‹ Description des maladies de la peau (volume 2)Chapitre 49 sur 111 · TABLEAU DE L ICTHYOSE PELLAGRE · texte numérisé non relu

TABLEAU DE L ICTHYOSE PELLAGRE

DLXXVIIL Le symptôme le plus frappant de l'icthyose pellagre est la desquammation épidermoïque qui s'observe sur le dos des mains et des pieds, à la partie antérieure du cou, au-devant du sternum, au visage, etc. La peau est rugueuse et ridée, particulièrement aux jointures et au voisinage des articulations; elle est parsemée de taches fauves et blancliâtres qui ressemblent quelquefois aux échimoses scorbutiques. Dans d'autres cas, la cuticule desséchée et noirâtre se réduit en une matière furfuracée, ou se soulève en formant des ampoules remplies d'une sérosité jaunâtre et de nature ichoreuse; il survient fréquemment des pustules accompagnées d'un prurit aigu, d'une sorte de tiraillement incommode, d'une sensation de brûlement, après lequel l'appareil tégumentaire s'endurcit, se gerce et se fend, au point d'offrir

des crevasses et des sillons afifreux. Les bras deviennent durs et écailleux comme dans l'icthyose nacrée.

Ce qu'il y a surtout de remarquable dans cette altération singulière de l'épiderme, c'est qu'elle se déclare d'ordinaire au printemps, diminue l'été et s'évanouit entièrement en automne. C'est précisément à l'époque où les villageois quittent leurs cabanes humides et malsaines , et commencent à se répandre dans les campagnes pour vaquer aux travaux champêtres, qu'ils sont comme frappés par les premières impressions du soleil, qui darde ses rayons sur leurs corps afFoiblisj alors, les différentes parties de la peau qui sont habituellement nues , rougissent , deviennent insensiblement érysipélateuses , et l'icthyose pellagre commence ses périodes. Aux approches de l'hiver, l'épiderme se régénère; mais comme cette membrane a été profondément atteinte, elle reste long-temps ridée, sale, et comme enduite d'un vernis; elle est surtout très-attaquée par l'action du froid et de l'atmosphère. On observe toutefois que l'icthyose pellagre orbiculaire est moins subordonnée au pouvoir des saisons que la précédente, et qu'elle n'a point de temps fixe pour se développer.

Qu'on ne croie pas du reste que l'aflection pellagreuse soit uniquement due à l'action des rayons solaires ; il faut nécessairement qu'il y ait une cause interne qui la favorise: car pourquoi ce phénomène n'auroit-il pas lieu indistinctement sur tous les paysans qui sont exposés à la même influence , qui sont assujettis aux mêmes travaux, etc. ? D'ailleurs, pourquoi l'apparition de l'icthyose pellagre n'auroit-elle lieu que dans le printemps? Pourquoi cette maladie commenceroit-elle à s'affoiblir pendant les chaleurs de l'été?

Les pellagreux sont dans une foiblesse extrême ; il y a un tel accablement dans toute leur personne qu'ils peuvent à peine se soutenir sur leurs pieds , et qu'ils sont forcés de garder un continuel repos. Cet état misérable , qui se rencontre souvent dans le scorbut, dépend de la rigidité des fibres musculaires, et devient quelquefois très-douloureux. La langue de ces infortunés est re-

couverte d'un limon rougeâtre ou livide. Il s'échappe de leur bouche un flux salivaire abondant; les dents s'ébranlent dans leurs alvéoles ; les ongles deviennent difformes et crochus , comme dans la teigne faveuse ou dans la dartre squammeuse. Il découle des yeux et du nez des pellagreux une humeur séreuse, dont la source ne tarit pas durant des mois et des années. Les urines sont pâles, copieuses , acres et fétides :1a sueur surtout a une odeur particulière , qui a quelque rapport avec celle du pain moisi ou des vers à soie putréfiés. Soler dit que les cheveux acquièrent dans la pellagre une couleur roussâtre, comme s'ils avoient été brûlés. Ils se détachent spontanément ou deviennent minces et lanugineux.

Les affections nerveuses tiennent une des premières places parmi les symptômes de l'icthyose pellagre. Les malades ont été parfois assaillis par des crampes si extraordinaires qu'on a vu succéder les grincemens des dents , le spasme des muscles de la mâchoire inférieure , la carpologie , la syncope , l'épilepsie , les phénomènes du tétanos, etc. Il n'est pas de mouvement convulsif auquel ils ne soient sujets; il en est un surtout très-extraordinaire, et dont beaucoup d'auteurs ont parlé; c'est celui par lequel les pellagreux éprouvent une sorte d'entraînement qui les porte à marcher en avant avec précipitation et en ligne droite, sans qu'ils puissent s'arrêter au gré de leur volonté, ni se tourner d'un côté ou de l'autre : ils tâchent alors de s'appuyer sur les premiers objets qui s'offrent à leur passage; certains restent dans une constante immobilité. On en remarque d'autres qui sont sujets à des tremblemens continuels dans tous leurs membres.

On est particuUèrement surpris des troubles qu'éprouve le cerveau dans l'icthyose pellagre. Ces troubles consistent dans un délire, tantôt aigu, tantôt chronique; le premier est accompagné d'une fièvre irrégulière , dont les paroxysmes sont précédés de salivation et d'une sorte d'allégement dans les douleurs : ils se terminent ensuite par des sueurs et par des taches rougeâtres sur la face et sur les bras ; les malades sont tristes , étonnés et muets ; il

en est qui paroissent frappés d'épouvante , comme s'ils voyoient des fantômes. Dans la seconde espèce de délire , qui est un délire chronique , on observe souvent une vraie démence, une stupidité complète, une mélancolie sombre, accompagnée d'un morne silence. On en voit qui sont extrêmement loquaces et qui finissent par se donner la mort. M. Buniva rapporte qu'une pellagreuse se coupa la gorge dans la commune de Piossasco. On a consigné dans quelques journaux scientifiques d'Italie , l'histoire d'un fanatique nommé Matteo Lovât, né clans les montagnes de l'État de Venise , qui fit de funestes tentatives pour se crucifier. J'ai lu , dans un Mémoire de M. Ghirlanda, l'histoire d'une paysanne du village de Cornuda , dans le territoire de Trévise; quelques jours ^ après ses couches, avant éprouvé un dérangement dans le flux des

lochies, et des chagrins très-vifs, elle fut soudainement atteinte de tous les symptômes de la pellagre. Les accidens extérieurs n'étoient pas très-graves; mais elle étoit plongée dans une mélancolie si affreuse qu'elle y succomba. Elle se déroboit à tous les regards, versoit sans cesse des larmes, s'écrioit qu'elle étoit condamnée par la justice divine aux peines éternelles; elle se croyoit toujours environnée des flammes de l'enfer ; elle vaquoit d'ailleurs aux occupations de son ménage , et ne déraisonnoit que sur cet objet. La plupart des pellagreux vont se noyer dans des fleuves 5 c'est ce penchant funeste que Strambio désigne sous le nom d'^dromanie. Ce penchant proviendroit-il de la sensation brûlante qu'on éprouve dans toutes les parties du corps , surtout dans celles qui sont frappées par le soleil? L'individu pellagreux que nous avons eu occasion d'observer à Paris, disoit ressentir une ardeur générale qui consumoit son corps.

Il est une multitude d'accidens secondaires qui accompagnent presque toujours l'icthyose pellagre; les malades éprouvent des douleurs vives et brûlantes à la tête et le long de l'épine du dos. Ces douleurs se répandent et suivent le trajet des troncs nerveux 5 elles se propagent jusqu'à l'os sacrum, provoquent un four-

millement considérable sur les bras et sur les jambes, particulièrement à la plante des pieds, envahissent fréquemment le thorax , les lombes et l'abdomen. Ce qu'il y a de plus surprenant, c'est qu'il n'y a quelquefois qu'un seul côté du corps qui soit malade , tandis que l'autre demeure parfaitement sain.

Tous les désordres de la sensibilité se manifestent chez les pellagreux. Leur vue est soudainement obscurcie ou troublée; ils sont sujets au pica, à la boulymie. Le pellagreux que nous avons vu ne pouvoit se contenter de la nourriture de l'hôpital , et se jetoit avidement sur tous les alimens qu'on lui présentoit. L'odorat est tellement dépravé , que la plupart croient sentir les odeurs les plus fétides ; il en est qui sont tourmentés par un bourdonnement d'oreilles très-remarquable , qui croient entendre le son importun d'une roue de moulin , des coups de marteau sur l'enclume , le chant des cigales, le cri des grenouilles, etc. Titius dit que les pellagreux sont constamment portés à la volupté , à cause de l'exaltation de la faculté sensitive. Il est très-commun de voir des flux dyssentériques , particulièrement la diarrhée , occasioner le marasme, l'hydropisie, la consomption 'pulmonaire, etc. Les crises de l'icthyose pellagre sont presque toujours irrégulières, et quoiqu'elle paroisse diminuer d'intensité dans l'automne et durant l'hiver, elle se déclare les années suivantes avec non moins de violence , et finit par précipiter une foule de victimes dans le tombeau.

OBSERVATIONC RELATIVES A L ICTHYOSE PELLAGRE.

DLXXIX. Première observation. — Louis Taugiers, tirailleurchasseur, âgé de vingt-deux ans, entré au service militaire depuis huit mois seulement, né Breton et de parens villageois, qui n'ont jamais eu d'affections cutanées, livré lui-même dès sa jeu-

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nesse aux travaux pénibles de l'agi iculture , se nourrissoitle plus ordinairement avec du pain et de la bouillie ae blé noir. Il prenoit beaucoup de laitage, jamais de vin; faisoit surtout un usage soutenu de cidre : il avoit joui d'une bonne santé pendant son habitation dans la maison paternelle ; mais depuis qu'il suivoit le sort des armes, exilé de son pays natal, il étoit constamment malade. C'est le changement de vie , d'habitude, de nourriture, qui occasiona une altération profonde dans la santé de l'individu , lequel ne quitta plus les hôpitaux : l'ennui étoit peint sur sa physionomie. Il étoit sombre, triste, taciturne; il ne paroissoit point absorbé par des réflexions, ni plongé dans des rêveries; mais il avoit une insouciance totale pour ce qui le touchoit de plus près, et recherchoit la solitude. Après quelques mois de séjour dans FHôtel-Dieu de Paris , il lui survint une diarrhée sanguinolente qui l'affoiblit considérablement vers les premiers jours du mois de juin 1810. Fuyant tout le monde, il alla se placer dans une belle exposition au soleil, s'y coucha, les mains appliquées sur la tête, de manière que les doigts s'entre-croisoient; s'étant endormi dans cette position , le soleil darda ses rayons brûlans sur la peau de la partie postérieure des deux mains avec une telle violence, pendant environ deux heures, qu'il s'y manifesta une légère phlogose. La peau devint rouge; le malade y sentit une chaleur ardente a son réveil ; il éprouva en même temps une vive céphalalgie. Au bout de quelques jours, l'épiderme se fendit et tomba par desquammadon; les articulations métacarpo-phalangiennes furent surtout altérées; il s'y forma des crevasses profondes , très-sèches , à bords inégaux et écailleux ; la peau environnante étoit cuivreuse et noirâtre. Ce fut alors que MM. Husson et Assahni ayant observé le malade avec la plus scrupuleuse attention, confirmèrent l'existence de la pellagre. On le transféra à l'hôpital Saint-Louis; l'usage des bains fit tomber les écailles; mais l'épiderme régénéré se gerça de nouveau , et il se forma une seconde desqaammation. Cet individu étoit tourmenté par une

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espèce de boulyniie ou faim dévorante, malgré la grande quantité d'alimens qu'il prenoit; la diarrhée persistoit toujours et paroissoit revêtir un caractère chronique. Louis Taugiers étoit considérablement affoibli; il étoit devenu comme stupide. On lui a accordé sa réforme, et on l'a renvoyé dans son pays, où il étoit impatient de se rendre.

Deuxième observation. — Nous avons déjà parlé du délire particulier des pellagreux , qui les porte à se noyer dans des fleuves , sans qu'ils puissent modérer ce penchant funeste , dont la plupart ont été les victimes; souvent ils rêvent que ce malheur arrive à d'autres. M. Ghirlanda m'a raconté l'histoire de la femme d'un pêcheur des environs de Trévise; elle étoit âgée de vingt-deux ans, et d'une constitution robuste. Quelques jours après un accouchement, elle rêva une nuit que son mari s'étoit précipité dans une rivière voisine; elle s'éveilla tout effrayée, et sortant brusquement de son lit et de -sa maison , elle courut long-temps à demi-nue sur le gazon baigné par la rosée. Elle appeloit son époux à grands cris, et comme il ne répondoit point , elle en conclut que le songe qu'elle venoit d'avoir, n'étoit qu'une affreuse vérité; elle retourna chez elle, et s'abandonna à tout son désespoir. Après quelques heures, son mari rentra; mais il fut méconnu : cette infortunée persista dans sa croyance , et ne recouvra que long- temps après l'usage de sa raison. M. Ghirlanda prit des informations sur sa famille, et on lui assura qu'elle étoit née d'une mère pellagreuse.

DLXXX. Il paroît généralement prouvé aujourd'hui que la pellagre est fréquemment héréditaire; c'est encore ici une circonstance qui la rapproche des autres icthyoses que j'ai décrites. En rassemblant ses principaux traits d'analogie, on se convaincra que la place que je donne à cette affection dans la méthode nosologique est véritablement la seule qu'elle puisse occuper.

SECONDE PARTIE

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