DU PRONOSTIC DES PSORIDES
DCCCXXXIX. Ce n'est qu'au sein des asiles ouverts à Finfortune et à la douleur par la piété et la philanthropie , qu'on peut rencontrer ces maladies en assez grand nombre pour être à même d'apprécier exactement leur gravité respective. La pratique isolée ne sauroit fournir à cet égard que des données imparfaites et absolument incertaines. Il ne pouvoit donc pas y avoir de situation plus favorable à cet ordre de recherches que celle où je me trouve depuis tant d'années à l'hôpital Saint-Louis, ce vaste réceptacle de tous les genres de maladies cutanées qui affluent dans la capitale de tous les coins de l'Europe. C'est là que j'ai pu soumettre à une révision sévère les jugemens divers portés
4i8 MALADIES DE LA PEAU.
sur le danger des psorides , et rectifier le long tissu d'erreurs ou de chimères enfantées à cet égard par l'amour du merveilleux et par l'esprit de système. On ne citeroit pas peut-être, en effet, une seule maladie dont on n'ait attribué la production aux différentes espèces de psorides, et particulièrement à la gale. L'imagination des médecins s'est donnée sur ce point une si ample carrière , qu'il a fallu, pour sortir de ce dédale , recourir à l'observation directe. Celle-ci m'a bientôt appris que la gravité doit être évaluée nonseulement d'après le genre de complications qui peuvent exister dans les psorides , mais encore en particulier pour chacune d'elles. Je n'ai pas tardé non plus à me convaincre que leur importance pathologique, souvent méconnue, a plus souvent encore été exagérée. Hélas ! ne devroit-il donc pas suffire de tant de maux réels qui affligent incessamment la condition humaine, sans y joindre encore les déplorables suggestions de la foiblesse et de la crainte!
DCGGXL. Considérée dans sa forme la plus simple, la psoride pustuleuse est une maladie totalement dépourvue de danger. 11 y a pourtant cette remarque à faire qui me paroît importante, parce qu'elle nous fournit, en passant, un indice sur la nature de l'éruption, c'est que la gale, quelque bénigne qu'elle soit, ne cesse de s'accroître si elle est livrée à elle-même, tandis qu'on voit guérir quelquefois spontanément les diverses éruptions anomales qu'on a cru pouvoir lui être comparées. Dans la vieillesse, où elle est en général plus rare, elle s'accompagne de plus d'incommodités qu'à tout autre âge de la vie. La délicatesse du tissu dermoïde chez la femme et l'énergie de sa sensibilité peuvent lui rendre la démangeaison très-désagréable et même nuisible. Il n'est pas sans exemple que ce prurit, plus ou moins intense, ait produit chez les enfans des convulsions à la manière de ce qui arrive dans les affections vermineuses.
DGCGXLI. On conçoit encore qu'une abondante suppuration des pustules de la gale puisse avoir des effets fâcheux pour certaines constitutions délicates , et j'ai signalé d'un autre côté le
danger qu'a eu quelquefois sa rétrocession imprudemment déterminée. Pour ces cachexies, ces fièvres hectiques, etc. , qu'on a cru être souvent l'effet de la psoride pustuleuse, elle ne m'a paru le produire que chez les individus tombés dans le dernier degré de la misère , ou minés par quelque vice organique ; et il est bien plus ordinaire alors de rencontrer chez eux le prurigo et la psoriasie que la gale proprement dite.
DCCGXLII. Nul doute que la psoride crustacée et la psoride papuleuse ne comportent un pronostic plus fâcheux que la pustuleuse. Cette circonstance dont nous aurons occasion encore de mieux nous convaincre , en étudiant leur étiologie, pourroit être appuyée de faits sans nombre. On peut dire en général que la psoriasie est une maladie plus grave que la gale , puisque la plupart du temps elle montre une opiniâtreté et une tendance à se reproduire qu'on n'observe pas dans la seconde. Cette disposition n'est pas moins marquée dans la psoride papuleuse. Mais ses effets sont encore souvent beaucoup plus graves , et la mort peut en être assez promptement la suite. J'ai cité un exemple dans lequel l'acuité des souffrances conduisit le malade au délire suicide ; elle n'en détermine jamais de plus vives que dans le cas où elle occupe les parties génitales dans l'un et l'autre sexe. Il n'est pas absolument rare de voir la psoride pustuleuse elle-même alterner, pour ainsi dire, avec l'aliénation mentale, circonstance toujours bien importante à noter, alors qu'elle est tout-à-fait étrangère à l'éruption elle-même.
DCCCXLIII. On sentira, du reste, qu'il doit être fort difficile d'apprécier d'une manière générale l'influence des maladies qui excitent si diversement la sensibilité cutanée , dont l'énergie off're elle-même tant de variété dans l'espèce humaine. Il est cependant toujours permis de dire qu'à un haut degré d'exaspération , il ne peut en résulter que des conséquences fâcheuses pour l'économie. Indépendamment des irritations sympathiques auxquelles un prurit de cette nature donne fréquemment naissance.
il est aisé de comprendre qu'il doit plus souvent encore déterminer le marasme. Ce résultat se présente jusque dans le prurigo pédiculaire. J'ai vu du moins les hôtes parasites qui le constituent dévorer assez promptement la substance de ses victimes. Des maladies capables d'occasioner des troubles organiques, tels que ceux qui viennent d'être indiqués , sont donc quelquefois des états graves , et toujours dignes de fixer l'attention du praticien éclairé qui trop souvent éprouve encore la douleur de les voir exaspérées , par les préjugés et les aveugles pratiques du vulgaire.
ARTICLE IV
DES CAUSES ORGANIQUES QUI INFLUENT SUR LE DÉVELOPPEMENT DES \ - PSORIDES.
DCCGXLIV. Il ne seroit pas facile d'indiquer d'une manière très-précise toutes les dispositions de ce genre qui concourent à la production de ces maladies. A l'hôpital Saint-Louis , je les vois presque toujours chez des individus que l'indigence et la privation des choses les plus nécessaires à la vie ont réduits au dernier degré de dégradation morale et physique. Leur constitution présente ordinairement un état de débilité très-favorable au développement de ces éruptions. La peau de ces personnes, sèche, inerte , en quelque sorte , est on ne peut plus appropriée à la psoride crustacée ; ou bien le système lymphatique a acquis une prédominance et contracté un degré d'irritation qui favorise singulièrement la manifestation de la psoride papuleuse.
DGCCLXV. L'interruption de l'exhalation cutanée chez les vieillards est une circonstance très-favorable au développement du prurigo qu'on sait être une maladie particulière à la vieillesse. On le voit s'allier fréquemment avec la disposition scorbutique.
DGGGXLVL Dans l'enfance , qui est très-souvent exposée aux éruptions prurigineuses, dont le privilège semble ainsi appartenir aux deux extrêmes de la vie, ce sont d'autres causes particulières à cet âge auxquelles ces maladies doivent être alors rapportées. Le tempérament nerveux et la prédominance du système lymphatique , ordinaires à l'époque dont nous parlons , exercent à cet égard une grande influence. Ce qui le prouve manifestement, c'est qu'on les voit d'autant plus opiniâtres que cette constitution organique est plus prononcée , comme on l'observe chez les individus blonds, à cheveux rouges, dont la peau est en même temps molle et irritable.
DGCGXLVIL Chez les enfans à la mamelle , la psoride papuleuse peut tenir encore a l'état particuher de la nourrice. Une constipation opiniâtre, l'apparition des règles ou d'un écoulement leucorrhéique , ont suffi quelquefois pour lui donner naissance. Si le lait est trop vieux, trop caséeux , ou même trop peu abondant, il y a dans l'une ou l'autre de ces conditions de quoi produire chez les petits nourrissons des éruptions prurigineuses très-pénibles et souvent très-rebelles. La pléthore qui accompagne ordinairement la première période de la grossesse les développe aussi quelquefois chez les femmes. Je ne sais si elles peuvent se communiquer aux fœtus dans cette conjoncture; mais j'ai du moins la preuve qu'elles sont héréditaires. Trois jeunes garçons , nés du même père , vinrent au monde affectés de la psoride papuleuse; un chirurgien sans expérience, qui fut consulté, prit cette éruption pour des boutons de gale , et les traita en conséquence , ce qui ne fit qu'exaspérer le mal et rendre l'existence de ces petits êtres plus douloureuse.
DGGGXLVIIL J'ai presque constamment observé parmi les enfans de l'hôpital Saint-Louis que les plus sujets à cette affection sont ceux qui n'ont eu ni croûte laiteuse , ni autre exsudation analogue, qu'on doit considérer comme une sorte de dépuration pour la nature. Elle paroissoit tenir uniquement à cette circonstance 2. . 55 ,
chez deux enfans, âgés de trois à quatre ans, nommés Jacques et Félix Fanier , qui me furent amenés , il y a quelques années, couverts de boutons peu saillans, mais très-nombreux et accompagnés d'une démangeaison extrêmement vive ; ils n'avoient encore eu ni gourmes j ni rougeole, ni variole.
DCGGXLIX. Le régime chez les adultes a sur le développement des psorides une influence non moins remarquable. Ainsi, on les voit se manifester très-souvent après l'abus plus ou moins prolongé des boissons alcooliques, des ragoûts fortement épicés, et des diverses substances alibiles ou des condimens culinaires doués de propriétés acres et irritantes. Une nourriture malsaine , insuffisante, composée exclusivement de végétaux fades et peu riches en matière nutritive , est aussi très-propre à déterminer ce genre d'affection-, je crois, d'après mes observations, qu'elle engendre particulièrement la psoriasie.
DCCCL. Au nombre des causes internes qui contribuent encore à la production des psorides, il faut ranger enfin les diverses irritations viscérales aiguës ou chroniques. De même que dans le cours des fièvres dïles putrides ou adynamiques, la peau se couvre quelquefois de petites élevures séreuses nommées sudamina par les pathologis tes, ou bien de taches particulières nommées joe'/e^chies ; ainsi qu'on observe des maculations particulières de la peau dans les irritations chroniques du foie, il est pareillement assez commun de rencontrer les psorides papuleuse et crustacée liées à divers états inflammatoires des organes et notamment du tube alimentaire.
DCGGLL On sait que la psoride pédiculaire se développe aussi dans ces circonstances; les poux pullulent alors de toutes parts, et la quantité en est quelquefois si grande que leur production ne peut guère s'expliquer que par la génération spontanée. Telle est au reste l'opinion émise par Aristote, adoptée par Théophraste , et reproduite par Bremser dans ces dernières années. Les exemples de Platon, d'Hérode, d'Ennius, de Phéré-
cide 5 etc. , sont trop connus pour être reproduits ici ; nous lisons dans Plutarque des détails fort curieux en ce genre sur la maladie de Sylla ; les débauches excessives dont il avoit contracté l'habitude finirent par rendre sa maladie , qui , dès le principe , étoit assez légère , tout-à-fait incurable. Il fut long-temps à s'apercevoir, dit son historien , qu'il avoit un abcès dans le corps. Cet abcès vint à pourrir les chairs , et à les convertir en poux. La quantité en étoit si considérable qu'il ne sembloit pas qu'on en retirât, bien qu'on y fut occupé sans cesse ; les habits , les bains , les purifications, jusqu'à la table où il prenoit ses repas, en étoient comme inondés. Plusieurs fois le jour il se faisoit nettoyer le corps, mais tous ces soins étoient inutiles, les poux ne paroissoient que se reproduire en plus grand nombre.
DCGGLII. Des auteurs plus modernes , des écrivains même de ïios jours ont rapporté des observations analogues également surprenantes. Bremser cite, d'après Rust, le fait d'un enfant, âgé de treize ans , atteint d'une énorme tumeur sur les tégumens de la tête, et à l'ouverture de laquelle on vit sortir une quantité prodigieuse de petits poux blancs, ce qui fut bientôt suivi de la guérison du malade. M. Valentin a vu un homme dont la peau étoit couverte de petits tubercules , d'où il s'échappa une très-grande quantité de poux, après quoi la guérison fut parfaite. Blondelin, Amatus Lusitanus, M. Hufeland, citent des faits à peu près semblables. M. Serrurier a observé des douleurs arthritiques chez un individu , qui disparurent par la manifestation d'une très-grande quantité de poux, survenue malgré tous les soins de la plus exquise propreté, et qui périrent avec le retour des souffrances articulaires. On est fréquemment à même de répéter cette observation chez les enfans qui, plus que tous les autres individus, sont sujets à cette maladie. Dans une famille où il y a plusieurs frères tous soumis aux mêmes soins hygiéniques et au même régime, les uns sont infectés par les poux , tandis qu'ils semblent ne pouvoir subsister chez les autres. Quelle que soit la théorie qu'on adopte
sur la génération de ces animalcules, on ne peut donc guère nier qu'il existe un état particulier des solides et des fluides plus ou moins favorable à leur développement , sans préjudice des causes externes qui peuvent favoriser leur propagation ordinaire.
DGGCLIIL Ces considérations sur l'origine interne des psorides ne sont nullement applicables à la psoride pustuleuse que nous allons montrer dans l'article suivant, toujours dépendante d'une cause externe tout-à-fait spéciale.
ARTICLE V