OBSERVATIONS RELATIVES AUX CANCROIDES
GGGLX. Première Observation. — Depuis plusieurs années je suis témoin du fait suivant: Madame B*^'''^, d'un tempérament sanguin, née de parens bien portans, ayant eu néanmoins une sœur qui mourut d'un cancer à l'utérus, âgée de trente-six ans, vit survenir entre ses deux seins une espèce de bouton dur qui donnoit lieu à des démangeaisons brûlantes. Ces démangeaisons étoient si vives , que la malade ne pouvoit se gratter sur la partie affectée , mais seulement sur les parties environnantes. On ne fit pas d'abord une grande attention à ce bouton, dont les progrès furent très-peu sensibles pendant plusieurs années. Mais lorsque cette tumeur eut acquis une étendue d^environ un pouce de long, on se décida à la faire enlever par l'instrument tranchant, ainsi qu'une excroissance absolument semblable qui s'étoit manifestée à peu près dans le même temps sur la partie supérieure et
externe du bras. Un chirurgien très-habile procéda à cette opération , qui fut infructueuse. On vit renaître cette tumeur avec pkis d'intensité qu'auparavant. Les deux côtés latéraux s'allongèrent sensiblement, et la cicatrisation de la plaie, qui fut le résultat de l'extirpation , fut plusieurs mois à s'opérer. Il est à observer que depuis que l'opération s'est faite , les douleurs et les démangeaisons sont devenues plus véhémentes ; la tumeur placée à la partie antérieure de la poitrine offre maintenant l'aspect suivant : sa forme est cylindrique, son étendue est d'environ deux pouces et demi de long sur un de large ; sa couleur est d'un rouge plus ou moins foncé, selon l'état de l'atmosphère. Elle est parsemée de lignes blanches , qui lui donnent l'apparence d'une cicatrice de brûlure. Elle est élevée en quelques endroits à une ligne au-dessus du niveau de la peau. Le prurit est dévorant. La malade ne peut s'empêcher de se gratter avec violence. Dans les changemens de temps et de saison, elle éprouve du côté droit des douleurs lancinantes très-fortes. On a essayé divers moyens de traitement, mais en vain. Tantôt on a mis en usage quelques topiques, tels que le soufre, l'acétate de plomb, la pulpe fraîche de morelle, l'extrait de ciguë, etc. D'autres fois on a employé intérieurement des substances amères , telles que la fumeterre, la chicorée sauvaoe , le houblon , etc. Ces différens moyens ont eu quelquefois une apparence de réussite ; mais la maladie recommençoit bientôt avec une activité nouvelle. Les bains ont été constamment inutiles.
Deuxième Obserçation. — Madame D^^* , âgée de trente-quatre à trente-cinq ans , douée d'un tempérament sanguin , quoique ayant la peau un peu brune , née de parens sains , fut réglée pour la première fois à l'âge de seize ans , et l'a toujours été depuis assez régulièrement; mais en très-petite quantité, sans que néanmoins sa santé en ait jamais souffert. Madame D^^^ éprouva, en l'an XI, de violens chagrins qui changèrent entièrement sa manière de vivre ordinaire ; elle fut livrée à des inquiétudes continuelles ,
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à des veilles prolongées, et son régime devint extrêmement irrégulier. Elle reçut ù cette époque une légère égratignure à la parlie latérale gauche et supérieure de la poitrine, mais elle y fit peu d'attention; quelque temps après madame D^^^ ressentit un prurit douloureux à la partie où elle avoit reçu cette égratignure. Bientôt la douleur fut en augmentant, la peau devint rouge et élevée ; l'inflammation céda à l'emploi de quelques émolliens ; mais la douleur subsista toujours; elle devint lancinante et accompagnée de démangeaisons très-vives. On vit alors se former une espèce d'éruption d'une couleur rouge pâle, offrant une légère élévation de forme oblongue ; l'épiderme qui la recouvroit étoit mince, transparent, coupé par des lignes blanchâtres qui lui donnoient une analogie frappante avec une cicatrice de brûlure. Le prurit qu'éprouvoit la malade étoit vif et lancinant dans le principe. Cette affection cutanée fit des progrès sensibles pendant les deux premières années; mais elle se borna dans la suite, et depuis cinq ans elle est, pour ainsi dire, stationnaire. Elle occupe maintenant vuie surface égale à celle d'un écu de six livres; sa forme et sa couleur sont les mêmes. Cependant les bords de cette élévation sont devenus plus irréguliers , et se prolongent par des espèces de racines qui vont pénétrer plus avant dans l'épaisseur du derme. Les démangeaisons sont moins marquées que dans les premiers temps. Plusieurs circonstances paroissent influer d'une manière remarquable sur cette maladie de la peau. Par exemple , à chaque époque menstruelle, l'éruption devient rouge, se gonfle, est sensible au toucher , et le prurit est brûlant. Les mêmes phénomènes ont lieu aux approches des orages. Les affections morales profondes produisent aussi quelques effets sur cette maladie. Les diverses tentatives de traitement qu'on a fait subir à madame D^^''^ , ont toutes été infructueuses. Cependant M.Biett, qui l'a observée avec la sagacité qui le caractérise , lui a procuré quelque soulagement en lui prescrivant l'usage des bains tièdes et un régime végétal.
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Troisième Observation. — Monsieur P^^"^, âgé de cinquanteliuit à soixante ans, d'une constitution assez robuste, d'un caractère morose, éprouva, dans l'été de 1802, des démangeaisons trés- \ives vers la partie supérieure et antérieure de la poitrine ; il se gratta pendant plusieurs jours avec violence, et on vit peu après paroître un bouton qui étoit large et dur à sa base. Ses démangeaisons devinrent plus fortes. Le bouton , au lieu de céder à quelques moyens généraux, augmenta sensiblement de largeur. Au bout de quelques mois, il avoit l'étendue d'une pièce de vingtquatre sous, mais il n'avoit pas conservé sa forme primitive ; en s'élargissant il s'étoit aplati tellement, que son élévation au-dessus du niveau de la peau n'alloit pas au-delà de deux lignes ; sa couleur étoit d'un rouge pâle , et la peau qui le couvroit étoit trèsamincie. Plusieurs années se passèrent à employer une foule de moyens contre cette singulière affection cutanée; mais elle résista à tous, et ses progrès continuèrent. A l'époque où nous eûmes occasion de l'observer (en 1808) elle offroit l'aspect suivant : sa forme étoit celle d'un carré irrégulier de deux pouces de long sur un de large ; on voyoit plusieurs prolongemens qui portoient des angles , et qui s'implantoient dans la peau comme des racines ou comme des pattes d'écrevisses. Sa couleur varioit selon diverses circonstances : babituellement, elle étoit d'un rouge pâle, mais dans les temps secs et chauds, ou après quelques excès, elle s'animoit d'une manière sensible. La peau qui la recouvroit étoit mince, fendillée, transparente, et lui donnoit l'apparence d'une brûlure. Le malade éprouvoit presque toujours à la partie aifectée un prurit assez marqué, qui devenoit lancinant ou brûlant dans les mêmes occasions qui faisoient varier sa couleur. Un exercice ou des occupations prolongées, des affections morales violentes exaspéroient singulièrement les symptômes. Cette maladie avoit résisté à tous les essais qu'on avoit tentés; cependant il est vrai qu'on parvenoit quelquefois à lui procurer un peu de calme par des bains tièdes 2 6.
ou par des applications sédatives. Du reste M. P''^^''^ faisoit assez bien ses fonctions, excepté dans les transitions d'une saison à l'autre; il étoit sujet alors à des maladies, à un dégoût et à une sorte de tristesse sombre et mélancolique; mais tous ces symptômes disparoissoient après quelques jours de soins et de repos.
Quatrième Observation. — Mademoiselle A^^''^, âgée de vingt ans, a tous les caractères d'un tempérament sanguin. Sa santé n'a presque jamais été dérangée que par de très-légères indispositions. Elle éprouva sur la fm de l'automne de 1 808 , une légère éruption de boutons blanchâtres et durs au toucher , sur la partie latérale et supérieure du col. Ces boutons augmentèrent peu de volume dans les premiers mois; néanmoins ils résistèrent à tous les topiques dont on fit usage. On essaya de les cautériser avec l'acide nitrique, et par suite avec le nitrate d'argent; bientôt leurs progrès devinrent plus marqués ; ils s'étendirent en largeur en conservant leur forme aplatie. Ces petites tumeurs, au nombre de sept à huit, offrent maintenant l'aspect suivant : elles sont disséminées sur la partie gauche et supérieure de la poitrine , ainsi que sur le même côté du cou; elles diffèrent par leur étendue : les plus grandes ont à peu près un pouce de longueur sur six lignes de largeur, les petites n'ont pas au-delà de six à sept lignes ; leur couleur est d'un rouge vif, plus foncé vers le soir. Ces cancroïdes offrent des différences quant à leur forme ; les unes sont ovalaires ou rondes , les autres sont cylindriques. Elles paroissent comme enchâssées dans la peau; elles sont rénitentes et peu sensibles au toucher. Dans l'état habituel, elles causent peu de démangeaisons; mais dans l'été ou lorsque la malade se trouve dans un appartement dont la température est élevée, le prurit devient très-vif. Les essais de traitement qu'on a tentés n'ont pas été suivis avec assez de persévérance pour qu'on puisse prononcer sur leur effet.
Cinquième Observation. — J'ai observé la cancroïde chez une jeune demoiselle , d'ailleurs très-bien portante. Cette affection
offrit d'abord l'aspect de quelques graines de fraise sur la poitrine. Elle ne tarda pas à s'accroître considérablement, parce que la malade se gratloit et s'écorclioit sans cesse. Bientôt l'éruption se convertit en une espèce de protubérance cordiforme , longue , élevée au-dessus de la peau, d'un rouge amarante, brûlante au touclier, etc. Elle étoit plate, dure, ovale, et présentoit l'aspect d'une moitié d'amande. On observoit sur la surface de cette élévation de petites veinules très-analogues à celles qu'on aperçoit dans la propre substance de la rbubarbe. Les démangeaisons étoient très-vives durant la nuit, au point de réveiller la malade. Elles redoubloient aux approches de la menstruation. Sixième. Observation, — Nous avons gardé long- temps à l'hôpital Saint-Louis le nommé François-Barthélemi G^''^''^. Ce jeune bomme est doué d'un tempérament sanguin; ses cheveux sont d'un châtain clair. Il est né d'une mère bien portante; mais son père a été affligé pendant toute sa vie d'une dartre squammeuse. C'est vers l'âge de seize ans que Ç^^^ vit se manifester sur ses deux bras des boutons rouges, suppurant par leur sommet, renfermant une matière jaunâtre peu épaisse, rapprochés les uns des autres, et formant sur les avant-bras deux espèces de cylindre. A ces pustules succédèrent des croûtes verdâtres, qui se détachèrent d'elles-mêmes, et laissèrent à nu des enfoncemens ou sillons d'une couleur rougeâtre, dont quelques-uns étoient profonds, et présentoient la consistance d'une corde dans l'épaisseur de la peau. Peu à peu ces sillons finirent par reprendre le niveau des té£>umens, et même par le dépasser dans quelques endroits, au point de faire saillir à l'extérieur les substances cordiformesdontje viens de parler. Ces érainences ont quelquefois augmenté et quelquefois diminué d'une manière sensible. Voici ce que Ton observe à l'époque présente : plusieurs élévations dures, rénitentes, d'une couleur rouge obscur ou violet , ressemblant assez bien à des moitiés de cylindre, et présentant à leurs bords plusieurs prolongemens
bifurques. Leur surface est convexe, marquée de lignes transversales, et couverte de légères écailles extrêmement minces et diaplianes. On voit se ramifier dans l'intérieur même de ces excroissances irrégnlières une foule de petits vaisseaux sanguins. Le toucher de ces tumeurs produit de la douleur, surtout dans les premiers temps de leur développement. Le frottement y développe une chaleur insupportable ; si elles sont long- temps exposées au froid, ou si le malade se sert long-temps de ses bras pour faire quelque ouvrage , elles deviennent livides et trèsdouloureuses; les avant-bras même se gonflent, lorsque l'exercice est porté trop loin.