‹ Description des maladies de la peauChapitre 75 sur 94 · OBSERVATIONS RELATIVES A LA DARTRE RONGEANTE · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS RELATIVES A LA DARTRE RONGEANTE

GLXXXVIL Première Observation. — Louise - Marguerite Beaudot, âgée d'environ quarante-six ans , exerçant l'état de cuisinière, étoit née à Beaune , de parens très-sains. Elle avoit joui, dans sa jeunesse, d'une santé parfaite. Mariée à vingt-cinq ans, elle eut deux enfans qui se portent bien. Pendant qu'elle allaitoit pour la seconde fois, il lui survint, au côté gauche de la cloison du nez, sur le cartilage, et très-près de l'ouverture antérieure de la narine, un bouton dur, accompagné de démangeaisons assez vives. Cette malheureuse femme appliqua du cérat sur ce bouton , qui fit de tels progrès , qu'en quatre mois la cloison fut percée de manière qu'un liquide porté dans une narine sortoit par l'autre. Elle consulta plusieurs médecins, essaya plusieurs remèdes , enfin vint demander du secours à l'hôpital Saint- Louis. Le mal avoit fait de nouveaux progrès à l'époque où elle se présenta. Voici ce que nous observâmes : un espace quadrilatère, circonscrit, dans lequel se trouvoit compris le nez jusqu'à sa racine , la lèvre supérieure et les joues dans l'étendue d'un demi-pouce de chaque côté; toutes ces parties étoient gonflées, et offroient une surface polie, de couleur amaranthe, parsemée de plusieurs pustules élevées et arrondies. Ces pustules, après deux ou trois semaines, blanchissoient par leur sommet, et s'ouvroient pour donner issue à une humeur ichoreuse, qui se condensoit, se desséchoit, et formoit des croûtes jaunâtres plus ou moins épaisses, qui se détachoient et tomboient par fragmens. La malade éprouvoit un prurit violent dans les parties affectées , et cher choit à se soulager en les grattant sans cesse avec ses doigts.

Deuxième Obserualion. — Jean-Baptiste Bove, âgé de cinquante-trois ans, d'un tempérament robuste, qui n'avoit jamais

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éprouvé aucune maladie , fut affecté , il y a deux ans , d'une dartre rongeante qui occupoit toute la surface du nez , la lèvre supérieure , et une partie de la joue. La dartre commença par l'engorgement de la membrane muqueuse qui tapisse les fosses nasales. Cette membrane s'ulcéra ; il en découla un pus fétide : les ailes du nez étoient très-enflammées. Le malade ayant pris un grand nombre de bains locaux avec l'eau de guimauve, l'irritation établit son siège. De très-petits boutons se manifestèrent à la partie inférieure du nez , à la partie moyenne de la face , et à la lèvre supérieure ; ces boutons laissoient suinter une matière iclioreuse , qui produisoit une très -grande démangeaison. 11 ne se forma point de croûtes, mais la peau fut corrodée progressivement dans tout l'espace que j'ai déjà déterminé. Six mois après , la maladie borna ses ravages ; et le mallieureux individu qui fait le sujet de cette observation , resta défiguré par de profondes cicatrices.

Troisième Observation. — Nous avons gardé long -temps à l'bôpital Saint-Louis le nommé Delcé, ouvrier à la monnoie, âgé d'environ quarante-six ans, liomme d'ailleurs vigoureux et robuste, aussi bien que trois enfans qu'il a eus d'une femme trèssaine et très-bien portante. Un jour , il fut soudainement atteint d'une tuméfaction à la lèvre supérieure ; cette tuméfaction se propagea bientôt jusqu'à l'aile gauche du nez. La partie contiguë de la joue étoit enflammée et colorée d'un rouge très-vif. Cet homme disoit n'éprouver d'autre sensation qu'un prurit véhément, qu'il exaspéroit encore par l'habitude qu'il avoit de porter toujours ses doigts sur le siège du mal. J'ai déjà dit qu'il étoit ouvrier à la monnoie , et par conséquent , il avoit presque toujours les mains imprégnées de particules métalliques, ce qui ne contribuoit pas peu à l'accroissement de l'irritation : aussi la peau commença-t-elle à s'ulcérer ; et déjà la maladie avoit fait de grands progrès, lorsqu'il vint réclamer du secours à l'hôpital Saint-Louis. Je fis appliquer sur le mal des linges baignés dans

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une dissolution de muriate suroxigéné de mercure , que l'on combinoit parfois avec une dissolution d^opium gommeux. Ce topique borna les ravages de la dartre rongeante, et le malade resta six mois parfaitement guéri. Au bout de ce temps , il subit une rechute; mon collègue Riclierand le traita par le caustique de Rousselot , qui lui réussit parfaitement.

Quatrième Ohservaûon, — Catherine Ratinelle , âgée de soixan te-deux ans, blanchisseuse de son état, entra à l'hôpital Saint- Louis dans le courant de l'année 1806. Cette femme étoit affectée d'une dartre rongeante depuis près de trois mois ; elle ne savoit à quelle cause attribuer sa formation. La dartre étoit située à la base du nez, occupoit toute la lèvre supérieure, et pénétroit jusque dans l'intérieur des fosses nasales ; la peau environnante étoit tendue , gonflée , et couleur de lie de vin. Ce qu^il y a de très-remarquable dans le cas que j'indique, c'est qu'on observoit à peine une légère suppuration dans les parties affectées ; c'est que la matière ichoreuse étoit en très-petite quantité, et ne formoit aucune croûte : néanmoins le cartilage qui constitue la cloison moyenne du nez fut détruit dans son entier. Il n'étoit pas moins étonnant de voir que cette femme disoit ne souffrir aucune démangeaison, ni aucune sorte de douleur. L'érosion se borna enfin après quatre mois de traitement.

Cinquième Observation. — Eléonore Livon , âgée de vingtdeux ans , ayant contracté plusieurs fois la maladie vénérienne , étoit attaquée depuis seize mois d'une dartre , située à la partie antérieure du. front. Cette maladie avoit commencé par un petit bouton rouge , que la malade déchira avec ses doigts. Ce déchirement donna heu à une ulcération qui fit peu à peu des progrès; autour de cette ulcération on vit se développer un certain nombre de petits boutons blanchâtres , qui rendoient une sérosité assez abondante. Le chirurgien, aux soins duquel la malade fut confiée , appliqua des feuilles de joubarbe pilées , qui , au bout de neuf mois, firent disparoître entièrement cette maladie; mais.

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quelque temps après , elle fut frappée par une pierre à l'œil. Dèslors , l'affection primitive reparut ; la peau se gonfla , devint douloureuse , et acquit la couleur d'un rouge cuivreux très-intense , couleur très-ordinaire aux exanthèmes sypliili tiques. On mit en usage les amers et l'eau de Van - Sv^ieten. Après une année de soins assidus, l'ulcère se cicatrisa de nouveau; et depuis cette époque , il n'y a point eu de rechute.

Sixième Observation. — Le cas que nous allons citer est d'un intérêt particulier, parce que la dartre rongeante n'étoit point à la place qu'elle a coutume d'occuper , et parce qu'elle se compliquoit des symptômes du scorbut. Il s'agit d'un homme accablé sous le poids des années , d'une constitution très-débile , qui , toute sa vie , avoit été sujet aux affections herpétiques. Comme il étoit en proie à un violent prurit , il tenta différens remèdes qui ne purent que pallier le mal en le répercutant. A l'âge de soixante-quatorze ans, il fit une chute ; on l'apporta à l'Hôtel-Dieu , où il éprouva une tristesse si profonde , qu'il se manifesta subitement une dartre rongeante sur la partie antérieure du thorax : la peau étoit d'une couleur livide et terreuse. Cette éruption produisit ses ravages avec une promptitude si extraordinaire , qu'en moins de six jours , les tégumens de la poitrine et de l'épaule furent labourés par elle. Il fut alors transféré à l'hôpital Saint-Louis. Je le fis panser avec du cérat souffre par mon élève M. Bachelet ; mais une fièvre adynamique vint le saisir au milieu de ses horribles souffrances : il succomba. Septième Observation. — La dartre rongeante se complique le plus souvent de la diathèse scrophuleuse. En voici un exemple ; je pourrois en citer vm très-grand nombre. Antoine Broussel, âgé de vingt-sept ans , né à Babeuf , département de l'Oise , de parens très-sains , ne se souvenoit point d'avoir éprouvé aucune affection ni glanduleuse ni cutanée , jusqu'à l'invasion de la maladie actuelle. Il y a quatre ans que , sans cause connue , il lui survint à la partie gauche et supérieure du col , dans la glande sous-

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maxillaire , un engorgement qui augmenta successivement , et se termina par une suppuration , laissant après elle une croûte jaunâtre qui tomboit et se renouveloit par intervalles. Bientôt après on vit paroître au nez , et dans une portion de la lèvre supérieure , un petit bouton vésiculeux , donnant un pus roussâtre , placé sur une étendue d'un ronge lie de vin , sur les bords de laquelle on observoit de petites végétations cbarnues ; ces végétations sont le caractère spécial de la présence des scrophules : on les remarque aussi dans la crustacée flavescente , lorsqu'elle est compliquée de cette affection. Quant au bouton vésiculeux dont je viens de faire mention, il avodt profondément ulcéré la peau, et dévoré presque tous les cartilages du nez.

Huitième Observation. — J'ai eu occasion d'observer l'horrible complication de la dartre rongeante avec le cancer ; et beaucoup d'élèves furent comme moi les témoins de toutes les circonstances de ce fait. Un militaire, âgé d'environ trente-cinq ans, prétendoit avoir toujours ressenti de la douleur dans l'intérieur des fosses nasales , lorsqu'il se mouclioit. Cette douleur s'accrut d'une manière alarmante , après qu'il eut enduré les fatigues des différentes guerres qui ont eu lieu pendant la révolution française ; il se crut infecté du vice syphilitique, et fit vainement l'essai de plusieurs remèdes. Le mal prit de l'accroissement ; le nez et la lèvre supérieure s'enflammèrent; la tuméfaction de ces organes fut portée au plus haut degré. On vit se manifester à la surface du nez un bouton pustuleux, auquel succéda l'ulcération de la peau. La démangeaison étoit continuelle , mais peu intense : ce n'étoit effectivement , à l'époque dont je parle , qu'une simple dartre rongeante. Cependant , le malade étoit dévoré par le chagrin ; il se livra même à un tel désespoir, qu'il voulut plusieurs fois se donner la mort. Après une scène déplorable de ce genre , les symptômes s'exaspérèrent tellement , que l'aspect de l'ulcère fut totalement changé en quelques jours. Ses bords étoient tuberculeux et renversés : il rendoit une sanie verdâtre si fétide , qu'on

n'approchoit du malade qu'avec répugnance. A ce prurit léger qui avoit caractérisé le premier degré de cette maladie , succédèrent des douleurs atroces, (c II me semble, disoit cet infortuné, que des chiens affamés mordent et dévorent mes chairs )). Aussi n'eut-il pas le courage d'attendre la fin de sa destruction ; il s'étrangla avec ime corde qui étoit attachée au ciel de son lit. CLXXXVIII. Ces faits établissent les caractères immuables de l'espèce que je voulois faire connoître. Je n'ai pas eu besoin , comme tant d'autres , de confirmer mes descriptions par l'autorité des observateurs anciens : j'ai vu de mes yeux plus de huit cents individus atteints de cette affreuse maladie. Si tous les auteurs pouvoient parler , ainsi que moi, avec cette conviction que donne le spectacle continuel des phénomènes pathologiques , nous aurions des tableaux plus vrais.

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