TABLEAU DE LA DARTRE CRUSTACÉE
CLXXXIIL Cette dartre est ainsi désignée à cause de la nature particulière de son éruption. Ce ne sont ni des écailles farineuses , ni des desquammations furfuracées que l'on observe sur la peau ; ce sont des croûtes qui se manifestent à mesure que la matière de l'exsudation herpétique se dessèche et se concrète par l'action de l'air ambiant.
Quand on suit avec quelque attention le développement de la dartre crustacée , on s'aperçoit qu'elle commence toujours de la manière suivante : on voit d'abord paroître sur la peau une multitude de petits boutons , ou plutôt de petites pustules plates , peu apparentes , ayant à peine le volume d'un grain de millet. Bientôt ces pustules se rompent, et le fluide iclioreux qu'elles contiennent , se convertit en croûtes qui prennent diverses formes. Ces croûtes doivent être , pour les praticiens , un objet intéressant d'attention et d'étude : c'est une sorte d'emplâtre , de couvercle salutaire , que la nature établit pour garantir un ulcère ou une maladie quelconque de la peau du contact extérieur.
Les croûtes ne sont en conséquence que le résultat du dessèchement de la matière ichoreuse qui s'échappe de ces petites pustvdes. Il ne faut souvent que l'espace d'un jour pour qu'elles acquièrent une certaine consistance. Elles reçoivent même tous les jours un nouvel accroissement , parce que le foyer de la matière herpétique reste constamment le même. Le plus souvent , elles tombent pour faire place à d'autres, surtout lorsque la dartre est d'un caractère bénin. Elles laissent alors sur la peau des cicatrices légères , ou souvent de simples tâches d'un rouge sale. Au contraire , nous observons que lorsque la dartre porte avec elle un caractère de malignité , les croûtes ne se détachent
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qu'avec une difficulté extrême. Qu'arrive-t-il alors? Le pus s'accumule , l'ulcère s'élargit , la peau s'enflamme , les bords de la dartre se durcissent , et quelquefois se tuméfient considérablement.
En étudiant l'espèce de dartre dont je m'occupe , j'ai rencontré les dispositions les plus singulières dans la configuration des croûtes. Les unes sont lisses et forment comme des plaques plus ou moins étendues sur le système dermoïde ; les autres sont rudes , bosselées , ou offrent de petits sillons irréguliers ; enfin , s'il est permis de se servir de toutes les comparaisons possibles , pour donner une idée juste des maladies, on en rencontre quelquefois qui surprennent l'observateur , par leur ressemblance frappante avec les mousses qu'on voit adhérentes à l'écorce des arbres. J'aurai occasion de revenir encore sur les modifications infiniment variées que peut subir cette sorte de cristallisation morbifique , quand je traiterai des accidens terribles de la lèpre ou d'autres affections analogues.
La couleur des croûtes dartreuses n'est pas moins susceptible de changer. Il en est qui sont blanchâtres ou d'un gris verdâtre comme la fiente des volatiles; mais la plupart sont d'un jaune citrin ou flavescent. Luisantes et comme cristallisées , elles offrent l'apparence d'un miel épais , ou ressemblent assez bien , par leur brillant , aux sucs résineux ou gommeux qui découlent de certains arbres. J'observe , du reste , que les planches qui représentent à mes lecteurs les différentes variétés de la dartre crustacée, donnent l'idée la plus juste de ces nuances.
La dartre crustacée arrive quelquefois à un très-haut degré de violence. Alors , la face des malades se trouve comme masquée par une matière croûte use , sèche et friable , qui adhère plus ou moins fortement à une peau rouge et enflammée. Le tissu cellulaire se tuméfie à un point extrême. Dans les endroits où les croûtes manquent, l'épiderme est souvent dur et raboteux. On y aperçoit des petites écailles; mais dans les parties
écorcliées par la main de l'individu dartreux qui se gratte avec force, la chair vive suinte et offre des petits boutons rougeâtres, qui rendent continuellement un pus iclioreux et quelquefois purulent. Au surplus , il est bien à remarquer que dans une telle circonstance , la peau a une telle disposition à produire des croûtes, que lorsqu'on applique des vésicatoires sur les bras ou ailleurs, on y provoque le développement d'une dartre absolument analogue à celle qu'on observe sur d'autres parties du corps, tant le système dermoïde est, pour ainsi dire, imprégné dans toute sa masse par le virus herpétique.
Lorsque les croûtes tombent d'elles-mêmes ou par l'effet des topiques émolliens, on voit leur succéder, ainsi que je l'ai déjà dit , des croûtes nouvelles qui reviennent à chaque instant moins épaisses, à mesure que l'inflammation diminue. Enfin, elles cessent de paroître quand l'irritation herpétique est totalement anéantie. Quelquefois pourtant elles restent adhérentes à la peau pendant un temps très-considérable , surtout lorsqu'une cause organique fomente ou entretient leur production. C'est ainsi que j'ai vu des croûtes qui avoient séjourné près d'un an sur les jambes d'un malheureux vieillard scorbutique ; elles étoient bosselées, dures, âpres au toucher, ayant presque l'apparence des pierres noircies par la vétusté.
La dartre crustacée produit communément de très-vives démangeaisons sur la peau. Ces démangeaisons sont comme brûlantes dans la variété que je désigne sous le nom de dartre crustacée flavescente ( Herpès crustaceus jlavescens ). Elles ont un grand rapport avec les cuissons et cette sorte de tension que fait éprouver l'érysipèle. Elles ont lieu principalement quand les croûtes sont tombées , et que la partie affectée se trouve dépouillée de son épiderme. Dans les dartres croûteuses qui ont vieilli , les démangeaisons arrivent par accès comme dans les dartres squammeuses. J'ai donné mes soins à un homme de lettres qui , tous les soirs et à une heure fixe , étoit en butte aux assauts du prurit le
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plus extraordinaire : alors il se grattoit avec une violence extrême , et en quelques minutes tous ses membres se trouvoient ensanglantés. Il est néanmoins des variétés de la dartre crustacée , qui ne suscitent point de pareilles souffrances; telle est, par exemple, celle que j'ai décrite sous le titre àH Herpès crustaceus jnusciformis , à cause de son extrême ressemblance avec les mousses qui vivent sur l'écorce des arbres. Les individus qui en sont affectés se plaignoient à peine d'une légère sensation de prurit. On peut consulter les deux observations que je cite à ce sujet.
La dartre crustacée peut occuper différens sièges sur le système dermoïde. La crustacée flavescente ( Herpès crustaceus jlapescens) se place presque toujours sur le milieu des joues, et envahit quelquefois toute la région molaire. Elle s'avance, quoique rarement, jusqu'à la commissure des lèvres, et forme un arc circulaire autour de la bouche. Nous l'avons vue se montrer sur le col, sur le front, et même sur le cuir chevelu, chez un individu raclîilique. Nous l'avons vue pendante en forme de stalactite à Pune des ailes du nez. Elle se place sur le bout des mamelles des femmes , quand elle est mise en jeu par une métastase laiteuse. Enfin , il est assez ordinaire de voir la dartre crustacée éclater sur presque toute la surface du corps ; envelopper les cuisses , les jambes, les bras; s'étendre en larges plaques sur les épaules, le long des reins , et à la partie antérieure du ventre.
Les individus qui sont atteints de la dartre crustacée , éprouvent des récidives très-fréquentes. J'ai eu occasion de l'observer, pendant le cours de deux années, chez le même sujet : cette affection disparoissoit pour quelques mois , lorsqu'on la combattoit par les moyens ordinaires ; mais elle se remontroit au renouvellement des saisons , et toujours de la manière que j'ai déjà exposée : on voyoit d'abord naître sur la peau rouge et enflammée un groupe de petites pustules, accompagnées d'un léger prurit. De chacune de ces pustules découloit un fluide ichoreux , flavescent ,
qui se concrétoit , et se cliangeoit en croûtes cristallines. Enfin , d'autres pustules venoient encore se réunir aux premières qui s'étoient formées, et c'est ainsi que la dartre s'étendoit et se fortifioit. Une pauvre fruitière avoit été parfaitement guérie par les soins que nous lui avions prodigués à l'hôpital Saint-Louis ; elle sortit, et subit une recliute pour s'être exposée, pendant une heure , à l'action d'un soleil ardent. Il est une foule d'individus qui tous les ans arrivent à l'hôpital Saint-Louis , pour s'y faire traiter de cette même maladie. La peau contracte , pour ainsi dire, l'habitude de ce mode d'éruption, et on a besoin des précautions les plus attentives pour la maintenir dans l'état sain.
La dartre crustacée n'est point d'un caractère très-opiniâtre ; mais elle résiste long - temps aux remèdes qu'on lui oppose , quand elle est comphquée et fomentée par la dia thèse scropliuleuse ou scorbutique. Il est vrai que ces mélanges de symptômes qui appartiennent à diverses affections, sont bientôt reconnus par les yeux d'un praticien exercé ; mais souvent combien sont infructueuses les tentatives auxquelles il se livre pour les guérir ! Un soldat de la garde de Paris avoit éprouvé les écrouelles dans son enfance. A l'âge de vingt-huit ans, il fut atteint de la dartre crustacée , et nous observâmes que cette éruption fut extraordinairement rebelle aux moyens curatifs , tandis qu'elle disparoissoit assez vite chez d'autres militaires qui étoient doués d'une meilleure constitution. Je ne cite que cet exemple, et j'en pourrois alléguer une foule d'autres. Il m'est fréquemment arrivé de voir des malades radicalement énervés par le scorbut , conserver des restes de cette dartre pendant des années entières. Tant il est vrai ce que le tempérament et l'ydiosyncrasie sont le vrai champ des maladies » , s'il m'est permis de me servir de l'expression ingénieuse de Bordeu , et que l'état des forces vitales influe continuellement sur la forme et l'intensité de nos affections morbifiques.
[go , MALADIES DE LA PEAU.