‹ Description des maladies de la peauChapitre 69 sur 94 · OBSERVATIONS RELATIVES A LA DARTRE SQUAMMEUSE · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS RELATIVES A LA DARTRE SQUAMMEUSE

GLXXXL Première Observation. — J'ai observé la dartre sqiiammeuse humide ( Herpès squammosus madidans ) , chez le sieur B"^^^ , né en 1760 , à Troyes en Champagne, ville entourée de marais , qui en rendent l'air très-malsain. Ce malade ne fut d'ailleurs exempt d'aucun des exanthèmes qui sont propres à l'enfance. Sa tête fut couverte par les croûtes de la teigne muqueuse. Il fut même tellement maltraité par la petite vérole, qu'il lui en resta une surdité , laquelle disparut néanmoins par des purgations réitérées que lui prescrivit le célèbre médecin Bouvard. L'affection cutanée dont il s'agit se développa dès les premiers temps de sa vie ; mais ce fut surtout vers l'âge de dixneuf ans qu'elle éclata avec une extrême violence. Elle se porta à la tête d'une force singulière, et sortoit par le front et les joues, où elle déposoit des écailles épaisses d'un aspect affreux. Toute la tête étoit enflée , ainsi que le col , le dessous du menton, et les parties qui avoisinent les oreilles. On y observoit un grand nombre de glandes engorgées qui se prolongeoient jusqu'aux aisselles. Ce mal horrible influoit sur toutes les fonctions du malade ; il dormoit mal , étoit tourmenté par des rêves pénibles , perdoit l'appétit , et tomboit de jour en jour dans un état de faiblesse et de langueur. Je supprime ici tous les remèdes dont il fit usage , pour ne m'arrêter qu'à la partie descriptive de la maladie. Il s'opéra une telle irruption de la dartre sur la face , que cet infortuné ayant horreur de lui-même, se réfugia à la campagne , pour n'être exposé aux regards de personne. Une matière ichoreuse et roussâtre s'échappoit de son corps. On essuyoit et on absorboit l'humidité avec des linges qui s'y coUoient et y adhéroient sans cesse. Certes , je le répète , il seroit trop long de détailler ici les arcanes divers auxquels le malade avoit recours , dans le désespoir

où il se trouvoit. Les drogues qu'il avala , le fatiguèrent à un tel point, qu'elles opérèrent en quelque sorte une révolution dans son tempérament. Il devint semblable au vieillard , et n'éprouva plus aucun attrait pour le sexe féminin. On remarquoit néanmoins que cette effroyable dartre avoit des temps de calme , et qu'elle sévissoit par intervalles , selon que le sieur B^^^ éprouvoit des chagrins , des inquiétudes domestiques , selon qu'il étoit exposé aux intempéries de l'atmosphère, ou à d'autres causes irritantes. C'est alors que le visage se chargeoit d'une manière épouvantable ; l'éruption étoit vive et très-enflammée ; elle gonfloit les joues et les oreilles , au point qu'elles devenoient d'une épaisseur extraordinaire. Il disoit y ressentir des pulsations analogues à celles qui se manifestent dans une partie oùil surviendroit un abcès. Ce qu'il faut surtout ne pas oublier dans le tableau de cette affection désastreuse , ce sont des accès de démangeaison si subits et si violents , que le malade se grattoit par une impulsion involontaire, et s'écorchoit jusqu'au sang. Quelques efforts que l'on fit alors pour l'arrêter , quelques discours qu'on lui tînt , rien ne pouvoit apaiser cette fureur de prurit extraordinaire. Les crises déchirantes se déclaroient quelquefois au milieu delà nuit, quelquefois le jour , dans le bain ou hors du bain. Le malade , qui s'étudie continuellement, a écrit lui-même un rapport très-étendu de ses souffrances , dans lequel il attribue les symptômes qui l'affligent, à ce que sa mère devint enceinte de lui, dans le temps de la menstruation ; même elle fut contrainte de sevrer un autre enfant qu'elle allaitoit. Cette cause , à ce qu'il prétend, jeta dèslors un ferment de corruption dans son sang. Ce qui le confirme dans son opinion , c'est que son père et sa mère jouissent de la meilleure santé , c'est que ses frères et soeurs n'ont jamais éprouvé la moindre éruption herpétique , etc. Au surplus , le sieur B^^^ a obtenu , dans le courant de sa vie , des intervalles très-remarquables de soulagement. Ainsi la première invasion dartreuse qui avoit eu lieu à l'âge de cinq mois , parut s'adoucir à l'âge de cinq I 28.

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ans, c'est-à-dire , en 1765, par l'apparition de la petite-vérole et autres maladies de l'enfance , auxquelles il faillit succomber. Ensuite, la santé du sieur B^^^ ne subit aucune altération jusqu'en janvier 1779. Voilà donc quatorze ans de relâclie. Alors, commença la deuxième irruption , qui se prolongea jusqu'en 1789 ; en sorte qu'elle dura environ dix années. Enfin , nouveau calme , qui se continua pendant environ l'espace de douze ans , et qui conduisit le malade jusqu'en i8o5. Pendant ce temps, il n'éprouva que quelques légères inquiétudes , suite inévitable des vestiges de son ancienne affection. Enfin , ce malbeureux citoyen a essuyé une autre atteinte -, il a suivi tous les conseils •, il a employé tous les remèdes ; il s'est soumis à tous les moyens. Et cependant , à l'beure où j'écris , il est encore dans la plus triste position. 11 ne peut goûter le moindre repos. Souvent , dit-il, la douleur me réveille en sursaut} elle est si aiguë y qiiil me semble avoir sur la jambe une étrille qui la déchire et la brûle tout à-la-fois. Alors , il a beau se contenir , pour ne pas se gratter. Bientôt le prurit triomphe de sa surveillance , et il se décliire avec ses ongles. Quelles expressions assez fortes peuvent peindre les angoisses de l'état que nous décrivons ! Quelle existence , que celle qui fait des jours d'un homme un tissu continuel de tourmens et d'amertumes ! Un semblable fléau n'est-il pas plus affligeant pour l'espèce humaine que la fièvre adynamique ou la péripneumonie , dont le péril est au moins d'une courte durée !

Deuxième Observation. — L'histoire du malheureux Fauvelet offre des circonstances aussi déplorables que la précédente. Cet homme , âgé d'environ quarante-cinq ans , vint à l'hôpital Saint-Louis en 1804. Il en sortit guéri; mais depuis cette époque, il y entra une seconde fois , à cause d'une rechute qu'il avoit éprouvée. Il avoit exercé long-temps le métier de tisserand , à Noyon , département de l'Oise , pays humide et marécageux. Ses parens étoient d'ailleurs bien portans , et ont fourni une longue carrière. Sous ce point de vue , on ne peut que s'étonner de la

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ressemblance frappante de cette maladie avec celle que j'ai déjà exposée très en détail. Au surplus , l'éruption qui se manifesta sur le corps de Fauvelet , fut la suite d'une péripneumonie grave , laquelle se termina, dit-on, par des furoncles d'un volume extraordinaire. Bientôt des boutons nombreux , environnés d'une aréole enflammée , parurent par groupes sur toute la périphérie du système dermoïde. La tête de ces boutons présentoit d'abord une pellicule mince et légère , et leur réunion donnoit lieu ensuite à la formation de plusieurs écailles d'une étendue si considérable, que je les enlevois par lambeaux avec mes doigts, pour les montrer aux élèves qui suivoient mes leçons cliniques. La peau , dépouillée de sa cuticule , étoit tendue , gonflée , luisante , et d'un rouge prononcé comme le carmin. Le malade y ressentoit un tel sentiment de cuisson , qu'il se croyoit dans un brasier ardent. Toutefois , à force de bains , les symptômes s^adoucirent. Deux ans après , nouvelle attaque plus terrible encore que la première. Il fut reçu de nouveau à l'hôpital Saint-Louis, et il y demeura, pendant plus de six mois, en proie aux plus vives démangeaisons. Lorsqu'il avoit passé toute une journée à se gratter , sa peau sanglante et dénuée d'épiderme le rendoit semblable à un animal écorché. Il suintoit de tout son corps une humeur ichoreuse dont l'odeur forte se rapprochoit beaucoup de celle du bois vermoulu. Un prurit brûlant se renouveloit sans cesse , et son désespoir étoit si violent , qu'il se livroit à des mouvemens de fureur que rien ne pouvoit apaiser. L'heure de la nuit , que d'autres attendent avec tant d'impatience , devenoit une heure fatale pour lui , puisqu'elle étoit celle de son supplice. Privé de sommeil, le pauvre Fauvelet tomba dans l'amaigrissement et le marasme. Groira-t-on qu'il a essuyé près de neuf rechutes ou récidives, et qu'il n'a été guéri qu'après plusieurs années d'un traitement assidu !

Troisième Observation. — Je pourrois citer plusieurs exemples de la dartre squammeuse orbiculaire ( Herpès squammosus orbi-

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cuîarls ). Je me borne à citer le cas qui suit : Un garçon âgé d'environ seize ans, d'une physionomie très- agréable , ressentoit un léger prurit sur le milieu de ses deux joues. La peau y étoit rouge et fort enflammée; bientôt il s'y développa deux plaques écailleuses d'une forme orbiculaire. {V'oyez la planche XIV. ) Ces plaques avoient été précédées par de très-petits boutons, qui fournissoient un suintement presqu'imperceptible. Ce qu'il y avoit de très-remarquable , c'est que ces écailles mettoient huit jours à se manifester ; au bout de ce temps , elles tomboient , et se renouveloient encore avec les mêmes phénomènes et les mêmes circonstances. Cette dartre augmentoit d'intensité, lorsque l'air atmosphérique étoit plus vif et plus froid que de coutume. Elle s'apaisoit durant les chaleurs excessives de l'été.

Quatrième Observation. — La dartre squammeuse lichénoïde ( Herpès squaimnosus lichenoïdes ) s'est déclarée avec beaucoup de force chez le nommé Cardonne , tailleur de pierre. Cet homme éprouvoit des démangeaisons analogues à celles que suscitent les autres variétés de dartre que j'ai précédemment établies. Mais les écailles, au lieu d^être humides et transparentes, étoient sèches , dures et coriaces , épaisses et d'une très-forte consistance. Elles étoient spécialement situées sur les phalanges des pieds et des mains , occupoient aussi toute la surface du, corps, en sorte que cet homme maigre et desséché par la vieillesse, vu dans son état de nudité , ressembloit à un arbre antique dont l'écorce seroit recouverte de mousses et de lichens , ce qui lui donnoit l'attitude la plus hideuse et la plus pittoresque.

Cinquième Observation. — Rien de plus intéressant pour la curiosité des pathologistes , que la forme qu'affecte la dartre squammeuse centrifuge. ( J^ojez la planche XV , fig. 2. ) J'en citerai ici deux exemples. Premier fait. Une jeune dame vit se manifester dans le creux de ses mains plusieurs petits boutons qui s'élargissoient en cercle , et qui offroient dans leur milieu un point blanc. Ce point blanc , qui n'étoit autre chose que l'épiderme desséché ,

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croissoit de jour en jour , à mesure que la desquammation s'opéroit , et alloit en s'écaillant du centre à la circonférence. Ces zones étoientrougeâtres; elles étoient toujours un peu élevées au-dessus du niveau de la peau , et très-dures au contact. Sur les bords de ces cercles, on remarquoit une petite membrane blanche qui n'étoit autre chose qu'un reste de la cuticule. Au delà de cette membranule existoit un contour rouge qui annonçoit que l'épiderme alloit se soulever et se dessécher. Quand cette membrane étoit tombée , elle ne tardoit point à se régénérer. Rien n'égaloit les démangeaisons que ressentoit la malade , surtout lorsque la main étoit exposée à la chaleur , ou qu'on la lavoit avec de l'eau tiède. Alors l'éruption devenoit plus foncée en couleur, et prenoit un aspect presque violacé. Quand la malade se grattoit, il s'ensuivoit un gonflement dans l'intérieur de la main , et une chaleur brûlante. La malade jouissoit d'ailleurs d'une bonne santé, et étoit enceinte. Deuxième fait. Nous avons observé la dartre squammeuse centrifuge , à l'hôpital Saint-Louis , sur Jeanne-Marie Richard , âgée de vingt-quatre ans. Il y avoit dans la paume d'une de ses mains sept points d'altération de l'épiderme , qui avoient été produits par l'action du savonnage. Cette dartre étoit à la main gauche , sur laquelle Marie Richard , qui étoit blanchisseuse , frottoit le linge , comme sur une pierre à laver. Cette dartre occasionoit des cuissons , surtout quand la femme fermait et ouvroit la main.

CLXXXII. Est-il une maladie plus horrible et plus désespérante que celle que je viens de décrire ! Cependant elle n'est malheureusement que trop répandue de nos jours ; et les moyens de l'art ne sont que trop souvent sans pouvoir contre un fléau si funeste pour l'espèce humaine.

ESPECE TROISIEME

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