TABLEAU DE LA PSORIDE PUSTULEUSE
DCCGVIL La psoride pustuleuse se montre à peine sur les tégumens, que les malades éprouvent déjà un sentiment de prurit, de cuisson ou d'ardeur. La peau est quelquefois rouge et comme un peu phlogosée ; mais bientôt l'apparition des boutons décèle le caractère de la maladie. Ces boutons se montrent dans les parties du corps qui ont été primitivement infectées; mais, comme je l'ai déjà dit, on les remarque le plus souvent aux faces internes des doigts des deux mains, aux poignets, aux jarrets, aux aisselles d'où ils peuvent se propager ensuite sur tout le reste du corps. J'en ai vu se développer sur le visage des enfans , quand ils embrassent trop souvent le col de leurs nourrices galeuses. Le même phénomène a lieu sur toutes les portions de l'appareil tégumentaire qui se trouvent exposées à la contagion.
Personne n'ignore que la psoride pustuleuse se manifeste par de petits boutons blancs et comme noueux , tantôt rapprochés les uns des autres , tantôt disséminés çà et là sur la périphérie de la peau. Ces boutons, dont la base est plus ou moins dure, se convertissent en pustules vésiculeuses , lesquelles ne tardent pas à se remplir d'une humeur séreuse , limpide et transparente : on les voit s'élever et augmenter progressivement de volume. Quand ils ont atteint leur accroissement, les démangeaisons redoublent ; elles se font particuhèrement sentir quand les malades se couchent et s'échauffent par la chaleur du lit.
Il est digne d'observation que les pustules prennent plus ou moins d'étendue, selon l'idiosyncrasie, le tempérament de chaque sujet, le relâchement du tissu muqueux, le genre de vie et le défaut de propreté; en général, elles se multiplient davantage dans les endroits où la peau est moins exposée à l'action de l'atmosphère. L'humeur transparente qu'elles renferment prend avec le
temps plus de consistance. Les boutons s'élargissent en suppurant et se couvrent enfin d'une écaille sale et grisâtre ; quelques-uns d'entre eux deviennent plus ou moins confluens; ils s'agglomèrent et parfois se confondent. Le prurit devient alors si véhément, que chez certains individus il provoque la fièvre, en sorte qu'ils ne peuvent goûter un seul instant de sommeil, et qu'on les trouve le matin avec une peau tout-à-fait déchirée ou lacérée par leurs propres ongles. Tel est le spectacle ordinaire des souffrances que nous offre l'intérieur de l'hôpital Saint-Louis , où la psoride pustuleuse sévit sous toutes ses formes.
Nous représentons ici la psoride pustuleuse exempte de toute complication; car , si elle se manifeste avec d'autres maladies , on conçoit qu'elle doit plus ou moins participer de ces divers modes d'altération. Il y auroit beaucoup de choses à dire sur le genre de prurit qui l'accompagne ; ce prurit suscite une sorte d'ardeur dans toute la peau, ardeur qui redouble quand on viole les lois du régime, quand on s'abandonne avec excès aux liqueurs spiritueuses, quand on se nourrit de matières épicées, de viandes lourdes et indigestes , etc. Les individus qui sont en proie à ce violent prurit éprouvent même une sorte de volupté lorsqu'ils se grattent : cette observation n'échappe à personne. On a souvent parlé des habitans de la Basse-Bretagne et d'autres lieux où. se déclare fréquemment cette sordide éruption ; on sait qu'ils aiment à faire usage de chemises de toile neuve, particuhèrement de celles dont le tissu est rude et grossier : le frottement habituel qui en résulte, leur procure par intervalles les plus agréables sensations.
Mais les boutons qui se manifestent dans la psoride pustuleuse n'ont pas toujours la même physionomie : tous les observateurs ont fait mention du genre d'éruption que l'on désigne communément sous le nom de gale canine ou gale miliaire. Cette variété se manifeste par des vésicules qui n'acquièrent jamais qu'une trèspetite dimension ; sans doute parce que la matière qu'elles contiennent reste toujours à l'état séreux. Ici les boutons ne s'élar-
pissent point comme dans la variété précédente -, ils conservent toujours leur forme conique : c'est celle qui se déclare si souvent sur la peau du chien domestique , et que l'homme peut contracter de cet animal. J'ai traité à l'hôpital Saint-Louis des postillons qui l'avoient gagnée par le contact de chevaux infectés qu'on avoit confiés à leurs soins.
La gale proprement dite , canine ou miliaire , a un caractère d'opiniâtreté qu'on ne remarque point dans celle qui vient à une complète suppuration ; d'ailleurs , elle se place pareillement aux poignets, dans les interstices des doigts, aux plis des bras et des genoux, à la partie interne des cuisses, etc. La peau est comme papuleuse ; de petits boutons luisans en proviennent : quand ils s'ouvrent d'eux-mêmes ou quand on les perce , il en sort un fluide transparent ou limpide ; le bouton s'affaisse ensuite ; il s'y forme une écaille légère qui ne tarde pas à tomber. Il est facile de voir qu'ici l'épiderme soulevé ne contenoit qu'une matière séreuse.
Les démangeaisons sont surtout très-vives lorsqu'il y a beaucoup de chaleur dans l'atmosphère \ mais elles sont moindres lorsqu'il fait froid : les boutons ont même ceci de particulier , qu'ils disparoissent soudainement pendant le frisson de la fièvre, pour se remontrer dans le période de la chaleur. En général , tout ce qui augmente la chaleur interne est propre à accroître le volume des boutons psoriques , sans qu'on puisse en assigner la cause. Cependant, lorsqu'une maladie aiguë se déclare, il est fréquent de voir que pendant toute sa durée la gale s'évanouit, pour ainsi dire, au point que les boutons ne sont plus apercevables. Nous remarquons ce phénomène dans la fièvre angioténique , dans la fièvre adynamique , dans les violentes attaques de rhumatismes, etc. : j'en pourrois citer une multitude d'exemples. Ajoutons, néanmoins, que lorsque ces diverses maladies parviennent à leur entière solution, la gale reparoît avec son même mode d'éruption, et le genre de prurit qui la caractérise. Ce fait est certainement curieux à remarquer : nous y reviendrons quand il sera question deFétio-
logie des psorides , qui dans tous les temps a occupé les naturalistes et les médecins. Je ne puis néanmoins m'empêcher de citer ici l'histoire d'un malheureux cordonnier, qui a gardé pendant sept ans la gale canine sans le savoir ; il attribuoit constamment les démangeaisons qu'il ressentoit , à des maladies antérieures qu'il avoit éprouvées et qui étoient sans cesse remplacées par un prurit des plus insupportables. Enfin , cet individu arriva un jour à l'hôpital Saint-Louis dans un état d'épuisement difficile à décrire. Il avoit l'air égaré , les yeux fixes , un délire fugace et une absence totale de sommeil; son corps étoit parsemé de boutons blancs et comme perlés , qui se montroient en plus grand nombre aux doigts et aux poignets que partout ailleurs. Le caractère de cette éruption fut soudainement reconnu, et l'administration méthodique des bains sulfureux ramena le malade à l'état de santé le plus satisfaisant.
Il est du reste dangereux de garder long-temps la psoride pustuleuse; chez certains individus, elle finit par désorganiser absolument la peau. Ce qu'il y a surtout à redouter, lorsque la gale a vieiUi sur les tégumens , et qu'on a négligé de la combattre , c'est l'apparition d'une certaine quantité de clous , de furoncles , ou autres éruptions secondaires, qui sont le pur résultat de l'irritation générale où nous place cette désolante maladie. Ses ravages sont tels, qu'il survient par intervalles des ulcères chroniques , des abcès interminables; j'ai vu de vastes clapiers, tout pleins d'une matière purulente , qui se formoient sous la peau et qui résistoient à tous les moyens curatifs. J'ai vu des phlegmons négligés entraîner la mort d'un individu qui avoit long-temps langui dans les cachots , et qui s'étoit desséché par les progrès d'une fièvre hectique. Un matelot se grattoit depuis plusieurs années , sans avoir jamais connu la véritable source du mal qui le dévoroit. Dans ce déplorable état , les boutons ne laissoient , pour ainsi dire , aucun intervalle entre eux ; ce n'étoient que de larges croûtes sur quelques parties des tégumens. Sa peau étoit devenue comme
une râpe. Quand de tels accidens surviennent, la gale est en quelque sorte méconnaissable. Elle change absolument de forme et de physionomie.
11 est donc des individus qui augmentent eux-mêmes les accidens funestes de la psoride pustuleuse par l'irrégularité de leur régime , par leurs habitudes crapuleuses , par l'excessive malpropreté de leur linge et de leurs vêtemens. De là vient que les peuples qui négligent les règles de l'hygiène sont sujets à des inflammations graves par l'effet des gales longues et invétérées. M. le docteur Vallerand a vu un grand nombre d'Espagnols renfermés dans l'hospice Saint-Jacques de Dijon, en 1812, époque à laquelle une dyssenterie contagieuse moissonnoit une grande partie des sujets et se trouvoit entretenue par une négligence constante des soins de propreté. On voyoit des furoncles survenus dans plusieurs parties du corps , surtout au creux des aisselles ; quelques-uns de ces furoncles se développoient sur un même point et formoient comme des anthrax, suivis d'une suppuration aussi abondante que long-temps continuée. Plusieurs fois on fut contraint d'ouvrir de vastes abcès , qui ne connoissoient d'autres causes que la gale néghgée. Ce qu'il y avoit de remarquable dans ces furoncles et dans ces abcès, c'est leur caractère opiniâtre. Quelques malades gardoient le lit pendant plusieurs mois. M. Vallerand cite surtout l'exemple d'une femme âgée de quarante-deux ans, d'une constitution vigoureuse et qui avoit des boutons psoriques sur toutes les parties de son corps; elle étoit dans un état de souffrance dont on se fera facilement une idée, lorsqu'on saura qu'une quantité prodigieuse de ces boutons suppuroient à leur sommet, et qu'il existoit en outre douze ou quinze phlegmons de différens volumes, aux aisselles, aux aines, aux parties latérales du col. Il lui étoit presque impossible de se mouvoir. Cette personne infortunée étoit en proie à une fièvre de résorption qui donna les plus vives inquiétudes pour ses jours. 11 fallut des précautions infinies pour l'arracher au danger qui laraenaçoit.
Heureusement que, de nos jours, les soins de l'hygiène sont trop bien administrés dans nos hôpitaux, pour qu'on puisse y observer tous les résultats tragiques des gales négligées. Quicroiroit pourtant qu'une maladie aussi légère en apparence, peut avoir des effets sinistres; qu'elle fait maigrir les malades; qu'elle les jette dans le dépérissement et la consomption; qu'elle détermine une véritable dégénérescence des tégumens, au point d'en interrompre toutes les fonctions? Tous les organes liés au derme par des communications sympathiques éprouvent des altérations plus ou moins graves, et un individu qui seroit abandonné à lui-même dans un désert , en proie à cette horrible maladie , y subiroit des tourmens dont il est impossible de concevoir la violence. J'en ai rencontré un , dont la raison s'étoit totalement aliénée depuis qu'on l'avoit livré à son isolement et à sa misère, dans l'une des rues indigentes de Paris,