CHAPITRE III
Précis historique de la Varicelle en général. Cette fièvre éruptive est d’une nature différente de celle de la variole.
On ne connaît pas précisément l’époque à laquelle la varicelle parut pour la première fois. Il semble que Rhazès en parle dans son traité de variolis et morhillis. Les premières notions claires et justes que nous avons eues sur cet exanthème, nous furent données à peu près dans le même temps par Vidus Vidius Florentin (i), arcbiatre de François qui nomma, en 1542, ce médecin lecteur et professeur de médecine au collège royal de France , et par Philippe Ingrassia (2) , qui écrivit sur cette maladie avec plus de talent et de connaissances que Vidius, Sur la fin du 16.® siècle , jf/en ri Petreus , médecin allemand , fit un traité sur cette maladie ; elle était sans doute encore peu connue alors , puisqu’on lui donna quelquefois le nom de cet écrivain. Elle ne tarda pas cependant à se répandre en Europe. Les médecins du 17.® et du 18.® siècle nous en ont donné beaucoup de descriptions.
(i) Xlltf livre de la 2.® partie de ses ouvrages. ,-(,2) De tumoribus prceter naturarn^ Neapol. i553«
Elle est connue aujourd’hui en France sous le nom de petite-vérole volante , verolette , verette', en Provence sous le nom à'esclapete", en Halie on rappelle cristalU , ravagiione , morhillione , vajuolo salvatico , schiopetti , vajuolo volante, vajuolo porcino , vnjuolo matto ; en Allemagne, Wasser-blattern , Spitz-hlattern, Windpocken , Hünerpocken ; en Pologne , Wietrzna ospos ; et en Angleterre , tho chikenpox , tho swin-pox.
Brendelius l’appelle variolœ alituosce , seii aquosœ ; Sauvages et Sagar , lymphaticœ ; Macbride , simplices crystallinœ ; et Vogel, varicella, dénomination qu’ont adoptée aujourd'hui les Anglais , et qui parait être devenue générale en médecine. Cet exanthème a reçu aussi d’autres noms selon les diverses formes sous lesquelles il s’est présenté , ou selon les caractères particuliers qu’on lui a reconnus, tels que variolœ fatuœ , durœ ovales , accuminatœ , etc.
Cette quantité de noms, et la différence dans les descriptions de cette maladie , causèrent de la confusion. Heberden voulut y remédier dans un mémoire qu’il présenta au collège médical d’Edimbourg, en 1767 , et dont le but fut de distinguer cet exanthème de la variole. En 1794, Le docteur suédois Muhrbeck publia à Goettingue une dissertation inaugurale intitulée l)ç variolis spuriis , qui renferme de profondes
recherches sur l’origine et la nature de la varicelle , et de bonnes observations pour distinguer cet exanthème de la variole. Un des écrivains qui, dans ces derniers temps , a prouvé la plus grande sagacité dans les recherches sur la nature de cette maladie, est le docteur Sacco de Milan, appelé à juste titre le Jenner del’Italie. Il eu reconnaît trois espèces : aplaties {appiu’naté), sérni-sphériques {emisjeriché)^ et pointues ou colloïdes (pppuntate o conoidali) (i). Avant Sacco, Cullen, Ludwig et Sagar avaient observé des varicelles irrégulières, ressemblant assez à celles de Millau , dans l’épidémie de 1817.
En i8iG,M.Monte£anto, professeur à Padoue, a publié un mémoire sur la varicelle (2) qu’il a observée lui-même. Il en reconnaît deux espèces, une très-légère et une grave. Voici le tableau qu’il donne de cette dernière :
« Les premiers symptômes sont : fièvre plus ou moins forte , accompagnée de nausées , vomissement , faiblesse dans les membres , toux , veille , et quelquefois des mouvemens convulsifs ; l’exanthème paraît le plus souvent dans le second jour , et dans quelques cas seulement le
(1) Trattato di vacinazione ^ p. i58, ediz, di 180g.
(2) Consîderazioni mèdico-praticlie sul vajulo spurîo O Tatfaglione,
troisième , et alors la fièvre diminue ainsi que les symptômes sus-indiqués. Il commence à sortir , ordinairement au dos , des points relevés rouges ou pâles ; il en sort ensuite avec rapidité sur tout le tronc et sur les membres , et ils se changent bientôt en boutons. On observe que les pustules qui sortent sur la figure viennent plus tard que les autres et en moindre quantité. Dans un jour , et rarement dans un jour et demi , tout le corps se recouvre de boutons, qui varient bientôt dans leur forme, leur grosseur et leur couleur , annonçant qu’ils n’auront pas entre eux une marche régulière. Il y en a , en effet, qui sont ronds et presque diaphanes ; d’autres plats et épais; d’autres ont à leur extrémité , une petite vessie remplie d’humeur transparente. Aucun bouton n’est déprimé dans son centre ; beaucoup ont le contour rouge , quelques-uns ne l’ont pas; la fièvre, quoique plus légère , continue ; la veille, la céphalalgie et la soif subsistent encore. Quatre jours après au plus , à compter du moment qu’a commencé l’éruption , et souvent même auparavant, on s’aperçoit que les pustules finissent leur travail, sans observer l’ordre avec lequel elles sont sorties , de manière que quelques-unes des dernières venues sont les premières à sécher. »
» La matière que contiennent ces pustules ne
se change jamais en pus ; certains boutons crèvent dans le commencement , et il en sort de la matière ciaire : ce sont principalement ceux qui ont une petite vessie à leur extrémité ; d’autres se rapetissent au lieu de grossir, et se sèchent sans avoir produit de la matière ; d’autres, d’abord ronds , deviennent ovales dans leurs progrès ; parmi ceux-là les uns sont transparens , les autres pleins d’une humeur épaisse, jaune ou roussâtre , ayant à leur base un cercle rouge. Ces derniers boutons sont ceux qui durent le plus ; ils vont jusqu’à sept jours, et plus encore ; ils ne ^produisent cependant pas du pus semblable à celui de la variole; ils se changent en croûtes minces, noirâtres, qui tombent bientôt , laissant à la peau des taches d’un rouge foncé , mais sans cicatrice. «
« Les boutons qui n’ont pas autant duré que ceux-ci , laissent une croûte petite et trèsmince, de diverses couleurs , qui tombe bientôt.»
« Dans le temps que tous ces phénomènes ont lieu, on observe d’autres boutons qui commencent leur travail parmi les autres, et qui continuent et finissent de la même manière que les premiers. En général , l’excitation générale finit dans neuf ou dix jours. A cette période de la maladie , l’état du sujet est si bon qu’il ne s’aperçoit pas d’avoir été malade. »
L’auteur observe que, pour si grave qu’ait été cette fièvre , elle n’a fait aucune victime.
En lisant cette description, j’y reconnais la varicelle de Millau , et sur-tout celle d’Émile R....
En i8i6, il a régné épidémiquement à Montpellier une fièvre éruptive qui a aussi présenté quelque ressemblance avec la varicelle observée à Millau , quant à la variété dans la forme des boutons , et à la rapidité de la marche générale ; elle en diffère cependant beaucoup par la prédominance des symptômes nerveux dans les prodromes , et par le caractère de gravité qu’on lui a reconnu quelquefois , et que nous n’avons jamais observé dans l’épidémie de Millau,
M. Broussonnet, doyen et professeur de clinique médicale , dans le discours prononcé à la rentrée de la Faculté , a fait un tableau analytique bien raisonné de cette fièvre. Ce tableau présente tout ce qu’il y a de marquant pour caractériser et distinguer cette maladie (i).
(i) M. le professeur , après avoir de'crit rapidement les constitutions atmosphériques qui précédèrent les mois de 1816, pendant lesquels se développa la fièvre éruptive , parle d’abord d’une espèce de péripneumonie non commune , que le vulgaire des médecins nomme maligne , et à laquelle il donne, pour la distinguer, la dénomination de cacoëlhès. A l’ouverture des cadavres, il reconnut cette terrible terminaison de la maladie , communément appelée hépatisation du poumon. La iia-
Ce Professeur observe que la petite-vérole naturelle , l’inoculation et la vaccine ne mirent
ture de cette altération lui fit faire les réflexions suivantes:
« Les observations faites depuis nombre d’années avaient fixé notre attention sur ce phénomène pathologique , et nous avons fini par penser qu'on ne peut pas confondre avec les fluxions de poitrine ordinaires , une maladie dont les produits sont si dififérens. L’étude de sa marche et des symptômes qu’elle présente nous a convaincus qu’il fallait reconnaître ici une inflammation maligne ou ataxique , dont la première période, c’est-à-dire la nerveuse , plus prononcée, plus active, introduit , dans la portion malade du poumon , un mode d’existence tout particulier. Celte vie locale travaille à sa manière les solides et les fluides, en changeant le tissu , la consistance , l’organisalion. Les fibres du léger parenchyme pulmonaire s’épaississent et se rapprochent; le sapg perd sou éclat et son homogénéité , et se sépare en une masse charnue et en fluide délayé, semblable à de la lie du vin. Ce travail caché s’annonce à l’extérieur par l’altération des traits de la face, la concentration et l’irrégularité du pouls, enfin , par cet ensemble auquel le médecin éclairé reconnaît bientôt la malignité. »
« Il nous a semblé que les symptômes qu’offre cette maladie, la rapprochent du cancer sanguin o\i fongus hœmathodès. Comme dans celui-ci , on voit s’établir , dans une partie isolée, un mouvement soutenu, une vie particulière , qui détruit rorganisalion existante et en crée une nouvelle. Cette dépense inutilement continuée finit par épuiser la masse de la vie générale, et par produire un amaigrissement subit , semblable à celui que procure le choléra-morbus j aussi avons-nous
pas à l’abri de ses atteintes. On inocula du ' virus de cette éruption, qui produisit des signes
VH fréquemment, chez de pareils péripneumoniques , se développer, ainsi que chez les cancéreux, un besoin d’alimeris que leur état ne semblait pas comporter. »
Je me permettrai d’ajouter aux explications de M, le professeur Broussonnet , ce que je soupçonne dans cette espèce de maladie. Lorsque je réfléchis à la nature de sa terminaison , aux symptômes qui la font reconnaître d’avance, à sa ressemblance avec le cancer sanguin , je ne puis m’empêcher , en la reconnaissant d’une espèce particulière , d’admettre aussi une espèce particulière qui la produit ; et cette cause quelle est-elle ? Ne pourrait-on pas soupçonner un miasme , une matière animale moléculaire sui generis , qui , suspendue dans l’atmosphère, s’est introduite dans le poumon, et y ayant établi son unique siège , y parcourt à sa manière une période , comme la parcourent , à leur manière aussi et dans d’autres organes, les virus de la peste , de la variole , de la fièvre pétéchiale , etc. Je n’entends présenter mon observation que comme un doute qui est une conséquence de l'opinion que je me suis formée depuis long-temps sur les causes matérielles des affections contagieuses , que je crois en plus grand nombre qu’on ne le pense vulgairement.
Quand je réfléchis à cette masse dure, formant une espèce de chair particulière , qui constitue ce qu’on nomme l’hépalisation du poumon , je me rappelle , soit ces fongus durs , parasites, qui se forment sur le tronc ou sur les branches des arbres, soit ces corps plus ou moins gras et durs , d’un tissu particulier , que forment des insectes en piquant les feuilles de certains arbres. On me dira peut-être que ma comparaison est ridicule ,
d’infection générale , et la reproduction de boutons semblables à ceux dont la matière avait servi. On a vu , au sujet de la fièvre éruptive d’Emile , à Millau, que l’inoculation faite avec le virus de cette éruption donna le même résultat. Il y a eu , je le répète , antérieurement à ces faits , bien d’autres exemples de varicelles reproduites par l’inoculation,
M, Broussonnet dit encore , qu’après avoir dominé pendant l’espace de trois mois environ, cette fièvre éruptive s’éteignit peu à peu, qu’elle disparut, et laissa régner exclusivement la petite-’ vérole , qui offrit tous les jours , et de plus en plus , ses caractères distinctifs et ordinaires. Il observa cette dernière maladie chez des sujets que l’on prétendait avoir été vaccinés ; mais il dit , avec franchise , qu’aucun de ceux qu’il avait piqués lui-même n’a été atteint , sous ses yeux , de la vraie v^ariole. Il ajoute que la faculté préservatrice de la vaccine est encore une chose hors de doute pour lui , quoiqu’il soit bien loin de partager la confiance illimitée que quelques personnes accordent à un virus
mais je prie mes confrères de vouloir , avant de prononcer, bien réfl^cbir aux rapports qu’i! y a entre la vie des végétaux et celle des animaux , et sur-tout à l’immensité des plantes parasites qui vivent dans ces deux classes d’êtres , et peut-être qu’alors Us trouveront qu’il y a quelque chose de bon dans ma comparaison.
Bi
dont nous ignorons, dil-il, la nature et la marche inlimernent cachée , et qui , sous de tranquilles apparences , produit cependant , dans toute l’étendue du système cutané , une révolution qui tient du prodige.
L’épidétnie dont parle M. Broussonnet , a été aussi décrite avec beaucoup de détail , mais dans des vues bien différentes , dans un ouvrage publié par MM. les Docteurs Bérard et de Lavit , sur les anomalies de la variole et de la varicelle. Comme il m’a paru que l’iritention de ces Messieurs a été principalement de prouver, par des faits , qu’en! re la petite-vérole et la varicelle il n’y a de différence que dans l’histoire des phénomènes , et qu’en dernière analyse c esl la même nature de maladie ; je vais me permettre de faire queiqu^^s observations sur divers points de cet ouvrage , qui est d’ailleurs écrit avec beaucoup d'esprit et de méthode, et que je n’ai la prétention d’analyser, ni de critiquer.
MM. Bérard et de Lavit expriment parfaitement , dans un chapitre , la [)ensée s livante qu’avait fait naître en moi la lecture des premières pages de leur ouvrage. Ils ont cherché , comme ils le disent eux-mêmes , à séduire pour persuader , en se servant de la ruse de l’exposition des cas de varicelle qui , dans l’ordre progressif , se rapprochaient plus ou moins de
variole. En plaçant ainsi l’iin à côté de l'autre, selon le degré de ressemblance , les tableaux choisis à dessein des diverses varicelles irrégu^ lières , ils peuvent aisément inspirer au lecteur l’opinion qui les a dirigés eux-mêmes.
Le médecin judicieux voit le charme que produit l’arrangement des tableaux , le goûte , et peut même en être séduit un moment. Mais, ami de la vérité , il tourne bientôt ses regards sur des tableaux plus grands, formés par les Pères de la médecine-pratique , représentant les grandes épidémies de varicelle ; il les examine avec calme , les analyse avec attention , et reconnaît les caractères particuliers et distinctifs de cette fièvre exanthématique , ce fades de la maladie qui se forme avec les symptômes les plus généraux , el que le bon observateur prend toujours dans l'immensité des cas, et non jamais dans les cas particuliers.
MM. Bérard et de Lavit distinguent , dans le tableau général des éruptions observées à Montpellier, deux formes principales: un exanthème précoce , incomplet et faux , et un autre prolongé , complet et vrai. Malgré l’art avec lequel sont placées les observations particulières , on peut bien distinguer les cas de véritable variole de ceux de varicelle. Parmi ceux-ci, il s’en trouve quelques-uns ressemblans à ceux que j’ai observés à Millau. Cependant , comme je l’ai
déjà dit plus haut , la varicelle qui a régné à Montpellier , a présenté beaucoup plus d’anomalie. Dans aucun cas on n’a remarqué , à Millau , une marche longue , une éruption bien prolongée , ni la fièvre de suppuration ; il n’y a jamais eu complication de gangrène, et nonseulement aucun individu n’en est mort, mais même la maladie n’a jamais été grave dans son ensemble.
D’après ce que disent MM. Eérard et de Lavit , la plupart des vaccinés n’auraient eu que la varicelle; cependant quelques-uns auraient été atteints de la variole. Ces Messieurs montrent pas des faits qui ne paraissent pas contestables , des récidives de petite-vérole naturelle , de petite-vérole inoculée et même de vaccine. Il paraît , je le répète , que ces Messieurs qui n’ont pas seulement cité les cas de varicelles observées à Montpellier , mais qui ont épuisé , pour ainsi dire, les exemples marquans qu’on trouve épars dans divers ouvrages , n’ont eu en vue que d’établir des rapports de ressemblance entre la varicelle et la petite-vérole , pour tâcher d’insinuer dans l’esprit des lecteurs leur opinion : que ces deux maladies n’ont qu’une même nature. Mais les faits qu’ils présentent ne sont , je le dirai encore , que des cas particuliers et en petit nombre , comparés à l’immensité de cas contraires. D’ailleurs , ne sait-
on pas que la nature s’écarte quelquefois des mêmes lois qu’elle nous a forcé de réconriaître? îîe produit-elle pas des aberrationjs étonnantes dans la formation des êtres à l’espèce desquels elle a assigné une constante et même forme dans sa reproduction ? N’a-t-on pas vu quelquefois l’homme obtenir par l’art de telles modifications dans les individus d’une même espèce, qu’ils paraissaient en former une autre? Mais ces altérations des formes primitives ont toujours été rares , et ne se sont jamais soutenues par une constante reproduction. La nature violentée est toujours rentrée dans l’ordre parce moyen, et s’est aonstamment montrée la même, lorsqu’on l’a observée en grand.
La cause de la varicelle me paraît être une dans la nature , comme l’est celle de la peste , de la variole , de la rougeole , de la pétéchiale , de la scarlatine , etc. D’autres causes qui lui sont étrangères peuvent la modifier dans certaines circonstances , mais jamais la détruire ou l’identifier avec la variole. Lorsque les causes qui la modifient n’existeront plus , on la verra toujours se reproduire avec sa forme légitime.
L’histoire des fièvres exanthématiques nous présente une infinité d’épidémies de rougeole, de miliaire, de scarlatine, etc., ayant régné iimultanément avec la variole et la varicelle.
Je ne crois pas cependant qu’aucun médecin judicieux ait pensé que ces maladies avaient la même origine; sans doute, parce que la plupart des phénomènes que ces fièvres présentent constamment à nos sens , les rendent très-dissemblables entre elles. On reconnaît dans chacune une nature particulière , et lorsque nous avons une quantité innombrable de faits qui établissent une différence tranchée entre la petite-vérole et la varicelle , tant dans sa marche que dans l’ensemble des symptômes ; et que , par cela même , nous avons tout lieu de croire que chacune d’elles est comme la rougeole, la miliaire, etc. , d’une nature swl generis ; peut-on- adopter une hypothèse qui n’est fondée que sur des faits particuliers en petit nombre , choisis à dessein , et sur-tout variant entre eux ?
Le passage suivant , extrait de l’ouvrage de MM. Bérard et de Lavit , prouvera que ces médecins sont pénétrés eux - mêmes de cette vérité.
« C’est sur l’ensemble des symptômes propres « à une maladie que repose un diagnostic assuré. « Il en faut toujours un certain nombre pour «£ signaler une affection quelconque. Jamais les « maladies pseudoformes ne les réunissent tous, « quoiqu’il puisse arriver qu’elles soient accom- « pagnées de ceux, qui passent pour les plus « caractéristiques. »
On ne peut pas , il me paraît , porter plus de philosophie dans l’art de raisonner en médecine, que n’en contient ce passage qui exprime une vérité incontestable.
Maintenant , si l’épidémie de varicelle observée à Montpellier a varié, au point de ne réunir, dans aucun cas , cet ensemble de symptômes propres à la petite-vérole , on doit bien dire , ce me semble, qu’elle était pseudoforme de la petite-vérole , quoiqu’il ait pu arriver qu’elle ait été accompagnée des symptômes qui passent pour les plus caractéristiques; et si elle était pseudoforme , pourquoi émettre l’opinion qu’elle était , dans le fond, de la même nature que la petite-vérole : elle n’a pu être fausse et v’raie en même temps.
Je suis, cependant, loin de vouloir faire ici des observations qui n’auraient pour but que de rencontrer des contradictions dans l’ouvrage de MM. Bérard et de Lavit. Je n’ai que l’intention de combattre leur opinion ; persuadé en cela d’être utile , parce que je la crois dangereuse pour le peuple et la classe malheureusement trop nombreuse des médicastres.
C’est dans les thèmes intentions que je me permettrai quelques observations sur le passage suivant.
« La variole est une maladie de l’enfancç;
« elle attaque plus particulièrement le système « lymphatique. »
Ces deux phrases expriment deux opinions qui ont été émises avant ces Messieurs par plusieurs praticiens distingués , et particulièrement par Rœderer et W^agler (i). Mais ces médecins me paraissent avoir été entraînés dans l’erreur par des apparences séduisantes. L’histoire de la petite-vérole semble nous donner de bien fortes preuves que cette maladie appartient directement aux affections nervososanguines, et indirectement aux lymphatiques. Si cette maladie, de nos jours, et même depuis long-temps, attaque beaucoup plus d’enfans que d’adultes, n’est -ce pas parce qu’elle a épuisé celte dernière classse ? Si nous remontons aux premiers temps où celte maladie a régné épidémiquement chez les divers peuples civilisés , nous voyons que non-seulement elle n’épargnait aucun âge , mais même qu’elle sévissait avec plus de violence chez les adultes. Et comme alors elle ne s’arrêtait qu’après avoir atteint tous les âges , et qu’elle reparaissait quelquefois deux, trois ans de suite , elle ne pouvait nécessairement, dans la suite, frapper que l’enfance. Si, donc, depuis long-temps on
(i) Traité de la maladie muqueuse , trad. de M. I.e Prieur , pag. 68 , et D/ssert, de morbo varioJosQ ; p. 23.
ne voit guère la petite - vérole que chez les enfans, ou doit en conclure seulement que les adultes en ont été atteints dans leur enfance.
Ce qui ^ prouve encore que cette maladie appartient directement aux affections nervososanguines, c’est qu’elle est, en général, du nombre de celles dont le début tient de la diathèse inflammatoire, et qu’on traite par les antiphlogistiques. Le génie observateur de Sydenham reconnut dans la petite - vérole une maladie inflammatoire de sa nature ; et heureusement pour l’humanité que ce grand homme fut cru, et que sa méthode anti-phlogistique remplaça la méthode alexipharmaque incendiaire qui , depuis long-temps , avait fait elle seule plus de ravages , comme le disait cet observateur sincère , que l’usage de la poudre à canon.
Il est vrai que , dans le cours de la fièvre variolique , on observe que le système lymphatique est aussi en général affecté ; mais il ne l’est qu’après le système sanguin , et il ne semble l’être que parce qu’il a des rapports nécessaires avec le système cutané sur lequel le virus finit’ toujours un travail périodique, commencé dans le torrent de la circulation sanguine. J’observerai , en passant , que le travail secondaire qui a lieu dans le système lymphatique , et qu’on appelle dépuratoire , ne me paraît être que le simple effet du passage du
virus d'un système à l’autre , pour se porter , je le répète, à la pellicule qui recouvre tous les OT’ganes. Ce qui me fait penser ainsi, c’est principalement parce que l’observation prouve que bien souvent ce travail , loin de d’epurer la lymphe , ne donne , pour résultat , que du trouble et de riietéroy.énéïté dans cette bumeur, elîéts qui produisent ces maladies chroniques, souvent incurables , qu’on nomme vulgairement les suites de la petite-vérole.
Si ma manière de voir est jusie , le mot dépuration n’exprimerait pas un fait vrai, mais seulement une idée hypothétique qui, d’ailleurs, a engendré l’opinion erroiiée , que la petitevérole est une maladie utile pour donner plus de force au tempérament, parce que, dit-on, elle purifie les humeurs.
Revenant à la varicelle, j’observerai qu’un autre moyen de se persuader qu’elle a , comme les autres fièvres exanthématiques que j’ai citées plus haut , son virus pai'ticuHer , est le phénomène de la contagion qui , quoique commun à beaucoup de fièvres éruptives, présente des faits qui obligent , pour ainsi dire , de reconnaître tout autant de causes spécifiques qu’il y a d’espèces de fièvres éruptives contagieuses. Je développerai ce que j’avance dans le mémoire déjà cité sur l’action de certaines substances actives.
En admettant même que tout ce que je viens de dire sur la nature de la varicelle ne soit qu’une hypothèse , elle me paraît mériter quelque confiance , si on réfléchit que, loin de toucher à la barrière insurmontable que la vaccine a mise à un virus qui est un des plus cruels destructeurs de notre espèce , elle fait sentir l’avantage de cette précieuse découverte. Si , au contraire , on suppose que la petitevérole volante n’est qu’une modification de la petite-vérole , et que le peuple se familiarise avec cette opinion , lorsqu’il la verra frapper épidémiquement les vaccinés , comme il ne faut pas douter que cela n’arrive souvent, puisque, avant la découverte de Jenner , elle atteignait épidémiquement ceux qui avaient eu la petite-vérole soit naturelle , soit inoculée , il ne croira plus à l’efficacité du préservatif , et il en négligera l’emploi ; alors les médecins qui auront embrassé la même opinion, et que je ne pourrai considérer que comme les détracteurs d’un bienfait , auront beau chercher à persuader à leurs concitoyens , que le préservatif a du moins l’avantagé de .rendre la petite-vérole trèsbénigne, ils deviendront tôt ou tard victimes de quelque épidémie de petite-vérole.
Je crois «voir assez prouvé que ma manière de voir est fondée sur la bonne observation et la saine analyse des faits , pour qu’on ne
puisse pas m’accuser de prétendre qu’on préfère à la vérité une hypothèse qui n’aurait que l’avantage dont je viens de parler.
On a vraiment lieu d’être surpris des anomalies qu’a présentées la varicelle observée à Montpellier. MM. Bérard et de Lavit rapportent certaines histoires particulières de cette fièvre, qu’on est bien en peine de classer parmi les fièvres exanthématiques connues. J’essaierai cependant d’y reconnaître une cause d’anomalie.
Si j’en devais croire à des rapports verbaux qui m’ont été faits , on observa aussi , à Montpellier , la rougeole , en même temps que la varicelle anomale. Cependant ces MM. n’en disent pas un mot. On sait que la rougeole accompagne, et précède même souvent de très-près la petite-vérole et la varicelle. Cela a eu lieu ainsi à Millau , en 1817. En admettant qu’elle ait régné à Montpellier, lorsqu’on observait des cas si singuliers de varicelle, ceux sur-tout où on a vu une éruption d’assez gros boutons irréguliers succéder à une éruption pourprée , qui disparaissait dans peu de jours sans danger , ne pourrait-on pas an moins soupçonner que, chez ces quelques individus , il peut y avoir eu complication de la rougeole avec la varicelle, et que cette complication a dérangé la marche régulière de l’une et de l’autre fièvre ? N’a-t-on pas observé
quelquefois que la fièvre pétéchiale se compliquait avec la variole? Ne voit-on pas aussi des fièvres éruptives, régnant épidémiquement, se compliquer avec des fièvres sporadiques ?
Mon intention était de faire connaître dans un 4 ® chapitre ma manière de voir sur te principe ou cause matérielle des maladies contagieuses en général ; mais le temps ne m’a pas permis de terminer ce travail. J’aurai occasion d’en parler dans un aiître mémoire.