DE LA CHAPELLE ET DU SÉPULCRE DE NOTRE-SEIGNEUR
Par le T. R. P. Dom Guéranger
En entrant dans la chapelle de Notre-Seigneur, le visiteur aperçoit d’abord un vaste portail gothique que son caractère fleuri, plus encore que l’inscription placée au bas des deux pilastres latéraux, nous force de rapporter à la fin du xv® siècle. Un arc surbaissé introduit l’œil sous une voûte, aux ogives larges et tourmentées, d’un effet assez lourd. Sous cette grotte, huit personnages de haute stature accomplissent la sépulture du Sauveur. Ce sont, à gauche , Nicodème en robe damassée , camail de pèlerin et aumônière, ceinture ornée de caractères gothiques, le turban en tête, et les traits
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du visage à demi ensevelis sous une barbe majestueuse.
En face, Joseph d’Ârimathie, avec le costume du temps de Louis XI, et décoré du collier de quelque ordre de chevalerie. Suivant la tradition du pays, ce personnage, qui, évidemment, est un portrait, figure un des anciens seigneurs de Sablé. Si cette tradition est fondée, on pourrait affirmer avec quelque probabilité que cette statue représente les traits de Jean d’Armagnac, duc de Nemours, qui était en possession de la seigneurie de Sablé en 1496, et l’un des bienfaiteurs du monastère (1).
Le Christ étendu sur le linceul présente ces
(1) En attribuant à ce personnage le nom et le rôle de Joseph d’Arimathie, le vénérable auteur a suivi la tradition du pays; on peut se demander toutefois si Jean d’Armagnac n’a pas voulu intervenir en personne à la scène, comme plus tard Jean Beugler dans l’ensevelissement de la Sainte Vierge. Dans cette opinion, admise par plusieurs archéologues, la statue qui fait face au seigneur de Sablé, représenterait Joseph d’Arimathie; et le disciple qui tient un vase de parfums à la gauche de celui-ci, serait Nicodème. Celte explication s'accorde bien avec le texte évangélique, qui nous dit que Nicodème arriva au sépulcre en portant cent livres de myrrhe et d’aloès pour embaumer le corps du Sauveur. {Joan. xix, 39.)
grands et nobles traits que l’on retrouve fidèlement dans toutes les traditions de peinture et de sculpture du moyen âge, qui les avait reçues des siècles précédents. Il est à regretter que cette statue, jugée d’ailleurs diversement par les artistes, suivant l’école à laquelle ils appartiennent, ait autant souffert des injures du temps.
La Vierge, dans une attitude de désolation, est soutenue par saint Jean, dont on doit remarquer les traits calmes et purs, et le costume d’une grande richesse. la gauche de la Vierge sont deux femmes qui semblent être des portraits, et dont le costume, contemporain du monument, est exécuté avec une rare fidélité. L’une d’elles tient un vase rempli de parfums qu’elle se dispose à répandre sur le corps du Christ. A l’autre extrémité, à la gauche de saint Jean, un disciple avec barbe et turban, offre des traits pleins de sentiment ; il arrête ses regards sur la tête du Christ, et se prépare aussi à répandre des parfums. Mais ce qui étonne le plus dans ce groupe, c’est la Madeleine assise en méditation sur le premier plan de la scène, Cette figure de même famille
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que le saint Jean, est rendue avec une exquise pureté de ciseu. Elle vit, elle respire doucement; son silence est en même temps de la tristesse et de la prière. Rien ici qui ressente l’inspiration profane de l’antique ; l’artiste n’a pris qu’en lui-même, dans les mœurs et dans les croyances de son temps, le type qu’li a réalisé. En un mot, c’est l’art catholique développé, mais réduit encore à ses seules forces, et produisant de lui-même à la fin du xv® siècle.
Quatre charmants petits anges , deux tenant des chandeliers, et deux autres présentant, l’un le voile de la Véronique, sur lequel est empreinte la face du Christ, l’autre la bourse qui renferme les deniers, prix de la trahison de Judas, se détachent gracieusement des murs de la grotte ; ce dernier surtout est remarquable par une ineffable expression de douleur enfantine. Le pendentif, avec chapelle gothique, qui descend de la voûte, est destiné à recevoir la relique de la sainte Épine, détachée de la couronne de Notre Seigneur Jésus- Christ, et conservée, depuis le xii' siècle, dans le trésor du monastère de Solesmes. A la partie infé-
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Heure de ce pendentif, on lit, en lettres dorées autrefois , ces paroles du Psalmiste qui font allusion à la sépulture du Christ : Factus in pace locus ejus (1). Il a établi le lieu de son repos dans la paix.
Le cintre extérieur du caveau est orné d’une guirlande de petits arcs trilobés de la plus grande légèreté; mais on ne saurait trop admirer le double arceau de branches et de feuillages qui s’élève au-dessus. Nul monument, en France, à quelque époque qu’il appartienne, n’offre rien de supérieur en élégance, en délicatesse. On dirait que ces rameaux, si gracieusement courbés en arc, ont été magiquement transformés en pierre.
Les deux soldats mutilés qui gardent l’entrée de la grotte, présentent de beaux détails de costume militaire, partie antique, partie chevaleresque. Plusieurs des mutilations qui les défigurent remontent à l’époque de nos grands troubles politiques; quelques-unes datent de plus loin. Il fut un temps où, conduits par un zèle qui rappelle celui de
(1) Psalm. LXXV, 3.
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Clovis et de ses Francs, les villageois de Solesmes vengeaient sur ces deux malheureux satellites les outrages dont Jésus-Christ fut l’objet de la part des Juifs.
Lesdeux pilastres qu’on admireà la droite et à la gauche du caveau, et dont les arabesques saillantes sont d’une si grande richesse, portent au bas, celui de gauche, l’inscription suivante, en caractères du XV' siècle : M". CCCC°. IIII". XVT” ; l’autre, celle-ci : Karolo VHI° régnante.
La partie supérieure du monument est séparée de l’inférieure par une sorte de rinceau délicatement ouvragé en feuillages, choux et fleurs merveilleusement évidés. On y remarque quatre écussons, dont l'un a pour support des anges, l’autre des lions et les deux autres sont enchâssés dans des feuillages (1).
(1) Les armoiries qui ornaient ces écussons, grattées pendant la Révolution française, ont été retrouvées à la Bibliothèque nationale, dans une description du monument de Solesmes. L’écusson, supporté par des lions, offre les armoiries de Guillaume Cheminart. Les trois autres sont ceux de la famille royale. Au centre, soutenu par des anges, l’écusson du roi Charles Vlll ; à gauche, par rapport au
Un calvaire, avec tous ses accessoires, occupe la partie supérieure du portail. Le Sauveur n’est plus sur la croix ; Nicodème et Joseph d’Arimathie viennent de Tenlever pour Tensevelir. Les deux vÔleurs sont encore attachés sur Tinstrument de leur supplice : leurs membres contractés cherchent à rendre l’effort de la douleur. Le sculpteur a prêté, on ne sait pourquoi, une perruque large et bouclée h celui des larrons que la place qu71 occupe, à la gauche de la croix, nous désigne comme le mauvais.
David, d’un côté, le diadème en tête, Isaïe de
spectateur, l’écu mi-parti de France et de Bretagne de la reine Anne de Bretagne ; à droite, les armoiries des dauphins de France.
M. Cartier remarque avec sa sagacité accoutumée que la présence de cet écusson semble donner la date précise de l’inauguration du monument de Solesmes. Nous savons qu’il fut achevé en 1496 ; d’un autre côté, Charles VIII et Anne de Bretagne ont eu deux enfants qui ont porté le titre de dauphin. Le premier étant mort en 1495, les armoiries des dauphins n’ont dû être placées ici qu’en l'honneur du second fils du roi et de la reine, né en 1496 ; et comme ce petit prince n*a vécu que vingt-cinq jours, du 8 septembre au 3 octobre, on est en droit de conclure que le monument a été terminé entre ces deux dates si rapprochées.
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l’autre, prophétisent de concert sur la gloire du Christ, manifestée jusque dans l’humiliation de la mort et du tombeau. Sur le phylactère que le Roi- Prophète tient en ses mains, on lit ces paroles du psaume XV® : Non dabis sanctum tuum videre corruptionmi. Vous ne permettrez pas. Seigneur, que votre saint subisse la corruption. Celui d’Isaïe porte ces paroles, tirées du chapitre xC de sa prophétie : Erit sepulcrum ejus gloriosum. Son sépulcre sera glorieux.
Un ange, d’une pose et d’une figure graves et enfantines tout à la fois, embrasse la croix vide du Sauveur, qui domine toute la composition. Elle est plantée sur un rocher, figurant le Calvaire; à son pied, on volt le crâne d’Adam, qui, selon la tradition antique, reçut les premières gouttes du sang rédempteur. Un autre ange, placé devant la croix du bon larron, soutient d’une main la colonne, de l’autre les fouets de la flagellation ; tandis qu’aux pieds du mauvais larron, un troisième ange, auquel on a donné aussi une chevelure énorme, est chargé des débris de la lance et du roseau.
Enfin, à la hauteur des fenêtres, sont deux anges
revêtus du surplis et de l’étole, qui portent l’un la couronne d’épines, l’autre les clous avec lesquels le Christ a été atlachéà la croix.
Dans la même chapelle de droite, au-dessus de l’autel, on voit une colonnade du plus beau style. La plus légère inspection de ce nouveau monument, véritable hors-d’œuvre dans cette chapelle, montre qu’il appartient à l’époque de la renaissance et qu’il se rattache à l’œuvre de Jean Bougler. La date 1553, inscrite sur une des quatre colonnes qui accompagnent l’autel, est voisine de celle de la mort de ce prieur. Les arabesques qui décorent les colonnes et le rinceau qui règne au-dessus, sont de la plus grande richesse, mais d’un caractère presque entièrement mythologique. On ignore à quelle époque fut détruite la cinquième colonne qui devait être au milieu.
On eut même le mauvais goût de badigeonner tout ce monument et jusqu’au bas-relief si remarquable, qui fait actuellement le principal ornement de l’autel. Le sujet de ce bas-relief est le Martyre des Innocents. Malgré ses mutilations, il offre encore une scène complète où l’artiste a rendu avec
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bonheur la désolation des mères, la fureur des soldats, le désordre du massacre. Tandis que les figures du premier plan se montrent presque détachées du fond par une sorte de saillie, la Sainte Famille paraît fuir en Égypte dans le lointain (1).
Mais il est temps de passer à la chapelle de gauche, connue sous le nom de Nolre-Dame-la-Belle.
(I) Ce bas-relief e.st la copie d’une célèbre composition de Raphaël, popularisée par le burin de Marc-Antoine.