TABLEAU DE LA DARTRE RONGEANTE
GLXXXVI. Que de noms divers cette dartre a reçus ! Quand une maladie est fréquente , quand elle cause des maux graves ou nombreux, il semble que les langues deviennent plus exprès-
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sives pour la désigner. L'horreur qu'elle inspire donne plus d'énergie aux descriptions que l'on en retrace. De -là vient que la dartre dont je vais parler est indiquée, dans les livres de l'art, sous une multitude de dénominations effrayantes , qui peignent , avec plus ou moins de force , l'étendue et l'intensité de ses ravages. G^est ainsi que les titres ^Herpès exedens , ai Herpès esiionienus , de Lupus porax , de Papulafera, de Formica corroswa y lui ont été successivement prodigués.
En effet, quels traits de différence nous présente la marche de cette affection désastreuse , quand on la compare avec celle des autres espèces de dartre ! Celles-ci n'attaquent communément que la peau et le corps réticulaire ; mais la dartre dont il s^agit n'épargne aucun des tissus divers dont le système dermoïde se compose. Elle est le foyer d'une ulcération profonde, d'où s'échappe continuellement une matière purulente , fétide et corrosive , qui va jusqu'à détruire les muscles, les vaisseaux, les membranes , les cartilages , et même les os. Elle fait quelquefois de tels progrès sur la face , qu'elle provoque la chute de tous les poils , en labourant en quelque sorte le visage. Nous avons vu longtemps à l'hôpital Saint-Louis un homme qui avoit entièrement perdu sa barbe, par le triste effet de cette affection désespérante.
Les malades n'éprouvent point sans doute ce prurit si incommode , qui a particulièrement lieu dans les dartres squammeuses et crustacées ; mais ils sont en proie au tourment d'une ardeur dévorante , qui n'est pas moins insupportable , surtout quand , par l'intensité des causes , la dartre se convertit en cancer ulcéré. Cependant il faut aussi le dire : quelquefois la chair est si lentement corrodée , que les malades se plaignent à peine de quelques douleurs obtuses.
Il paroît, du reste, que les phénomènes terribles de cette maladie n'étoient pas très-connus des anciens auteurs , puisqu'il n'en est guère question dans leurs ouvrages. Galien pourtant l'avoit observée ; et en parlant des ravages qu'elle cause , il in-
siste sur le caractère principal qui la constitue, qui est de corroder les tégumens. C'est sans doute parce qu'elle attaque successivement la peau et les parties subjacentes à cet organe, que certains nosographes ne l'ont point classée parmi les dartres, et qu'ils ont préféré la désigner sous le nom ai ulcère herpétique.
La dartre rongeante offre plusieurs degrés aux regards de l'observateur. Avant que cette sorte de décomposition phagédénique se manifeste sur le corps vivant, tout semble annoncer la malignité prochaine des symptômes qui doivent éclater. Le tissu muqueux de la peau rougit avec intensité, devient dur, bosselé, inéaal. Une douleur sourde se déclare dans l'endroit même où commence le développement de la dartre. La surface cutanée est atteinte d'un prurit assez incommode , que les malades cherclient vainement à apaiser par un frottement continuel et trèsnuisible. Toutes les papilles nerveuses sont tellement enflammées , que plus ils se grattent , plus ils disposent le système dermoïde à éprouver des démangeaisons nouvelles. Alors , peut-être conviendroit-il de prévenir la formation de ce mal horrible , ou du moins de l'arrêter dès son début; mais les malades savent à peine ce que doit devenir ce premier point d'irritation : trèssouvent on n'y ajoute aucune importance , et on ne prend aucune mesure pour détourner un pareil fléau.
Semblable à ces germes funestes de putréfaction , qui détruisent avec promptitude la substance intérieure des plus beaux fruits , ce levain de corruption morbifique se déploie bientôt , sans qu'on puisse arrêter sa marche et son affreux développement. Cette décomposition effrayante marche au gré des causes qui la favorisent ; l'épiderme se soulève , se déchire et tombe ; le corps réticulaire s'entame ; la peau entière s'irrite , se tuméfie ; du sein d'une pustule ulcérée jaillit une matière ichoreuse d'une qualité si acre , qu'elle enflamme et rougit les parties environnantes, et qu'elle devient ensuite une des causes les plus actives de l'accroissement du mal. Car , plus cette matière est
abondante , plus la dartre pliagédénique étend ses ravages ; dans le cas contraire, quand la source de cette humeur se tarit, la dartre n'avance point , elle reste stationnaire. Presque toujours , le pus se concrète en une grande croûte , pour former une sorte de couvercle à la partie rongée par la dartre : si cette croûte tombe , il s'en forme une seconde , etc.
Il est un troisième degré de cette affection , dans lequel elle gagne considérablement en profondeur. Elle traverse , en les corrodant, les parties adjacentes au système dermoïde. Les os sont atteints et cariés; et, c'est alors que la matière purulente devient plus épaisse , plus fétide et plus corrosive. Le sommeil des malades commence à être interrompu ; une fièvre lente vient les consumer; les fonctions internes se troublent et se dérangent, particulièrement la digestion ; il survient une diarrhée qui ne manque pas d'être funeste, parce qu'elle affoiblit journellement les forces.
Enfin, tous les systèmes organiques participent à l'infection locale. Le système lymphatique se prend, et tous les viscères abdominaux commencent à s'engorger ; le teint verdâtre des malades annonce que la rate est obstruée; le foie ne tarde pas à subir la même altération ; une infdtration gagne bientôt les parties inférieures. Alors le dévoiement devient perpétuel au lieu d'être intermittent; c'est, à proprement parler, un dévoiement coUiquatif , auquel succède la mort.
La dartre rongeante ou pliagédénique a un caractère particulier qui paroit la distinguer des autres espèces. Elle est le plus ordinairement solitaire sur un point de la surface de la peau , et toute la violence du mal semble , pour ainsi dire , se rassembler dans un seul foyer. Combien de fois ne voit-on pas des jeunes gens, ou des jeunes fdles, ou même des individus de divers âges, atteints de la dartre rongeante, et chez lesquels le reste du corps est doué d'embonpoint et d'une santé parfaite ? Toutes les fonctions s'exécutent d'ailleurs avec une extrême ré-
gularité : la maladie semble parfaitement isolée. Cependant , comme la dartre rongeante a aussi la marclie rampante de toutes les affections herpétiques , on la voit quelquefois quitter un endroit pour se porter sur un autre; dans certaines circonstances, elle attaque successivement plusieurs parties de la face , et laisse la peau universellement labourée par des cicatrices.
Quelques auteurs ont confondu la dartre rongeante avec le cancer. Le pathologiste exercé voit cependant une grande différence entre ces deux affections. Quoique la première fasse éprouver un sentiment de cuisson brûlante , elle exempte néanmoins les individus qui en sont atteints de ces douleurs vives et lancinantes qui caractérisent spécialement le cancer. D'ailleurs , elle n'a point la même fétidité , ni la même couleur , ni le même aspect. Dans le cancer , la chair fongeuse s'élève en bourgeons , en tubercules , etc. Les bords de cet horrible ulcère sont durs , calleux , renversés ; les vaisseaux qui s'y distribuent , s'y dilatent et deviennent variqueux. Dans la dartre phagédénique , au contraire, on ne voit qu'un cercle rouge et enflammé , plus ou moins étendu, qui environne le point pustuleux.
La dartre rongeante est susceptible de plusieurs complications, dont il ne faut pas négliger l'étude. Lorsqu'elle est combinée avec le scorbut, elle a un aspect livide, et la peau est , pour ainsi dire , vergetée de taches bleuâtres. Lorsqu'elle tient au vice syphilitique , elle présente une teinte cuivreuse , qui est propre à cette affreuse maladie ; enfin, lorsqu'elle est fomentée par la dia thèse scrophuleuse , on aperçoit des élévations charnues , et une telle turgescence du tissu cellulaire , que la tête de certains individus en est monstrueuse. C'est ainsi que la cause radicale qui suscite la dartre est, en quelque sorte, empreinte sur le mal, lui donne sa physionomie , et se montre d'une manière frappante aux regards de l'observateur.
J'ai déjà fait remarquer plus haut que la dartre rongeante est presque toujours une et solitaire sur un point particulier de la
surface du corps. Je dois ajouter qu'elle semble se jeter de préférence sur certaines parties. C'est ainsi que le visage en est le plus fréquemment atteint, et qu'on la voit ordinairement se manifester sur le nez et sur la lèvre supérieure de la bouche. Gomme elle conserve le caractère serpigineux des autres dartres , quelquefois elle s'avance jusqu'au front , qu'elle ronge profondément. Dans d'autres circonstances, quoique rares , je l'ai vue se déployer à la région des reins et des lombes , etc. Je me souviendrai toujours d'un malheureux cavalier militaire qui éprouva une semblable affection à la partie externe de la cuisse gauche , et qui en mourut. Enfin, je puis dire avoir observé un cas où la peau d'une femme indigente avoit été entièrement lacérée par ce fléau déplorable.
Est-il une dartre plus redoutable que celle dont je viens de retracer le tableau ? Si du moins elle se bornoit à n'attaquer que certains âges , certaines conditions de la vie humaine ! Mais rien n'est épargné; cette dégénération affreuse se rencontre chez les enfans , chez les hommes d'un âge mûr , chez les vieillards ; elle peut atteindre l'un et l'autre sexe ; on la trouve chez les riches aussi bien que chez les pauvres , etc. Pourquoi faut-il que l'espèce la plus fatale soit aussi la plus répandue ! C'est un spectacle digne de pitié que celui qu'offre l'intérieur de l'hôpital Saint-Louis , lorsqu'on voit promener dans les cours de ce vaste bâtiment cette multitude d'individus, dont le visage est affreusement défiguré, et qui sont privés, par la dartre rongeante, des traits les plus importans dont se compose la physionomie humaine.