OBSERVATIONS RELATIVES A LA PLIQUE EN MASSE
LXXXVIIL Première Observation. — J'ai observé à Paris la plique en masse chez la nommée Éléonore Gaudray , âgée de trente-hmt ans, native de Lille, département du Nord. Cette femme étoit depuis long-temps au service d'une actrice célèbre de la capitale. Elle étoit d'une taille assez haute ; sa physionomie étoit fort agréable. Son tempérament étoit bilieux et cholérique, ses sourcils bruns , ses cheveux châtains. Parvenue à l'âge de seize ans, elle se livra au penchant de l'amour, et cohabita avec un mihtaire ivrogne, qui la promenoit dans les cabarets, et lui fit sans doute contracter le goût qu'elle manifesta dans la suite pour l'eau-devie et les liqueurs spiritueuses. Quoi qu'il en soit, vers cette époque elle tomba dans une sorte d'abrutissement , dont sa maîtresse clierchoit vainement à la faire rougir. Dès-lors , les traits de sa figure devinrent moins réguliers. Il se manifesta des crachemens de sang , et une toux opiniâtre qui duroit toute la nuit , ensorte que personne ne pouvoit dormir autour d'elle. Il survint de plus une fièvre brûlante , dont les accès s'allumoient le soir, et alarmoient tous ceux qui connoissoient la malade. Un régime adoucissant sembla calmer les douleurs et le désordre de la poitrine ; mais j^resqu'aussitôt des migraines fréquentes tourmentèrent Éléonore Gaudray. Sa face devint rubiconde, et son teint enflammé comme celui des personnes qui s'abandonnent habituellement aux excès de la boisson. Une humeur visqueuse , dont l'odeur étoit aussi étrange que fade, afflua bientôt vers toutes les parties de la tête. La pauvre mamade fit d'inutiles efforts pour nettoyer et démêler ses cheveux ; ils s'agglutinèrent de jour en jour , et formèrent une épaisse et large calotte , dont l'aspect étoit feutré , et ressembloit assez bien au corps d'un chapeau dont on auroit entièrement coupé les bords. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que lorsque cette grande masse
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villeuse étoit humide , la poitrine étoit singulièrement soulagée. Dans le cas contraire, quand l'humeur visqueuse se desséchoit, il se déclaroit des anxiétés nouvelles dans les organes de la respiration. Les crachats devenoientsanguinolens. Cependant, cette femme continuoit toujours d'abuser du vin et des hqueurs fortes. Un jour, les maîtres qu'elle servoit, en revenant du spectacle, la trouvèrent ivre et couchée devant le feu. Ses vêtemens étoient en partie brûlés. On la chassa de la maison; mais on la reprit quelque temps après , à cause de son extrême fidélité , et de quelques autres qualités qu'on lui avoit constamment reconnues. Après plusieurs années de souffrances , cette malheureuse femme m'a été envoyée à l'hôpital Saint-Louis, expectorant le pus, en proie à une fièvre continuelle , enfin avec tous les symptômes de la consomption pulmonaire. D'autres infirmités sembloient se réunir pour l'accabler. Elle avoit des fleurs blanches, des foiblesses et des langueurs d'estomac; elle étoit en outre tourmentée d'une chute de l'intestin rectum. Je lui prodiguai des soins , particulièrement ceux qui dévoient tendre à apaiser l'irritation de la poitrine et des quintes de toux qui la déchiroient. Un jour, elle se leva en sursaut pour prendre un bouillon qu'on lui présentoit, et mourut subitement. Je fis procéder à l'ouverture du cadavre. Je rendrai compte de cette autopsie dans un autre article.
Deuxième Observation. — Le fait que je viens d'exposer a beaucoup de rapport avec l'observation suivante de M. de Lafontaine , qui pratique notre art avec une grande distinction à Varsovie. Une dame, âgée de vingt -six ans, souffroit depuis long -temps d'un point de côté, avec toux et palpitation de cœur. Ces symptômes disparurent , et elle recouvra sa santé. Après un excès d'eaude-vie, qu'elle aimoit beaucoup , il survint un crachement de sang, et enfin des ulcères au poumon. On administra le quinquina, le lait d'ânesse, le lichen d'Islande, etc. La malade se trouva sensiblement mieux; mais elle éprouva de fortes douleurs à la tête. Un vésicatoire à la nuque parut la soulager. Il survint des sueurs
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grasses au cuir chevelu, et enfin une grande plique en masse. Le retour de la santé , la cessation de la toux , ainsi que des crachats , lui rendirent le goût pour les liqueurs spiri tueuses. Après de nouveaux excès, elle succomba au bout de six semaines.
Troisième Observation. — C'est encore à M. le docteur de Lafontaine que je dois la communication du fait que je vais rapporter. Il a bien voulu y joindre l'échantillon de la plique qui fait le sujet de l'observation, et j'ai pu en faire un examen très-attentif. Il s'agit d'une dame qui, jusqu'à l'âge de quarante-six ans, n'avoit éprouvé aucun genre de maladie. Elle avoit accouché de six enfans trèssains. Vers l'an 1800, elle ressentit une douleur au-devant de la tête; cette douleur ne se faisoit ressentir que dans un espace d'environ deux lignes, à l'endroit même où les cheveux commencent à se développer. Ce qu'il y a de surprenant, c'est que le moindre attouchement exercé sur cette place , occasionoit des convulsions , tandis qu'on pouvoit presser impunément les autres parties du cuir chevelu, ainsi que le front. La sensation que la malade éprouvoit, étoit brûlante , comme si elle eût été produite par un fil d'archal enflammé. C'est en vain que , pour en diminuer la force , on avoit recours à l'eau froide , à la glace , à la neige , etc. Cette douleur extraordinaire fut accompagnée d'un accident aussi pénible pour la dame dont il s'agit, que pour ceux qui l'entouroient. La malade commença bientôt à exhaler une odeur si fétide, que son mari, ses enfans, ses domestiques même, ne pouvoient rester un quartd'heure dans sa chambre. On avoit beau mouiller les habits et le lit avec des eaux odoriférantes, avec du vinaigre, etc., on avoit beau rempHr les appartemens des parfums les plus exquis ; rien ne pouvoit pallier ou affoiblir cet excès de puanteur. L'urine, mais surtout la sueur et les règles, surpassoient tout ce que le mot de mauvaise odeur peut exprimer. Après une sueur abondante, la surface du corps de la malade prit une couleur brune , assez analogue à celle que donne la lèpre dans certaines circonstances. Ce n'est qu'avec beaucoup de peine , et après qu'on l'eut bien lavée , qu'elle recou-
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vra sa blancheur naturelle. Cette matière infecte , qui dégradoit et souilloit ainsi le système dermoïde , n'étoit autre chose que l'exsudation trichomatique , devenue si abondante , que les cheveux ne suffisoient point à la contenir. Le linge conservoit toujours, après la menstruation , des taches brunes que les lessives ne pouvoient faire disparoître. Cette malade passoit son temps à la campagne , faisant fort peu de remèdes. Enfin elle résolut de se rendre dans une ville voisine , pour y consulter les gens de l'art. Elle contracta dans la route une fièvre catarrliale , accompagnée d'une violente inflammation des yeux. Les soins qu'on lui donna, furent infructueux. Après un séjour de trois mois , elle se détermina à venir chercher des secours à Varsovie, où elle réclama les conseils et les soins de M. de Lafontaine. Comme elle arriva fort afibiblie, ce dernier ne songea d'abord qu'à rétablir ses forces par un régime restaurant et par le repos. Au surplus, tous les accidens annonçoient une plique larvée. D'ailleurs , sa grand'mère et sa mère avoient éprouvé jadis cette maladie. M. de Lafontaine ordonna divers médicamens pour en faciliter l'éruption à la tête; entr'autres moyens, il employa extérieurement une décoction de plantes aromatiques, qu'il unit à de la moutarde. Dans la troisième semaine qui suivit l'usage de ces remèdes , le dépôt critique s'effectua dans les cheveux , lesquels étoient fort longs et fort touffus. Il se développa une plique d'un volume prodigieux. Durant ce temps, la malade eut plusieurs fois des convulsions, qu'on apaisoit par les opiacés. L'extrême fétidité dont j'ai déjà fait mention plus haut, disparut quelques heures après l'apparition de la plique ; mais la céphalalgie augmenta de nouveau d'une manière insupportable. Sans doute la crise n'étoit pas complète ; car le deuxième jour après que la plique fut formée, la malade éprouva de nouveau quelques mouvemens convulsifs , et sua considérablement de la tête. Enfin il se fit une énorme fissure au travers de cette masse extraordinaire de cheveux agglutinés; et pendant douze jours, il en découla une matière brune, et horriblement repoussante par sa
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puanteur. A cet inconvénient s'en joignoit un autre; c'est l'innombrable quantité de poux qui tourmentoient cette infortunée. M. de Lafontaine la délivra bientôt de ceux qui occupoient la couche extérieure de la plique , par l'huile de lavande et Ponguent mercuriel ; mais il falloit atteindre ceux qui se trouvoient sous la couche la plus inférieure. Cet habile chirurgien se détermina à opérer trois incisions au milieu de cette énorme touffe villeuse, et dans toute sa longueur. Les poux eurent dès-lors une issue, et la malade put s'en débarrasser, à l'aide des moyens déjà indiqués. Deux jours après, par un événement inattendu, les incisions se joignirent , en sorte qu'on ne reconnoissoit plus l'endroit où elles avoient été faites. Six semaines s'étoient à peine écoulées, que la malade étoit entièrement rétablie. Il n'y avoit plus de trace de cette inflammation opiniâtre des yeux, dont j'ai fait mention. Des remèdes toniques, une nourriture restaurante, le vin, l'air frais, etc., contribuoient à lui donner tous les jours de nouvelles forces. Dans la douzième semaine , M. de Lafontaine fit luie ligature a la plique, qui commençoit à s'isoler de la tête, et bientôt la coupa totalement.
Quatrième Obserpation. — Le même auteur rapporte une observation intéressante d'une plique en masse , qui se manifesta au pubis d'une jeune femme, dans le moment où elle alloit devenir mère pour la seconde fois. Malgré des douleurs vraies et fortes , l'accouchement n'avançoit pas : on examina dès-lors de plus près l'état des organes, et on s'aperçut qu'une touffe villeuse, d'un trèsgrand volume , oblitéroit la vulve , au point qu'il étoit impossible d'y introduire le doigt. Cette plique avoit commencé de se former dans le cinquième mois de la grossesse. Une très-petite ouverture donnoit passage à l'urine : M. de Lafontaine proposa sur-le-champ delà couper ; mais la femme ne voulut point y consentir, craignant, comme c'est l'ordinaire, les suites fâcheuses de cette opération. Cependant les souffrances de l'enfantement devenoient toujours plus intenses, et la mère s'affoiblissant à un point extrême,
il fallut procéder à l'excision de la plique : aussitôt l'accouchement se termina sans le moindre accident pour la malade , et l'affection des poils ne reparut pas.
LXXXIX. Si l'on procède à un rapprochement judicieux des quatre observations que je viens d'exposer, on se convaincra aisément que le cas qui s'est présenté à moi dans le sein de l'hôpital Saint-Louis , est totalement semblable à ceux que l'on voit si souvent en Pologne. Je conserve dans mon cabinet les échantillons qui offrent entr'eux une identité frappante. Ce que je dis de la plique en masse, je puis l'appliquer aux autres espèces, que j'ai cru devoir décrire dans cet ouvrage avec plus d'exactitude , de détail et de précision qu'on ne l'a voit fait jusqu'ici. Il ne me reste maintenant qu'à signaler les phénomènes généraux propres à un genre si singulier de maladie.
SECONDE PARTIE