OBSERVATIONS RELATIVES A LA DARTRE CRUSTACÉE
GLXX.XIV. Première Observation. — La nommée Hélène Thomas , née à Versailles , et employée à une filature de coton , entra à l'hôpital Saint-Louis , pour s'y faire traiter d'une dartre crustacée flavescente ( Herpès crustaceus jlavescens ). Cette fille étoit douée d'un tempérament lymphatique , ses cheveux et ses sourcils étoient châtains, sa peau étoit très-pâle, et sa figure étoit bouffie , etc. Elle accoucha sans aucun accident , au terme ordinaire de la grossesse. Lorsqu'elle fut entièrement rétablie de ses couches, il lui vint sur la joue droite, à la racine du nez et sous le menton , plusieurs petits boutons vésiculeux , qui se réunirent ensuite pour former une large plaque. De ces boutons exsudoit un fluide blanchâtre qui, en s'épaississant , prenoit la couleur d'un jaune citrin. La concrétion de ce même flnide donnoit lieu à la formation d'une croûte qui étoit d'un jaune verdâtre , assez analogue, par son aspect, aux sucs propres qui sortent de l'écorce de certains arbres , qui s'y condensent et en couvrent la surface. Ces plaques croiiteuses qui couvroient les joues , étoient accompagnées de démangeaisons vives et comme brûlantes. Elles étoient environnées d'une aréole rouge , absolument semblable à celle de l'érysipèle. La maladie céda bientôt à la vapeur émoUiente de l'eau de guimauve , et à l'usage continué des bains tièdes. Cette femme éprouvoit pour la troisième fois une semblable éruption. J'ai déjà dit que la dartre crustacée étoit fort sujette aux récidives.
Deuxième Obserçation. — Il est remarquable que la dartre crustacée flavescente survient souvent après une exposition plus ou moins prolongée au soleil, ou à d'autres causes excitantes. L'exemple suivant le prouve : Rose- Angélique Dana, âgée de vingt-trois ans, cuisinière à Paris, sollicita son entrée dans notre
hôpilal, pour s'y faire traiter cVune éruption de ce genre qui lui étoit survenue depuis trois jours. Cette fdle étoit d'une constitution forte et vigoureuse; elle avoit les cheveux et les sourcils noirs, la peau brune. Habituellement exposée au feu des fourneaux , il lui survint des démangeaisons générales au visage , et bientôt il se manifesta de très-petits boutons dans plusieurs endroits de la face. Ces boutons réunis par groupes, fournirent un fluide plus ou moins abondant, qui s'épaissit et se changea en croûtes d'un jaune particuKer. Ces croûtes ressembloient à des fragmens d'un miel desséché, ou aux sucs gommeux que fournissent beaucoup d'arbres. Lorsque ces croûtes tomboient, il s'en formoit de nouvelles , qui étoient semblables en tout aux précédentes. La peau qui les supportoit étoit d'un rouge très-enflammé. La malade éprouvoit im tel prurit à son visage , qu'elle ne pouvoit goûter un seul instant de sommeil. Elle guérit promptement par les soins qu'elle reçut à l'hôpital Saint-Louis. Des bains émoUiens , un régime doux , suffirent pour la délivrer de cette éruption.
Troisième Observation. — Jeanne-Charlotte Maynard , âgée de dix-huit ans , marchande de bouquets sur les boulevards du Temple, s'étant promenée quelque temps au soleil, fut atteinte d'une dartre crustacée , dont les caractères étoient les suivans : fixée à la face , et dans le milieu de l'une des joues , elle s'annonça d'abord par un petit point rouge , avec chaleur et grande démangeaison. La peau se couvrit d'une croûte épaisse , d'un jaune brillant, nuancé de verd, imitant, par sa couleur et par sa forme, un suc gommeux devenu concret. Cette croûte laissoit suinter par-dessous une humeur ichoreuse , qui s'épaississoit du soir au lendemain. Entrée à l'hôpital Saint-Louis, la malade fut soumise à un traitement an tiplilogis tique , et à des fumigations émollientes. Cette éruption , qui s'étoit considérablement étendue , se dissipa avec une étonnante rapidité. On vit s'opérer pendant quelques jours une légère desquaramation furfuracée , qui disparut entiè-
rement, sans qu'on observât la moindre impresssion ou tache sensible sur la peau , comme cela arrive le plus souvent après de telles affections.
Quatrième Observation. — M. T... , homme de lettres , âgé de cinquante-six ans , d'un tempérament sanguin , né de parens sains , avoit passé une jeunesse extrêmement orageuse , tour-àtour livré aux excès énervans de l'étude prolongée des sciences abstraites et des femmes ; il avoit cependant joui d'une bonne santé jusqu'à l'âge de quarante-deux ans. A cette époque , il lui survint une éruption à la partie postérieure des deux cuisses. Cette éruption étoit accompagnée de vives démangeaisons ; elle se composoit de croûtes grisâtres, qui tomboient facilement lorsqu'il prenoit des bains. L'usage de quelques bouillons amers parvint à la dissiper entièrement. Durant le cours de i8o4 , au mois de février , il éprouva un prurit particulier aux pieds et aux talons. Peu après , il lui survint une éruption croûteuse , qui s'étendit progressivement aux jambes et aux cuisses, il se déclara des démangeaisons qui venoient par crises , et que rien ne pouvoit adoucir. La dartre présentoit alors les caractères que je vais exposer : les croûtes étoient d'une couleur grisâtre ; elles étoient pressées les unes à côté des autres , et présentoient une forme bosselée lorsque le malade les enlevoit en se grattant. La peau dénuée de ces croûtes , étoit altérée dans sa couleur et dans sa texture. Bientôt ces croûtes tomboient et étoient remplacées par des croûtes nouvelles ; on observoit un suintement presque continuel dans les extrémités inférieures. D'ailleurs M. T... avoit beaucoup d'appétit, et remplissoit assez bien ses fonctions.
Cinquième Obsert^ation. — Rosalie Felison , âgée de vingt-quatre ans, d'une constitution lymphatique et caractérisée par la prédominance nerveuse , avoit éprouvé la teigne et la dartre furfuracée dans son enfance. A l'époque de la puberté , il lui survint un petit bouton pustuleux à l'aile gauche du nez. Ce bouton guérit au bout de deux années, par un vésicatoire au col , et par l'usage
de quelques remèdes internes. Un jour, elle reçut un violent coup de raquette sur le nez. Dès-lors , gonflement , rougeur et douleur dans cet organe ; pendant six mois , presqu'aucun changement : mais il se fit alors , à la partie latérale et droite du nez , une petite ouverture qui donna issue à un liquide assez épais , de couleur jaune-clair. A mesure que cette matière sero-purulente se trouvoit en contact avec l'air , elle s'épaississoit et formoit une croûte cylindrique qui pendoit à la manière des stalactites. C'est cette disposition particulière qui m'a déterminé à désigner cette variété sous le nom de dartre stalactiforme (Herpès cmsiaceus procumbens). Je parvins à guérir cette éruption par l'application extérieure du calorique, en approchant tous les jours un morceau de charhon ardent près du houton pustuleux qui formoit la croûte. Sixième Observation. — Je citerai un second exemple de la dartre crustacée stalactiforme. Geneviève Grisou , âgée de quarante-sept ans , d'une santé habituellement très-foible , en est affectée dans ce moment. Cette maladie semble le résultat du dérangement du flux menstruel , qui , depuis l'époque de cette éruption , n'observe plus ses périodes. Cette dartre a commencé par une rougeur érysipélateuse, causant une chaleur brûlante et douloureuse à la partie inférieure des deux ailes du nez. On a vu ensuite paroître à l'une de ces ailes, un bouton pustuleux , qui a suppuré, et s'est recouvert d'une croûte analogue en tout à celle décrite dans la précédente observation. Cette croûte ne reste pas long-temps en place. Abreuvée par une certaine quantité de pus, elle tombe au bout de quelques jours pour être remplacée par une autre.
Septième Observation. — Voici une autre variété non moins intéressante de la dartre crustacée. Alexandre Lebroussard, éventailliste de profession , âgé de seize ans , d'un tempérament lymphatique , et d'une foible constitution , éprouva dans son enfance une galle qu'il porta long-temps sans qu'elle fût soignée , et qui fut ensuite guérie par un traitement méthodique. Depuis cette
guérison, LebroussarcI fut constamment affecté d'une éruption de petits boutons rouges, accompagnés d'un léger prurit. Cette éruption erratique disparut à quatorze ans , et fut remplacée par trois boutons croùteux permanens. Le premier occupoit le sommet de l'index droit; le second, Pextrémité inférieure du radius droit; et le troisième, le centre de la rotule du même côté. Si l'on examine ces boutons au moment de leur apparition , on trouve que leur forme a une parfaite similitude avec un bouton de vaccine parvenu à son quatrième ou cinquième jour. Leur aréole est d'un rouge vif, et à leur centre est une petite croûte granulée d'un gris d'abord blanc , puis verdâtre , auquel on trouve absolument l'aspect de la mousse des toits. Un des caractères distinctifs de cette espèce de dartre , est la lenteur qu'elle met à se développer ; au sixième mois de leur apparition , les boutons n'avoient acquis que le volume d'un pois ordinaire : mais parvenus à ce degré, leur accroissement devint si rapide, que, dans l'espace de quatre mois, celui de l'index étoit de la grosseur d'une fraise, et les deux autres du volume d'une fève des marais. J'ai cru devoir désigner cette variété sous le nom à^ Herpès ci^ustaceus inusclformis ; il est très- facile de la distinguer des dartres qui ressemblent à des licbens.
Huitième Observation, — Un enfant âgé de buit ans, d'une constitution lymphatique , et d'une intelligence très-bornée, a joui d'une assez bonne santé dans ses premières années. Il éprouva , il y a quelques mois , une éruption pétécbiale , qui fut combattue avec succès par les remèdes usités en semblable cas. Il y a peu de temps qu'il fut pris d'une fièvre assez violente , qui disparut avec la même facilité que l'affection précédente. Immédiatement après la cessation de cette fièvre , il survint deux boutons à cet enfant , l'un à la partie interne du bras gauche, l'autre vers le côté externe de l'avant-bras. Ils augmentèrent de volume , et se couvrirent d'une croûte que le petit malade arrachoit souvent , mais qui ne tardoit pas à se renouveler. On administra quelques
rafraîclîissans , et le sirop antiscorbutique sans aucun succès. Ces deux boutons sont restés dans le même état , et présentent aujourd'hui les apparences suivantes : ils ont à-peu-près la largeur d'une monnoie de vingt sols. La croûte qui les recouvre est fendillée , et masquée par de petites éminences. Son aspect a une analogie frappante avec une mousse. Ces deux tubercules s'aplatissent quelquefois et diminuent sensiblement : mais ils augmentent de nouveau ; ils s'environnent d'un léger cercle inflammatoire , et deviennent un peu douloureux 5 ils n^'occasionnent que très-peu de démangeaisons.
CLXXXV. On peut facilement juger , par la lecture des observations que je cite , qu'il existe quelques variétés de la dartre crustacée, dont on n'avait fait encore aucune mention, et qui sont entièrement nouvelles pour le patbologiste. Ces observations m'ont infiniment servi pour completter la description de cette espèce , dont les auteurs n'ont pu qu' ébaucher le tableau dans leurs ouvrages.
ESPÈCE QUATRIÈME