CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
Suivant le programme que je m’étais tracé dans une ettre adressée à M. le Ministre de l’Instruction publique, je me suis proposé, dans le cours de cette exploration, d’étudier les ruines de :
Nom arabe actuel.
Chemtou
Hammam-Darredji
Dougga
Teboursouk
Aïn-Tunga
Sidi-Abd-er-Rebbou
Bordj-Messaoudi
Le Kef
Nom antique.
(Simittus) •
(. Bulla Regia); (l'hugga);
( Thibursicum R lire); ( Thignica ) ;
( Musti ) ;
( Thacia );
( Sicca Veneria).
Dans cette dernière ville je n’aurai qu’à compléter la monographie de Dar-el-Kous et à mentionner les statues antiques qu’on y a récemment découvertes. Je décrirai aussi quelques fragments romains existant à Tunis même, et quelques monuments puniques ou romains découverts à Carthage.
Avant d’aborder par le détail l’examen des monuments antiques sur lesquels je désire attirer l’attention de Votre Excellence, je vais retracer brièvement le résumé des données acquises pendant le cours de ma première mission (avec M. R. Cagnat) en 1882-83.
Nous avons reconnu que les monuments romains les plus remarquables de la Régence ont été généralement construits à l’époque des Antonins et des empereurs dits syriens, par conséquent depuis l’an 96 jusqu’à la mort d’Alexandre Sévère en 235, c’est dire qu’ils présentent les caractères de l’art romain communs à tous les monuments contemporains dans les différentes provinces de l’Empire. Nous avons cependant remarqué, dans le tracé de l’appareil ou dans ses dispositions, une certaine indépendance des traditions romaines. La sculpture est souvent traitée d’une façon très habile; nous avons cité les chapiteaux des temples de Sheïtla, les soffites des architraves et les corniches de ces temples, les chapiteaux, l’imposte, la corniche et les soffites de l’arc de Septime Sévère à Haïdra, etc .
Les monuments élevés dans la période suivante, c’est-à-dire de 235 à l’avènement de Constantin (323), nous permettent d’étudier successivement les différentes phases d’une rapide décadence artistique.
L’étude des monuments chrétiens de Haïdra et de Henchir-Gouheul ’ nous a montré une sorte de renaissance artistique amenée par l’établissement officiel du christianisme dans l’empire. Les monuments élevés pendant cette période que nous avons désignée sous le nom de période latine, sont remarquables par l’emploi traditionnel des formes de l’architecture classique, joint à un soin extrême dans l’appareil des constructions.
Cette époque, dont nous n’avons pu déterminer qu’un petit nombre de monuments, sera évidemment d’une étude 1res curieuse si l’on peut faire à propos des fouilles judicieuses et bien conduites.
Un siècle plus tard, ce mouvement de renaissance, dû bien certainement à une grande prospérité matérielle, est brusquement arrêté par l’invasion des Vandales (420). Les monuments des grandes villes sont presque tous détruits de fond en comble. Les conquérants finissent néanmoins par établir une forme de gouvernement à peu près déterminée, au moins dans les villes (les campagnes étant plus ou moins occupées par les nomades, les Maures). Quelques monuments, surtout des églises, s’élèvent pendant cette période; nous avons cité notamment les débris de celle d’Haouch-Khima-mta-Darrouïa ( Rapport de 1882- 1 883, fig. 244), les églises d’Henchir-ez-Zaâtli, Henchir es-Sdid, Bir- Oum-Ali, etc. . . ; mais la tradition romaine avait été interrompue brusquement par la mort ou le départ des artistes ou des ouvriers romains, aussi les monuments de cette époque nous offrent-ils, avec de nombreuses réminiscences classiques dues à l’influence des monuments encore debout ou des fragments existants, un art d’un caractère tout particulier qui, par certaines interprétations de l’ornementation végétale ou conventionnelle, offre plus d’une analogie avec nos monuments mérovingiens ou romans1 2.
Pendant l’occupation byzantine (à partir de la fin de 533) cette école indigène persista très probablement dans les parties les plus reculées de la province d’Afrique, mais les grandes villes de l’intérieur et
1. Voy. mon Rapport sur ta mission de 1882-83, p. 223 (toutes les citations se référant à ce travail seront ainsi formulées : Rapport de 1882-83, p., fig.).
2. Crypte de Jouarre. Gailhabaud, L' architecture du vnc au xvn° siècle et les arts qui en dépendent , vol. III. Comparer aussi le chapiteau mérovingien provenant de l’église Saint-Vincent à Paris (actuellement Saint-Germain-des-Prés) qui est au Musée chrétien du Louvre, avec celui dessiné à Bir-Oum-Ali ( Rapport cité, fig. 266).
presque toutes les villes de la côte, plus immédiatement soumises à l’influence de Byzance, nous ont conservé quelques édifices de cette époque de nombreux fragments byzantins, et surtout une grande quantité de chapiteaux en marbre blanc, la plupart d’une conservation et d’un travail très remarquables (chapiteau de la grande mosquée d’Okba à Kérouan. Rapport de 1882-1883, p. 3o).
Les invasions arabes arrivent enfin et accumulent ruines sur ruines ; ce qui a échappé à la rage des Vandales, aux révoltes contemporaines des Donatistes et des Circoncellions. à la dévastation systématique exercée par les Berbères qui ont tout brûlé derrière eux, afin de ne laisser aux Arabes qu’un pays dévasté, tout est définitivement détruit ou bouleversé. Les vents ont apporté sur ces ruines les sables et les terres mobiles, la végétation a commencé son œuvre de destruction lente, souvent accélérée par un tremblement de terre ; peu à peu, à mesure que les décombres s’accumulent, les herbes et les arbustes finissent par recouvrir complètement les emplacements des villes antiques, souvent cachées sous une couche de terre d’au moins 2 mètres d’épaisseur. Dans les villes qui se sont élevées sur les ruines et avec les matériaux des cités antiques, la profondeur est beaucoup plus considérable, puisque au Kef, les fouilles dans lesquelles ont été trouvées les statues dont je parlerai à la fin de ce rapport, ont atteint jusqu’à 6,n,5o de profondeur, et encore le sol trouvé n’est-il que le sol de la ville romaine. Les fouilles de MM. Reinach et Babelonà Carthage (en i884) ont atteint aussi la profondeur de 6 mètres avant de trouver le sol romain.
Quant aux monuments de l’époque antérieure à la conquête romaine, notre voyage de 1882 i883 nous avait permis de rapporter à cette époque un certain nombre de monuments ( Rapport de 1882-1 883, fig. 343, 344, 345, 346, 348, 349, 36 1, 366). Lorsque par l’étude des ruines de Dougga, nous serons amené à résumer l’histoire de ce qui est connu sur l’architecture et l’art en pays punique, nous exposerons en détail la théorie que l’on pourrait établir a priori d’après la connaissance et l’étude de ces monuments, ainsi que d’après ceux que nous avons découverts en 1 885.