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Bien que la peinture en émail ne soit , par sa nature même , ni d'un emploi facile ni d’une application générale , et qu'il soit pour ainsi dire aisé de déterminer d'avance les limites assez bornées où peut atteindre sa plus grande perfection, elle n’en a pas moins, pendant plusieurs siècles, occupé dans les arts une place assez importante pour mériter l'attention des antiquaires de notre temps.
Itéjà les émaux ont été le sujet de recherches précieuses que nous devons il des archéologues pleins de zèle. Outre l'intéressant travail que M. Maurice Ardanl a publié à Limoges (I), cette tille dont le nom seul rappelle les ouvrages émaillés (2), comme celui d’Arras représente les tapisseries de haulc-licc , travail qui
(I) V. L’Historique monumental du Limousin, par T ripou, page 182. Ce chapitre est destiné à fane connaître les artistes du pays et leurs oeuvres les plus remarquables.
(î) En effet, fendant tout le Moyen-Age, les émaux étaient désignés, aussi bien en Angletet ro , eu Italie, qu'en Fiance, sous le nom d’ouvi âges de Limoges, oput Ltmovictnum, opes Ltmovicenu, op ns Lemoviticum . labor Limo- 9 , oput dt Limogia. C'était une appellation reçue, comme celle de Damai pont les ouvrages d’acier.
a cio d'un puissant secours à l'auteur d'un mémoire sur le même sujet, récemment imprimé à Paris (1), d'excellents commentaires sur tes monuments émaillés qu'avait dessinés feu M. Willcmin , sont dus h M. André PoHier, le savant bibliothécaire de Kouen. Enfin, M. du Sommcrard, qui nous fait espérer un véritable Traite sur la matière, a, dans son curieux livre sur les Arts au Moyen-A ye , abordé plusieur s fois déjà la question difficile de l'origine des émaux.
I.'art de l'émaillcur doit, ce me semble, connue les autres branches de la peinture, être étudié dons scs produits plus encore que dans les toxtesqui ont, à diverses époques, conservé le souvenir de son existence. Si l'on se contentait de l'histoire écrite pour tracer les annales de la peinture à l'huile ou de la sculpture, quel critique voudrait accepter les appréciations qui résulteraient d'une semblable méthode?
Pour peu que l’on ait quelque lecture, on regardera comme évident que les émaux ont une antiquité qui se perd dans la nuit des temps; que chaque partie du monde ancien et du monde moderne les a vu employer dans la décoration de ses monuments , de ses ustensiles. Ce n'est pas là un fait qui doive étonner, et s'il est bon de le connaître, il serait déplorable de s'y arrêter. puisqu'on définitive il ne résulte de sa constatation qu'une notion vague et bien insuffisante en présence de tant de monuments qui attendent encore une classification.
En voulant prouver l'existence des émaux dans tout l'univers, on a ramené pour ainsi dire la question à son point de départ , puisqu'il s'agit toujours de déterminer quels étaient les émaux que chaque pays en particuliers produits; c’est du moins, selon moi , ce qu’il faudrait s'attacher à éclaircir.
Il en est de ceci comme de la plupart des acquisitions de l'industrie humaine, qui , pour être communes à tant de siècles et à tant de contrées , n’en ont pas moins affecté . suivant les temps et les lieux , des caractères qui constituent un état distinct.
Commençons donc par examiner avec la plus scrupuleuse
(1; Itrctierelies sur t’hisloiie île ta peinture sur émail dans les temps anciens et modernes, et spécialement en France; par I, Dussienx. Paru. Létaux, libraire-éditeur. ISt 1 , in-8 w de lïu page*.
attention chacun de» monuments émaillés qui nous restent: Taisons bien vile la séparation de ceux d'entre eux auxquels une inscription, une date ou quelque autre signe facilement appréciable, assigne un Age ou une patrie. Analysons ensuite les caractères extérieurs qui leur sont propres, puis recherchons ccs mêmes caractères chez ces autres monuments, abandonnés par nous d'abord , et qui vont , par ce rapprochement. prendre à leur tour leur rang et leur valeur.
C'est à l'application de principes analogues que l'eludo d'une autre classe d'antiquités, que ht numismatique, doit les immenses progrès qu'elle a faits depuis quelques années.
il est vrai que les médailles présentent cet immense avantage pour l'esthétique, qu'elles ont été, de toutes les productions des arts, les plus régulièrement émises et les mieux conservées, g litre à la facilité même avec laquelle elles se sont perdues, ce qui les a sauvées de l'action destructive du temps et des hommes.
A force d'étudier une sérié nombreuse et presque sans lacune de monuments du même ordre, le numismaliste acquiert le sentiment exact de la fabrique ; il arrive à un point où chaque coup de burin équivaut pour lui à une date.
Les collections d'émaux ne sont pas encore assez nombreuses, ni faites avec assez de méthode, pour que la classification que je viens d'indiquer puisse être réalisée dès à présent ; mais si les archéologues goûtaient cette manière de procéder dans leurs recherches, je ne doute pas qu'en trés-peu de temps on ne parvint à obtenir des données fort satisfaisantes. Quanta moi , ce que je me propose dans cette notice, c'est de faire pour ma part ce que je demande à chacun, la description des monuments remarquables que j'ai sous les yeux.
Je n’ai pas le dessein de m'occuper en ce moment des pâles de verre ni des terres enduites d'une couverte tenant plus ou moins de l'émail ; mais seulement de ces objets de métal dont la surface, creusée à une certaine prorondeur, a reçu, à laide du feu . une couche de matière vitreuse opaque.
Les plus anciens monumentsde cette nature que j'aie examinés, sont des libuleset des boutons ayant servi à fixer les vêtements. Os ornements de bronze chargés d'émail rouge . blanc et bleu ,
nous montrant parfois ces deux dernières couleurs disposées en échiquier, ont été trouvés dans le nord de la France, depuis Evrctix jusqu'à Bavny, au milieu d'antiquités d'origine évidemment gallo-romaine (1). Iticn ne répond mieux à la description que nous a conservée le passage si souvent cité de Philostrate, qui, dans son Traité des Images, en parlant de meubles enrichis d'or et de couleurs variées, ajoute ces mots: «On dit que les Barbares, voisins de l'Océan , étendent ces couleurs sur de l'airain ardent; elles s'y unissent, se pétrifient, et le dessin se conserve. » Philostrate écrivait à l'époque de Sepliinc Sévère. Il parle de la fabrication de 1 émail, par ouï-dire, comme d’un arl inconnu à la Grèce , sa patrie , et à Borne , où il composait des livres pour l’impératrice Julie. D'un autre côté , nous trouvons dans les sépultures et dans les ruines de notre Gaule septentrionale, ces bijoux d'airain ornés de couleurs fixées par l'action du feu. Il y a là un rapport frappant , un accord remarquable entre le dire de l’écrivain et les témoignages matériels.
Au cinquième siècle , les mêmes ornements se fabriquaient encore dans les mômes lieux. I.c tombeau de Childéric, découvert à Tournay en 1653, contenait des abeilles, une plaque de manteau , la monture d'une épée , le tout d'or émaillé de rouge ; le travail en est barbare, et parfaitement convenable pour l'état de civilisation des Gallo-Francs (2).
Bien {lans tout ceci ne trahit une origine byzantine , et du moment que les premiers monuments émaillés avec figures ne nous auront offert aucun trait caractéristique d'un art étranger, je ne vois pas quelle raison on pourrait avoir d’attribuer à l'empire
(1) Ces objets émaillés ont été dessinés et coloriés avec la plus grande exactitude par M. Muret , du Cabinet des Médailles de ta Bibliothèque Royale.
(ï) Cette découverte fut faite par des ouvriers qui travaillaient à la réparation de l'église rie Samt-Rrice. Les objets qui composaient le trésor lurent gravés et décrits d’abord par le Père Chiliet, et par Mabillou dans le tome II des Mémoires de l'Academie des Inscriptions et Belles-Lettres ; puis par Montfaucon dans les M onuments de li monarchie. Ce 'dernier a commis une errem singulière qui. Je le pense, n’a jamaisété relevée. Le P. Clnflet avait fait graver dans le même volume les bijoux du tombeau de Childéric , et une collection de scarabées étrusques en cornaline ; Monlfaucon s'est imaginé que le tout provenait des fouilles de Tournai, et de plus, que les scarabées étaient des monnaies d'argent; et c'est ainsi qu'il les a décrits
«l'Orient la production d'cruvres d'art dont tout concourt à démontrer l'autochthonic. C'est ainsi que notre riche architecture des dixième et onzième siècles a été enfin délivrée de l'appellation de byzantine , qui n'avait d'autre rondement qu'une tradition confuse.
Une magnifique crosse émaillée, attribuée à l'évéquc de Chartres. Ragenfroi . qui mourut en 960 . et qui peut à la rigueur appartenir à cette époque , est chargée des rinceaux du meilleur gmlt, entre lesquels sont disposées diverses scènes de la vie du roi-prophète David. Chaque petite composition est accompagnée d'une légende en vers léonins; l’une d’elles : -]■ scribe eabkb lima: DAVID H kc fvit VNCCIO prima , nous fait connaître que cette poésie, et très-probablement aussi les sujets qu’elle explique, ont été composés exprès pour cette pièce d'orfèvrerie , et ne sont pas copiés de quelque autre monument (I). Les costumes de guerriers et leur attitude sont entièrement semblables à ce que l'on remarque dans la tapisserie de Baveux. Il n'y a pas jusqu'à l'inscription -}• GOL1AS CECIDIT qui n 'offre de l'analogle-avec ces mots brodés par la reine Mathilde : Hic eteiderunt Leicine cl Gurd fralrtt Haroldi. Ces différents traits peuventdonner lieu de penser que la crosse découverte à Chartres est plutôt du milieu du onzième siècle que de la fin du dixième siècle. Dans tous les cas, elle est bien certainement antérieure à la première croisade, et son style est absolument étranger à l’influence byzantine. A l'extremité inférieure de la douille se lit cette inscription : f FRATER WIL'ELMVS ME FECIT.
Le nom de cet artiste est tout français , et il est bien à regretter que nous ne sachions pas dans quelle ville il travaillait.
Une charte de 1197, citée par Ducangc, nous apprend qu'une église de la Bouille avait reçu deux plaques de bronze travaillées à Limoges, de labore Itmotitico , c'est-à-dire émaillées; Il est assez probable que les fabriques de cette ville envoyaient dans les différentes parties de l Europc des ornements émaillés que les orfèvres employaient ensuite dans la décoration de leurs oeuvres. Je serais porté à supposer que les petites rosaces et les bordures
(1) Voyez Monuments français inédits, gravés par XVilleniin , tome t. planche 30
emailléus l'apportées après coup sur le reliquaire de Frédéric Barbcroussc, ne sont pas de travail allemand et doivent avoir l'origine que je viens d'indiquer.
Le beau monument dont je parle est conservé au Musée du Louvre; c’est un coffre oblong entièrement recouvert do basreliefs repoussés, d’argent doré, dont la composition et l’exécution offrent une frappante ressemblance avec celles du retable de Bêle (1). Chacune des grandes faces représente cinq ligures accompagnées d’une inscription, et ainsi disposées :