TUNIS
Avant de quitter Tunis pour me diriger vers Chemtouqui sera mon premier point d’étude, je dois signaler un monument que je connais-
Fig. i. — Arcade antique. Dar-el-Bey, à Tunis.]
sais depuis 1882, mais qui n’a, je crois, encore été signalé par personne. Je veux parler de trois arcades romaines d’ordre dorique très
simplifié, qui se voient à Tunis dans l’intérieur du Dar-el-Bey (Palais du Bey près de la Casbah) au rez-de-chaussée de cet édifice et qui se trouvent : i° dans la grande salle d’entrée (fig. 1), à l'ouverture du couloir qui conduit au patio de ce palais; 20 à l’extrémité de ce couloir et à droite près de ce patio ; le premier fragment se compose d’une arcade accostée de deux pilastres A, d’une assez forte saillie surmontés d’un entablement architravé, c’est-à-dire sans frise. L’arc a son imposte composé d’une baguette d’un quart de rond et d’un cavet avec une face enretraite. L’arcbivolte a la même mouluration unpeu molle. Les pilastres ont leurs bases complètement empâtées par le badigeon et leurs chapiteaux se composent d’un tailloir simple avec quart de rond et baguette et d’un astragale formé d’une baguette. L’architrave a deux faces ; la corniche, un très petit larmier peu saillant surmonté d’une doucine. Le tout, d’une proportion assez basse, comme les arcades du Colisée et des amphithéâtres de Nimes et d’Arles, est complètement enclavé dans la construction arabe et dénaturé par un épais badigeon de chaux. En plan, cette arcade a une forme légèrement évasée du dedans au dehors, et la voûte formée par l’intrados de l’arcade est légèrement conique par conséquent. Les deux autres arcades à l’extrémité du couloir sont semblables et à angle droit l’une sur l’autre. Il nous a été impossible de visiter assez à fond le Dar-el- Bey pour nous assurer de l’existence d’autres parties apparentes de l’édifice antique auquel appartiennent ces trois arcades. Il nous semble, d’après le caractère des moulures et de l’ordre, que nous sommes en présence d’une œuvre romaine de l’Empire et que ces arcades ont dû très probablement appartenir à un théâtre, étant donnée la forme des voûtes qui dérive évidemment de la forme des cunei. Comme le Darel-Bey est construit sur une des collines qui forment Tunis, l’attribution de ces ruines à un théâtre est tout indiquée. Il est inutile, je pense, de rappeler au lecteur que les théâtres antiques sont toujours adossés à une colline.
Je signalerai encore, à Tunis, en dehors des nombreux chapiteaux et colonnes antiques employés pour soutenir les arcades des rues ou ou consolider les angles des maisons, une porte secondaire de la grande mosquée ( Djama Zitouna ) et un sarcophage antique très simple qui sert de réservoir à une fontaine au bas de l’entrée principale de cette mosquée, dans l’intérieur de laquelle de très nombreuses colonnes antiques ont été employées avec ou sans leurs chapiteaux.
La porte secondaire 1 dont j’ai parlé plus haut s’ouvre sur la rue
1 . Comparer avec la porte du trésor de la mosquée d’Okba à Kérouan ( Rapport , p. 3o).
des Tisserands et a été encadrée par un chambranle formé par trois fragments de frises d’ordre corinthien. Ces frises sont décorées d’amples rinceaux d’un fort beau caractère, mais malheureusement mutilés et empâtés dans un épais badigeon de chaux. J’en donne ici un dessin (fîg. 2).
Fig. 2. — Rinceau. Porte. Mosquée Zitouna.
Quoique l’entrée de la mosquée Zitouna soit interdite aux Européens, de même que celle de toutes les autres mosquées de Tunis *, j’ai pu néanmoins, en en faisant une photographie à grande échelle, depuis
1. Cette interdiction est d’autant plus bizarre que l’on entre librement dans toutes les mosquées de Turquie, de Syrie et d’Egypte où les populations sont certainement plus fanatiques qu’à Tunis.
les terrasses du Dar-el-Bey, me faire une idée de la disposition de cet édifice.
L’aspect général de cette mosquée indique qu’elle est construite sur un plan identique aux plans des grandes mosquées de Kérouan, de Mehdia et de Gafsa. Ce plan consiste en un ensemble composé d’une grande cour entourée de portiques, au fond de laquelle se trouve la mosquée proprement dite dont la plus grande dimension est paral-
Fig. 3. — Tour antérieure de la nef principale de la grande mosquée
de Tunis.
lèle à un des côtés de la cour et lui est égale, la dimension perpendiculaire est près de moitié moindre. Gomme à Kérouan, l’axe de l’édifice est marqué par une allée plus large au milieu de la forêt de colonnes en quinconce qui forment la mosquée même.
Cette allée centrale, comme dans la mosquée d’Okba à Kérouan, a son plafond légèrement surélevé. Aux deux extrémités de cette allée s’élèvent deux tours terminées par des coupoles à côtes qui surmontent, la première un tambour octogonal décoré de baies aveugles, la seconde un tambour dodécagonal décoré par douze baies dont huit sont à jour. Celle de ces deux tours qui est au-dessus du mihrab est entièrement
crépie à la chaux, l’autre ne l’est qu’en partie et laisse voir distinctement l’appareil de la partie carrée sur laquelle repose le tambour octogonal (fig. 3). Il faudra remarquer tout d’abord la disposition des assises alternées tantôt claires (pierres jaunes), tantôt foncées (rouges); les claveaux des arcs ont une disposition alternée semblable, c’est absolument une tradition byzantine qui se retrouve encore dans ces tambours à pans et ces coupoles à côtés; Iradition byzantine que nous avons déjà remarquée1 dans la voûte en demi coupole à côtes creuses de l’abside de l’église du Kef (. Dar-el-Kous ). J’ai tenu à faire encore ce rapprochement entre les principaux édifices arabes de la Tunisie et les églises byzantines, afin d’attirer, sur cette question de ressemblance, l’attention des archéologues qui auront l’occasion de visiter en détail et méthodiquement les mosquées de la régence ; peut être auront-ils la chance de trouver parmi ces monuments une ou plusieurs églises chrétiennes converties en mosquées aux premiers temps de la conquête.
En quittant Tunis, notre première étape est :
CHEMTOU (. Simittus ).
Grâce à l’amabilité de M. Moers, comptable de la Compagnie des marbres de Chemtou, je puis me fixer quelques jours ici et étudier avec soin les carrières et la ville antique.
Description générale. — La ville de Simittus s’étendait au sud, au sud-ouest et à l’ouest de la colline dont les belles carrières de marbre avaient attiré l’attention des Carthaginois bien avant la conquête romaine (nous établirons ce fait plus loin en étudiant les fragments trouvés en N [voir le plan]). Nous avons dressé un plan de ces carrières et de la ville antique, en suivant de très près le plan dressé par M. Ph. Caillat, ingénieur du gouvernement, à Tunis. Nous n’en avons modifié que le rendu et quelques détails. Nous emprunterons, en les signalant, de nombreux documents sur Chemtou, à un travail que M. Caillat avait rédigé lors des études qu’il a faites à Chemtou ; qu’il veuille bien recevoir ici tous mes remerciements pour l’obligeance avec laquelle il m’a communiqué tous ces précieux renseignements.
i. Rapport de i88a-83, p. 207.