DES PHÉNOMÈNES GÉNÉRAUX QUI CARACTÉRISENT LA MARCHE DES SCROPHULES
DCCXLI. Personne n'ignore que les premières atteintes de la maladie scrophuleuse se dirigent communément vers les glandes du col; c'est de ce premier siège que ses progrès s'étendent, et qu'elle se propage successivement jusqu'aux autres systèmes ou appareils dont l'économie animale se compose. Le vulgaire , qui a observé la lenteur avec laquelle cette affection parcourt d'ordi-
naire ses périodes, la désigne avec beaucoup de justesse sous le nom di humeurs froides. Une semblable épitbète , ainsi que je l'ai déjà dit dans le premier volume de ma Nosologie naturelle j exprime une des plus justes idées dont la multitude soit en possession.
DCCXLII. Une dissection exacte met facilement en évidence ce grand nombre de glandes lymphatiques qui sont, pour ainsi dire, incrustées dans le tissu cellulaire; celles qui sont susceptibles d'être infectées par le vice scrophuleux , se rencontrent surtout aux deux angles de la mâchoire inférieure , et dans toute "la région cervicale. Ces glandes s'engorgent, augmentent de volume, jusqu'au point de devenir très-saillantes par l'effet de la maladie ; elles contractent une dureté très-remarquable ; la peau qui les recouvre conserve d'abord sa couleur ordinaire , et n'a pas plus de sensibilité que de coutume ; mais à mesure que les glandes s'irritent pour devenir le centre d'un travail suppuratoire , elle s'altère et prend une couleur rougeâtre ou purpurine.
DGGXLin. Les tumeurs scrophuieuses ne suppurent point régulièrement et en masse, comme les abcès dus à toute autre cause ; il est des parties qui se ramollissent pour fournir un pus homogène , et offrent les conditions louables de la maturité , tandis que d'autres ne fournissent qu'une sérosité visqueuse , où nagent une sanie icboreuse et une matière blanche, comme caséeuse, qui se fait jour par plusieurs petites ouvertures ou perforations , comme au travers des trous d'une écumoire. Telle est du moins la comparaison dont se servent communément les pathologistes , pour rendre compte de cet accident ; cette matière est plus ou moins fétide, selon qu'elle a plus ou moins séjourné dans le foyer où elle a pris naissance.
DCCXLIV. Les engorgemens scrophuleux ne font d'abord éprouver aux malades qu'une sorte de gêne dans le mouvement des muscles cervicaux, gêne qui provient manifestement de la compression qu'éprouvent les ganglions lymphatiques. La plupart
des malades se plaignent d'étourdissemens , de céphalalgies, etc., qu'il faut sans doute attribuer à la stagnation du sang dans le cerveau. Cependant les tumeurs deviennent douloureuses, lorsqu'une plilegmasie propre à les amener à suppuration s'en empare, et bientôt la peau amincie vers leur sommet par la destruction du tissu cellulaire sous-jacent, se déchire pour donner une issue aux flocons purulens qu'elle renferme.
DCGXLV.Les cicatrices qui succèdent aux ulcérations scrophuleuses mériteroient une description fidèle; elles ne sont jamais régulières , comme dans les abcès qui résultent d'une cause accidentelle j les tégumens restent déprimés dans l'endroit où elles s'opèrent, et leurs bords sont fongueux et proéminens, comme s'ils avoient été réunis par une suture grossière : on en voit qui restent béantes ou qui se rouvrent instantanément, lorsque le ciment muqueux n'a point les conditions requises pour les consolider. Quelques-unes se recouvrent d'une croûte verdâtre et tuberculeuse; d'autres d'un boursouflement celluleux ; enfin , il est des circonstances où la matière de la suppuration , loin de se vider au-dehors, s'épanche au contraire dans les aréoles du corps cellulaire, pour y détruire en totalité les glandes, ou pour y former de vastes et tortueux clapiers. Cet accident ne sauroit avoir lieu sans que le malade ne soit consumé par une leucopyrie continue , qui dessèche et dévore progressivement tout le corps de l'individu. DCCXLVI. 11 est démontré, par l'observation journalière, que le vice scrophuleux ne se borne point aux glandes du col, et qu'il peut s'établir communément dans toutes les parties où abondent les ganglions lymphatiques. La mésentérie , qui moissonne une si grande quantité d'enfans dans les murs de Paris et dans toutes les grandes villes, ne reconnoît pas d'autre origine. Chez les adultes, nous voyons fréquemment les sous-clavières et toutes les glandes situées sur le trajet des glandes axillaires , s'engorger successivement; c'est surtout la suppuration de ces dernières qui est lente , difficile et laborieuse. On en voit qui restent toute la vie dans un
état d'induration; d'autres, après un laps de temps considérable, laissent échapper un pus acre et corrosif. C'est même de ce siège qu'elle se propage ordinairement jusqu'au poumon , pour y susciter tous les phénomènes d'une consomption lente et progressive. Je crois devoir remarquer à ce sujet, que cette phthisie scrophuleuse manifeste des caractères qui lui sont particuliers; elle est la plus lente de toutes et a des momens de repos ou de véritable intermittence 5 nous la voyons quelquefois s'assoupir pendant plusieurs années, ce qui plonge les malades dans une fausse sécurité. Tel étoit précisément l'état d'une jeune dame intéressante , qui s'étoit confiée aux soins de plusieurs médecins de la capitale ; on s'imaginoit que la nature avoit épuisé sur elle tous ses efforts destructeurs , et l'on croyoit qu'elle en seroit quitte pour quelques tumeurs extérieures, qui déformeroient plus ou moins la régularité de ses traits; mais les progrès de l'inflammation, après avoir été très-lents , furent tout-à-coup extraordinaires ; la fièvre consomptive se ralluma, et la mort survint après quelques jours de souffrance et de langueur.
DGGXLVIL Le fait que nous venons d'énoncer s'explique aisément, par ce que les physiologistes observent journellement sur la vie particulière des glandes dans l'économie animale; elles sont sujettes à une sorte de sommeil et de lassitude, ce qui fait que la nature perd tout-à-coup son activité dans le cours des maladies scrophuleuses. D'ailleurs , comme je l'ai fréquemment remarqué , elles ne sauroient être simultanément mises en action dans le système des fonctions humaines. On n'ignore pas que souvent elles s'affoiblissent dans une partie du corps, et augmentent d'énergie dans une autre : ajoutons même que le travail glanduleux paroît en général subordonné à l'empire des saisons et d'autres influences atmosphériques; phénomène qui mériteroit une étude approfondie. C'est ainsi qu'au sein de l'hôpital Saint-Louis , où résident tant de scrophuleux , nous voyons les ganglions lymphatiques s'irriter d'une manière spéciale à l'arrivée du printemps
et de l'automne, etc. Je reviendrai sur ce point de doctrine. DCCXLVIIL L'irritation scropliuleuse ne se borne point aux glandes conglobées ; elle se déploie souvent dans les capsules des articulations , au point d'y déterminer des gonflemens, des nodosités, des caries, des dépôts purulens qui détruisent les phalanges des doigts; elle fuse le long des gaines tendineuses et y suscite des douleurs intolérables. J'ai fait paroitre devant mes élèves l'individu qui est l'objet de l'observation suivante : François Bayer, âgé de soixante-quatre ans, apporta en naissant une tumeur delà grosseur d'une aveline au bout du doigt médius de la main gaucbe ; cette difformité, qui parut d'abord singulière à ses parens, ne les inquiéta que fort peu , surtout lorsqu'ils virent qu'elle n'augmentoit pas avec l'âge. Effectivement, cette tumeur ne prit que trèspeu d'accroissement pendant les aS premières années de la vie de Bayer ; mais, depuis cette époque ,1e doigt n'a cessé de grossir , en sorte qu'il a aujourd'hui trois pouces de circonférence et six de longueur. A mesure que la tuméfaction s'est opérée de bas en haut, c'est-à-dire de la dernière phalange à la première, le doigt malade s'est toujours incliné de droite à gauche, de manière à décrire une sorte de demi-cercle ; les articulations ankylosées sont encore senties à travers cet engorgement, qui n'est autre chose qu'un amas de graisse, puisqu'il en a la consistance, et puisque d'ailleurs les parties osseuses ne sont en aucune façon altérées. Le doigt indicateur de la même main participe au même état pathologique, à cette différence près, qu'il a mieux conservé sa forme et sa direction naturelles ; mais il est sans mouvement, tandis que le doigt médius se meut encore dans son articulation métacarpophalangienne : tous deux ont une température moindre et une sensibilité plus obtuse ; mais ils ne sont jamais le siège d'aucune douleur; seulement ils sont lourds et engourdis, lorsqu'il fait froid. Sur le même bras on trouve d'autres tumeurs d'un volume assez considérable, principalement sur la face dorsale de l'avant-bras, au bord externe du cubitus ; la plus volumineuse de toutes se trouve
sous la peau qui recouvre la longue portion du triceps brachial.
DCGXLIX. Dans un ouvrage tel que celui qui nous occupe, nous devons spécialement nous attacher à décrire les ravages extérieurs des scrophules. J'ai déjà parlé des ulcérations qui s'établissent sur diverses parties du corps, et qui sont constamment abreuvées par une humeur jaunâtre et ichoreuse; nous devons dire aussi que cette activité corrosive se dirige de préférence vers les tégumens et les cartilages qui concourent à la formation du nez ; ces parties sont presque toujours corrodées , ainsi que les paupières et la lèvre supérieure. Quand cet accident funeste s'unit au gonflement des joues et au boursouflement du tissu cellulaire ambiant, le patient perd tous les caractères distinctifs de la figure humaine. L'hôpital Saint-Louis est en quelque sorte peuplé de ces êtres infirmes et horriblement dégradés, qui ne laissent pas de travailler dans les cours, pour l'utilité de ce vaste établissement , mais dont l'aspect hideux épouvante les personnes qui ne sont pas dès long-temps aguerries à la contemplation des misères humaines.
DCCL. Jusqu'ici j'ai particulièrement entretenu mes lecteurs des ulcérations scrophuleuses qui font que la peau se trouve perforée en plusieurs endroits, comme si elle avoit été rongée par des insectes , ou découpée avec des ciseaux ; quelquefois la face se recouvre de tubercules celluleux, qui ont la grosseur d'une aveline. Ces tubercules sont tantôt circulaires , tantôt oblongs , comme on peut le voir dans le portrait que j'ai consigné dans cet ouvrage. J'en ai vu qui formoient comme des languettes à la périphérie des tégumens. En général, on peut dire que le tissu muqueux a une grande propension à végéter dans la maladie scrophuleuse. On vient de nous annoncer une jeune fille, âgée d'environ vingt ans, dont les extrémités inférieures sont héiissées d'indurations et de fongosités informes , absolument analogues par leur configuration à des mures ou à des champignons. J'ai conservé long-temps dans mon hôpital une vieille femme , non moins malheureuse que
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la précédente , et chez laquelle on observoit deux excroissances polypeuses dans l'intérieur des oreilles, et qu'on avoit inutilement excisées jusqu'à six fois par le secours du bistouri. Je ne finirois pas, si je voulois exposer ici avec détail tous les phénomènes rares et pour ainsi dire incompréhensibles, dont j'ai été le témoin. Hélène Micant nous fut présentée dans l'état le plus déplorable, quoiqu'elle fut encore à la fleur de l'âge; sa face et ses membres étoient successivement recouverts d'une quantité de tumeurs piriformes, qui avoient la même couleur que la peau dans les premiers temps de leur existence; ces tumeurs finissoient par s'amollir et donnoieut alors issue à une matière albumineuse, mêlée de quelques stries sanguinolentes. Hélène étoit d'ailleurs d'une foiblesse extrême, et pouvoit à peine bouger de son lit; deux énormes staphylomes interceptoient chez elle les rayons lumineux; les bords des paupières étoient rouges et enflammés; toute la région cervicale des deux côtés se trouvoit bosselée par la saillie des ganglions lymphatiques engorgés , et une mésentérie opiniâtre s'étoit déclarée dans l'abdomen , à la suite d'une longue fièvre adynamique ; sa peau entière sembloit gercée, ou plutôt brûlée par une multitude de cicatrices scrophuleuses : jamais il n'y avoit eu de menstruation. J'ai recueilli d'autres faits non moins extraordinaires. Julienne portoit à la jambe droite une hypertrophie celluleuse, qui étoit d'un volume prodigieux, et qui avoit la mollesse d'une éponge. Antoinette Silet avoit toutes les veines de la surface du corps saillantes et variqueuses ; les phalanges de ses doigts tomboient successivement, sans qu'elle en fût avertie par aucune douleur. Geneviève Rubio ofîïoit a la fois des engorgemens glanduleux et tous les caractères extérieurs de l'ichtyose nacrée. Sa peau, recouverte d'écaillés aussi dures que celles de certains poissons , paroissoit comme noircie et desséchée par les ardeurs du soleil. Sophie étoit sourde de ses deux oreilles ; ses yeux , voilés par des taches laiteuses , étoient d'une étonnante convexité; toutes ses articulations se détruisoient par
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des fistules caverneuses, et le tissu cellulaire dans son entier sembloit se résoudre par des apostèmes purulens. J'ai eu l'occasion de montrer à mes élèves plusieurs individus qui traînoient une jambe singulièrement tuméfiée et déformée, comme les lépreux de l'île de Barbade. Cette dégénérescence éléphantine se manifestoit avec plus de disgrâce ericore chez un mendiant défiguré de la manière la plus étrange par les progrès de la maladie; avec son nez aplati et comme enfiDncé par la destruction totale de sa cloison moyenne, avec son front tuméfié et hideusement sillonné de rides, ses pommettes gonflées, ses joues boufiies, ses mâchoires larges, il avoit plutôt l'air d'un sapajou que d'un homme.
DGGLL Mais attachons-nous plutôt à décrire pour nos lecteurs les altérations cutanées qui résultent le plus communément de la présence du vice scrophuleux ; ces altérations se manifestent d'ordinaire sous la forme de dartres squammeuses -, la plupart se rassemblent sur le visage par plaques rougeâtres, et le recouvrent d'un masque hideux et dégoûtant ; elles se dessinent en quelque sorte sur l'appareil tégumentaire, par des segmens de cercle, qui vont toujours en s'agrandissant, et dont les bords sont relevés et saillans. Germaine a eu le corps labouré par une éruption de ce genre : on apercevoit çà et là , sur son visage et sur ses membres , des séries ou rangées de pustules , qui laissoient au milieu d'elles des aréoles plus ou moins étendues, selon les progrès et l'ancienneté du mal. Je crois devoir rapporter ici l'observation suivante, qui ne fait qu'ajouter à la vérité de ce tableau. Alexandre D^^^, âgé de vingt-deux ans , d'un tempérament lymphatique , né de parens sains, et qui n'avoient jamais éprouvé aucune maladie analogue , fut atteint d'une petite-vérole confluente à l'âge de huit ans. Cette maladie parcourut ses périodes avec la plus grande difficulté ; l'éruption se fit mal et mit plusieurs jours pour s'efi"ectuer entièrement; après la cessation de cet exanthème, il resta au malade, à la partie moyenne de la joue droite, un petit cercle enflammé , circonscrit par des boutons miliaires très-rapproches.
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Chaque année , ce cercle s'agrandissoit , et lorsque le temps étoit humide, il s'en écouloit un fluide séreux très-abondant; la surface du derme se couvroit souvent de petites croûtes , que le malade détachoit en se lavant. Tel fut à peu près son état jusqu'à la puberté. On comptoit beaucoup sur cette époque, pour opérer une révolution favorable; mais, au contraire, l'éruption acquit une étendue triple de ce qu'elle étoit auparavant : bornée naguère au tiers de la joue droite , elle envahit presque subitement la moitié du visage, et en même temps il se développa une affection semblable à la partie moyenne du dos; quelques autres plaques se montrèrent pareillement aux avant-bras et sur les extrémités inférieures. Il y avoit un gonflement manifeste sur tous les endroits que la maladie avoit atteints.
DCCLII. Je laisse à d'autres le soin de suivre la maladie scrophuleuse dans tous les systèmes de l'économie animale; car il est des circonstances où elle n'en épargne aucun. Mais dans quels détails m'entraîneroit une description complète de cette affection universelle et protéiforme ! Je finirai donc cette esquisse , en observant de nouveau que tant d'infirmités ne sont dans aucun cas préjudiciables à l'exercice plein et entier des fonctions cérébrales: nous remarquons, au contraire , que la plupart des individus nés scrophuleux sont capables des plus grands efforts de l'esprit; que plusieurs se sont éminemment distingués par un entendement vaste et par une mémoire prodigieuse. A l'hôpital Saint-Louis , nous voyons même des enfans sans culture manifester une intelligence précoce , et répondre avec une sagacité surprenante aux questions diverses que nous leur adressons. Le médecin philosophe s'étonne, lorsqu'il voit ainsi les prodiges de la pensée humaine s'allier avec l'état maladif des organes. A la vérité , l'anatomie nous démontre que l'encéphale a plus de volume chez tous les sujets dont la constitution est écrouelleuse , et que les circonvolutions de la pulpe cérébrale y sont plus distinctes et plus marquées. Certes , je voudrois , comme je l'ai déjà dit ailleurs , que les méta-
physiciens étudiassent profondément les effets de nos maladies physiques sur l'énergie des facultés morales ; ils y puiseroient des renseignemens précieux pour l'agrandissement d'une science dont ils ne possèdent que des lambeaux.
DGGLIIL Au surplus 5 si je ne craignois de'ra'écarter démon sujet, je donnerois une description plus étendue de l'état moral des scrophuleux , que j'ai observés en si grand nombre et dans toutes les conditions de la vie. Gomme ils ont les perceptions trèspromptes, ils montrent ordinairement beaucoup de facilité dans la conversation. Plusieurs , à la vérité , ont plus d'imagination que de jugement; ils ne prêtent aux choses qu'une attention peu énergique et ne font qu'effleurer les divers sujets; mais la plupart, doués d'une volonté ferme , parviennent aux plus hauts résultats , lorsqu'ils embrassent une carrière ou une profession quelconque. Les scrophuleux sont presque tous portés à la colère ; ils n'observent aucune retenue , quand cette passion les entraîne. On en voit de très-courageux et qui se défendent avec opiniâtreté contre les adversités de l'existence. Lorsque la fortune les seconde, ils sont gais, voluptueux, lascifs, ils aiment la bonne chère , etc. Il en est peu de mélancoliques , à moins que quelque autre maladie ne les jette dans la tristesse et le découragement.
DGGLIV. Je viens d'exposer les traits généraux et caractéristiques de la maladie scrophuleuse , telle que nous l'observons le plus fréquemment dans l'intérieur des grandes villes; mais il est des malades qui diffèrent absolument de ceux que nous venons de décrire , quant au physique et quant au moral. Tels sont ceux qui Jiaissent en quelque sorte victimes des circonstances locales et endémiques. Au sein même des nations les plus civilisées , il est des lieux marécageux dont la population entière se trouve entachée d'une espèce particulière de scrophule, qui mériteroit une description à part. J'ai eu occasion de considérer plusieurs de ces infortunés, venus au monde avec tous les attributs d'une foiblesse qui entrave continuellement toutes les fonctions de la vie assimi-
latrice. On n'observe chez eux ni cette redondance cellulaire, ni cette pléthore lymphatique, ni ces formes arrondies, ni cette blancheur des téguraens, ni ce teint frais et rosé, ni cette vivacité morale qui donne tant d'expression à la physionomie et qui trompe souvent l'observateur sur la santé de nos scrophuleux citadins. En général, leur peau est flétrie, d'un jaune sale et comme terreux j leur stature est grêle et raccourcie; leur corps décharné, leur visage abattu, leur regard terne et presque éteint. On en voit qui ressemblent à des fantômes, et qui, peu avancés dans leur carrière, portent déjà sur leur visage toutes les rides de la décrépitude et d'une effrayante vétusté ; leur marche est lente comme celle des vieillards , leur voix est sourde et cassée; on pourroit même ajouter que l'ame de ces infortunés villageois est aussi inerte que les rochers qu'ils habitent. Tout leur moral se réduit à deux ou trois sensations relatives au maintien de leur existence abrutie. Gomme leurs cabanes sont constamment adossées à des terrains humides, presque toujours la scrophule endémique se trouve compliquée d'ulcérations aux jambes, de phlébectasie et d'affections rhumatismales; les articulations des mains et des pieds sont engorgées et pâteuses ; les mouvemens y sont presque impossibles , etc. Je dirai plus bas quelles causes établissent des différences spécifiques entre deux maladies qui se rattachent néanmoins au même genre , ce qui nous conduira infailliblement à des considérations utiles pour perfectionner le traitement.
ARTICLE II
CONSIDÉRATIONS SUR LE DIAGNOSTIC DES SCROPHULES , ET SUR LEURS RAPPORTS d'analogie AVEC QUELQUES AUTRES MALADIES CUTANÉES.
DGCLV. Il faut n'avoir aucune sorte d'expérience pour se méprendre sur les vrais signes qui décèlent la présence du vice scropliuleux dans l'économie animale. Quoique cette affection se modifie selon la nature des organes où elle établit son siège principal , il est néanmoins très-facile de la reconnoître. Il importe seulement de ne pas la confondre avec les tumeurs glanduleuses , qui sont le résultat de tout autre cause , qui proviennent parfois d'une plilegmasie chronique, de l'application des vésicatoires, etc. Lorsque le travail de la dentition se prépare, lorsque la puberté éclate, il survient des engorgemens qui ne sont souvent que l'effet d'une irritation sympathique. A l'hôpital Saint-Louis nous observons des ulcères sinueux , ouverts , de large circonférence, qui sont tout-à-fait étrangers à la maladie qui nous occupe.
DCGLVI. Pour s'éclairer sur le diagnostic des scrophules, il suffit de diriger notre attention sur la constitution particulière des individus qui sont l'objet de nos soins. On les reconnoît sans peine à la tuméfaction de la lèvre supérieure, à la grosseur du col, au volume des parties molles et celluleuses , particulièrement de la langue et des mamelles , à la teinte bleuâtre de la cornée transparente, à la dilatation de la pupille, etc. J'ai déjà fait observer à mes lecteurs que la peau des scrophuleux a un éclat , une netteté, une coloration particulière qui flattent l'œil , et que bien des personnes considèrent comme le résultat de la santé. Le tissu cellulaire est tellement abreuvé de sucs albumineux , la lymphe est
si abondante dans les vaisseaux qui la contiennent, que toutes ces dispositions donnent aux membres une rondeur agréable, tant ii est vrai de dire que la beauté de convention n'est souvent qu'une imperfection physique pour celui qui l'explique vec les données nécessaires.
DGGLVIL Les caractères les plus saillans de la maladie scropbuleuse se manifestent dans les os, qui, ordinairement, sont trèsspongieux et d'un gros volume. H y a peu de fibrine dans les muscles. Tous les tissus sont blancs et comme adipeux. Tous les fluides sont, pour ainsi dire, de nature lymphatique. Toutes les articulations sont plus fortes, parce que les ligamens sont plus consistans et plus épais. La graisse des scrophuleux est très-jaune et constamment disposée à la concrescibilité. Leur transpiration a quelque chose de fade , de nauséabond et d'agaçant pour l'odorat. Les jeunes filles , d'ailleurs fraîches et vivement colorées, ont souvent l'arôme de la viande fraîche de boucherie. Cette odeur se remarque surtout le matin , lorsque les malades ont long-temps séjourné dans une chambre close. Les urines sont copieuses et très -chargées.
DGCLVIII. Il existe une analogie incontestable entre la scrophule et la syphilis. En effet, l'une et l'autre de ces deux maladies altèrent la peau par des pustules, des végétations, des ulcérations, etc. L'une et l'autre se portent, avec une sorte de préférence, sur les ganglions lymphatiques, sur les membranes muqueuses et sur le système osseux. Toutes deux produisent des caries , des tumeurs blanches dans les articulations , etc. Les éruptions scrophuleuses ont néanmoins un caractère particulier et qui les distingue des éruptions syphilitiques. La peau sur laquelle on les voit se développer, est constamment tuméfiée et comme boursouflée. Ajoutons que les pustules , ainsi que les végétations résultant de la présence du levain scrophuleux, ont une configuration moins prononcée et moins régulière que celles produites par une cause vénérienne : elles sont commu-
nément plates et fixées sur une grande base rougeâtre et tuméfiée. DGCLIX. On peut aisément distinguer les scrophules de toutes les afifections qui sont purement herpétiques. Car ces dernières provoquent sur les tégumens des démangeaisons constantes , dont les écrouelleux sont exempts. D'ailleurs , elles disparoissent communément sans laisser sur les tégumens ni cicatrice, ni aucune trace de leur apparition.
ARTICLE III