TABLEAU DE LA DARTRE SQUAMMEUSE
GLXXX. La dartre squammeuse que je vais décrire est infiniment plus grave que la dartre furfuracée. Ce n'est pas sans raison que les auteurs lui ont donné le nom de dartre pipe , de lichen féroce , etc. Nous avons dit que l'espèce précédente se manifestoit communément dans les endroits les plus secs des tégumens , et les plus voisins des articulations ou des aponévroses , etc. Celleci , au contraire, paroît occuper , de préférence , les parties dans lesquelles la graisse , le mucus , le gluten abondent davantage. De-là vient qu'on la rencontre si fréquemment autour des oreilles , au nez , aux lèvres , au bout des mamelles chez les femmes , à l'anus , aux organes sexuels, au périnée, etc. Souvent , elle envahit l'universalité de la peau et y forme des plaques écailleuses, d'une étendue considérable. Enfin , elle n'épargne point les membranes muqueuses, et rampe quelquefois jusque dans l'intérieur de la bouche , du rectum , et du vagin , d'où il est très-difficile de la déraciner.
Lorsque la dartre squammeuse commence à se développer , le système dermoïde s'enflamme , s'irrite , et rougit ordinairement dans un ou plusieurs points de sa surface. Il s'y forme alors de très-petites pustules plus ou moins rapprochées, qui se multiplient en excitant un prurit excessif. Bientôt, il s'en écoule une matière ichoreuse, acre , dont l'odeur ( ainsi que j'ai eu plusieurs fois l'occasion de m'en convaincre ) se rapproche beaucoup de celle de la farine échauffée ou du bois vermoulu. Les vaisseaux par lesquels l'épiderme s'unit à la peau se détruisent , et cette membrane se
résout en écailles larges , humides et transparentes , lesquelles tombent et sont remplacées par d'autres destinées à subir le même sort.
Dans cette variété de la dartre squammeuse , qui a reçu le nom desquammeuse humide [Herpès squammosus madidans ), la peau se fend, et prend un aspect gercé très-propre à la faire reconnoître, surtout quand elle est située à la bouche , aux oreilles , etc. Je ferai observer en outre que les grandes écailles qu'elle forme ne s^exfolient que par un de leurs bords , tandis que l'autre bord adhère fortement à la place qu'elles occupent , d'où on les enlève par lambeaux. Ce caractère physique , vers lequel j'appelle l'attention de mes lecteurs , peut servir à la faire distinguer de la dartre furfuracée , dans laquelle les squammules se séparent entièrement et par la totalité de leur circonférence.
La dartre squammeuse ne prend pas toujours la même physionomie. Souvent les malades ressentent simplement dans une partie de leur corps une sorte de tension et de gêne , qui devient insupportable, et provoque le besoin de la gratter. Bientôt la peau de cette partie acquiert une rougeur aussi intense que celle du carmin, et suinte pendant l'espace de quelques jours. La matière de ce suintement donne lieu à la formation d'une écaille légère sous laquelle vient aboutir une humeur nouvelle. L'écaillé tombe : le bouton grossit, s'enflamme, s'agrandit, suinte, et s'exfolie encore par le même mécanisme. Cette dartre, qui se place communément sur le tissu graisseux de la joue, perd beaucoup de son intensité dans certaines influences atmosphériques, tandis qu'elle devient pkis prononcée et plus ardente dans d'autres. Je l'ai vue acquérir une-très grande étendue chez un enfant de seize ans. {J^oyezhi planche XIV.) Cette variété de dartre s'agrandit en conservant toujours cette forme orbiculaire, qui lui a fait donner, avec juste raison, la dénomination à^ Herpès squammosus orbicularis.
Ces écailles qui constituent la dartre que nous décrivons, prennent des formes très-variées. Souvent la dartre squammeuse a pour signe extérieur le plus éminent, de tracer dans l'intérieur
des mains des orbes qui vont en s'agrandissant du centre à la circonférence. L'épiderme s'altère, blanchit dans plusieurs points de sa surface, et s'enlève circulairement. C'est la variété que je désigne sous le nom de dartre squammeuse centrifuge. ( J^oyez la planche XY, fig. i. ) Souvent aussi les écailles desséchées et coriaces prennent une consistance dure au toucher, et jusqu'à la couleur d'un jaune verdâtre, qu'affectent les lichens dontl'écorce de certains arbres est constamment recouverte. ( J^oyez la planche XV, fig. 2. ) La ressemblance est si frappante à l'extérieur du carpe et du métacarpe, du tarse et du métatarse, aux extrémités des mains et des pieds, qu'il seroit aisé de s'y méprendre. J'ai vu du reste dans la dartre squammeuse lichénoïde, les ongles suivre la dégénération de la peau, se racornir, et contracter différens vices de conformation, souvent même tomber avec les débris de l'épiderme. Pareille remarque a déjà été faite dans la teigne et dans la plique.
C'est surtout lorsque la dartre squammeuse suinte , et qu'elle est souillée de toutes parts par la matière ichoreuse , qu'elle provoque les démangeaisons les plus violentes. Alors la peau est si vivement et si universellement enflammée , qu'elle devient rouge comme le carmin. J'ai même expérimenté dans cette circonstance que l'eau qu'on jette sur leur corps se dessèche avec une rapidité étonnante. Les malades ne parlent que à^âcreté de sang , àefeu intérieur , etc. Il en est qui se croient dans un brasier ardent qui les dévore sans les consumer jamais. D'autres ressentent comme des flammes qui montent et traversent subitement le visage ou d'autres parties du système dermoïde. Aucun auteur n'a véritablement décrit, avec des couleurs assez fortes, les tortures innombrables dont ces infortunés sont la proie. Dans leur désespoir , ils invoquent la mort. J'en ai vu qui éprouvoient des atteintes si véhémentes, qu'ils voul oient se précipiter par les fenêtres de l'hôpital Saint-Louis ; il y eut un malheureux perruquier qui essaya de se pendre avec la corde dont les malades se servent pour se sou-
lever dans leur lit. Aucun repos n'est permis aux malheureuses victimes de la dartre squammeuse. La nuit , surtout , la rosée muqueuse qui les inonde, les empêche de se livrer au sommeil , parce qu'elle provoque à chaque instant des démangeaisons nouvelles. J'en ai observé plusieurs qui , après avoir essuyé mille angoisses depuis la veille , se déchiroient encore au point du jour , au milieu des débris sanglans de leur épiderme. La situation de ces malheureux individus est véritablement des plus souffrantes et des plus pittoresques.
Quelquefois pourtant les démangeaisons que provoque la dartre squammeuse ne sont pas continuelles. Les malades ont des instans de relâche , pendant lesquels leurs douleurs paroissent totalement amorties. Mais leur corps semble receler des humeurs ennemies qui éclatent à la moindre cause. Tout-à-coup , et sans qu'on s'y attende , un nouveau prurit se manifeste. La sensibilité de la peau se réveille, et s'exalte à un tel point, qu'elle absorbe toutes les facultés de l'ame. Ni les exhortations ni les reproches ne peuvent arrêter l'ardeur qu'ils ont à se gratter. La démangeaison s'étend à mesure que le malade tourmente et déchire son enveloppe cutanée , et l'infortuné parcourt ainsi avec ses ongles la totalité de son épiderme. Qui peindra surtout les cuissons que l'on éprouve , lorsque la dartre squammeuse se porte sur la membrane muqueuse du vagin, de la verge , des fosses nasales, de la voûte du palais ! L'humeur qui lubrifie naturellement cette membrane est un aliment continuel pour l'inflammation ; et le supplice qu'on endure se perpétue souvent toute la vie.
J'ai souvent vu survenir dans la dartre squammeuse les phénomènes les plus alarmans. J'ai vu le visage et le corps des malades s'oedématier , et le tissu cellulaire se boufïir et se gonfler par l'irritation herpétique. Nous avons été souvent contraints de traiter des hydrothorax, des ascites , des anasarques, etc. Les douleurs et le prurit s'apaisent alors communément ; mais ces fonctions internes s'exécutent mal. Combien alors n'avons-nous pas eu à
gémir des métastases dartreuses et des engorgemens considérables qui s'effectuoient dans les plus nobles viscères de l'économie animale !
Il arrive communément que la dartre squammeuse est entretenue et fomentée par un vice intérieur ; alors elle ulcère profondément la peau et se convertit en dartre rongeante. Des maux plus graves encore peuvent succéder à cette horrible maladie , et les anciens disoient, avec juste raison, que le lichen frayoit la la route vers la lèpre. En effet , dans quelques circonstances, la peau se gerce d'une manière affreuse ; la chute des poils s'opère à sa surface. On voit s'écouler de toutes parts une matière purulente et fétide , qui se convertit à -la-fois en croûtes et en écailles. La fièvre hectique se déclare. Il se manifeste des douleurs vives qui s'exaspèrent pendant la nuit , ainsi que des démangeaisons universelles. Les corps dégénèrent , pour ainsi dire , en pourriture ; enfin , on voit suivre de très-près le marasme , l'insomnie et la mort.
Mais il est des variétés de la dartre squammeuse qui , dans aucun cas, n'ont une terminaison aussi déplorable. Plusieurs disparoissent spontanément à certaines époques de la vie, et sont remplacées par d'autres infirmités. La squammeuse centrifuge est une des affections cutanées les moins fâcheuses. Elle cesse naturellement par une desquammation successive de l'épiderme des mains. Certains malades guérissent par des bains émolliens ou autres moyens aussi simples. Au surplus , je ne finirois pas , si je voulois raconter ici tous les phénomènes dont j'ai été le témoin. Je prendrai l'exemple le plus frappant dans chaque variété de l'espèce que je décris.