TABLEAU DE LA LÈPRE TUBERCULEUSE
CGCCIV. On a mal à propos confondu cette lèpre , qui porte aussi le nom ^ éléphantiasis , avec les autres espèces que j'ai précédemment décrites; cependant, je pense qu'elle doit être envisagée comme constituant une espèce toute différente. Il suffit, pour nous en convaincre, de porter nos regards sur les pustules tuberculeuses, qui se manifestent principalement aux jambes et aux bras ; il suffit de diriger surtout notre attention sur l'état pathologique des tégumens. S'il survient des croûtes, comme dans l'espèce précédente, ces croûtes, de couleur cendrée, n'ont point la même forme que dans la lèpre crustacée : elles sont peu élevées, et ne sont absolument que le résultat d'une humeur sanieuse et tenace qu^ s'échappe de l'intérieur des pustules. On n'observe, dans les autres lèpres , ni ces tumeurs noueuses, ni ces ulcérations lardacées et rougeâtres qui ont lieu principalement aux oreilles, à la nuque, au dos, etc. ; ni ces engorgemens variqueux, ni ce soulèvement épouvantable du corps muqueux, ni cette horrible déformation des traits de la face, qui rend l'être humain méconnoissable , et lui donne l'aspect des satyres ou des lions; ni cette altération sinistre de la voix, qui imite le rugissement des
plus féroces quadrupèdes, etc. Tous ces accidens sont spécialement réservés à la lèpre tuberculeuse.
C'est le système lymphatique qui est spécialement atteint, dans la lèpre dont il s'agit. La substance graisseuse paroît s'accumuler dans les cellules du tissu muqueux; les membres thoracliiques et abdominaux grossissent d'une manière aussi rapide que monstrueuse; les extrémités inférieures subissent surtout une altération très-remarquable. On aperçoit çà et là à leur surface, une foule de petits boutons charnus, qui s'ulcèrent et donnent lieu à la formation de quelques croûtes rugueuses, inégales, verdâtres, etc. Toutes les veines se relâchent et tombent dans un état variqueux; on les voit quelquefois se tuméfier au point d'acquérir le volume des jambes de l'éléphant : c'est ce qui arrive dans la province des Asturies. Casai a vu aussi les mains de certains malades, tellement gonflées, qu'elles ressembloient aux mains des géans. Cette remarque a été faite avant lui. Les doigts, dit Avicenne, sont cachés sous des tumeurs volumineuses. Comme le tissu cellulaire est d'une texture très-serrée , soit à la paume des mains, soit à la plante des pieds, ce tissu n'est jamais tuméfié; mais le dos de ces parties est énormément bosselé.
Le même auteur a observé une autre espèce de dégénération du tissu cellulaire de la face chez trois ou quatre individus. Leur physionomie étoit tellement altérée , qu'elle n'étoit plus une physionomie humaine. Il n'y avoit ni tubercules, ni croûtes, ni écailles; mais le front, les sourcils, les oreilles, les yeux, les narines, les lèvres, prenoient un accroissement considérable, au point que tous leurs traits n'étoient plus connoissables. On désigne cette circonstance particulière dans les symptômes, sous le nom .de saijriasis ; on ajoute qu'elle est surtout signalée par l'incontinence des malades, et par une odeur aussi fétide que celle des boucs. J'ai fait dessiner la tête d'un homme qui étoit atteint d'une
affection analogue.
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Il est vrai que la peau ne représente pas toujours ces tubercules hideux dont j'ai fait mention. Elle se trouve généralement engorgée, au point que tous ses tissus se confondent; elle est parsemée d'éminences psoriques qui provoquent un prurit violent; elle ne peut plus nourrir les poils et les cheveux ; aussi s'en dépouille -telle entièrement. Les malades deviennent chauves; les sourcils tombent, et c'est à cet unique phénomène qu'on reconnoît les commencemens de Féléphantiasis : c'est alors que les membres perdent absolument la faculté de sentir.
Dans ce moment, j'ai sous mes yeux une jeune demoiselle atteinte de la lèpre tuberculeuse. Sa peau est toute parsemée de durillons : elle y éprouve les sensations les plus singulières. Il lui semble, dit-elle, qu'on lui pousse les tégumens en dehors, pour en faire sortir des bosses. D'autres fois, ses cuisses et ses jambes, ses bras, ses avant-bras et ses mains sont fatigués par des engourdissemens, comme si tous les membres étoient serrés par des ligatures, ou fortement serrés et comprimés par des gaines. Quand la malade gratte sa peau, il lui semble toujours qu'il y a un voile interposé entre ses doigts et la portion des tégumens qu'elle touche. Elle éprouve parfois dans l'intérieur de son corps, des agitations, comme si elle étoit ébranlée par le son d'un tambour.
D'ailleurs, sous quelque ciel que se développe cette maladie si redoutable , on s'aperçoit aisément que les mêmes phénomènes la caractérisent, et que ses affreux ravages sont les mêmes partout. Arétée en retrace le tableau le plus terrible et le plus effrayant. On a eu tort , ce me semble , de blâmer les comparaisons , les images, les métaphores dont use ce grand peintre pour fortifier ses descriptions. Les expressions figurées convenoient particulièrement au langage animé des Grecs; aussi voit-on que les noms des maladies les plus extraordinaires, rappellent toujours un objet matériel avec lequel ces maladies ont quelque ressemblance.
La lèpre tuberculeuse s'établit d'une manière presque insen-
sible dans l'économie animale. Ses premiers symptômes sont trompeurs et peu alarmans. On voit les malades tomber dans une sorte de débilité générale qui les rend presque incapables d'aucun mouvement; ils ont eux-mêmes un penchant invincible pour la nonchalance et le repos; ils sont dans un état continuel de torpeur et d'assoupissement ; tous leurs membres sont affectés d'une souffrance vague , et lorsqu'ils veulent les remuer, ils éprouvent une gêne très-fatigante dans les articulations des membres. J'en ai vu qui croyoient entendre un craquement dans leurs os.
Bientôt la maladie s'annonce par des signes moins équivoques; la face prend une teinte violacée ou bleuâtre. Il se manifeste sur la peau du front, des oreilles et du reste du corps, des taches rouges entourées d'une auréole plus vivement colorée; quelquefois ces taches sont jaunes et présentent une nuance verdâtre, ainsi que je l'ai observé chez un homme qui arrivoit de l'Ile-de- France. Les pommettes surtout sont affreusement maculées. Les tégumens sont frappés d'insensibilité, symptôme précurseur de cette épouvantable maladie. Les médecins qui ont eu occasion de remarquer la lèpre tuberculeuse dans les colonies, ont vu assez constamment ces deux phénomènes concourir. On peut même dire que cet accident a lieu dans tous les climats.
L'altération de la peau se prolonge bientôt jusque sur le système muqueux ; un mouvement fluxionnaire catharral se dirige vers les sinus frontaux et y cause une douleur forte et gravative; de l'intérieur des fosses nasales qui se tuméfient, s'échappe une humeur acre qui corrode les tégumens; les sensations de l'odorat sont affoiblies; l'irritation se propage; la respiration devient pénible; la membrane qui recouvre l'intérieur de la gorge, se couvre d'aphtes et d'ulcérations; l'haleine est d'une fétidité extrême, et les malades épouvantent les assistans par une voix rauque et presque rugissante. Ce qui augmente le désordre, c'est que les glandes
amygdales se tuméfient, la luette se relaclie et il s'établit une salivation abondante.
La peau devient calleuse et raboteuse ; le cuir cbevelu est affreusement gercé; le front, sillonné par des rides larges et profondes, prend un aspect luisant et onctueux. Ce qui ajoute à la difformité, c'est la proéminence des sourcils qui se couvrent de tubercules pustuleux ; c'est la dilatation prodigieuse des veines des tempes qui noircissent en devenant variqueuses. On est effrayé de l'épaisseur des lèvres, qui sont livides; lorsqu'elles s'entr'ouvrent, elles laissent apercevoir les dents recouvertes d'un limon noirâtre et d'une odeur insupportable; les oreilles , dont la couleur est d'un rouge sale, sont si monstrueuses, qu'elles ressemblent à celles des grands quadrupèdes : elles sont d'un tissu si flasque et si mollasse, qu'elles s'ulcèrent et fournissent, par des crevasses bideuses, une matière putride. Non, la mort elle-même n'offre point des traits aussi affreux et aussi dégradés !
Le tissu cellulaire continue de s'altérer et de se convertir en une masse informe, fongueuse et toute lardacée. Les jambes, les cuisses et les bras, éprouvent une telle intumescence et une telle dureté, qu'ils ne prennent point l'empreinte des doigts. Qui croiroit que ce mal se présente sous des formes plus redoutables, plus dégoûtantes encore , à mesure qu'il fait des progrès ? La peau qui avoit coomiencé par se couvrir de tacbes de différentes couleurs, se couvre bientôt de tumeurs verruqueuses, qui viennent au visage, aux lèvres, au palais, aux parties génitales, etc.; ces tumeurs acquièrent quelquefois un volume très-considérable : on en voit qui sont comme des noix ou comme des œufs. Ptaymond parle d'une femme dont le visage étoit devenu borrible par l'énorme quantité de verrues dont il étoit recouvert; elles étoient d'une nature gommeuse et d\in roux fauve. Ces tumeurs suppurent, se recouvrent de croûtes et se convertissent quelquefois en ulcères rongeans qui se groupent les uns sur les autres, et qui
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n'épargnent ni les cartilages, ni les os, etc. Tout le corps est en proie à une fonte purulente et putride.
Mais surtout ce qui répugne à raconter, c'est l'état de spliacèle dans lequel tombent les parties vivantes ; en sorte que les malades meurent, pour ainsi dire, en détail, et subissent la plus affreuse mutilation-, ainsi on voit les doigts des pieds et des mains, les oreilles, le nez, etc., se détacher en lambeaux. M. Bonpland, au retour de ses intéressans voyages, m'a remis des dessins de lépreux, cliez lesquels la plus affreuse carie avoit désuni les articulations et provoqué la cliute des phalanges : les dents tombent ^oarfois de leurs alvéoles.
Il est utile de décrire les ulcères lépreux. Ces ulcères sont d'un rouge sale; leurs bords sont relevés, durs, inégaux, d'une couleur livide et bleuâtre : la suppuration énorme qui en découle , ressemble à de la lavure de chair. On assure toutefois que cette suppuration , toute copieuse qu'elle est , soulage les douleurs intérieures qu'éprouvent certains individus, lesquels ne laissent pas de vaquer à leurs occupations. Tant de maux doivent sans doute jeter les malades dans la plus profonde mélancolie-, aussi la plupart n'éprouvent aucun attrait pour les plaisirs de la vie : tous les objets leur font horreur. Quelque situation qu'on leur donne, celte situation leur devient insupportable ; leur sommeil est inquiet et agité par les rêves les plus sinistres.
Tous ces désordres que nous venons de décrire , doivent provoquer les altérations les plus graves dans les fonctions intérieures : le pouls est souvent dans une oppression extrême. Il étoit à peine perceptible chez un lépreux qui mourut à l'hôpital Saint- Louis. Il est rare que les digestions s'accomplissent avec facilité; les facultés du goût sont tellement dépravées, que les malades éprouvent une aversion invincible pour les alimens. Quelquefois ils ont une faim canine et une soif dévorante. Ces infortunés rendent des urines aussi troubles que celle des jumens; quelquefois
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elles sont claires et sans élaboration. L'accident qui alarme le plus, est le défaut de respiration qui devient stertoreuse et embarrassée. Il y a un sentiment presque continuel de suffocation. La soif est pour eux un tourment, parce que la voûte du palais est enflammée et tapissée d'ulcérations brûlantes.
Les organes de la génération sont presque toujours altérés. On a beaucoup parlé du pencbant vers le coït, qui tourmente ordinairement les lépreux; cependant, j'ai observé un phénomène absolument contraire chez un homme atteint de la lèpre tuberculeuse. Le professeur Pallas assure avoir vu des lépreux qui avoient une répugnance constante pour les plaisirs de Vénus : chez les femmes, même accident ; d'ailleurs, la menstruation est laborieuse et quelquefois interrompue.
Enfin , les lépreux peuvent mourir épuisés par les progrès de la maladie. Une fièvre dévorante vient les consumer ; un dévoiement colliquatif, des flux sanguinolens se déclarent; c'est dans ces malheureuses circonstances que les membres des malades sont frappés d'une rigidité spasmodique; c'est alors que les sens de l'odorat, de la vue, sont entièrement abolis, que le pouls s'affaisse de plus en plus , que la respiration se ralentit, que les malades tombent dans un marasme qui excite la compassion. J'ai assisté à l'agonie d'un homme qui succomboit à la lèpre tuberculeuse. C'est même à ses derniers momens que le peintre a saisi les traits horribles de sa maladie. Il exhaloit une puanteur qui infectoit toutes les salles de l'hôpital ; ses regards étoient meurtris par la douleur et le désespoir. Il inspiroit une telle épouvante aux assistans, que leur pilié en étoit, pour ainsi dire, étouffée.
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