QUELQUES OBSERVATIONS SUR LE TRAITEMENT DES CANCERS ET ULCERES
CARCINOMATEUX.
CGCLXXIL Le cancer est une des maladies les plus opiniâtres aux moyens de Fart. Jusqu'à ce jour, que d'essais infructueux pour détruire ce fléau dévastateur ! J'ai répété à l'hôpital St-Louis la plupart des expériences qu'on a publiées. Je n'ai pas été plus heureux que mes devanciers. Je rapporte néanmoins quelques faits qui m'ont paru de quelque intérêt.
Première Observation. — On a beaucoup loué , depuis quelques années , l'application topique de la petite joubarbe {^sedum acre). J'ai répété cette expérience. Madame ^'^^, d'un tempérament sanguin-bilieux, et d'un caractère mélancolique, avoit constamment joui d'une santé robuste. Elle avoit nourri quinze enfans sans en être incommodée , seulement on avoit remarqué qu'à chaque sevra-
ge, la mamelle du côté gauche restoit quelques jours engorgée. L'époque critique s'annonça par quelques irrégularités dans la menstruation : vers la fin de septembre 1806, le volume du sein augmenta considérablement; mais aucune douleur ne se faisoit sentir dans cette partie. On conseilla, dans les premiers temps, quelques applications répercussiv es et plusieurs saignées du bras. Ces moyens ne firent qu'accroître les accidens. La maladie fit des progrès. Il se déclara des douleurs vives. Il se forma un ulcère qui s'étendit avec la plus grande rapidité, et qui rongeoit les chairs environnantes. Lorsque je fus appelé pour visiter cet ulcère, il étoit large, surmonté de tubercules inégaux, dont les uns étoient trèsvolumineux et affectoient la forme de choux-fleurs. Les bords étoient irréguliers et renversés. Il s'en écouloit une suppuration blanchâtre et fétide. La peau voisine de l'ulcère étoit rougeâtre , violacée, ridée et contractée en quelques endroits, parsemée d'une grande quantité de tubercules, qui se répandoient jusque sur le dos et les épaules. L'état de la malade empiroit visiblement à chaque variation de température. Il survenoit fréquemment des hémorragies par les extrémités artérielles qui étoient à découvert. Un mouvement fébrile continuel consumoit les forces. Dans cet état désespéré, nous nous décidâmes, M. Biett et moi, à tenter l'emploi de la petite joubarbe, déjà préconisée pour la guérison des cancers ulcérés. Après beaucoup de précautions. Madame ^^^ put garder des cataplasmes faits avec des pulpes de cette plante , quelques heures dans la journée. Après un long usage de ce topique, la plaie devint moins hideuse, la suppuration moins horrible, et les hémorragies cessèrent. Il est probable que, si on l'eût employé à une époque moins avancée de la maladie , le remède eût obtenu un plein succès; car la femme se félicitoit tous les jours du mieux qui s'étoit opéré dans toutes ses fonctions; mais l'épuisement dans lequel elle étoit tombée, par des souffrances antérieures, la fit succomber.
Deuxième Observation. — Je ne veux point passer sous silence un fait intéressant dont j'ai été le témoin. Une jeune femme, qui avoit tout au plus atteint l'âge de vingt-huit ans, me consulta pour un cancer qu'elle portoit à la mamelle gauche : les bords en étoient durs, et couverts de beaucoup d'aspérités : l'humeur qui en découloit, étoit d'un jaune paille, mais n'étoit pas très-fétide. Le tissu cellulaire étoit rénitent autour de l'ulcère, et présentoit des vaisseaux noirs et tuméfiés. Les souffrances ne se manifestoient que par intervalles. M. Lombard , habile chirurgien , venoit alors de publier des essais heureux sur les effets de la joubarbe dont je viens de faire mention. Je proposai au médecin habituel de la malade, ce moyen, qui fut mis en usage avec un succès inespéré. Il est vrai qu'il fallut terminer la guérison par le caustique de Rousselot. Depuis cette époque, il n'est resté à cette dame, qu'une cicatrice informe et de couleur violacée , laquelle est plus ou moins vivement douloureuse , selon les influences atmosphériques.
Troisième Observation. — J'ai rapporté , dans mes Nouveaux Klémens de Thérapeutique et de Matière médicale , l'observation d\in homme âgé de soixante ans , qui étoit tourmenté d'un ulcère carcinomateux, lequel corrodoit les fosses nasales. Les cataplasmes de joubarbe détergèrent l'ulcère avec une étonnante rapidité. Ce n'étoit plus qu'une plaie vermeille ; mais le malade ne voulut pas continuer le remède.
Quatrième Observation. — Il ne s'agit ici que d'un ulcère carcinomateux survenu au nez. Martin Dock , domestique , âgé de cinquante-sept ans, d'un tempérament bilieux, et d'une constitution ruinée par la misère, n'avoit éprouvé d'autre affection notable que celle pour laquelle il se rendit à l'hôpital St-Louis, dans le mois de février 1808. Cette affection commença par un petit bouton situé à la partie moyenne et latérale du nez. Dans le principe, il n'y avoit point de douleur. Le malade n'éprouvoit qu'une sensation de tiraillement à la peau. Après avoir été stationnaire
pendant plusieurs mois, le bouton se convertit soudainement en ulcère; et, dans l'espace d'un an, il occupa le côté droit du nez, la joue, et la paupière correspondante. Le malade, alarmé, se rendit à l'hôpital Saint-Louis. La surface de l'ulcère étoit irrégulière, blanchâtre dans le fond. Ses bords étoient irréguliers et durs; il en découloit une petite quantité de matière ichoreuse. Nous eûmes recours au caustique de Rousselot, mis en usage avec tant de succès par le célèbre professeur Sabatier, et nous l'employâmes de la manière suivante : onformoit, avec cette poudre et le cérat de Galien, une pâte dont on recouvroit la partie ulcérée. Le lendemain, il survenoit de la rougeur et du gonflement dans les parties environnantes. On combattoit cette irritation accidentelle par les émoliens. L'escarre tomboit, et l'ulcère paroissoit être de meilleure nature. Trois ou quatre jours après, on faisoit une nouvelle application. Peu à peu, l'ulcère diminua d'étendue, et son état s'améliora. Dans dix-sept jours, la guérison fut complète : il n'y avoit plus , ni dureté, ni douleur. La cicatrice ressembloit aux cicatrices ordinaires. Le malade sortit de l'hôpital après un mois et demi de traitement, parfaitement délivré de son ulcère carcinomateux. Cinquième Observation. — Henri-Christophe Torbier, ciseleur, âgé de cinquante -quatre ans, d'un tempérament sanguin, et d'une assez bonne constitution, s'aperçut qu'il se formoit un petit bouton à la partie latérale moyenne et droite du nez. Il n'y ressentoit aucune douleur. 11 s'y formoit, de temps en temps, une petite croûte qui se desséchoit et tomboit au moindre frottement. Au bout de sept années , ce mal fit des progrès inquiétans. Il survint une ulcération qui occupa rapidement tout le côté du nez. Sa surface présentoit une infinité de petites végétations bourgeonneuses. On y appliqua successivement de l'eau forte , d'autres caustiques hquides, et divers onguens, etc. Ces moyens ne purent arrêter les progrès de l'ulcération, qui avoit déjà envahi la moitié de la paupière supérieure , lorsque le malade se rendit à l'hôpital
St-Lonis, plutôt pour éviter à ses enfans le désagrément de le voir mourir, que pour y trouver sa guérison. On le traita par la poudre deRousselot, ainsi que le précédent. On combattit aussi rinllammation qui survint, par le même procédé. Au bout de cinquante jours, l'ulcère étoit parfaitement cicatrisé. Mais des végétations blancliâtres étant survenues vers l'angle interne de l'oeil , et vers la caroncule , retardèrent quelque temps la parfaite guérison. Je crus qu'il étoit convenable de les détruire par un caustique liquide , ne pouvant faire usage de la poudre. Ces végétations se renouvelèrent à plusieurs reprises, en causant toujours de petits élancemens. On a continué le même moyen; et maintenant il n'existe plus rien de semblable. En sorte que le malade se trouva en deux mois parfaitement délivré d'un ulcère carcinomateux qui avoit duré plus de quatre ans.