‹ Description des deux églises abbatiales de SolesmesChapitre 2 sur 10 · DE SAINT-PIERRE DE SOLESMES · texte numérisé non relu

DE SAINT-PIERRE DE SOLESMES

L’église du prieuré, aujourd’hui abbaye de Solesmes, porte sur ses murailles la trace de toutes les vicissitudes de ce monastère. Fondé et richement doté en l’an 1010 par Geoffroy P'' le Vieux, sire de Sablé, il tint immédiatement le premier rang parmi les maisons soumises à l’abbaye de Saint- Pierre-de-la-Couture du Mans ; et pendant plusieurs siècles, la piété et la discipline monastique y fleurirent paisiblement. Durant cette première époque, l’église priorale, dédiée dès l’origine à l’apôtre saint Pierre, avait la forme d’une basilique à trois nefs terminée à l’orient par une abside circulaire. Le chœur était établi sur une crypte, dont les traces ont été visibles jusqu’à ces dernières

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années. On peut juger de l’ensemble de cet édifice parles arcades qui restent encore debout dans la nef, et qui ont le caractère solide et imposant de l’architecture monastique du xi® siècle.

Divers travaux avaient déjà modifié l’œuvre de Geoffroy, lorsqu’au commencement du xv® siècle, pendant la guerre de Cent ans, les Anglais incendièrent le prieuré de Solesmes. Après ce désastre, les moines réparèrent leur église à la hâte, et la pénurie des temps les contraignit à en changer la forme et les dimensions. Les nefs collatérales furent supprimées, les arcades en plein cintre de la nef principale fermées et les murailles reconstruites avec des matériaux de rencontre. La basilique de Geoffroy de Sablé se trouva ainsi réduite aux proportions d’une modeste église à une seule nef, formée elle-même par cinq travées de dimensions à peu près égales. La cinquième servait de chœur et était terminée par un chevet rectangulaire, qui avait remplacé l’abside romane vers la fin du xiii® siècle. Deux chapelles, s’ouvrant sur la quatrième travée, donnaient à l’édifice la forme d’une croix latine.

En 1470, l’avénement de Philibert de la Croix commença l’ère glorieuse du prieuré de Solesmes, qui devait durer près d’un siècle. Sous ce prélat et ses successeurs, Guillaume Cheminart, Philippe Moreau de Saint-Hilaire et surtout Jean Bougler, le monastère devint très-florissant et l’église reçut les décorations splendides, qui, sans changer ses proportions modestes, en ont fait un monument de premier ordre. Philibert de la Croix orna le chevet rectangulaire d’une belle fenêtre dans le style flamboyant de l’époque et jeta sur le chœur une voûte élégante, qui a servi de type à celles de tout l’édifice.

Guillaume Cheminart et Philippe Moreau de Saint-Hilaire ont commencé la série de ce qu’on appelle les Saints de Solesmes, en décorant la chapelle du transsept droit, dite du Crucifix ou de Notre-Seigneur, d’admirables sculptures qui représentent la mise au tombeau de Notre Seigneur Jésus-Christ. Jean Bougler, le grand Prieur de Solesmes, a construit les six voûtes de la nef et du transsept, remanié le clocher et consacré enfin dans la chapelle du Irans.sept gauche, si justement

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nommée de Notre-Dame-la-Belle, tout un vaste ensemble de sculptures à la gloire delà Vierge Marie.

A la mort de ce grand homme, le monastère, livré à la commende, vit décliner rapidement sa prospérité. De cette époque, où toute vie n’y avait pas encore cessé, c’est-à-dire, de la fin du xvi* siècle ou du commencement du xvii% date un dernier groupe, placé dans la chapelle de Notre- Dame-la-Belle et qui est d’uii tout autre style que ceux de Guillaume Cheminart et de Jean Bougler.

Avec l’introduction de la réforme de Saint-Maur dans le monastère (1661), commence une nouvelle période de régularité, durant laquelle l’église fut restaurée et le monastère reconstruit.

La Révolution française fut pour Solesmes une époque de solitude et d’abandon ; mais elle n’y fit pas de ruines. En 1833, une ère nouvelle, la plus glorieuse de toutes, commença, lorsque Dom Guéranger vint se fixer dans ce prieuré désert, pour y rétablir la vie monastique. Quatre ans après, le pape Grégoire XVI érigeait le monastère en abbaye, chef-lieu de la Congrégation bénédictine de France. Bientôt la modeste église priorale fut trop étroite

pour les disciples rangés autour du restaurateur deloidre monastiijue. En 1865, Doin (îuéranger dut construire un nouveau chœur et neuf chapelles dans la nef de 1 église. En rnênie temps, une vaste sacristie s élevait sur l’emplacement du petit édifice consacré à la même destination depuis le xv® siècle.

Parcourons maintenant les différentes parties du monument. L extérieur n’offre rien de remarquable. Ea porte d entrée et les arcatures qui la surmontent ont le caractère du xiv' siècle ; et malgré d’affreuses dégradations, on y reconnaît un travail soigné et délicat. Lors de la reconstruction du xv® siècle, ces parties élégantes ont été noyées dans un massif grossier de maçonnerie; et la fenêtre ouverte dans le pignon au xvi® siècle n’a fait qu’ajouter un élément hétérogène à cet ensemble discordant.

Par une disposition singulière, le clocher est placé sur la seconde travée de la nef. Cette particularité est un véritable problème pour le? archéologues. La solution la plus plausible peut-être est d’admettre que la première travée était primitivement un nart/iea; à l’entrée de l’église. Quoiqu’il en soit, le clocher est du xi* siècle; mais à cette

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époque, il avait la forme rectangulaire. Au XVI* siècle, Jean Bougler lui donna la forme carrée, qu’il affecte encore aujourd’hui et le surmonta d’une flèche qui s’élevait à la hauteur de cent vingt

pieds. Celte flèche fut renversée par un ouragan ? en 1682; et des ornements donnés à la tour par Jean Bougler, il ne reste plus que la ceinture d’ogives trilobées qui 1 entoure à la hauteur des baies supérieures. La fenêtre ouverte du côté du jardin a les caractères du xi* siècle. La lanterne qui couronne aujourd’hui la tour a été construite en 1731, d’après un type très-fréquemment adopté pour les campaniles de cette époque de décadence.

En pénétrant dans la nef, on reconnaît du premier coup d’œil le caractère du xi* siècle dans toute la partie inférieure de l’édifice jusqu’à la corniche en échiquier, rétablie dans ces dernièies années à la naissance des fenêtres, d’après des . indications anciennes. Les arcades ont été en grande i partie reconstruites, mais en conservant scrupu- ■ leusement le nombre et la forme des pierres ainsi i

que l’épaisseur du mortier qui les unit. Les ornements des tailloirs, qui surmontent les pieds-

droits à l’intérieur, ont été copiés sur les anciens modèles.

Les fenêtres à meneaux flamboyants indiquent le XV® siècle. La saillie que présentent les murs de la nef à la seconde travée, provient de la présence de la grosse tour carrée, que nous avons décrite. Én cet endroit s’élève une statue de saint Pierre dont les pèlerins baisent avec respect le pied de bronze doré. Plus loin, sous la troisième travée, on rencontre la crypte dans laquelle repose le restaurateur de l’abbaye de Solesmes, Dom Guéranger. Nous reviendrons sur ces deux monuments. Les voûtes, construites, les unes au xv®, les autres au XVI® siècle, sur le même modèle, sont remarquables par leur élégance, l’extrême pureté des nervures, la légèreté avec laquelle elles sont établies et dressées comme des tentes. Les clefs de ces voûtes, peintes et dorées récemment, sont délicatement travaillées. Sur celle de la seconde travée on aperçoit deux clefs en sautoir, qui rappellent saint Pierre, patron de l’église et du monastère. La suivante est ornée du monogramme IHS en caractères gothiques ; celle de l’ancien choeur porte

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un écu chargé des instruments de la Passion, armoiries parlantes de Philibert de la Croix, qui a reconstruit cette partie de l’église.

Le nouveau chœur, élevé par Dom Guéranger, en prolongement de l’ancien, donne à tout l’édifice une longueur inusitée. Dès le premier regard on est charmé cependant par la légèreté de cette construction élégante. L’autel majeur est placé au chevet même de l’église, et l’ancien chœur, abandonné aux fidèles, a agrandi la nef. Les neuf chapelles bâties par Dom Guéranger s’ouvrent sur celle-ci, et les arcades romanes construites par Geoffroy de Sablé leur servent d’entrée.

Mais il est temps de porter l’attention du voyageur sur les sculptures si remarquables qui remplissent les deux chapelles du transsept. Commençons par celle de droite.

Désignée dès le xiC siècle sous le nom de Chapelle du Crucifix, elle reçut au xv° pour décoration principale, sans doute par la libéralité de Philibert de la Croix, un groupe représentant la Sainte Vierge Marie qui lient sur ses genoux le corps inanimé de son divin Fils. Cette Madone de

Pitié est placée au-dessus de l’autel, dans une sorte de niche formée par un arc de pierre surbaissé. Nous reviendrons sur les divers monuments qui l’accompagnent aujourd’hui. Malgré la lourdeur des draperies et la roideur des membres du Sauveur, ce groupe est une œuvre intéressante de notre art national dans la première moitié du XV® siècle. Il est comme le point de départ de toutes les merveilles artistiques qu’offre l’église de Solesmes. La vénération dont les fidèles entourent cette sainte image depuis quatre siècles, suffirait du reste pour lui mériter l’attention.

La présence de cette Pietà donna sans doute à Guillaume Cheminart, devenu prieur de Solesmes en i486, l’idée de compléter l’ornementation de cette chapelle en y faisant ériger une représentation de l’ensevelissement de Notre Seigneur Jésus-Christ. Depuis que les pèlerinages en Terre sainte avaient presque entièrement cessé, on multipliait dans les églises les monuments de ce genre, afin de ranimer la piété des fidèles envers la Passion du Sauveur et de leur rappeler ce Saint Sépulcre de Jérusalem, pour lequel leurs

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aïeux, avaient répandu tant de sang. Le xv« siècle surtout vit construire, en particulier dans le Maine, l’Anjou et laTouraine, un nombre très-considérable de ces tombeaux du Christ , disposés d’après certaines données traditionnelles, qui déterminaient d’avance le cadre de la composition, sans toutefois paralyser l’essor de l’artiste.

Nous laissons ici la parole au T. R. P. Dom Guéranger. La description qui va suivre est extraite de son Essai sur l' Abbaye de Solesmes.

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