‹ Description de Rome (volume 4)Chapitre 31 sur 63 · CHAMBRES DES TAPISSERIES DE RAPHAËL · texte numérisé non relu

CHAMBRES DES TAPISSERIES DE RAPHAËL

On a tendu récemment 5 sur les murs de cet appartement 3 qu’on appellait autrefois de S. Pie V 3 toutes les Tapisseries en laine 3 soie et or que Léon X fit fabriquer à Arras 3 dans la Flandre Française 5 d’après les cartons originaux dessinés et coloriés par Raphaël d’Urbm ; et c’est de la Ville d’Arras qu’elles ont pris le nom vulgaire di Arazzi . Ces tapisseries coûtèrent 70 mille écus d’or ( 1*508,700 fr. ) et les cartons originaux sont en partie dans le palais royal de Southampton en Angleterre ; Charles I en fit l’acquisition .

Autrefois on conservait ces tapisseries dans le local de la Floreria , où avait été d’abord l’ancienne bibliothèque Vaticane : on les exposait le jour de la Fête Dieu , suspendues aux murailles du portique qui précède l’escalier royal : elles sont divisées en deux séries ; la première se compose des douze plus grandes ; elles représentent l’histoire de la vie de Jésus- Christ ; Les gardiens *. pour les distinguer y appellent celles-ci 3 les Tapisseries de la nouvelle école ; ils prétendent qu’ elles ont servi , lors des solemnités , k orner l’ancienne Basilique de S. pierre , dans la partie que Paul V fit démolir ; èç peut-être c’est de ce premier usage qu’était venu^eeîui d’exposer cette série y sous le portique de S. Pierre ? dans les cirçons-

tances extraordinaires des béatifications . Cependant , le nombre de celles-ci est réduit aujourd’huy à onze , parce que vers la ün du dernier siècle 3 celle de la descente du Sauveur aux Limbes 3 qui était de la grandeur 5 et le pendant de celle du deuxième massacre 3 fut volée et brûlée *

La seconde série comprend onze morceaux dont les sujets 3 en petites figures 3 sont pris des Actes des Apôtres. Quelques uns d’entr’eux ont 3 sur les côtés 3 des pilastres remplis de gracieux ornemens en figures et emblèmes ; mais tous ont dans le bas une plinthe avec de feints bas-reliefs 3 en clair obscur 3 représentant des faits historiques de la vie de Léon X . On prétend qu’elles ont servi dans les chambres habitées par ce Pape; et les gardiens les distinguaient des premières par le titre d’école ancienne : l’on s’apperçoit qu’elles sont en effet plus usées que les autres3 quoique peut-être mieux exécutées * Toutes ces tapisseries furent volées 3 pour la première fois ? dans le sac de Rome 3 qui fut donné sous Clément VII : et ensuite ayant été retrouvées 3 elles furent restituées au Pape par le Général des troupes françaises , Anne de Montmorency ? auquel l’art est redevable d’avoir ainsi rendu les plus belles compositions de l’immortel Raphaël 5 faites dans son plus beau tems , avec tout le soin dont il était capable . Elles ont éprouvé un sort semblable dans le XVIII. siècle 3 et le Pape Régnant y Pie VII 3 les a rachetées .

: D’abord en entrant dans la chambre à droite 3 dont la voûte a été peinte par Guido Re-

ni , sous Paul V , dans laquelle il a représenté la Transfiguration , l’Ascension et la Descente du Saint Esprit avec un brillant coloris , la première tapisserie à droite est la Lapidation de S. Etienne Protomartyr , en habit de Diacre , qui étant à genoux , et ayant les yeux tournés vers le Ciel , prie pour ses meurtriers 3 et donne sa vie pour Jésus-Christ . La rage et la barbarie des Juifs forme un beau contraste avec la résignation du Saint Lévite .

S. Pierre qui s’étant rendu au temple avec P Apôtre S, Jean , guérit un estropié de naissance 3 qui lui demanda l’aumone devant la porte Speciosa du temple , est le sujet de la tapisserie suivante . Le portique inventé par Raphaël 5 est riche et orné d’après ces colonnes spirales de marbre qui , de son tems , étaient à la confession de S. Pierre , et qui suivant une tradition vulgaire, proviendraient du Temple de Jérusalem . La figure des deux Apôtres est majestueuse , et la diformité du mendiant bien imaginée •

La troisième, qui est plus étroite que les autres tapisseries , porte le nom de Tremblement de terre , parce qu’elle représente cet événement qui eut lieu quand S. Paul était emprisonné à Philippes en Macedoine avec Silas . Une demi-figure gigantesque , qui , dans un souterrain , semble secouer avec des mains robustes , les fondations de la prison , a servi à l’auteur pour exprimer ce que , ni le Peintre , ni personne n’ont jamais pu voir , et pour donner au spectateur une idée juste de ce sujet invisible .

La Conversion de Saul qui 5 effrayé de îa voix du Seigneur , est renversé de cheval * et demeure par terre frappé de la lumière céleste 5 qui le rend aveugle , forme le sujet de la quatrième tapisserie . L’ attitude du Saint 5 qui était alors un guerrier > et un persécuteur des Chrétiens , est belle et convenable . Les autres figures , qui entendent aussi la voix sans rien appercevoir , sont fort expressives : l’étonnement et la confusion y sont aussi bien indiqués3 que sagement disposés •

La cinquième tapisserie est composée d’emblèmes allusifs aux armes de Léon X , qui ordonna ces tapisseries à Raphaël ; et les trois vertus , c’est k dire la Religion 3 la Charité et la Justice y sont représentées , dans le haut 3 sous des ligures assez gracieuses .

La partie du Massacre des Innocens 5 qui occupe y en grandeur 3 la seconde place 5 est celle où Raphaël eut pour but de représenter la confusion de cette barbare boucherie . La variété des incidens imaginés 5 la quantité des figures qui y sont introduites ; les beaux caractères des têtes y expressives au plus haut dégré 5 sont véritablement admirables . Enfin le magnifique édifice , que P artiste y a tracé dans le champ y ne contribue pas peu à ennoblir cette surprenante invention .

11 n’est resté que la moitié de la dernière tapisserie de cette chambre après le sac donné à Rome par le Connétable de Bourbon; heureusement tout le sujet y est resté de manière à être bien discerné . Le Proconsul Paul Sergius voyant que Salil fait devenir aveugle 3 par un seul

geste , P imposteur magicien Eiima , en est touché , et se convertit à la foi Chrétienne . La figure du Magicien et celle de l’Apôtre sont extrêmement expressives ; la dignité , la Majesté de celui-ci , la terreur , l’état de cécité de celui-là sont en vérité des pensées nobles et dignes du grand Auteur .

Sortant maintenant , et commençant à droite , dans la chambre suivante , on trouve la tapisserie dans laquelle Jésus-Christ , sous la forme d’un Jardinier , apparait à la Magdelaine qui , surprise , se jette à genoux pour lui baiser les pieds , selon son usage ; mais elle entend que son divin Maître la prévient de ne pas le toucher : JVoli me tangere : elle en est émerveillée . Le champ présente un beau jardin oh l’on voit le lever du soleil «

On a représenté dans la seconde tapisserie le Rédempteur instituant son Vicaire dans la personne de S* Pierre , et lui conférant la souveraine autorité , indiquée par les clefs que l’Apôtre, à genoux devant Jésus-Christ , tient en ses mains * Le suprême Pasteur lui confie le soin du troupeau chrétien en lui montrant ses brebis . Le groupe des Apôtres , qui sont présens , est admirable pour la variété des caractères , et des actions toutes expressives et bien raisonnées «

Le morceau suivant est le plus petit des trois parties du Massacre des Innocens . On est frappé de la fureur du désespoir des mères contre les assassins de leurs fils : elles sont toutes dans d’horribles agitations pour les soustraire à la mort ; mais la plus malheureuse est celle qui

tient dans son sein son enfant déjà égorgé : elle n’est occupée qu’à exhaler sa douleur par un torrent de larmes : c’est un groupe qui intéresse au plus haut degré .

Le Prince des Apôtres , prononçant la Sentence de mort contre l’imposteur Ananie , forme le sujet de l’autre tapisserie . On apperçoit celui-d 3 objet d’horreur pour ceux qui l’environnent 3 couché par terre , frappé du châtiment céleste ; la troupe Apostolique montre toute sa dignité unie à la simplicité de ses habillemens et du local . Que d’art dans la disposition de tant de figures si savamment variées ! On voit aussi des Diacres occupés d’une distribution aux fidèles qui concourent à rendre le sujet toujours plus clair , et mieux expliqué .

Vient ensuite la partie sur laquelle on a représenté la pêche miraculeuse sur le lac de Génésareth • Là S. Pierre 3 touché du prodige , se tourne vers son maître avec l’expression la plus affectueuse et la plus vive : tout intéresse dans ce tableau 5 la tranquillité de la mer 3 le concours des spectateurs sur le rivage 3 qui est garni de coquillages et d’oiseaux 5 exécutés avec le plus grand soin : quelle belle peinture ce sujet nous aurait offert 3 si la main du maître l’eût exécutée !

On prétend que la prédication de S. Paul dans l’Aréopage d’Athènes , est le principal morceau de cette magnifique collection : on lui reproche toutefois que la figure de S. Paul prêchant a été copiée d’une semblable figure peinte par le Masaccio : elle n’est cependant ni la seule ? ni la plus belle du grand nombre des

figures de cette surprenante composition , Raphaël n’a donc copié le Masaccio que pour se montrer supérieur à lui par la comparaison .

La dernière tapisserie de cette chambre représente S. Paul et S. Barnabé qui se trouvent dans le plus grand trouble . On veut les reconnaître comme des Dieux : on leur fait déjà un sacrifice : consternés , ils déchirent leurs vê~ temens pour prouver aux habitans de Lystras qu’ils ne sont que des mortels . L’action du sacrifice est exprimée selon la coûtume d’alors 5 et peut-être l’a-t-on imitée de monumens antiques ; mais les figures animées des Apôtres , l’estropié guéri , et tant d’autres personnages , sont du plus grand effet , et appartiennent indubitablement à Raphaël .

On passe ensuite dans le cabinet rond * qui fut autrefois une Chapelle de S. Pie V , dédiée à la Vierge ; il est orné de peintures de George Vasari et de Frédéric Zuccheri . Ici , par le moyen d’une porte à tambour , qui introduit dans un escalier secret , on descend à la Chapelle Sixtine , et plus bas , à celle du Saint-Sacrement dans la Basilique Vaticane : mais en traversant seulement le Cabinet , on trouve la troisième chambre où l’on voit à gauche la première tapisserie , représentant l’Enfant Jésus présenté par ses parens au Grand prêtre dans le temple . Le champ qui est magnifique , rappelle le fameux temple <de Jérusalem t L’habillement des femmes est riche et varié ; celui du grand Prêtre et des autres ministres est majestueux ; la cérémonie est sérieuse, et il n’y a point de passions à exprimer ; toutefois l’En-

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faut Jésus en est rempli ; car à là vue inattenduè du prêtre ? il se retourne 3 et serre le sein de sa mère avec le mouvement le plus vif et le plus naturel •

Ensuite vient la tapisserie de la Cène du Sauveur à Emmaüs avec deux de ses disciples 3 sujet fort stérile , mais que le peintre adroit a rendu intéressant par les accessoires traités et disposés avec la plus grande vérité 3 et avec une rare intelligence . il y a quelque défaut de perspective 3 mais il y fut introduit par celui qui fit le champ sans le mettre d’accord avec les figures 3 content de dessiner exactement les différens objets .

La première des tapisseries plus grandes est celle de la Résurrection du Seigneur qui y est représenté sortant du tombeau ? saisissant l’étendard de la croix 5 et foulant à ses pieds la pierre qui l’avait renfermé . Les Archers saisis de frayeur et émerveillés ^ «ont -dans la plus grande confusion : les uns fuyent 5 les autres se renversent et tombent ; mais tous paraissent n’avoir d’autre sentiment que celui qui naît de la circonstance . Les cuirasses ^ les casques , les armesytout est de la forme la plus élégante et d’après l’antique : Aussi les accessoires conviennent parfaitement à l’époque , et rappellent les vêtemens militaires des Soldats Romains de ce te ms .

L’Ascension de N. S. est la dernière tapisserie de cette pièce -, La figure du Sauveur y e«t dans une attitude ma) es te use ; il s’élève dans le Giel vers lequel ses yeux et ses bras sont tournés . Les Apôtres qur3à peine cvoyent ce qu’ils voyent5

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expriment leur surprise dans des caractères différents 3 ainsi que leurs sentimens de vénération et d’étonnement : les têtes sont animées ; les hàbillemens 3 les attitudes sont variés ; tout atteste ? dans ce chef-d’œuvre 3 l’imagination féconde du grand Raphaël .

La première tapisserie qu’on trouve à droite en entrant dans la quatrième chambre , est le plus grand des trois morceaux du Massacre des Innocens : ici la barbarie des satellites est l’expression dominante : ce sont des hommes ne respirant que la férocité 3 opposés à l’amour des mères ; des assassins , à d’innocens et tendres enfans. Il résulte un effet admirable de caractères sî contraires , Voilà le motif pour lequel ce même sujet est traité partant de maîtres : mais comment atteindre Raphaël qui , sans dégénérer en exagération , émeut , et fait verser des larmes au spectateur que de telles scènes plongent dans l’attendrissement ..

La tapisserie suivante est son pendant égal en dimension , mais elle est unique pour le nombre infini des figures et des objets . Et comment pourrait il en être autrement ? C’est l’Adoration des Mages , c’est à dire la réunion de trois Rois représentés avec la pompe de cortège 3 et d’habillemens dont les Orientaux étaient si prodigues . La dévotion des grands personnages domine ici : plusieurs de leur suite les imitent ; mais la curiosité des autres diversifie aussi les passions et les expressions de cette foule ; et quoique^tons concourent à, admirer 3 et à adorer l’enfant , néanmoins on n’y voit ni confusion

ni répétition: tout est varié , expressif, mais avec clarté et avec ordre .

La troisième représente la crèche . C’est ici que Raphaël a imaginé une lumière de nuit accidentelle , qui jaillis an t de l’Enfant , éclaire tous les environs; et si cette partie n’eut été altérée par les fabricans dans son exécution , elle produirait un effet suprenant . Mais les expressions de la tendresse maternelle et filiale ; la dévotion delà mère et celle des pasteurs unie à la simplicité , à la magnificence de leurs caractères robustes , en opposition avec l’agilité des anges légers 3 sont des avantages qui ont survécu , et que l’exécution n’a pas détruits .

La tapisserie qui fait le pendant de celle dont nous venons de parler , et qui est la dernière 5 représente la Descente du S. Esprit sur les Apôtres : les disciples et les femmes , sont réunis dans le Cénacle , où ils attendent en prières cet effet de la promesse du Sauveur • L’expression de toutes les figures est recueillie : quelques unes témoignent de la surprise : elles sont toutes disposées d’une manière égale et symétrique ; mai; il y règne une variété toute naturelle . L’auteur avait fait en sorte que le jour provenant de la gloire , tombât dans le milieu , et y produisît un effet de lumière très vif dans tout l’ensemble ; mais les fabricans n’ont malheureusement pas sçu conserver cet effet dans leur travail .

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