DES PHÉNOMÈNES GÉNÉRAUX QUI CARACTERISENT LA MARCHE DES ICTHYOSES
DLXXXII. Le phénomène spécial des icthyoses est d'altérer, d'augmenter ou de diminuer l'épaisseur autant que la consistance naturelle de l'épiderme humain, de manière à lui donner l'aspect de l'enveloppe tégumentaire de quelques animaux , tels que les poissons, les serpens, etc. Ceux qui connoissent la structure par-
2i8 MALADIES DE LA PEAU.
ticiilière de l'épiderme se rendent facilement compte de cet accident pathologique. Malgré l'opinion d'un anatomiste célèbre , on sait que cette membrane se compose naturellement d'écaillés presque imperceptibles et disposées d'une manière très-symétrique. Ces écailles sont très-apparentes dans certaines classes d'animaux, particulièrement chez les poissons, etc.
DLXXXIIL L'insensibilité de l'épiderme, l'isolement de sa vitalité , l'extrême simplicité de son organisme et l'homogénéité de sa composition , la privation des nerfs et des vaisseaux sanguins , etc. , expliquent la plupart des phénomènes que nous offrent les icthyoses. On voit pourquoi le système dermoïde n'est tourmenté par aucune douleur, n'est en proie à aucune démangeaison , ce qui n'arrive point dans les maladies qui attaquent plus profondément la substance des tégumens : telles sont les dartres; tel est le prurigo , etc.
DLXXXIV. Les icthyoses se présentent sous autant de formes -' que l'épiderme est susceptible de recevoir de modifications. Le plus communément , c'est un simple épaississement des écailles qui les constituent, ce qui donne à la peau l'aspect de l'enveloppe des poissons ; d'autres fois , ce sont des écailles si fines , si minces , qu'au tact on croit poser la main sur un assemblage d'épines aiguës, et que le corps des malades a l'air d'être revêtu d'une peau de chagrin ; de tels exemples sont très-nombreux. J'ai vu deux enfans mâles nés d'un père malsain , chez lesquels cette disposition existoit à un très-haut degré. La plante de leurs pieds et la paume de leurs mains en étoient seulement préservées. Il s'opéroit par ces parties une sueur si abondante, que les souliers en étoient traversés et pénétrés : cette sueur étoit très-fétide. Ce qu'il falloit remarquer dans cette famille, c'est que les soeurs étoient exemptes d'un pareil inconvénient ; sans doute parce que leur peau étoit naturellement d'une texture plus fine et plus délicate.
DLXXXV. Dans certains cas , mais ces cas sont rares, on a vu îa peau humaine se couvrir d'excroissances d'une consistance ab-
solument cornée. Nous avons déjà raconté l'histoirje intéressante des frères Lambert , dont l'appareil tégumentaire étoit devenu , pour ainsi dire , méconnoissable. {Ployez la Planche XXXIIL ) On lit aussi dans les Transactions Philosophiques l'exposé des symptômes qu'éprouvoit Anne Jackson , d'origine anglaise. Son corps étoit parsemé de callosités dures et contournées à la manière des grilles d'un coq d'Inde; elle en avoit même sur la langue et dans l'intérieur de la bouche ; ses yeux étoient en outre recouverts par une pellicule épaisse, en sorte qu'elle ne pouvoit distinguer les objets qu'avec la plus grande difficulté. Ces prolongemens cornés étoient implantés dans la peau par des racines, et dans leur principe ressembloient assez à des verrues.
DLXXXVI. Nous avons déjà fait observer que dans quelques circonstances ces sortes de végétations sont très-peu nombreuses, que souvent on n'en voit qu'une seule sur toute la périphérie cutanée. A mesure qu'elles prennent de l'accroissement, elles se contournent comme les cornes des béliers. J'ai déjà cité plusieurs exemples de ces végétations qui n'appartiennent qu'aux tégumens , et ne contractent jamais d'adhérence avec les os.
DLXXXVIÎ. Au surplus, quelque multipliées que soient les excroissances cornées dont nous venons de faire mention , les fonctions intérieures n'en sont point altérées. Leshommesécailleux qui se montroient à Paris étoient d'une complexion très-forte ; cependant on a observé qu'une femme napolitaine qui étoit atteinte d'une maladie analogue , n'étoit pas réglée, qu'elle éprou.voit une sorte de malaise toutes les fois qu'elle avoit pris de la nourriture, que ses urines surpassoient la quantité des boissons, etc. Lafille anglaise dont j'ai parlé plus haut avoit une intelligence trèsbornée; son physique n'étoit pas moins déplorable ; elle touchoit déjà à sa quatorzième année et avoit à peine la stature d'un enfant de cinq ans.
DLXXXIII. Dans l'icthyose nacrée tout annonce pareillement la foiblesse radicale du système lymphatique. Ces sortes d'individus
sont portés à une mélancolie habituelle. Montgobert, dont j'ai cité plus haut l'observation, est dans une disposition scorbutique qui l'a prodigieusement débihté. Il ne peut se livrer à son travail sans ressentir une vive céphalalgie et un feu brûlant dans la paume de ses mains ; d'ailleurs il est toujours rêveur et taciturne. Ce symptôme rapproche singulièrement l'icthyose nacrée de l'icthyose pellagre. J'ai déjà dit que dans cette dernière maladie , il survenoit un délire triste , souvent suivi d'une sorte de stupidité.
DLXXXIX. Ce qui est frappant dans la considération générale des icthyoses, c'est l'extrême variété qui règne entre les individus qui en sont atteints. Les uns n'ont sur leur peau que les plus légères traces de cette bizarre altération ; les autres ont tout leur corps gravement affecté. Il en est qui ont la membrane épidermoïque mince et diaphane; d'autres Font épaisse et rénitente dans toute sa périphérie : quelle différence entre les frères Lambert, recouverts d'excroissances affreuses et tant d'autres sujets sur lesquels il vient çà et là quelques végétations de nature cornée! quelle différence non moins sensible entre les personnes atteintes de l'icthyose pellagre ! on en voit qui sont comme brûlées et qui ressemblent à des momies; on en voit aussi dont la peau n'est que foiblement ridée , et qui ont une apparence de santé dans toute leur personne, etc.
DXG. Les icthyoses sont quelquefois universelles; quelquefois elles ne sont que partielles; souvent elles n'attaquent que les bras et les jambes. J'ai vu une icthyose singulière qui n'affectoit que le côté droit; ce qu'il y avoit de remarquable, c'est qu'elle étoit périodique et qu'elle se manifestoit à chaque printemps. Cette observation a été faite sur une femme parvenue à l'âge mûr ; lorsqu'elle étoit malade , sa peau étoit rude et écailleuse comme l'enveloppe des poissons.
DXCI. La plupart des icthyoses sont endémiques, parce qu'elles tiennent à des causes locales ou au genre de nourriture dont
usent certains peuples. Les hommes qui habitent plus ou moins le bord des mers ou des rivières poissonneuses sont spécialement sujets à l'icthyose nacrée : on sait combien la manière de vivre des paysans de la Lombardie influe sur la production de l'icthyose pellagre ; il n'y a que l'icthyose cornée qui paroît être le résultat fortuit de quelque cause non encore appréciée.
DXGIL Les icthyoses paroissent subordonnées à l'influence des saisons, et avoir quelque analogie avec la mue de certains animaux. Dans les trois espèces que j'ai établies, les écailles tombent communément dans l'automne ou dans l'hiver; souvent même, lorsque cette crise s'opère, les individus se trouvent plus malades ou plus indisposés qu'à l'ordinaire; mais bientôt les écailles se reproduisent et reprennent toujours leur ancienne forme.
ARTICLE IL
DES RAPPORTS D ANALOGIE OBSERVES ENTRE LES ICTHYOSES ET QUELQUES AUTRES MALADIES CUTANÉES.
DXCIIl. On a eu tort de comparer les icthyoses aux affections herpétiques, celles-ci suscitent des démangeaisons vives, qu'on n'observe jamais dans les maladies dont nous traitons ; l'insensibilité naturelle de Fépiderme explique aisément l'absence du prurit. La desquammation dartreuse est le résultat d'une phlegmasie chronique de la peau, laquelle s'annonce communément par un amas de petits boutons pustuleux qu'on n'observe jamais dans les icthyoses. Cette même desquammation n'ofî're point l'idée ni l'aspect de l'enveloppe extérieure des poissons, etc. Gomment pourroit-on se méprendre sur leur vrai caractère?
DXGIV. On a long-temps envisagé l'icthyose nacrée comme 2 3o.
une aflfection lépreuse j mais il est manifeste que cette analogie prétendue est sans aucune sorte de fondement; car l'icthyose nacrée se dirige spécialement sur l'épiderme. La lèpre, au contraire, attaque l'ensemble des tégumens , et le tissu cellulaire souscutané; de là proviennent ces tuméfactions des membres qui deviennent cjuelquefois monstrueux et gigantesques, etc. L'aspect liideux de certaines ictliyoses a sans doute induit en erreur quelques observateurs superficiels.
DX.GV. C'est relativement à l'icthyose pellagre qu'on s'est attaché surtout à faire de semblables rapprochemens. On connoît le parallèle ingénieux établi par Paolo délia Bona dans un discours qu'il prononça en 1791 dans l'Ecole de Padoue. Pour bien affermir son opinion , il compara habilement le tableau énergique de l'éléphantiasis tracé par Arétée, avec les descriptions nombreuses qu'on nous a données de l'affection terrible qui tourmente les pauvres villageois du Milanais; et il conclut par dire que ces deux maladies se ressembloient, non-seulement par leurs symptômes caractéristiques, mais encore par leurs symptômes secondaires. Une telle assertion n'exige sans doute aucune réfutation sérieuse.
DXGVL M. Strambio a, ce me semble, parfaitement indiqué les différences qui séparent la lèpre de l'icthyose pellagre. En effet, dans cette dernière maladie , la peau n'est ni épaisse ni tuberculeuse; on n'y observe pas cette altération du tissu muqueux, qui augmente à un point prodigieux le volume du nez, des lèvres, du front, etc.; la voix n'est pas rauque. On n'y remarque jamais ces taches tantôt brunes, tantôt blanches, qui annoncent l'invasion de l'éléphantiasis. Une différence non moins essentielle , c'est le délire singulier qui lui est propre , et qu'on n'a jamais pu voir chez aucun lépreux.
DXGVIL Les raisons qu'allègue M. Fa chéris, médecin du grand hôpital de Bergame , ne sont pas mieux fondées lorsqu'il a voulu assimiler la pellagre au mal de la Rosa de la province des Astu-
ries, variété de lèpre qui a été parfaitement décrite par Casai et Thierry, mais la nature de ce dernier exanthème est tout-à-fait différente. Il se manifeste par des croûtes horribles qui tombent et se succèdent, en laissant sur le système cutané des cicatrices indélébiles; or, ces croûtes ne s'observent jamais dans Ticthyose pellagre. D'ailleurs le siège du inal de la Rosa est beaucoup plus profond, etc.
DXGVÏIL L'espèce de délire que l'on remarque , soit dans l'icthyose pellagre, soit dans le mal de la Rosa^ n'établit certainement aucun rapport intime entre ces deux affections ; car ce délire n'a pas le même objet. J'observe, en outre, que le trouble des facultés cérébrales se déclare souvent dans les maladies cutanées parvenues à un très-haut degré d'intensité. Je l'ai souvent observé dans le prurigo , et dans la dartre squammeuse universelle. Gomment d'ailleurs peut-on comparer une éruption aussi hideuse que celle du mal de la Rosa, à une simple exfoliation épidermoïque que l'action du soleil, ou l'usage d'une mauvaise nourriture détermine le plus souvent!
DXGIX. On a voulu comparer l'icthyose pellagre au scorbut, parce qu'on observe dans cette première maladie les symptômes d'une débilité extrême , des liémorrhagies passives , etc. Les paysans des campagnes milanaises habitent , il est vrai , des cabanes humides qui les disposent singulièrement à des accidens de ce genre; mais ces deux maladies n'en sont pas moins différentes l'une de l'autre, comme Soler en a fait la remarque. En effet, l'icthyose pellagre se montre dans des pays chauds , dans des lieux où l'air est extraordinairement vif, etc. Le scorbut, au contraire, n'habite que les climats froids et marécageux; l'icthyose pellagre est favorisée par l'influence des rayons solaires. Le scorbut, au contraire , se dissipe lorsqu'une température chaude a changé l'atmosphère ; enfin , les scorbutiques conservent constamment leurs facultés intellectuelles, et les pellagreux sont presque toujours dans le délire, etc.
DG. Videmar a émis une autre opinion. Il estime que l'icthyose pellagre se rapporte absolument à l'hypocondrie ; il cherche à le prouver par l'énumération des symptômes. On a fortement combattu son assertion. N'est-il pas constaté que l'hypocondrie attaque ordinairement les citadins et ceux qui vivent dans l'opulence? L'icthyose pellagre, par opposition, est la maladie des villageois et des pauvres; elle paroît au printemps et se dissipe en hiver; elle est mortelle pour un grand nombre d'individus; il y a toujours et tôt ou tard une altération de l'épiderme. Ces caractères ne sont pas certainement ceux de l'hypocondrie.
ARTICLE III