CHAPITRE PREMIER
Quoique de création récente, les expositions universelles ont déjà porté des fruits très-remarquables, et Ton peut dire qu'aujourd'hui elles sont un des besoins de l'époque. Elles ouvrent, en effet, des débouchés nouveaux aux produits manufacturés; développent, par Tétude et la comparaison, le goût artistique et les connaissances scientifiques, et permettent de constater périodiquement l'état d'avancement de l'industrie chez les différents peuples contemporains.
Les nations qui sont le moins avancées dans les sciences appliquées, particulièrement dans les combinaisons mécaniques et les transformations physiques de la matière, viennent puiser aux expositions les premiers éléments de leur future grandeur ; celles qui, plus favorisées par les circonstances, sont à la tête de la civilisation moderne doivent, pour conserver leur suprématie, travailler sans relAchc et demander aux expositions les
germes de nouveaux perfectionnements. Une grande émulation, que surexcitent sans cesse les concours internationaux, règne parmi les industriels du monde entier et les pousse à inventer de nouveaux types et à modifier leur mode de fabrication au fur et à mesure des découvertes scientifiques. Chacun gagne à cet ordre de choses, aussi bien les producteurs que les consommateurs, car les progrès industriels aboutissent toujours à un accroissement de bien-être matériel général.
Les expositions sont profitables à tous : aux artistes elles suggèrent de nouvelles applications des beaux-arts à l'industrie; aux manufacturiers elles font connaître l'outillage le plus perfectionné employé dans chaque contrée et les matières premières les plus favorables à leurs travaux ; aux ingénieurs elles offrent le répertoire complet des inventions récentes et les plus belles collections de machines qu'on puisse voir. Les savants y rencontrent souvent l'explication d'un des nombreux problèmes qu'ils approfondissaient ; la vue de tous les appareils dont ils peuvent disposer pour rendre pratique une idée théorique est d'ailleurs d'un grand secours pour l'utilisation d'une découverte. Enfin les amateurs, qui viennent en si grand nombre parcourir les expositions universelle», apprennent une foule de choses qu'ils ignoraient complètement. Pais ils racontent ce qu'ils ont vu à leur famille et à leurs amis, et l'on peut affirmer que le niveau moyen de l'instruction publique s'est beaucoup accru depuis, que les expositions industrielles et particulièrement les expositions internationales ont pris le développement que chacun sait.
La publicité est le premier besoin des producteurs, et il n'en est pas qui respecte mieux leur dignité que celle d'une exposition. Les médailles et autres récompenses sont trèsrecherchées et contribuent dans une certaine mesure aux progrès des arts et de l'industrie. Ceux mômes qui ont participé à la lutte sans y remporter les premières récompenses sont impatients de prendre leur revanche et méditent déjà de nou-
vellea combinaisons pour triompher au proctiain concours.
Les preniiùreë cxposilions universelles priîsentèrentun caractère particulier: les objets nouveaux s'y trouvaient en grande quantité et l'ingéniosité des appareils frappait beaucoup plus i'uttention des visiteurs que la perreciion du travail. Depuis, en 18fi2 et en 1867 comme en 1873, à Vienne comme à Paris et à Londres on vit peu de choses réellement nouvelles, mais par contre on fut émerveillé des progrès réalisés dans la construction des machines, dans la précision de l'ajustage, le fini des pièces et surtout dans la qualité des matières premières. Nous n'entendons pas dire que les inventions firent complètement défaut dans les expositions récentes. Gnlcc à Dieu, les découvertes scientifiqutîs se succèdent avec une prodigieuse rapidité et le domaine industriel s'accroît chaque jour d'élômentfl nouveaux ; mais l'impression générale qu'on ressent tout d'abord en parcourant une exposition universelle est défavorablG, car le plus grand attrait de ces concours réside dans l'inconnu. La nouveauté prime toujours le pcrfeclionncment. Celle première impression, qu'une élude approfondie modifie, dépend de plusieurs causes : les publications industrielles qui se sont multipliées portent rapidement à la connaissance des intéressés les inventions importantes de tous les pays ; l'agrandissement considérable qu'ont pris les expositions fait que les produits nouveaux sont disséminés dans un monde de choses déjà connues et qu'ils ne sij voient pas de prime abord ; enfin le rapprochement trop court de deux expositions consécutives empêche une idée d'arriver en maturité pendant l'intervalle et ne permet pas d olfrir sans cosse au public le stimulant qu'il recherche le plus volontiers.
L'attraction delà nouveauté, à l'exclusion des recherches sur les améliorations acquises, et surtout la faible durée des cxposilions universelles, sont même des défauts très-graves, et c'est pourquoi M. Leplay, commissaire général de l'Iïxposition de 1867, dans son remarquable rapport surlesconcours indus-
triels, conclut à la nécessité d'établir des musées généraux et commerciaux permanents.
» Les défauts des expositions universelles tiennent surtout, dit le savant rapporteur , à leur caractère temporaire. C'est parce qu'elles sont temporaires qu'elles exigent des efforts excessifs pour la conception, l'organisation et l'aménagement. Eu égard à leur courte durée, elles ne donnent pas le temps d'amortir les dépenses, et ne peuvent porter qu'une partie de leurs fruits au point de vue de l'enseignement, de la publicité et des relations commerciales. Enfin, elles ne comportent pas des revenus assez considérables, en compensation des sacrifices qu'elles exigent.
« Le remède à ces défauts est tout indiqué : le bon sens public l'a déjà pressenti, c'est la permanence.
c En supprimant les inconvénients des expositions temporaires on ne supprimera rien de ce qui les fait vivre ; la permanence pourra au contraire conserver tous les avantages antérieurs et en créer même qui sont inconnus jusqu'ici. »
M. Leplay, dans le développement de son idée, montre que les expositions permanentes peuvent exister sous deux formes: les musées généraux et les musées commerciaux, et il rend compte des tentatives infructueuses déjà faites dans cette voie. D'après lui l'insuccès de ces tentatives tient non au principe, mais à l'application qui en a été faite ; le mal est venu du défaut d'une bonne organisation, sans laquelle les meilleures idées restent toujours stériles.
Nous ne pouvons rien préjuger sur la solution indiquée par M. Leplay, mais nous considérons qu'un des plus grands charmes de ces fôtcs de Tindustrie tient précisément à leur cosmopolitisme. Bien qu'universelles, elles sont toujours un peu spéciales à la contrée où elles se tiennent, ce qui permet au visiteur d'étudier particulièrement les mœurs et les produits d'une nation tout eu se tenant au courant des progrès industriels du monde entier.