DU DERME ET DES ÉLÉMENS QUI EN FONT PARTIE
DGGGCXVIII. Après les différences de ses formes extérieures , la peau n'a rien sans contredit de plus saillant parmi ses caractères physiques que les nuances de couleur qui lui sont particulières , et les éminences nommées papilles qui se dessinent à la surface, bien qu'assez profondément situées au-dessous de l'épiderme. Le cadavre et Fécorclié présentent toutefois à cet égard une disparité notable , et on peut même dire que la surface externe de la peau ne reproduit jamais qu'imparfaitement l'intimité de sa texture. Il est à la vérité quelques circonstances où celle-ci devient plus apparente; c'est particulièrement dans le phénomène désigné par le mot vulgaire chah de poule , que les papilles se prononcent davantage ; elles consistent en une sorte de boursouflement du tissu dermoïde lui-même , faisant saillie à travers le réseau deMalpighi qui leur est superposé. Celui-ci, dans l'ordre de description que nous avons adopté, de la circonférence au centre, trouve ici naturellement sa place, puisqu'il est intermédiaire aux deux feuillets de l'enveloppe cutanée ; il paroît consister en un tissu cellulaire demi-fluide , déposé au-dessus du réseau que forment les nerfs et les vaisseaux de toute espèce à la face supérieure du derme. Telle est l'opinion la plus générale sur ce point, mais qui n'est peut-être pas incontestable. Bichat et plusieurs autres anatomistes n'admirent jamais le corps muqueux comme ayant une existence propre et distincte. Le premier pensa qu'il étoit dépendant d'un ordre particulier de vaisseaux remplis eux-mêmes d'un fluide variable dans les animaux et les races humaines. Ce qui est certain , c'est qu'on ne le sépare qu'avec beau-
coup de peine et même jamais qu'incomplètement des deux membranes entre lesquelles il se trouve placé. Cette séparation devient néanmoins possible au scrotum, quoique Littre assure l'avoir inutilement tentée. Le corps muqueux a même été divisé, avec plus de subtilité peut-être que de fondement, en plusieurs coucbes distinctes et comme superposées. On ne peut nier à la vérité que son épaisseur ne soit soumise à des modifications très-marquées. Cbez le nègre , par exemple , où Cruiksbank , et après lui M. Gautbier l'ont examiné avec beaucoup de soin ; dans quelques animaux où il a été soumis à la même investigation par M. Dutrocbet, il semble que l'existence de ces coucbes soit réellement démontrée. Sans l'admettre irrévocablement, il faut convenir que, si le corps muqueux ( rete glutinosum Malpighianuni) , décrit et figuré avec tant de précision par le célèbre anatomiste qui lui a donné son nom , et ensuite par Albinus et Meckel, n'a pas une structure aussi spéciale, celle-ci offre du moins quelques particularités qu'on retrouve dans tous les animaux, et qui surtout deviennent évidentes par les pbénomènes pbysiologiques et les accidens de la patbologie.
DGCCCXIX. Dans le corps muqueux réside le pigmentum, ou principe colorant de la peau. Bichat, qui croyoit cette qualité inbérente au fluide contenu dans un ordre de vaisseaux unis entre eux par un tissu plus ou moins serré, ce qui expliquoit, suivant lui, l'intensité variable de coloration, se méprit avec Camper , en admettant que les cicatrices étoient blanches cbez le nègre. Il est incontestable que le réseau de Malpigbi offre des différences notables de densité daDS la peau des diverses races; mais il paroit également certain qu'il y existe un principe colorant particulier , susceptible de réparation quand il a été détruit par quelque circonstance accidentelle. Il est d'ailleurs passible de modifications presque infinies, comme l'attestent les nuances intermédiaires de la teinte la plus foncée qui constitue le mélanisme jusqu'à son entière décoloration, onV albinisme , On ne doit pas
J)erdre de vue néanmoins que le corps muqueux éprouve toujours des modifications de densité correspondantes à ces nuances de coloration ; qu'il est sensiblement plus mince dans une peau blanche que dans celle d'un nègre, et le devient bien davantage encore chez les albinos , ce qui démontre que ces deux conditions physiques sont inséparables.
DGGGGXX. Le pigmentum est-il , comme le pensent quelques anatomistes , le produit d'une humeur analogue à celle qui forme l'enduit noirâtre de la choroïde, et soumis aux alternatives d'une sécrétion et d'une résorption qui le renouvellent incessamment ; ou bien faut-il le considérer, avec quelques autres, comme l'effet d'une certaine quantité de globules colorés disséminés dans le corps muqueux? L'expérience ne permet peut-être pas de prononcer à cet égard d'une manière bien décisive , et la même difficulté se présente toutes les fois qu'il s'agit de déterminer la nature intime d'une partie quelconque des êtres vivans. Il paroît toutefois que la source du pigmentum est dans le sang , car il offre une analogie frappante avec la partie colorante de ce fluide. Soumis à l'influence de quelques réactifs , sa décoloration opérée chez le nègre , par Beddoës et Fourcroy , au moyen du chlore en vapeur, n'a, dans aucun cas, été que très-temporaire, la couleur reprenant en peu de jours son intensité primitive. D'autres expériences de Davy , de Goli , etc. , n'ont fait que confirmer une très-ancienne conjecture de Blumenbach touchant la formation du pigmentum par le carbone. S'il a son siège dans la couche moyenne du corps muqueux , comme le pense M. Gauthier , on ne conçoit pas comment on pourroit refuser à celui-ci un caractère organique que sa communication avec le réseau du derme , dont il est difficile de le distinguer , rend incontestable.
DGGGGXXI. A la face supérieure du derme apparoît d'abord un lacis de vaisseaux et de nerfs qui forment, dans l'épaisseur de la peau, une couche, pour ainsi dire, distincte, et qui est même
46o MALADIES DE LA PEAU.
toujours décrite ainsi par les anatomistes. Cet entrelacement n'a rien de particulier ; il est formé au moyen d'un tissu lamelleux d'une densité ordinaire. Il recouvre immédiatement ces éminences conoïdes , ou ces saillies de la surface du derme , décrites pour la première fois sous le nom de papilles par Malpighi , figurées en suite par Ruiscli et Albinus , tandis que Ghéselden et quelques autres en nioient l'existence. Peu prononcées , à la vérité , à travers l'épaisseur entière de la peau , elles deviennent manifestes pour celui qui les observe immédiatement au-dessus du derme. Il est d'ailleurs quelques points de la peau où elles sont plus apparentes. Elles sont très-visibles surtout à la surface de la langue. C'est sur celle du bœuf que Malpighi les étudia particulièrement. On les voit encore assez distinctement , rangées par doubles lignes, à la face pulpeuse des doigts. Appréciables aussi, mais disposées sans ordre aux mamelons , à la surface du gland , aux lèvres , etc. , on ne les découvre que très-difficilement sur le reste de la peau , où on les admet même plutôt par analogie. Ainsi que nous l'avons dit, les papilles sont formées par la dilatation de quelques parties du tissu cellulaire du derme , si abondamment pourvu de vaisseaux et de nerfs qui , en les pénétrant , se dépouillent de leur névrilème. Le tissu des papilles est de plus éminemment érectile. On a remarqué que là où elles sont moins saillantes, les nerfs sont aussi moins nombreux , ce qui peut indiquer à la fois leur nature et leurs usages. Quel que soit d'ailleurs le développement respectif des unes et des autres^ on conçoit aisément combien il seroit difficile d'établir leurs limites.
DCCCCXXII. Les anatomistes ont agité la question de savoir si les vaisseaux et les nerfs qui viennent s'épanouir à la face supérieure ou externe du derme, ne font que le traverser, ou bien se mêlent, en le traversant, au tissu de cette membrane. Ce dernier sentiment paroît en tout plus conforme à l'observation que l'autre, et quoique la texture du derme ne soit pas aussi pourvue de vaisseaux que l'ont prétendu quelques auteurs , il est au moins impos-
sible de ne pas y reconnoître leur présence. Au reste , cette membrane nommée aussi corium, vera cutis , etc., constitue réellement la partie essentielle de la peau , celle qui détermine son aspect et ses formes. Elle consiste en un tissu aréolaire , variant dans son épaisseur d'une ligne à une ligne et demie sur les divers points de son étendue. Les endroits où il est le plus mince chez l'homme , sont les organes de l'appareil génital et les paupières; le summum de son épaisseur est à la plante des pieds. Les interstices de ses aréoles sont remplis par du tissu adipeux, de la graisse , du tissu cellulaire , et leur fond est percé d'un trou pour livrer passage aux vaisseaux et aux nerfs qui vont former le réseau sous-muqueux. On ne trouve pas les aréoles également développées partout ; elles le sont particulièrement à la paume des mains , à la plante des pieds, au cou, etc., moins à la face, et presque plus au scrotum et aux lèvres de la vulve. D'après ce que nous avons dit de sa structure, on conçoit que le derme offre quelque chose de l'apparence d'un crible. Sa couleur ne varie pas dans toute la série animale , non plus que dans les différentes races ; elle est donc toujours blanchâtre dans le nègre aussi bien que dans la race blanche. Quant à la nature même de son tissu , il appartient à celui des membranes fihro-celluleuses , où quelques auteurs, et particulièrement Osiander, ont cru reconnoître aussi l'élément musculaire. Roueeâtre à sa face externe par l'effet de l'épanouissement des vaisseaux qui le traversent, le derme conserve néanmoins assez de transparence encore pour permettre de distinguer ceux qui rampent au-dessous de lui. Par ce qu'on sait de sa texture et de son organisation, il est facile de concevoir qu'il se rapproche par sa consistance de l'épiderme plus que de toute autre partie ; la détermination de ses propriétés découle naturellement des qualités particulières à son tissu et qui sont la cohésion et la résistance.
DGGGCXXIIL On trouve dans le tissu du derme, mais plus souvent encore dans le tissu cellulaire sous-dermoïde , les bulbes des poils et le?, follicules sébacés. Les premiers, que Chirac a parfaile- 2. 60
ment décrits, ont une forme ovoïde, et sont composés extérieurement d'une membrane épaisse et serrée , adhérant par des espèces de racines au tissu cellulaire sous-cutané, et offrant à l'intérieur une capsule rougeâtre qui paroît une continuation du corps muqueux. Les follicules sébacés ne difïèrent pas sensiblement des cryptes muqueux qui existent dans l'enveloppe tégumentaire interne ; ils sont situés , comme les bulbes des poils , dans l'intérieur , ou au-dessous du derme. Leur nombre varie suivant les diverses régions de la peau; mais ils abondent toujours là où l'on trouve des poils, comme aux creux des aisselles, aux plis des aines, etc.; ce qui confirme assez l'analogie , ou plutôt la communauté d'origine qu'on a assignée à ces deux productions. Pour les bien voir, il faut faire à la peau une incision oblique , et alors on les aperçoit comme autant de bulbes ou petites ampoules. Ils n'acquièrent pas généralement u.n volume au-dessus de celui d'un grain de millet ; et souvent encore il est moindre. La différence la plus prononcée, à cet égard , existe entre ceux du nez qui sont toujours les plus gros et ceux des joues qui sont les plus petits. Leur cavité est remplie d'une matière oléo-albumineuse qui diffère un peu par sa consistance et même par ses principes sur les divers points de la peau. Ce fluide gras et onctueux , plus ou moins odorant, abonde surtout dans la peau du nègre ; diminue beaucoup dans les peaux blanches ; se montre très-analogue au blanc de baleine par ses proprié- « tés chimiques, et s'en rapproche encore davantage par l'état de concrétion où on le trouve sur la peau de l'enfant avant et même ■ au moment de l'accouchement à terme.
DCGCGXXIV. Telle que nous venons de la décrire dans sa structure, ou dans l'ensemble de ses parties constituantes, la peau, libre par sa face externe, adhère par l'interne à un tissu cellulaire plus ou moins serré , selon les régions où on l'examine. Dans quelques endroits , celui-ci est dense et ferme ; comme on le voit au crâne , à la nuque , au dos , etc. ; dans d'autres, la peau est soutenue par un véritable tissu ligamenteux dont l'existence est évi-
dente au coude-pied et au poignet. Le tissu cellulaire sous-cutané se montre , dans certaines parties , rougeâtre et demi-musculaire , comme dans le dartos , le scrotum et la vulve. Il arrive enfin que c'est à des muscles que se fait l'adhérence de la peau; tels sont ces nombreux peauciers , l'occipito-frontal , la plupart des muscles faciaux, etc. 3 qui forment dans l'espèce humaine les analogues du pannicule chaj-nuàes animaux. Cette analogie se montre encore dans les mouvemens que la peau reçoit de ces muscles. Le pannicule charnu imprime à la peau des animaux les modifications destinées à peindre, jusqu'à un certain point, leurs passions et leur caractère. Chaque point de l'enveloppe cutanée peut fournir , suivant l'aspect que le pannicule charnu lui donne par ses mouvemens, l'indice d'un sentiment de bienveillance ou de colère. C'est ainsi qu'il hérisse la crinière du lion irrité , de même qu'il donne , en pareil cas, à la figure de l'homme, suivant la remarque de BufFon, une apparence convulsive. Cette harmonie, ou du moins ces rapports que Fanatomie nous fait découvrir entre les parties constituantes de l'enveloppe tégumentaire chez l'homme et chez les animaux , se manifestera encore de temps en temps , à mesure que nous pénétrerons leurs usages ; nous demeurerons surtout convaincus que tout est sagement calculé , et non livré à l'aveugle hasard dans les plans et les créations de la nature.