GENRE XLIV
SPONDYLE. Spondylus.
Caractères génériques. Coquille inéquivalve, adhérente, auriculée, hérissée ou rude, à crochets inégaux. La valve inférieure offrant une facette cardinale externe, aplatie, souvent divisée par un sillon et qui grandit avec l’âge. Charnière ayant deux fortes dents en crochets sur chaque valve et une fossette intermédiaire pour le ligament, communiquant par sa base avec le sillon externe. Ligament intérieur, dont les restes anciens se montrent souvent au dehors dans le sillon.
Testa inæquivalvis, adhærens, auriculata, echinata aut rigida ; natibus inœæqualibus ; valvd inferiore ared cardinali externd , pland , trigond, sæpe sulco partitä, ætate productiore. Cardo dentibus validis, cuneiformibus in utrâque valvd, cum foved ligamenti intermedid, sulco areæ basi adjunctd. Ligamentum internum; antiquis reliquüs sæpe in sulco detectis.
Le mot grec Spondyle, qui signifie vertèbre, a été appliqué par les an: ciens à quelques coquilles dont ils avaient remarqué la charnière solidement articulée. Pline paraît être le premier qui ait consacré cette expression à des coquilles que de son temps on nommait plus particulièrement Gaideropa, à cause de leur ressemblance avec le sabot du pied de l'âne.
On ne trouve dans Aristote qu’une indication très-vague des coquilles qui peuvent faire partie des Spondyles. Au livre cinq, chapitre quinze, ce père de l’histoire naturelle cite une coquille plus épaisse que les autres et à l'usage des peintres, parce que la couleur en est en dehors. Nous n’aurions pas fait mention de ce passage d'Aristote, si des auteurs plus modernes, et Rondelet le prémier, n'avaient cru retrouver dans les Spondyles la coquille à l’usage des peintres de l’auteur grec. Ce rapprochement est certainement erronné; il est établi sur ce que les Spondyles sont couverts d'une couche vivement colorée que les peintres râclaient pour en obtenir une belle couleur; mais cette explication de Rondelet n’est
pas admissible, puisque la moindre expérience démontre que la poussière des coquilles, même des plus fortement colorées, est toujours blanche, el ne peut être d'aucune utilité pour la peinture. Il est donc plus que probable que le Spondyle n’est pas la coquille à l'usage des peintres. D'ailleurs Aristote ne dit pas si la coquille est ou n’est pas bivalve. On sent dès-lors tout ce qu'a de problématique l'explication de Rondelet et des auteurs qui l’ont prise de lui. Cette erreur a eu du moins cela d’utile, de signaler dans les premiers auteurs du renouvellement des lettres des coquilles remarquables, qui furent généralement séparées de toutes les autres; une erreur est devenue l’origine d'un bon genre. A la coquille des peintres de Rondelet Aldrovande en a joint une autre, qui est aussi un Spondyle, et les a fait suivre d’autres espèces du même genre, qu’il nomme coquilles corallines : tout cela est très-nettement séparé des Huitres, dont il n’est fait mention que plus loin.
Bélon fait représenter un Spondyle, et impose à toutes les coquilles qui lui ressemblent le nom de Gaïderopoda. CERN après lui, substitua le nom de Spondylus , en ajoutant quelques espèces à celle de Bélon. On pourrait trouver dans les auteurs que nous venons de citer l’origine d’un genre que l’on attribue généralement à l’immortel Linné. Mais avant Linné, d’autres auteurs, tels que Lister, et surtout Langius, séparèrent netiement les Spondyles des autres genres de coquilles. On peut envier à Langius l'exactitude rigoureuse de sa définition, qui n’est pas mieux faite dans les ouvrages denis de conchyliologie. Linné trouva donc le genre Spondyle tout fait lorsqu’ il voulut l’introduire dans sa méthode; ni les rapports qu'il lui donna, ni les caractères qu'il lui imposa ne sont de sa création.
Depuis Linné, le genre Spondyle a été invariablement admis par tous les auteurs; ses rapports ont seulement un peu changé par suite des perfectionnemens journaliers qui ont été introduits dans la science. Linné plaçait les Spondyles entre les Vénus et les Cames; Bruguiere les rangea d’une manière plus convenable entre les Huîtres et les Placunes dans la section des coquilles bivalves irrégulières. M. Cuvier, dans son Tableau éiémentaire, conserva exactement les rapports de Bruguière. Lamarck oublia complétement le genre Spondyle dans la classification qu'il publia en 1709 dans les Mémoires de la Société d'histoire naturelle : cet oubli fut réparé peu de temps après dans le Système des animaux sans vertébres, où il le mit entre les Cames et les Plicatules. M. de Roissy, dans le Buffon de Sonnini, ne suivit pas exactement ce qu'avaient fait ses
devanciers; et en cela 1l eut raison, car les Cames, comme les anatomies de Poli l'avaient démontré, différent beaucoup des Spondyles, et Lamarck avait eu tort d’en faire le rapprochement. Dans l'ouvrage de M de Roissy, les Spondyles se trouvent d’une manière convenable entre les Huitres et les Plicatules, non loin des Placunes et des Peignes. Lamarck répara cette faute dans sa Philosophie zoologique, où, en comprenant les Spondyles dans la famille des Ostracées entre les Peignes et les Plicatules, il fixa leurs rapports naturels de maniere à ne plus permettre que des changemens de peu de valeur; tels sont ceux qui sont survenus depuis dans les méthodes, et que nous pourrions citer, si cela était assez important pour être nécessaire, Ces changemens ont été d’ailleurs indiqués pour la plupart à l’occasion de la famille des Pectinides et des genres dont nous avons traité, ou seront mentionnés dans l'historique de la famille des Ostracées.
Les Spondyles sont des coquilles marines très-épaisses, fort solides, à valves inégales, dont l’inférieure, la plus grande, est immédiatement adhérente aux corps sous-marins. Les valves sont parfaitement closes dans tout leur contour, et elles sont pourvues d’une courte oreillette de chaque côté de la charniere. Ces oreillettes, comparables à celles des Peignes, sont plus courtes et plus larges, et elles sont aussi bien closes que le reste des valves. La valve inférieure a un crochet plus ou moins prolongé, selon l'âge et l'espèce. La face supérieure de ce crochet prolongé en talon est triangulaire, aplatie, inclinée et comme taillée à plaisir avec un instrument tranchant.
Quelle que soit la coloration extérieure de la coquille, cette surface triangulaire est toujours blanche comme l'intérieur des valves. Dans le plus grand nombre des espèces le talon est exactement divisé en deux par un sillon étroit qui laisse apercevoir le ligament, qui, dans ce genre, comme nous le verrons, a une disposition particulière.
Lamarck, dans les caractères qu'il a donnés au genre Spondyle, a attri- :
bué trop de valeur à celui du sillon du ligament. Il semblerait, d'après lui, qu'il n’est aucune espèce qui soit dépourvue de ce caractère; cependant il n’en est pas ainsi, et nous connaissons plusieurs espèces qui ont le ligament complétement caché à tous les âges et dans lesquelles, par conséquent, le sillon médian manque entièrement. La charnière des Spondyles est l’une des plus remarquables qui soit connue; elle est droite et composée, sur la valve inférieure, tout près du point médian occupé par le ligament, de deux fortes dents, relevées d'abord perpendiculairement et renversées
au sommet en arrière, de manière à prendre la forme de crochets courts. De chaque côté de ces dents le bord cardinal est creusé à sa partie interne de deux cavités profondes, destinées à recevoir les dents en crochet de l’autre valve. Entre les deux grandes dents cardinales se trouve une longue cavité conique qui s'étend depuis le sommet jusqu'a la base du talon. C’est dans cette cavité étroite que le ligament est placé comme une cheville dans un trou. Nous avons vu que dans la plupart des espèces une fente étroite laisse apercevoir le ligament dans la cavité qu'il remplit. La valve supérieure n’a point de talon, ou du moins il est extrêmement court. La cavité du ligament est tres-courte et elle ressemble du reste à celle de la valve opposée. De chaque côté de cette cavité on voit une grande fossette oblique un peu recouverte, dans laquelle s'enfonce l’une des dents en crochet de la valve inférieure. En dehors de ces fossettes sont situées deux grandes dents inclinées en arrière et qui ont aussi la forme de crochets courts, mais très-forts. Ces diverses parties s'articulent entre elles de telle manière, que dans quelques espèces la séparation des valves est impossible, à moins que quelques parties de la charnière n’aient été brisées. Dans tous les casles valves réunies ne peuvent être séparées, comme on le ferait de celles des Huïtres ou de toute autre coquille bivalve; elles ne se détachent qu'au moment où, en les ouvrant autant qu’elles peuvent le faire, on les a en quelque sorte dégondées. Les valves, à l’intérieur, sont lisses et blanches, si ce n’est le bord, qui est de la couleur de l’extérieur. On remarque vers le milieu et un peu du côté postérieur une impression musculaire arrondie, superficielle dans les jeunes individus, profonde et trèsmarquée dans les vieux. Tous les Spondyles sont ornés de lames ou d’épines plus ou moins grandes, tantôt simples et arrondies, tantôt aplaties et spatulées, toujours disposées sur des côtes ou des lignes rayonnantes, quelquefois égales, le plus souvent inégales. Ce qui est remarquable, c’est que l'animal peut à volonté, pour fixer sa valve inférieure, produire des lames d'adhérence, au lieu d’épines, ou des épines lorsqu'il ne peut plus atteindre des corps environnans.
En étudiant avec quelque soin la structure des Spondyles, on s'aperçoit facilement qu'ils sont composés de deux couches de nature différente; lune extérieure, plus ou moins vivement colorée, extrêmement mince sur les. crochets, plus épaisse vers les bords et manquant constamment sur la surface triangulaire du talon de la valve inférieure. C'est de la substance de cette couche que sont formées les épines ou les lames qui hérissent la coquille. La couche interne est toute blanche, plus épaisse que l'autre;
elle est ires-épaisse sous les crochets. La charnière en est entierement composée, et elle forme toute la surface triangulaire du talon : son épaisseur diminue peu à peu vers les bords, sur lesquels elle n'existe pas, laissant ainsi à découvert la couche externe dans une assez grande partie de sa surface interne. Cette disposition des deux couches dont les Spondyles sont formés, sert à expliquer d’une maniere facile et naturelle quelques particularités de leur fossilisation. C’est ainsi que dans certaines circonstances la couche extérieure se conserve dans son entier; tandis que l’interne est dissoute ou réduite en une fine poussière. La nature différente des deux couches rend compte de ce phénomène; mais on conçoit facilement que, quand la dissolution de la couche interne a eu lieu, toute la charniere, ainsi que la surface triangulaire du talon et l’impression musculaire, ont disparu : il ne reste plus à la place d’une coquille complète que sa couche corticale, dénuée des caracteres du genre auquel elle appartient. Des Spondyles ainsi altérés se rencontrent souvent dans la craie; et comme on n’a pas d’abord reconnu leur véritable genre, Lamarck a proposé le genre Podopside; on en a placé une partie dans le genre Plagiostome, qui a été long-temps admis dans toutes les methodes. Pour d’autres espèces, Sowerby a établi son genre Dianchora , et enfin M. Defrance, pour détruire la confusion introduite par Sowerby dans le genre Plagiostome, a fait le genre Pachite de ceux des Plagiostomes qui sont inéquivalves et qui en définitive ne sont aussi que des Spondyles de la craie. Cest ainsi que la dissolution partielle des Spondyles fossiles dans la craie a donné lieu à trois genres inutiles et qui doivent disparaitre de toute bonne méthode.
Dans une note spécialement consacrée au genre Podopside et que nous avons publiée il y a quelques années dans les Annales des sciences naturelles, nous avons donné en détail les preuves de l’inutilité des trois genres que nous venons de citer.
En joignant aux Spondyles toutes les espèces réparties dans les genres à supprimer, on augmentera d'une maniere notable le nombre des espèces fossiles qui, malgré cela, ne sera pas encore fort considérable. D'après ce aue nous en connaissons, ce genre ne commence à se montrer que dans la partie inférieure de la craie, et remonte dans les diverses formations tertiaires, dans lesquelles on n’en compte qu'un petit nombre. Une seule espèce avait été citée jusqu'a présent aux environs de Paris; trois autres nous sont connues ; elles appartiennent au calcaire grossier ou aux sables qui en dépendent.