OBSERVATIONS RELATIVES A LA DARTRE PHLYCTÉNOIDE
CXCIIL Première Observation. — J'ai fait graver dans cet ouvrage la tète de la femme qui fait le sujet de notre première observation. ( Voyez la planche XXIII. ) Anne Brundomy étoit âgée de cinquante-sept ans , lorsqu'elle se présenta à l'hôpital Saint-Louis pour y recevoir nos soins. Elle avoit éprouvé peu
d'accidens pendant le cours de sa vie ; mais elle essuya un vif chagrin par la perte d'un époux qui avoit toujours été l'objet de ses plus tendres affections. Un jour, après avoir éprouvé quelque embarras dans les voies digestives , elle fut prise spontanément d'une éruption vésiculeuse, qui s'étendit insensiblement à tout le système des tégumens. Ces vésicules étoient ovales ; elles se multiplièrent si rapidement , qu'elles devinrent bientôt confluentes : elles n'étoient d'ailleurs environnées d'aucune aréole inflammatoire. Interrogée sur le genre de douleur qu'elle éprouvoit, la malade nous disoit être en proie à un sentiment général de brûlure et de cuisson qu'elle pouvoit à peine supporter. L'éruption fit peu à peu des progrès funestes. Des plilyctènes se formèrent sur la membrane muqueuse de la bouche , de l'œsophage , et de tout le tube intestinal. Il lui sembloit , disoit-elle alors , que des charbons ardens rouloient dans ses entrailles. La malade resta près de dix-neuf mois dans ce triste état. Enfin, durant les quinze jours qui précédèrent sa mort, elle fut en proie aux accidens les plus pressans d'une fièvre adynamique continue. Son visage étoit décomposé; sa langue sèche et couverte de croûtes, étoit dans certains endroits ulcérée , et présentoit dans d'autres de petites ampoules remplies d'un fluide grisâtre. Les dents étoient fuligineuses , l'haleine très-fétide. A ces accidens , se joignoient un pouls fréquent et dur, une tension de ventre qui étoit très-sensible, et un délire violent et continuel pendant les nuits. La veille du jour où elle expira, les selles étoient abondantes et involontaires, et la respiration étoit très-gênée.
Deuxième Observation. — Il y avoit à l'hôpital Saint-Louis , un commissionnaire , nommé Pierre Roger , lequel étoit âgé d'environ soixante ans. Il fut attaqué d'une dartre phlycténoïde. Elle se montra sous la forme de pustules séparées , et de la grosseur d'une noisette , sur le moignon , ainsi que sur les parties antérieures et postérieures de l'épaule droite , à la manière d'une écharpe. Le côté interne du bras en étoit également affecté. On
en voyoit aussi sur le col et sur le cuir chevelu. Ces vésicules, remplies d'un fluide transparent , s'afFaissoient en se ridant , ou se crevoient spontanément , et laissoient le tissu réticulaire à nud. Quelques jours après le dessèchement de l'éruption , la peauprésentoit des macula tures rougeâtres , comme si on l'eût brûlée avec le feu ou avec l'acide nitrique concentré. Les démangeaisons ne furent pas très-vives ; mais il y a voit sur toute la peau un sentiment de tension très-incommode. J'observai encore qu'il survint un flux de sang par le rectum. Cet homme avoit été exposé trèslong-temps aux vicissitudes des saisons , et dans l'état de détresse où il se trouvoit , il n'a voit pu se procurer même les choses les plus nécessaires.
Troisième Obserçaiion. — Nous avons observé la dartre phlycténoïde zoniforme chez le nommé Jean-Francois Lecler , âeé de cinquante-huit ans , qui faisoit l'office d'infirmier dans les salles de l'hôpital Saint-Louis. Il fut attaqué, dans le mois de juillet, des premiers symptômes qui appartiennent à cette variété. Il éprouva des démangeaisons très-vives vers la région lombaire. Plusieurs vésicules se manifestèrent sur cette région; il s'en forma d^ autres autour de l'ombilic , et sur les fausses côtes du flanc droit. Elles s'accrurent et devinrent très-saillantes. En se réunissant à d'autres, elles formèrent des plaques peu étendues. La peau étoit très-rouge et très-enflammée. Le malade y ressentoit des douleurs lancinantes qui l'empêchoient de dormir. Dans le commencement, les vésicules étoient tendues , très-élevées , transparentes , et contenoient un fluide séreux; ensuite elles devinrent jaunâtres et le fluide plus épais ; elles finirent par se dessécher ; mais la place qu'elles occupoient, est constamment engorgée; elle offre des maculatures d'un rouge foncé , qu'on croiroit indélébiles.
Quatrième Observation. — Autre exemple de la même variété. J'ai observé la zone chez une jeune dame , qui a bien voulu permettre qu'on dessinât , avec la plus sévère exactitude , le genre d'éruption dont elle étoit atteinte. Consultez la planche XXIV.
MALADIES DE LA PEAU. 22rj
Cette zone étoit composée de petites vésicules plus ou moins rapprochées, qui se remplissoient d'une sérosité iclioreuse. L'exanthème alloit en montant, depuis l'ombihc jusqu'au milieu de la colonne épinière. La malade soufFroit des crampes intolérables à la région épigastrique , et les effets de la brûlure dans toute leur énergie. La langue étoit chargée, et la malade n'avoit aucune appétence pour les aliiiiens. Le sommeil étoit interrompu. Ce qu'il y avoit de remarquable, c'est que les glandes des aisselles et des aines étoient un peu engorgées. Les boutons vésiculeux étoient dispersés par plaques, et il y avoit entre ces plaques des intervalles libres. Croira-t-on que depuis deux années cette dartre n'a cessé de reparoitre au renouvellement de toutes les saisons, et qu'alors même que les phlyctènes s'évanouissent , la malade est en proie aux douleurs les plus cuisantes, qui suivent absolument le trajet de la ceinture dartreuse?
Cinquième Observation. — L'observation que je vais rapporter est intéressante , à cause de la forme particulière des vésicules , qui étoient entièrement circulaires, quoique dépourvues d'aréole inflammatoire. Louis Boucher, âgé de quinze ans, n'avoit jamais éprouvé aucune maladie cutanée. Il fut pris soudainement à la jambe d'une démangeaison dévorante, accompagnée de l'éruption de quelques boutons rouges , enflammés et douloureux. La fièvre se déclara , et l'éruption marcha avec rapidité. A ces premiers boutons, il en succéda d'autres remplis d'une sérosité épaisse. En même temps , il se manifesta des phlyctènes non ovales, mais trèsréguhèrement arrondies , sans aréole inflammatoire , pleines d'une sérosité grisâtre, bien moins consistante que celle des boutons. Leur apparition étoit annoncée par des douleurs semblables à celles que produiroient des brûlures ou un fort tiraillement. Les vésicules se conservèrent pendant une semaine , au bout de laquelle toutes sans exception s'étoient vidées de leur sérosité. Tous les jours , les bras , les cuisses , le tronc , la face, se couvroient de marques rougeâtres, circonscrites, mais irrégulièrement disper-
sées, et séparées à une grande distance les unes des autres. C'est à l'endroit de ces plaques que se développoient de nouvelles plilyctènes , qui suivoient absolument la même marche que les premières. L'épiderme soulevé par le fluide , lui donnoit issue en se crevant, se ridoit , s'afFaissoit , et restoit collé à la peau , par l'exsudation de la surface enflammée , comme il arriveroit à la cloche d'un vésicatoire exposé à l'air libre. J'ai déjà parlé de plusieurs petits boutons qui se manifestoient dans les intervalles des phlyctènes. Ils étoient remplis d'une humeur blanchâtre , épaisse et puriforme. Ils étoient déprimés dans leur centre , et bordés d'une petite ligne rouge. Ils se desséchoient , et étoient remplacés par une petite croûte brune et rugueuse ; ce qui les faisoit ressembler à des grains de petite-vérole. Cette maladie n'a duré qu'un mois ; mais le jeune malade a éprouvé souvent ce genre d'éruption.
Sixième Observation. — Souvent la dartre phlycténoïde se termine par des boutons phlegmoneux , surtout chez les indigens et tous ceux qui sont affoiblis par la cachexie scorbutique. Mais un tel accident n'est qu'un phénomène consécutif de l'éruption principale. Dans l'hôpital Saint-Louis , nous avons donné des soins à Geneviève Budot, brodeuse de profession, âgée de vingt-quatre ans, née de parens très- malsains. Elle n'éprouvoit pourtant ellemême aucune altération dans sa santé, si ce n'est qu'elle étoitfort sujette aux fleurs-blanches. Trois ou quatre fois durant le cours de l'année, elle étoit attaquée d'une fièvre qui persistoit pendant sept ou huit jours , et qui étoit suivie d'une éruption de phlyctènes, d'abord aux seins , ensuite à la partie supérieure des épaules, ainsi qu'à une partie des deux bras. L'humeur contenue dans les phlyctènes étoit d'un clair jaunâtre. La dartre parcouroit ses périodes ordinaires , et par suite il survenoit une quantité énorme de clous ou furoncles , disséminés sur toutes les parties du corps , se succédant les uns aux autres durant l'espace de six semaines. Ces furoncles ne paroissoient pas dans toutes les rechutes qu'éprouvoit la malade. La cause présumée de ces divers plié-
nomènes morbifiques , tenoit à des chagrins très -prolongés. CXCIV. J'aurois pu fournir un plus grand nombre d'observations. Quoique cette dartre soit généralement moins fréquente que les espèces précédemment décrites, j'en ai vu pourtant des exemples très-variés à l'hôpital Saint-Louis. Quand on considère avec quelque attention sa marche et ses phénomènes , on trouve qu'elle a des rapports d'analogie très-marqués avec la crustacée flavescente [Herpès cnistaceus Jlaçescens). Il est vrai que le genre de l'éruption n'est pas le même : sur l'une , il se manifeste des croûtes ; sur l'autre des vésicules. Mais toutes les deux offrent le même caractère d'inflammation , le même genre de sensation ; toutes les deux impriment à la peau un aspect érysipélateux , etc.
ESPÈCE SEPTIÈME
DARTRE ÉRYTHÉMOIDE. HERPES ERYTHEMOIDES. ( PLANCHE XXV. )
Dartre se manifestant sur une ou plusieurs parties des te'guinens, par des e'ievvues rouges et enflamme'es. Ces élevures, produites par le gonflement du tissu cutané, se terminent à la longue par de le'gères exfoliations de l'epiderme , analogues à celles de l'érytbême.
Obs. La dartre érytliémoïde contient peut-être des variétés que l'observation n'a pu encore découvi'ir. J'ai rempli l'objet le plus important, qui étoit de signaler d'abord aux yeux des praticiens les wais caractères de cette espèce. Pourroit-on lui rapporter cette éruption singubère , qui forme çà et là des élevures rougeâtres et comme biûlées , semblables aux vésicides plates que fait naître sur la peau la percussion opérée avec des orties ? Dans ce cas , on la désigneroit sous le nom ^Herpès erytliemoïdes urticatus. Ces élevures se montrent surtout en très-grande quantité sur la peau, lorsqu'on la gratte avec force : elles y occasionent ime démangeaison brûlante. Toute cause irritante, comme , par exemple , la cbaleur de l'atmosphère, les alimens salés, ou des liqueurs spiritueuses , etc. , peuvent causer leur développement. Elles sont d'une grandeur ti'ès-variable. Il en est qui ne surpassent point une grosse tête d'épingle , d'autres qui égalent une pièce de monnaie de dix sols : les mies sont blanches : on les prendroit pour des vésicules 3 d'autres enfin sont uniformément rosées dès l'instant de leur apparition. Elles paroissent brusquement et cessent de même : alors la peau n'est plus tuméfiée 5 mais on n'y voit ni exsudation ni desqnammation. Cependant cet exanthème peut dmer long-temps 5 car les élevin^es ou saillies cutanées , ne s'évanouissent sm' une partie du corps que pour se porter siu' une auti'e, etc.