‹ Description des maladies de la peau (volume 2)Chapitre 73 sur 111 · OBSERVATIONS RELATIVES A LA SCROPHULE ENDÉMIQUE · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS RELATIVES A LA SCROPHULE ENDÉMIQUE

DCCXXXVin. Première observation. — J'ai fait graver, dans le premier volume de ma Nosologie naturelle ^ le buste d'un garçon âgé d'environ quatorze ans , et qui étoit rongé par les scropliules depuis sa plus tendre enfance. La paysanne qui le nourrissoit n'espéroit pas pouvoir le conserver. Il eut un accroissement très-pénible. Lorsqu'on nous le présenta , il avoit l'air d'un déterré ^ et certes une semblable expression n'est pas trop forte, pour exprimer la triste situation où il se trouvoit: son visage étoit couleur de feuille morte; son nez étoit mince, court et écrasé; ses yeux étoient ternes, et il n'y avoit pas d'ailleurs le moindre jeu dans les muscles qui animent l'ensemble de la pliysionomie. On observoit sur ses lèvres quelques croûtes sèches et noirâtres, et sur sa tête quelques cheveux rares et clair-semés, comme on en rencontre sur le crâne des momies ou des cadavres embaumés depuis plusieurs siècles; les dents se trouvoient habituellement recouvertes par un enduit fuligineux ; toute la conque de ses deux oreilles étoit endurcie comme du parchemin. Les mains de cet individu mériteroient une description particulière ; elles paroissoient raccornies , comme si elles avoient été rôties par le feu; les ongles manquoient ou croissoient à peine ; toutes les articulations des doigts étoient comme soudées entre elles : aussi le malade

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ne pouvoit en user pour saisir les objets qui se trouvoient à sa portée. Il avoit une voix foible et grêle, en sorte qu'il falloit s'approcher très-près de lui pour entendre le peu de paroles qu'il proféroit. Ses camarades de l'hôpital essayoient quelquefois de l'exciter à la gaieté ; mais rien de plus sinistre que le sourire errant sur les lèvres d'un être dont la peau flétrie offre les couleurs et les dégradations de la mort.

Deuxième observation, — Antoinette Vazon étoit une paysanne de la Lozère, très-retardée dans son accroissement; ses menstrues étoient irrégulières et n'avoient paru que très-tard ; elle souifroit d'une blennophthalmie chronique, qui résistoit à tous les moyens usités. A la suite de cette blennophthalmie , les glandes du col s'engorgèrent, ainsi que celles des deux aisselles; il se forma en outre , à la partie inférieure de l'oreille droite , un ulcère dont les bords étoient durs, calleux et rougeâtres; sa circonférence présentoit une aréole violacée. La physionomie de cette malade avoit quelque chose d'ignoble et d'abject; son nez étoit aplati et comme écrasé dans sa partie supérieure ; elle avoit les lèvres singulièrement épaisses, les joues bouffies , le teint blafard, le regard hébété, et les facultés intellectuelles abruties; elle s'exprimoit avec lenteur et bégayoit péniblement. Elle mourut de la consomption scrophuleuse.

Troisième observation. — Marie Pouzoulet avoit trente-six ans, et paroissoit n'en avoir que vingt. Elle avoit des caries scrophuleuses au doigt médius de la main gauche, et au pouce de la maiii droite ; depuis six ans cette infirmité la tourmentoit. Un énorme gonflement s'étoit manifesté à l'articulation du carpe de l'avantbras du côté droit. Cette pauvre malade éprouvoit une douleur sourde dans les os; mais elle avoit un autre symptôme qu'on observe fréquemment dans la scrophule des campagnes; c'étoit un engorgement considérable dans la glande thyroïde. Marie Pouzoulet avoit eu et conservoit encore une gibbosité très-apparente dans les dernières vertèbres lombaires. Cette gibbosité étoit près-

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que toujours douloureuse, surtout dans les temps humides et orageux. Le visage de la malade étoit pâle, bouffi et luisant comme celui des hydropiques.

Quatrième obserpation. — La nommée Pierrette Gollot s'étoit présentée à l'hôpital Saint-Louis, avec une scrophule crustacée très-remarquable , qu'elle portoit depuis huit mois. Cette éruption s'étoit, pour ainsi dire, opérée spontanément et subitement; elle se manifesta par des croûtes verdâtres qui noircissoient avec le temps ; toutes ces croûtes étoient tuberculeuses ; il y en avoit à la paupière gauche, à la racine et sur les deux ailes du nez, aux lèvres, au menton ; toute la face en étoit, pour ainsi dire, hérissée ; lorsqu'elles tomboient, elles laissoient sur la peau des cicatrices analogues à celles qui succèdent parfois à l'application des vésicatoires. La maladie avoit commencé par l'engorgement des glandes cervicales ; le col étoit pour ainsi dire labouré par les progrès de l'ulcération; les cils absolument détruits et les paupières rongées; il y avoit sur le cuir chevelu plusieurs protubérances énormes et de nature celluleuse.

Cinquième observation. — On vient de nous envoyer de la campagne, à l'hôpital Saint— Louis , une jeune fdle de quinze ans, dont la peau est toute ridée comme chez les femmes accablées par la vieillesse. Son visage est d'une couleur sale et couvert de taches de rousseur; elle porte un goitre qui a beaucoup d'étendue, pour sa petite taille ; ses paupières sont attaquées par la blennophthalmie. Elle prétend appartenir à une famille dans laquelle tous les individus viennent au monde avec une pareille infirmité.

Sixième obserpation. — Le pâtre Jacques , né au milieu des marais de la Sologne, de parens malsains, éprouva une maladie scrophuleuse qui se jeta d'abord sur l'articulation de l'avant-bras droit avec le coude. Le chirurgien de son village chercha dès -lors à faire résoudre cette tumeur, par diverses applications qui n'eurent aucun succès ; la tumeur se tourna vers la suppuration ; il se fît trois petites ouvertures de forme ronde , desquelles s'échappoit

une certaine quantité de pus jaunâtre et très-fétide. Ce malheureux paysan ne fut pas plus tôt arrivé à l'hôpital Saint-Louis , qu'il se déclara une inflammation nouvelle aux malléoles des deux pieds ; il fut pris d'une leucopyrie dévorante , qui mina lentement ses forces; les glandes axillaires s'engorgèrent d'une manière alarmante : il se manifesta divers abcès à la surface du corps. Le berger Jacques étoit d'ailleurs très-cacochyme depuis son enfance ; sa colonne épinière s'étoit totalement déformée; sa peau étoit flétrie et singulièrement ridée par les progrès d'une ichtyose congéniale ; elle s'exfolioit par intervalles , surtout aux bras et aux cuisses. Jacques étoit d'ailleurs horriblement défiguré par le simple effet de la vieillesse. Dans les derniers temps de sa vie, il étoit devenu pour ainsi dire insensible à toutes les impressions extérieures; il ne répondoit pas un seul mot aux questions qu'on lui adressoit, lorsqu'il étoit interrogé sur ses besoins. Il s'éteignit, après avoir langui deux années dans l'affaissement et le marasme. DCGXXXIX. Je souhaite que ces observations , toutes recueillies en présence des nombreux élèves qui ont écouté mes leçons cliniques , puissent démontrer d'une manière satisfaisante la ligne tranchée qui sépare la scrophule vulgaire de la scrophule endémique. Ce point de vue, ce me semble, n'avoit pas été saisi jusqu'à nous. Examinons maintenant les phénomènes généraux d'une maladie qui afflige tant de générations, et qui s'est en quelque sorte identifiée avec l'espèce humaine.

SECONDE PARTIE

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