Celles dont les analogues vivans n'existent plus
Ces observations nous ont fait penser que la Méditerranée avait éprouvé un faible abaissement de température depuis que la chaîne de l'Atlas d’un côté, et celle de l'Apennin d’un autre, avaient pris leur relief actuel. Ces changemens dans l'élévation des terrains, et par suite dans la température, expliqueraient l’extinction des analogues vivans d’un certain nombre d'espéeces fossiles sur le pourtour de la Méditerranée, et la distribution d’un certain nombre d’autres dans des iners plus chaudes. Il nous paraît probable que la Méditerranée, avant les derniers mouvemens de ses bords, avait d’un côté une large communication avec l'océan Atlantique, par le grand désert africain, et de l’autre, avec l'océan Indien, soit
par la mer Rouge, soit par les terres basses de l'Arabie qui séparent la Méditerranée du golfe Persique.
La seconde période tertiaire se compose d'un grand nombre de petits bassins, la Superga près Turin, le bassin de la Gironde, les faluns de la Touraine, le petit bassin d'Angers; le bassin de Vienne en Autriche, la Podolie, la Volhynie, et quelques autres lambeaux sur la frontière méridionale de la Russie d'Europe; lambeaux dont quelques parcelles se montrent non loin de Moscou. Les terrains lacustres de Mayence et des bords du Rhin appartiennent probablement aussi à cette période : la longueur de cette période ne nous est pas connue, mais elle a dû être considérable, car non-seulement les dépôts qui se sont formés occupent une grande surface, mais encore ont dans quelques endroits une assez grande épaisseur.
Pendant cette période, la température a été bien différente de ce que nous la voyoriS actuellement; en effet, les espèces propres aujourd'hui au Sénégal et à la mer de Guinée, celles qui représentent le mieux la température de cette partie de la zone équatoriale, se retrouvent à l’étai fossile dans les divers lieux que nous venons de mentionner. Maintenant, tenant compte du nombre des espèces de la grande quantité d'individus appartenant à chacune d’elles, de leur volume plus considérable, ce sera sur le bassin de la Gironde que nous ferons passer la ligne de plus grande intensité de la chaleur, et nous dirons : là a régné autrefois une température équatoriale; il a fallu cette température pour que les espèces aujourd'hui fossiles aient vécu autrefois dans nos mers; il a fallu aussi quelle se continuât pendant une longue suite de siècles pour que des générations entassées constituent, avec leurs débris, un sol d’une vaste étendue et d’une assez grande puissance.
Si, comme nous le croyons fermement, le bassin de la Gironde a été déposé sous une température équatoriale, il suffira de jeter un regard sur une carte pour s'assurer que l'influence de cette température a dù se faire ressentir jusqu'en Pologne et au midi de la Russie d'Europe.
Pour déterminer la température équatoriale de notre seconde période tertiaire, nous avons constaté l'analogie de près de deux cents espèces de la zone intertropiale avec les espèces fossiles répandues surtout à Bordeaux et à Dax, et dans les autres bassins appartenant à cette seconde période; mais malheureusement un moyen aussi concluant manque pour la premiere période tertiaire, celle que représente le bassin de Paris. Sur environ quatorze cents espèces, trente-huit seulement ont leurs analogues vivans : il est vrai que le plus g grand nombre de ces espèces se trouvent jte toute la zone équatoriale ; mais parmi elles, il y en a quelques-unes qui se répandent non-seulement dans cette zone et qui remontent jusque dans nos mers tempérées, mais encore qui gagnent la mer du Nord.
Il faut donc abandonner, pour estimer la température de la plus importante période tertiaire, le moyen que nous avons employé pour les deux précédentes. Nous pourrons cependant suppléer par plusieurs moyens secondaires à celui de première valeur qui nous manque ici.
Dans les mers glaciales, il n'existe qu'un très-petit nombre d'espèces de mollusques; mais d’autres espèces s'ajoutent à celles-làa à mesure que l’on s'avance vers les régions plus chaudes, et l'on voit ainsi s'accroître les espèces de huit ou dix, qui subsistent vers le 80. degré, jusqu'a plus de neuf cents qui vivent dans la région tropicale du Sénégal et de la Guinée. Cet accroissement des espèces avec ‘la température, indique assez toute l'influence qu’exerce, sur la création des êtres, cet agent si puissant, la chaleur. Mais ce phénomène ne se montre pas seulement dans la partie du globe terrestre que nous avons choisie pour exemple, il se reproduit aussi de la mer de Béring aux îles de la Sonde, de chaque côte de l'Amérique septentrionale, et en sens inverse de chaque côté de l'Amérique méridionale.
Un fait important vient donner un nouveau point d'appui à l'estimation de la température des deux dernières périodes tertiaires; c'est l'accord dans le nombre des espèces fossiles et des espèces vivantes. Ainsi, au Nord, peu d'espèces vivantes, peu d'espèces fossiles ; dans la région méditerranéenne, environ sept cents espèces fossiles, près de six cents vivantes. Il faut se souvenir que cette différence vient de ce que, parmi les espèces fossiles, il y en a un certain nombre appartenant à des races perdues. Enfin, la température élevée de ma seconde période deviendra certaine, lorsque l’on saura que l’on trouve environ mille espèces dans les bassins qui en dépendent, et neuf cents vivantes dans les mers intertropicales de l'Afrique.
Puisque le nombre des espèces s'accroît avec la température ; puisque, sur un point déterminé de la région intertropicale, on trouve environ neuf cents espèces s il me semble que par une induction naturelle on peut attribuer à ma premiere période tertiaire une température au moins équatoriale; car l’on y connaît actuellement quatorze cents espèces, sur lesquelles douze cents environ sont répandues dans le bassin de Paris, c’est-à-dire, sur une étendue de quarante lieues de diamètre dans un sens, et de cinquante-cinq dans l’autre: il n'existe plus dans aucune de nos mers un seul point rassemblant autant d'espèces dans un espace aussi restreint.
Si nous examinons actuellement ces espèces, nous les trouverons particulièrement grandes et nombreuses dans des genres et des familles dont les espèces se multiplient dans les régions les plus chaudes de la terre. Cent quarante espèces de Cérites, un grand nombre de Fuseaux, de Pleurotomes, de Mitres, de Volutes, de Vénus, de Buccardes, d’Arches fossiles aux environs de Paris, l'absence dans ce bassin des formes propres aux mers septentrionales, toutes ses considérations
du ressort de la conchyliologie, se réunissent pour attester fortement que la grande période des terrains parisiens s’est déposée sous une température équatoriale, probablement plus élevée que celle de l'équateur actuel.
En empruntant à d’autres parties de la paléonthologie parisienne, des documens que ne fournit pas la conchyliologie, nous trouverons dans le grand nombre des Pachydermes, leur taille quelquefois gigantesque, une preuve de la haute température du bassin de Paris. Où trouve-t-on aujourd’hui des animaux analogues, si ce n’est dans les parties équatoriales de l'Afrique, de l'Amérique méridionale, dans les îles de la Sonde et dans les îles asiatiques? En ajoutant à ces considérations celles que fournissent un petit nombre de fossiles végétaux, et parüculièrement des Palmiers, on aura un assez grand nombre de preuves se réunissant toutes pour attester la haute température de la première période des terrains tertiaires.
Nous pourrions ici mettre en regard l’état ancien du bassin de Paris, avec son état actuel, nous trouverions, d’un côté, un grand nombre d'animaux dont les races sont anéanties ; d’un autre, le sol occupé par des races nouvelles, et les mers les plus voisines, peuplées d'espèces dont les quatre-vingt-dix-neuf centièmes n'existaient pas daus les temps anciens. Nous verrions dans cette comparaison les preuves des changemens profonds qui se sont opérés dans les conditions de l’existence des êtres vivans; mais nous n’insisterons pas sur ce sujet intéressant, qui demanderait plus de développement que nous ne pouvons lui en donner ici.
Ce que nous venons d'exposer, entraine aux conclusions suivantes:
La premiere période tertiaire s’est écoulée sous une température équatoriale, et selon toutes les probabilités de plusieurs degrés plus chaude que celle actuelle de l'équateur.
Pendant la seconde période, dont les couches occupent le centre de l’Europe, la température a été semblable à celle du Sénégal et de la Guinée.
La température de la troisième période, d’abord un peu plus élevée que la nôtre dans le bassin méditerranéen, est devenue semblable à celle que nous éprouvons : dans le nord les espèces du nord sont fossiles : dans le midi celles du midi.
Ainsi, depuis le commencement des terrains tertiaires, la température a été constamment en diminuant, c'est pour nous un fait acquis à la science : la théorie de la chaleur centrale du globe pouvait faire supposer aux physiciens les changemens de température dont nous venons de parler; mais il est curieux de voir une science, long-temps négligée, aborder ces questions importantes et apporter des matériaux propres à les résoudre.
Cette question des températures n’est pas la seule du domaine de la zoologie