‹ Description des maladies de la peau (volume 2)Chapitre 48 sur 111 · OBSERVATIONS RELATIVES A L ICTHYOSE NACRÉE · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS RELATIVES A L ICTHYOSE NACRÉE

DLXXIII. Première observation. — François Montgobert, né dans le département du Mont-Blanc, âgé de trente-trois ans, doué d'un tempérament lymphatique , a perdu depuis fort long-temps sa mère, qu'il soupçonne avoir été affectée du même vice que lui. Sa sœur aînée , à laquelle les soins de son enfance furent confiés , lui disoit souvent que la triste maladie dont il est encore victime , provenoit peut-être de sa nourrice , qui étoit malsaine. Dès son enfance, sa peau se recouvrit d'écaillés dures, brillantes, d'un blanc de nacre, paroissant posées, par leurs bords, les unes sur les autres , à la manière des écailles dont les poissons sont recouverts. Ses camarades lui disoient dans leurs plaisanteries qu'il étoit sans doute né d'une carpe. Les écailles étoient très-adhérentes à la peauj et il falloit un frottement violent pour les séparer j l'action des bains réitérés en faisoit néanmoins tomber un très-grand nombre ; mais elles ne tardoient pas à se régénérer aussitôt qu'on en discontinuoit l'usage. Cette altération bizarre des tégumens étoit surtout prononcée d'une manière remarquable à la partie an-

MALADIES DE LA PEAU. . igS

térieure et inférieure des cuisses, aux genoux, à la partie antérieure et supérieure des jambes , aux avant-bras , etc. : toute la peau étoit terne et ofFroit l'aspect le plus désagréable. Montgobert conservoit d'ailleurs un très-bon appétit; toutes ses fonctions paroissoient s'exécuter librement. Ses urines étoient chargées; la transpiration nulle.

Deuxième observation. — Nicolas Lebrun , commissionnaire, âgé de dix-sept ans, né de parens morts dans un âge peu avancé, d'une constitution assez forte, d'un tempérament bilieux et sanguin, nous a également présenté un exemple bien frappant de cette hideuse maladie , dont l'origine remontoit jusqu'à sa naissance. La peau des bras, des cuisses et des jambes avoit un aspect rugueux et blanchâtre; l'épiderme offroit des squammes qui se recouvroient par leurs bords à la manière des écailles de poisson. Dans les endroits où cette membrane n'offroit point ce caractère , elle ofFroit des rides transversales ou obliques , plus ou moins prononcées, foncées en couleur rouge ou brune. D'ailleurs, les autres fonctions conservoient leur libre exercice.

Troisième obserpation. — Gertrude Dorothée, âgée de vingt ans, éprouva , quinze jours après sa naissance , quelques petits boutons à la tête, qui augmentèrent en nombre, et qui au bout d'un an finirent par s'étendre sur tout le corps , à la réserve de la plante des pieds et de la paume des mains. La peau subit dès -lors une altération remarquable. On regarda cette maladie comme vénérienne; on la traita comme telle, sans aucun avantage pour la malade , qui, fatiguée de remèdes inutiles, entra à l'hôpital Saint- Louis avec une icthyose presque universelle , compliquée d'une affection scorbutique. Cette dernière affection céda aux remèdes dont nous fîmes usage; mais la peau resta toujours sèche, rude et recouverte d'écaillés lisses et de couleur nacrée. Sur la partie antérieure de la poitrine , l'épiderme se ridoit et présentoit des plis profonds assez éloignés les uns des autres, qui circonscrivoient des espaces anguleux. A la face antérieure et externe des

ïg6 MALADIES DE LA PEAU.

jambes, depuis quelques pouces au-dessus des malléoles, sur les membres supérieurs, à la face externe et postérieure, on voyoit des écailles épidermoïques , larges comme l'ongle sur la jambe, moins larges sur les avant-bras , plus petites encore sur les bras , toutes formées d'une seule lame , sèclies , luisantes comme les écailles d'une carpe, se brisant quelquefois par le frottement et se réduisant en poussière. Sous les aisselles et à la partie interne des cuisses , étoit une peau plus fine , mais plus rude et farineuse. Ce qu'il y avoit de plus grave dans cette icthyose , c'est que le tissu cellulaire sous-cutané avoit une épaisseur et une dureté absolument analogues à ce qui se passe dans les premiers temps de l'élépliantiasis.

DLXXIV. Les exemples d'ictbyose "nacrée se ressemblent tous d'une manière si parfaite, que j'ai cru inutile de citer ici un plus grand nombre d'observations. Cette maladie est encore très-fréquente en France, particulièrement au voisinage de la mer.

DEUXIÈME ESPÈCE

ICTHYOSE CORNÉE, ICTHYOSIS CORNE A. (PLANCHE XXXVIIÏ.)

Icthyose , se manifestant sur une ou plusieurs parties des tégumens par des e'cailles noires , dures, et qui présentent absolument la consistance et la dureté de la corne. Ces écailles sont quelquefois plates ou coniques , très-nombreuses , et posées les unes à côté des autres j d'autres fois elles sont rares, cylindriques , se recovnbent comme les ergots des volatiles, ou s'allongent, en se contom^nant, comme les cornes des béliers. Obs. L'ictbyose cornée a trois variétés principales qui sont très-distinctes les unes des

autres.

A. L'iCTUYOSE cobnÉe Épineuse. Icthyosis eorriea spinosa. — Cette variété est exti'êroement rare, puisqu'il n'y en a encore qu'un seul exemple dans les annales de l'art. C'est celle que nous avons eu occasion d'oljserver en France , dans ces dernières années , et qui s'étoit d'abord montrée en Angleterre. ( Voyez Planche xxxviii. ) Nous rapporterons plus bas ce cas unique autant qu'extraordinaire.

B. L'icTHYOSE CORNEE ONGULEtJSE. Icthyosis comea ungulata. — Dans celle-ci, les prolongemens cornés simulent les ongles de quelques quadrupèdes ou les ergots des volatiles, etc.

C. L'iCTHYosE coenÉe ariÉtine. Ictliyosts comea arietina. — Cette variété est trèscommune. Je lui ai donné ce nom, parce que les excroissances ressemblent, par leur forme et par leur volume , à des cornes de bélier. Le plus communément il n'en vient qu'une seule sur la totalité du système dermoïde.

TABLEAU DE L ICTHYOSE CORNEE.

DLXXV. Rien n'est plus bizarre, mais aussi rien n'est plus intéressant que la dégénération cornée du système dermoïde. Elle sera toujours pour les médecins un grand sujet d'étude et de méditation , tant qu'ils ajouteront quelque prix aux recherches physiologiques. C'est surtout en parlant d'un phénomène qui a tant

igS MALADIES DE LA PEAU.

piqué la curiosité et tant excité la surprise , qu'il convient de transmettre fidèlement à la postérité les faits que l'on observe, et que l'on doit se garantir de cet esprit d'exagération que donne le goût irrésistible pour le merveilleux. Lorsqu'on a vu paroître ces singuliers résultats de l'inadvertance de la nature, on n'a pas manqué de les rapporter aux terreurs fantastiques d'une imagination agitée par des spectacles qui laissent dans l'ame une impression forte et permanente. Une vieille femme dont je citerai plus bas l'observation, et qui portoit sur sa poitrine une ictliyose cornée de la plus étonnante structure , nous disoit que sa mère, enceinte d'elle, avoit été poursuivie dans la campagne par un taureau furieux , et que ses cornes n'étoient jamais sorties de sa mémoire. Ce trait rappelle l'exemple d'une autre femme grosse dont a parlé Stalpart- Yan der Viel , laquelle lavant un jour du liiige sur les bords de la mer, dirigea une attention trop vive sur les grands poissons qui la parcouroient. On assure qu'elle accoucba d'un enfant dont la peau étoit recouverte d'écaillés hideuses.

L'ictbyose cornée ne se manifeste communément que quelques semaines après la naissance. C'est à cette époque que la peau prenant une teinte jaune et successivement plus foncée, il se manifeste çà et là des excroissances cuticulaires , dont la forme varie selon les parties des tégumens qu'elles occupent. Les unes sont plates comme des écailles de poisson , d'autres sont concaves ; il en est qui sont coniques comme les piquans du hérisson , et rangées symétriquement les unes à côté des autres , au point de simuler les crins d'une brosse fort rude. Il est de ces callosités qui ressemblent beaucoup à des verrues. Le vêtement horrible qu'elles paroissent former , lorsqu'elles sont observées de loin , donne au corps humain l'aspect d'une bête fauve. Plusieurs naturalistes ont comparé cette étrange enveloppe au cuir de l'éléphant ou à la peau des jambes du rhinocéros. Certains l'ont assimilée à l'écorce d'un vieux arbre.

Les écailles de l'ictbyose cornée suivent ordinairement la mar-

clie de celles qui constituent l'icthyose nacrée. Elles tombent dans la saison de l'hiver et se régénèrent avec une rapidité surprenante; en sorte que les individus se trouvent bientôt munis d'une enveloppe nouvelle. Macliin rapporte un cas analogue dans le Recueil des Transactions Philosophiques, et plusieurs auteurs ont copié par suite sa relation. Il ajoute même que le nommé Edouard Lambert, dont il donne l'histoire, ayant éprouvé tous les symptômes d'une petite-vérole assez grave , fut accidentellement dépouillé de toutes ses écailles; mais qu'elles ne tardèrent pas à renaître dans sa convalescence.

Ce qu'il y a de remarquable dans la disposition de ces écailles dures et élastiques, c'est le bruit qu'elles rendent, lorsque la main les parcourt et les frotte avec une certaine violence. Ce bruit a la plus grande analogie avec celui qui résulte du froissement de la terre par le serpent à sonnettes ( crotalus horridus ) des naturalistes. On sait que la queue de ce reptile se termine par une série d'écaillés coniques et creuses , engrenées les unes dans les autres , très-mobiles, et qu'à la faveur de ce mécanisme , on entend un son comparable à celui qui est causé par la détente d'une pendule.

On a vu quelquefois les écailles de l'icthyose cornée se répandre en nombre infini sur la totalité du corps , environner les articulations au point d'en gêner le jeu et le mouvement. On a consigné dans quelques journaux l'histoire d'une jeune fdle de Naples qui, par l'effet d'une semblable infirmité, disoit éprouver une rigidité fatigante dans tout son appareil tégumentaire , et ne pouvoit mouvoir ses membres qu'avec une difficulté extrême. Cette éruption affreuse étoit devenue si générale, que les lèvres et la langue même n'en étoient point préservées : on ajoute que ces duretés calleuses opposoient une telle résistance, que le système musculaire étoit dans une sorte d'inaction , que la bouche pouvoit à peine s'entr'ouvrir , et que la malade étoit également incapable de tenir le cou tendu et de tourner la tête.

Dans d'autres cas, les éminences de la peau sont d'une consis-

tance plus dure que la corne même, et ont beaucoup d'analogie avec les griffes des chats , des éperviers et autres oiseaux carnassiers. Il est superflu de reproduire ici tout ce qu'on a publié dans les livres à ce sujet. Une demoiselle très-pieuse est atteinte dans ce moment d'une semblable icthyose; elle fait tous ses efforts pour dérober aux regards des curieux une maladie aussi rare que surprenante, parce qu'elle rougit d'en être affectée. Les excroissances cornées ressemblent à des ergots de coq, et se trouvent disséminées sur l'abdomen, le pubis, les extrémités supérieures et inférieures, etc. Elle croit que cette maladie est une affliction de la Providence, et ne veut tenter aucun remède pour se guérir.

Enfin, il est des excroissances cornées qui doivent constituer une variété très-remarquable ; elles sont communément en trèspetit nombre ; le plus souvent même , il n'y a qu'une excroissance unique sur la peau, qui paroît absolument conformée comme une corne de bélier. J'ai observé, pour mon compte, quelques exemples de cette variété, qui est surtout commune chez les vieillards ; telles étoient, par exemple, ces deux végétations cornées et cylindriques que nous avons observées à l'occiput d'un mendiant qui étoit venu se faire traiter d'une dartre à l'hôpital Saint- Louis. Telle étoit aussi celle dont j'ai déjà fait mention , et qui fut recueilhe par M. le docteur Gastellier sur une très-vieille femme : elle étoit située à la partie inférieure du temporal gauche. Cette végétation profondément enchâssée dans le derme, n'avoit contracté aucune adhérence aveclapropre substance de l'os. On la coupa à plusieurs reprises, et toujours on remarqua qu'elle se reproduisoit ; on observa néanmoins dans les dernières coupes que l'on pratiqua , que cette production étoit d'une nature moins compacte et moins parfaitement organisée que les précédentes. M. Rigal m'a fait parvenir en dernier lieu les échantillons de deux cornes humaines, prises sur deux individus différons, dont l'une étoit située sur la partie moyenne de la première pièce du s ter-

num, et l'autre à côté de la première tubérosité de l'ischion. On m'a souvent parlé d'une jeune fille de Dinan, qui a vu se manifester plusieurs cornes sur difFérens endroits de sa peau. Ce qu'il importe surtout de bien observer dans la contemplation des ictliyoses cornées, c'est qu'elles n'entraînent aucune infirmité intérieure; c'est que les individus qui en sont atteints jouissent d'ailleurs d'une santé vigoureuse et régulière : ils voyagent, s'assujettissent à des travaux pénibles sans inconvénient. A l'époque annuelle de la mue 011 la plupart subissent une desquammation universelle , ils ne sont pas sensiblement plus incommodés que de coutume. Leur visage annonce une bonne complexion; ils sont d'ailleurs bien conformés; les fonctions assimilatrices ne subissent aucune altération , etc. ; il est vrai qu'il n'en est pas de même dans toutes les ictbyoses , et que certains de ces malades sont quelquefois raclii tiques.

OBSERVATIONS RELATIVES A l'iCTHYOSE CORNÉE.

DLXXVL Première observation. — La pathologie cutanée ne contient aucun fait qui soit aussi extraordinaire que celui dont on va lire les principaux détails. En l'an i8o3, il parut à Paris deux individus qui avoient fondé une sorte de spéculation sur la curiosité publique. Ils s'annonçoient comme frères et portoient les noms de John et de Richard Lambert. J'allois les visiter et les contempler plusieurs fois la semaine. Je me souviens que leur conducteur, nommé Joanny, se plaignoit à moi de ce qu'il y avoit à Paris si peu d'amateurs, ce qui rendoit leur gain très-peu considérable. A cette époque, ils avoient déjà parcouru l'Allemagne, et M. Tilesius, célèbre médecin de Leipsick, s'étoit donné beaucoup de peine pour les dessiner et les graver lui-même. Voyez l'ouvrage in-folio qu'il a publié depuis à ce sujet, et qui a pour titre :

Ausfûhrliche Beschreibung uncl ^bbildung de?' beiden sogenannten Staclielschwemnenschen y aus der bekamiten Englischen Familie Lambert, oder die Forcupineman, ^lienburg, 1802. Lorsque je vis les deux jeunes gens dont il s'agit, je trouvai qu'ils se ressembloient beaucoup par la couleur de leurs cheveux et de leurs sourcils, qui étoient d'un cliâtain-clair ; tous deux avoient le front étroit et haut , le nez gros ; l'un des deux l'avoit néanmoins trèsaplati à sa racine. Ils étoient d'ailleurs doués du tempérament qui prédomine chez les Anglais, et il n'étoit pas difficile de deviner quelle étoit leur patrie. Tout le corps de ces individus si singuliers étoit recouvert d'écaillés ayant une apparence et une consistance cornées; les seules parties qui en fussent dépourvues, étoient la face , la paume des deux mains et la plante des deux pieds, ainsi que les interstices et les bouts des doigts , comme nous l'avons observé dans l'icthyose nacrée. On n'apercevoit pas non plus d'écaillés sur le gland, et sur un petit espace des aines et des aisselles, etc. On imagine bien qu'à mesure que ces individus parcouroient les différentes villes de France , pour se donner en spectacle , on les accabloit de questions ; on vouloit tout savoir sur leur origine. Voici ce qu'ils racontoient à ceux qui alloient les voir avec surprise et curiosité * ils prétendoient descendre en droite ligne d'un sauvage écailleux , lequel fat autrefois trouvé au détroit de Davis , et conduit par des voyageurs à Philadelphie. Ce sauvage, qui étoit pour le moins un Africain , ayant épousé une femme européenne, eut un fds qui hérita de cette enveloppe cornée. On le nomma Lambert. Celui-ci eut à son tour six enfans mâles qui présentoient absolument le même phénomène. De ces six enfans, il n'y en eut qu'un seul qui se conserva; c'étoit Edouard Lambert, auquel John et Richard, qui font le sujet de cette observation , doivent le jour. Il vivoit àEustonhall, dans le comté de Suffolk, servoit le lord Huntingfiéld en qualité de chasseur , et fut tué fort vieux, pendant qu'il exerçoit ce métier. A ce mélange du faux avec le vrai, le spéculateur Joanny, dont j'ai déjà fait mention,

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qui promenoit les frères Lambert , comme on promène tous les jours divers objets de curiosité, joignoit une fable plus absurde, pour mieux capter la crédulité populaire. Il assuroit, dans ses affiches , qu'on a voit rencontré dans les contrées désertes de Botany-Bay des peuplades dliommes porcs-épics j absolument semblables à ceux qu'il montroit au public. Les vrais savans n'ajoutoient aucune foi à des assertions si ridicules ; ils connoissoient d'ailleurs la généalogie des frères Lambert par les Transactions Philosophiques. Personne n'ignore qu'en 1732, Jean Machin, professeur d'astronomie à Gresham , décrivit le père primitif de cette étrange famille. 11 ajouta à sa notice la gravure d'une de ses mains. Vingt-quatre années s'écoulèrent, sans qu'il fut rien publié sur cet homme écailleux qui avoit tant excité l'attention générale. Mais en 1755, Henri Baker raconta dans le même Recueil qu'un homme affecté d'une maladie de peau des plus rares , se faisoit voir à Londres pour de l'argent, et qu'il conduisoit avec lui son fils, âgé de huit ans, ayant la même maladie. Ce dernier est précisément le père des deux frères Lambert , dont nous donnons ici l'histoire; il est digne d'observation que leur infirmité se propage toujours en ligne masculine , et qu'ils ont eu sept sœurs dont aucune n'a eu part à cet accident. Eux-mêmes attestent qu'ils étoient exempts de l'ictliyose cornée dans les premiers jours de leur naissance. Ce ne fut qu'environ six semaines après, qu'ils commencèrent à en être attaqués ; elle acheva de se développer dans l'espace d'un an , et sembloit ensuite prendre de l'accroissement, à mesure qu'ils avançoient en âge. Ces deux individus avoient été foibles dans leur enfance, l'aîné surtout avoit été rachitique ; ils n'étoient pas d'ailleurs mal constitués ; aucun vice organique ne se présentoit à l'extérieur; les traits de la face avoient leur conformation naturelle; le sommet de leur tête était écailleux et presque chauve. Partout où les écailles abondoient, les poils étoient rares : il n'y en avoit que dans les intervalles; malgré le fourreau dur et corné dont ces hommes étoient inves-

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lis , il était facile de voir que les viscères contenus dans les cavités thoracliique et abdominale n'étoient aucunement endommagés; leurs facultés cérébrales n'avoient jamais été troublées; les parties de leur corps privées d'écaillés, jouissoient d'une sensibilité ordinaire. On observoit seulement que ces individus exbaloient assez habituellement une odeur fétide et forte. Lorsqu'ils se montrèrent à Paris, les médecins, les naturalistes s'empressèrent d'observer la position , la direction, la forme de leurs singulières écailles ; ils tâchèrent même d'en arracher quelques-unes pour les étudier avec plus de soin. Celles qui étoient situées sur le dos, sur les flancs, sur la région abdominale, étoient séparées les unes des autres par leur sommet, quoique réunies par leur base. On en voyoit de prismatiques , de rondes, de rhomboïdales, de quadrangulaires; la plupart étoient d'une figure conique. Leur tête étoit noire , leur racine blanche , et leur corps grisâtre ; elles étoient d'une grande fragilité; elles n'avoient point partout ni la même dimension ni la même longueur. Les frères Lambert étoient souvent obligés de couper celles qui correspondoient au tendon d'Achille, parce qu'elles prenoient un accroissement extraordinaire , ce qui gênoit sans doute la progression. Les écailles du dos, des mains et des pieds étoient surtout très-considérables; leur largeur étoit proportionnelle à leur longueur en général ; les écailles se développoient de la manière suivante : l'épiderme commençoit par s'épaissir; il puUuloit d'abord des rudimens d'écailles blanches et d'une consistance molle ; mais elles devenoient plus dures, et prenoient une couleur noire très-intense et .trèsprononcée. Ce qu'on observoit de plus intéressant dans cette dégénération , c'est la mue périodique qu'éprouvoient les frères Lambert, aux équinoxes de l'hiver et du printemps. On assure néanmoins que cette mue singulière d'écaillés a fini par n'avoir plus lieu chez leur père, lorsqu'il est parvenu à sa quarantième année. Quand elle s'opère chez ceux-ci, les écailles se détachent spontanément et sans inconvénient, de la peau. Une fois tom-

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bées, elles se reproduisent dans l'espace d'environ un mois. Si on les arrache avec violence, on fait couler du sang ; mais le corps rauqueux ne tarde pas à se régénérer , ainsi que l' épidémie ; les écailles peuvent être coupées en divers sens sans produire de douleur. Il y a voit des écailles qui étoient peu dures; il y en a voit aussi qui n'a voient aucune consistance , qui étoient comme membraneuses , etc. J'ignore si un phénomène aussi prodigieux reparoitra jamais dans la suite des siècles, et si mes lecteurs de l'avenir pourront constater un jour par eux-mêmes la vérité du tableau que je leur présente. Plusieurs de mes contemporains se sont occupés des frères Lambert; j'ai déjà cité l'ouvrage très-étendu de M. Tilesius , qui , par zèle pour la vérité , est entré peut-être dans des détails trop minutieux; ce savant n'a pas voulu confier à d'autres qu'à lui-même le soin du dessin et de la gravure, de peur que le vrai caractère de la maladie ne s'altérât sous des mains étrangères; je dois aussi parler d'un Mémoire plein d'intérêt et de recherches, qui ne tardera pas à voir le jour, et qu'a bien voulu me communiquer M. Buniva, infatigable pour tous les genres d'observation. Il n'a négligé aucun moyen pour faire connoître les phénomènes singuliers de ces hommes qui ont servi de spectacle à toute l'Europe.

Deuxième oh ser cation. — Il convient de rapporter à l'icthyose cornée l'accident bizarre qui est arrivé à Catherine Cheveville, âgée de soixante-dix ans, née à Melun, et qui a long-temps habité le faubourg Saint-Antoine , à Paris. Cette vieille femme n'a voit jamais eu aucune maladie, pas même la petite-vérole, durant le cours de sa vie; mais elle étoit d'une maigreur extrême. La peau de son visage étoit très-colorée ; celle de son corps étoit terreuse , et sèche à l'excès ; les veines superficielles étoient trèsdilatées, et le sang paroissoit n'y circuler qu'avec lenteur. Cette femme portoit depuis long-temps à la partie inférieure de l'extrémité interne de la clavicule une tumeur de la grosseur d'une petite poire. Cette tumeur, qui n'étoit dans son principe que

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comme la tête d'une épingle, avoit acquis ce degré d'accroissement dans plusieurs années ; la tumeur étoit environnée à sa base par une substance cornée qui formoit une espèce de coquille; son sommet étoit partagé en deux portions recouvertes d'un prolongement de la peau, sous lequel on distinguoit les vaisseaux sanguins. Un chirurgien la fit beaucoup souffrir en essayant de lui arracher cette tumeur. Il paroît qu'une partie resta implantée dans les tégumens, et qu'elle donna lieu à un prolongement qui s'accrut beaucoup dans l'espace d'une année. Lorsque j'eus occasion de voir cette femme, elle portoit à la partie antérieure et supérieure de la poitrine, dans le voisinage de la fourchette du sternum, une production cornée de la longueur de quatre à cinq pouces au moins, qui avoit quelque analogie avec une gousse de haricot. Cette production tenoit à la peau par un pédicule trèsmince, et son poids déterminoit des mouvemens de tournoiement qui étoient douloureux pour la malade; quant a l'excroissance cornée, elle étoit absolument insensible; on la touchoit et on la manioit impunément; l'extrémité inférieure néanmoins lui faisoit éprouver des picotemens qu'elle comparoit à ceux que produiroit une piqûre d'épingle. Catherine Cheveville étoit très-superstitieuse; elle avoit la ferme persuasion que cette excroissance étoit un ver animé qui la rongeoit : elle mourut dans la cachexie scorbutique.

Troisième obserçation, — Voici un fait qui m'a été communiqué par un habile chirurgien de province. Ce chirurgien m'a envoyé dans le temps deux morceaux considérables d'une production cornée, lesquels avoient été recueillis sur la personne de M. Crayon, prêtre, ci- devant curé de Ville-Neuve, aujourd'hui retiré dans l'hôpital d'Alby, département du Tarn. Cet ecclésiastique est âgé de soixante-seize ans. Son tempérament est sanguin ; sa peau remplit très-bien ses fonctions, elle transpire habituellement beaucoup et avec facilité. Il est né de parens sains et robustes. Depuis près de quarante-cinq ans, il porte une assez longue

corne sur la partie moyenne de la première pièce du sternum. Ce fut vers l'âge de trente ans que cette végétation singulière commença à se manifester; elle s'accrut progressivement dans ses diverses dimensions , se contourna ensuite comme la corne d'un bélier, et dans l'espace de cinq années , elle avoit déjà acquis neuf pouces de longueur sur deux de circonférence qu'elle avoit à sa base. M, Crayon éprouva dans la suite un accident. Etant monté sur une échelle et s'occupant un jour à tailler une vigne qui rampoit au bord d'une muraille, il fit une chute; en tombant, sa corne s'accrocha à l'un des échelons supérieurs , et fut soudainement arrachée ; il n'y eut presque pas d'hémorragie. On crut d'abord que cette excroissance ne reparoîtroit plus ; mais elle végéta derechef, en sorte qu'au bout du huitième mois elle avoit déjà cinq pouces. M. Crayon s'avisa un jour de la couper à deux pouces environ de sa base. Il a répété plusieurs fois la même opération. Cette corne appartient exclusivement aux tégumens ; car la peau n'est point adhérente à l'os , elle conserve sa mobilité naturelle ; je pour rois alléguer d'autres exemples. J'ai vu à l'hôpital Saint-Louis une corne cylindrique et recourbée, laquelle étoit venue à l'occiput d'un malheureux vieillard. On m'en a fait également parvenir une qui s'étoit développée à la tubérosité de l'ischion.

DLXXVII. J'ai publié les faits majeurs qui concernent l'icthy ose cornée; qu'on les rapproche maintenant de ceux que j'ai précédemment rapportés sur l'icthyose nacrée ; qu'on examine avec soin et qu'on compare les figures qui représentent ces deux espèces, et l'on sera persuadé sans peine qu'elles appartiennent absolument au même genre. Que deviennent actuellement les conjectures chimériques auxquelles on s'est livré , pour expliquer l'origine de cette singuhère altération de Fépiderme ? Je reviendrai sur ce point dans la seconde partie de cette dissertation.

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ESPÈCE TROISIÈME

ICTHYOSE PELLAGRE. ICTHYOSJS PELLAGRA. (PLANCHE XXXIX.)

Ictliyose , se manifestant sur une ou plusieurs parties des tégumens par des rides et par une disposition écailleuse de l'épiderme. Ce pbe'nomène est communément accompagné d'un grand affoiblissement dans le système des forces, et du trouble des facultés intellectuelles.

Ocs. L'icthyose pellagre est chargée d'une multitude d'épiphénomènes , qui en font une affection très-bizarre ; elle se complique d'une foule de symptômes qui dépendent d'autres maladies. Ce qui lui appartient proprement se réduit à une pUogose locale produite par l'activité des rayons solaires sur des coi'ps appauvris par le manque de nourriture ou par des alimens de mauvaise qualité; à cet accident viennent constamment se joindre la débilité des muscles et un délire triste. On a écrit des volumes entiers sur cet exanthème 3 on a traité avec une diffusion singulière les questions les plus minutieuses. C'est certainement servir la science que de rejeter de cet Ouvrage ces inutiles divagations ; l'icthyose pellagre offre deux variétés assez distinctes.

A. L'icthyose pellagre vxn.GAiRE. Icthyosis pellagra vulgaris. — C'est la plus commune et celle que Titius avoit proposé de désigner sous le nom de dermatagra , dénomination qui ne vaut pas celle qui est communément adoptée. Cette maladie flétrit et ride les tégumens; mais sans observer aucune forme régulière. On prétend qu'elle attaque aussi les animaux domestiques : je dois rendre grâces au célèbre M. Moscati, qui a bien voulu me procurer les tableaux les plus variés de cette maladie, et qui m'a mis à même de l'étudier sous toutes ses formes; je ne dois pas moins aux soins officieux de M. Buniva. Il est du reste peu de maladies qu'on ait étudiées avec autant de zèle et de persévérance depuis quelques années, Que d'auteurs il faudroit désigner , si je voulois donner de justes éloges à tous ceux qui s'en sont occupés avec succès ! Frappolli , Zanetti , Cherardini , Jansen , Albera , Videmar, Strambio, etc., à Milan; Allioni, à Turin; Fanzago , à Padoue; Paolo délia Bona, SoleretGhirlanda, àTrévise; Odoardi, à Bellune ; Facheris, au grand hôpital . de Bergame ; Villa , aux environs de Lodi , etc. , ont trouvé et recueilli les faits les plqs intéressans. Il paroît , du reste , que l'icthyose pellagre étend plus loin son domaine qu'on ne l'avoit cru ; M. Buniva observe qu'on la voit quelquefois franchir les Alpes. Un élève de ce professeur découvrit un crétin pellagreux dans la ville de Saint-Jean de

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^i| MALADIES DE LA PEAU. 209

Maurienne ; M. le docteur Louis Careni croit l'avoir remarquée trois fois dans la ville de Vienne. Le faits qu'il rapporte ont la resemblance la plus manifeste avec ceux qui s'observent journellement dans les campagnes du Milanais. Enfin, mon collègue M. Husson , observatem' très-exact, qui déjà avoit eu occasion de voir l'icthyose pellagre, dans son voyage en Italie , l'a retrouvée dans l'Hôtel-Dieu de Paris , et s'est empressé de placer ce malade sous mes yeux, en le faisant transporter à l'hôpital Saint-Louis. Je donnerai plus bas son histoire. En général , l'ictliyose pellagre n'attaque que l'indigence et la misère. Aussi J.-M. Albera a-t-il dédié aux pauvres le Traité théorique et pratique qu'il a composé sur cette maladie.

B. L'iCTHYOSE PELLAGEE OREicuLAiRE. Icthyosis pellag7-a orlicularis. — Dans cette variété de la pellagre, assez fi'équente aux environs de Milan, la desquammation s'effectue circulairement comme dans la dartre fui'furacée {herpès furfuraceus circinatus). On assure que cette pellagre se répand sur tout le corps , et non de préférence sur les parties exposées au soleil ; elle est moins dangereuse que la précédente , et se manifeste dans tous les temps de l'année. Les paysans la nomment la salseiine, à cause de la salive salée , dont il s'opère une sécrétion ti'ès-abondante dans la bouche ; elle exhale une odem' qui est ordinairement très-fétide.

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