Peu après le siège de Toulon, Bonaparte, ayant quitté l’armée, se retira à Paris, dans une petite maison qu’il possédait rue Chantereine. Là il vivait depuis plus d’un an isolé des affaires politiques, et tout-à-fait oublié, lorsque, le 10 Vendémiaire, an IV (2 Octobre, 1795), les sections de la capitale s’étant insurgées contre la Convention, on se souvint alors de lui ; on le nomma commandant en second de l’armée de l’intérieur. Le 13 Vendémiaire, il se mit à la tête des troupes, dispersa les sections Révoltées, et sauva ainsi la Convention et le Gouvernement répubbcain. Cependant le désarmement des sections avait été ordonné et exécuté avec la plus grande rigueur.
“ Un matin, on introduisit chez le Général Bonaparte un enfant de 12 à 13 ans, qui venait réclamer l’épée de son père, général de la République, mort sur l’échafaud : cet enfant était Eugène Beauharnais. L’épée lui fut rendue ; sa mère voulut remercier le Général ; et c’est à cette circonstance que Bonaparte dut la connaissance de la femme douée des plus hautes qualités du cœur et de l’esprit, des sentiments les plus nobles et les plus généreux, de tant de vertus, de douceur, et d’amabilité, qui bientôt devint sa compagne ; qui, sur le trône, comme dans la disgrâce, ne cessa d’être, jusqu’à son dernier souffle, sa plus sûre et sa meilleure amie. Long-temps elle fut pour lui comme un génie tutélaire, la confidente de ses pensées les plus intimes, le plus sobde et le plus sage de ses conseils, et toujours le plus jaloux et le plus grand admirateur de la gloire du héros de la France.”
A droite est un autre Portrait de Napoléon, à un âge plus avancé, par Isabée, lequel passe, ainsi que l’autre, pour être très-ressemblant. J’en suis devenu possesseur dans des circonstances qu’expliqueront les lettres suivantes du Chevalier et de Lady Beecbey.
Mon cher Monsieur, Harley- Street, le 3 Février , 1830.
Connaissant votre haute estime pour les talents transcendants de Bonaparte, je pense qu’il vous sera agréable d’avoir chez vous un des portraits les plus ressemblants qu’il y ait maintenant de ce grand homme. Il a été peint par Isabée, et a fait le voyage de l’île d’Elbe; et si le Chevalier Beechey ne le tenait d’un ami très- cher, nous aurions beaucoup de plaisir à vous l’ offrir. Cependant, il pourra rester dans votre collection jusqu’à ce que le Chevalier ou moi nous vous le redemandions.
Mon fils Georges réussit parfaitement dans l’Inde : il me dit, dans une de ses lettres, qu’il regrette de ne vous avoir pas vu avant son départ, et qu’il se propose de vous écrire prochainement. Je suis bien sincèrement, mon cher Monsieur,
Votre amie très-obligée et très - affectionnée ,
A Monsieur Soane. A. P. BEECHEY.
Mon cher Monsieur, Harley -Street, le 1er Mai, 1830.
Je vous envoie le précieux portrait de Napoléon Bonaparte, et je vous prie de le garder tant que cela vous sera agréable : personne, j’en suis bien sûre, ne peut l’apprécier davantage.
Je suis, avec un respect et une amitié bien sincères, &c. &c.