‹ Description des antiquités de la régence de TunisChapitre 33 sur 46 · Lib. IV, cap. vi · texte numérisé non relu

Lib. IV, cap. vi

6. Résumons les autres données numériques du temple de Dougga :

La hauteur du soubassement est égale à la moitié de l’entre-colonuement de face.

La hauteur de l’architrave = 1/7 de la distance de l'axe du temple à l’axe de la colonne extrême de la façade.

La hauteur de la frise == î/iôde la distance des angles extrêmes de la doucine du fronton.

La hauteur de la porte = 5/8 et celle du tympan du fronton 1 /8 de la hauteur totale depuis le sol jusqu’au faite.

La hauteur de l’entablement (sans la doucine), chapiteau compris avec

(ou talon) aivec une astragale (qui fera la deuxième moulure du chambranle), sur la cimaise qui se trouve sur la partie supérieure (c’est-àdire le linteau). On placera l’ hyperlhyrum (la corniche de couronnement de la porte) de l’épaisseur du linteau (ici à cause du renforcement du linteau par la hauteur que lui donnent les crossetles, cette proportion est plus faible); on y sculptera une cimaise dorique (cavet), un astragale lesbien, une doucine gravée. » — Ici Y hypertyrurn se compose d’un cavet, d’un rang de denticules, d’oves et d’une doucine entre deux listels. « La saillie de la corniche sera égale à l’épaisseur du linteau (du chambranle dans l’hypothèse des portes sans crossettes, comme indique le lexte de Yitruve). » — Ici elle est un peu plus faible que la largeur du chambranle (du moins comme nous l’avons restituée d’après le fragment existant dont le haut de la doucine manque). « A droite et à gauche les saillies doivent être telles qu’elles se raccordent à onglet avec celle de la corniche. » — Ce qui est juste. — Nous sommes donc en présence d’une porte dorique, suivant Yitruve, sauf quelques petites différences et la présence des crossettes.

On voit, par cette comparaison enire le temple de Dougga et le texte (certainement incomplet) de Yitruve, que cet édifice contient l’applicalion d’une grande partie des théories des architectes grecs de l’époque d’Alexandre. On sait que, de même qu’après la brillante époque de création qui se développa en Grèce pendant le ve siè'cle et le commencement du iv°, les rhéteurs rédigèrent les règles de la composition littéraire et théâtrale, de même les architectes qui suivirent les maîtres élégants de l’école attique et les maîlres ingénieux de l’école ionique, codifièrent les règles de proportions déduites des œuvres de ceux qui les avaient précédés et que ces règles formèrent en quelque sorte le « Vignole » de cette époque et des époques suivantes.

; On a reconnu depuis longtemps, d’après les écrits de Vitruve et surtout d’après les monuments de la Grèce et de l’Asie Mineure étudiés avec une précision pour ainsi dire mathématique (Lesueur, Théorie de T architecture , passim; Aurès, ingénieur en chef des ponts et chaussées, Académie deNimes, 1890, etc.) les proportions numériques qui ont présidé à l’exécution des monuments antiques. Ces proportions

le listel et l'astragale = 1/4 de la largeur totale entre les doucines extrêmes. La largeur de la cella (pilastres non compris) est un peu plus grande que trois fois l’ouverture de-la porte.

Le centre de l’arc de tête de la niche demi-circulaire 7/10 de la hauteur de la colonne (base et chapiteau compris).

numériques1 ont naturellement été observées d'une façon plus minutieuse aux époques archaïques, alors qu’on attribuait aux combinaisons numériques une sorte de vertu magique; plus tard ces relations numériques, perdant de leur caractère mystérieux n ont plus dû être quedes guides, une sorte de canon servant à dresser un avant-projet avec une certainerapidité. Dès lors, il semble que de même qu’au moyen âge (Viollet Leduc, ouvr. cit.) les tracés géométriques ont suivi les tracés insultant de combinaisons numériques, les anciens auront, par une marche analogue, passé des nombres 2 aux figures, et qu’ils auront adopté ces tracés pour trouver les grandes lignes d’un édifice projeté. Ces tracés doivent se retrouver surtout aux époques où les constructions se développant sur toute l’étendue de l’empire romain, il fallait pouvoir créer très rapidement des méthodes de travail faciles à appliquer. Or de toutes ces méthodes celle qui dérive des propriétés géométriques des figures et en particulier des triangles est celle avec laquelle les constructeurs se familiarisent le plus vite 3.

L’époque des Antonins fut, comme celle qui suivit les conquêtes d’Alexandre, une de ces époques de prospérité pendant les constructions nombreuses s’élevèrent sur tous les points d’un vaste empire sous l’influence d’un ensemble d’idées artistiques déjà codifiées.

Il serait curieux de donner, par l’examen du temple, une preuve de l’application de ces tracés géométriques, auxquels une allusion existe dans Vitruve; ce sont ces geometricae rationes1, dont il parle sans en exposer ce détail.

Partant des idées que m’avaient suggérées les théories exposées sur ce sujet par les auteurs que je viens de citer, j’ai été tenté d’essayer

i. A l'époque de la Renaissance, on semble être revenu à ce respect des nombres et à cette croyance à leur puissance. Barbaro, dans sa traduction de Vitruve, en expose une théorie qui lui est particulière. Nous trouvons jusque dans Rabelais, et à chaque instant, ce culte du nombre qui y est exprimé avec une persistance extraordinaire.

a. Viollet-Leduc, tome VIII, p. f>i2, nombre sept générateur des dimensions de l’église de Saint-Yved de Braine.

3. Ou le voit dans un autre ordre d’idées de nos jours par les applications si fécondes de la graphostatique à l'art des constructions.

4- Ces tracés ont été de tout temps appliqués dans l’art de la construction dans la Perse antique (Dieulafoy, Art antique de la Perse). Ils l'ont été dans les édifices du Haourân (De Vogue et Duthoit) ; il serait intéressant d’en vérifier l’application dans les édifices égyptiens, grecs et romaius. On les a retrouvés dans les tracés des églises romanes (Saint-Sernin de Toulouse, Viollet-Leduc ; église d'Orcival par Bruyère, etc...), des églises du xnic siècle, Notre-Dame de Paris et d’Amiens, Sainte-Chapelle, etc... — On les a appliqués aussi quelquefois à l’époque delà Renaissance (Philibert de l’Orme, liv. VIII, chap. i, ii, ni, iv).

sur le temple de Dougga l’examen des propriétés du triangle du Pythagore dont j’ai parlé plus haut et dont Vitruve dit, qu’en outre des propriétés remarquables de cette figure pour la construction des équerres et la détermination d'une pente convenable pour les escaliers (limite supérieure de la pente commode à franchir), « cette proportion est utile dans beaucoup de cas, et pour la conception des édifices et pour les mesures ».

Ce triangle a été employé dans les anciens tracés des constructions persanes; il l’a été depuis dans les constructions du Haoûran ; une preuve de la continuité de la tradition orientale sur ce point, transmise par l’Orient après les premières croisades à nos premiers architectes du moyen âge, c’est l’emploi de ce triangle comme base de leurs premiers canevas géométriques (Notre-Dame de Paris par exemple).

Si l’on examine la figure ci-jointe (fig. 119), on remarque que la ligne C parallèle à AB, hypoténuse du triangle de Pythagore, issue de l’axe de la colonne de gauche dans la partie inférieure de la plinthe, coupe l’axe de la colonne extrême de droite aune hauteur correspondant au niveau du sommet du fronton; les lignes issues de B et parallèles à AB E et F coupent III en différents points qui donnent la hauteur de l’architrave de la frise et d’une partie de la corniche. Le sommet de celle-ci est donné par la ligne G issue de l’axe de I au milieu de la hauteur du fût.

Les hauteurs de la colonne, de l’entablement et du chapiteau étant données par les nombres cités plus haut, le triangle construit avec les parallèles à B A et BG, et dont le sommet pose dans l’axe de la partie inférieure du chapiteau donne la limite des branches de l’abaque sur la partie antérieure. Les lignes delà corniche de la porte sont inclinées suivant cette pente, la ligne G issue du milieu de F abaque de II donne la hauteur de la corniche sous le tympan du fronton.

Les lignes issues de l’axe II de hauteur rencontrent l’axe de la colonne I en un point II qui fixe par une seconde ligne anharmonique à celle-ci IV3 coupe l’axe vertical de la façade en un point II3 qui donne la hauteur du fronton. Je ne développerai pas plus longuement les autres points de ce tracé que les dispositions de la figure montrent clairement.

Nous n’avons pas la prétention de vouloir prouver que toutes les mesures et proportions du temple aient été déterminées exactement soit par des tracés, soit par des relations numériques exactes. Mais nous pensons que ces dernières ont servi à établir le canevas général sur lequel on a tracé ensuite les dimensions définitives du temple.

Ces méthodes, et nous ne sommes pas le premier à soutenir cette

thèse, sont évidemment impuissantes à déterminer le tracé d’un chefd’œuvre, mais elles permettent de fixer a priori un aspect général sa lisfaisant dont on ne s’écartera pas beaucoup dans le Iracé définitif. Il est certain que l’enseignement de ces méthodes de tracés géné-

Fig. 111. — Tracé théorique des proportions du temple de Dougga.

raux s’est transmis en Europe d’une façon générale et par tradition orale dans les corps de métiers, depuis les temps les plus reculés jusqu’à la fin de la Renaissance. Ces formules géométriques composaient probablement la partie mystique de la tradition des loges maçonniques, et elles ont contribué par la généralité de leur emploi à donner l’unité de style aux productions architecturales d’une même époque. Quelques rares vestiges de ces méthodes se conservent encore soit en Perse, soit en Algérie, soit en Tunise, en Syrie et en Égypte. Dans ces pays arabes, plus que tous les autres, pays de tradition, les ouvriers les plus primitifs tracent sans hésiter des plans ou des

ornements, ou des voûtes conformes aux anciens types. En Perse, M. Dieulafoy a vu l’application de ces anciennes méthodes et en a rendu compte [Art antique de la Perse, monuments voûtés, Revue de l'architecture et des travaux publics, 1 885) . J’en ai vu moi-même l’application à Tunis et dans les villes de la côte et les oasis du Djerid, el en Syrie et en Egypte j'ai vu appliquer les anciens tracés géométriques.

Temple NE.

Ce temple ne possède plus que l’indication du pronaos 1 composé de deux colonnes et de deux pilastres carrés; c’élait donc un temple in antis. Ce temple faisait partie d'un ensemble assez considérable de

Fig. i20.— Plan du pronaos du temple NE.

plus de 35 mètres de large sur plus de 4i. 2 mètres de long. Les nombreux fragments épars sur l’emplacement des constructions intérieures consistent surtout en fragments d’architraves et de frises ayant appartenu à des portiques couverts par des voûtes en segment de cercle et probablement en blocage. J’ai compté dix-huit fragments d’architraves portant presque tous des inscriptions, et sensiblement disposés autour d’une cour carrée5, quelques uns de ces fragments appartiennent à des portes3. Il faudrait pouvoir faire une fouille de

i . Le massif devant le pronaos semble avoir été précédé d’un emmarchement. Des salles latérales ou postérieures étaient probablement mises en communication les unes avec les autres par l 'atrium central.

a. Guérin, inscr. 34 1 -

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