DES PHÉNOMÈNES GÉNÉRAUX QUI CARACTÉRISENT LA MARCHE DES DARTRES
GXCIX. Les pathologistes indiquent ordinairement , sous le nom général de Dartres , des phlegmasies cutanées qui affectent le plus souvent une marche chronique , et qui s'offrent à l'observation sous une multitude de formes diverses. Lorsqu'elles commencent à se manifester , on aperçoit sur la peau un assemblage de petits boutons rouges, abondans, épars ou réunis, dont l'apparition est
annoncée par un sentiment de tension très-incommode , ou d'un prurit plus ou moins violent,
ce. Bientôt ces boutons , d'où suinte une humeur iclioreuse , se convertissent en légères écailles farineuses, ou en larges exfoliations épidermoïques. Quelquefois, ce sont des croûtes épaisses qui couvrent le siège du mal ; quelquefois aussi la matière de la suppuration agit sur l'appareil tégumentaire , en le corrodant. Dans certains cas , ce sont des pustules qui s'élèvent et se maintiennent avec leur forme primitive, jusqu'à leur entière dessiccation ; dans d'autres cas , ce sont des plilyctènes ou vésicules remplies d'un fluide séreux et transparent, qui naissent et s'éteignent avec la rapidité de l'érysipèle. Enfin , il est de ces affections dans lesquelles la peau rougit , se tuméfie , et simule tous les phénomènes de l'éry thème, etc.
GGL La fièvre accompagne rarement ces exanthèmes opiniâtres , à moins qu'une irritation extraordinaire ne survienne dans le système dermoïde ; c'est ce qui fait que leurs périodes s'écoulent avec tant de lenteur : Herpès ajfectus duiturnus est, et longo tempore senescens, dit Hafenreffer. J'excepterai néanmoins les deux dernières espèces que j'ai décrites. Mais cette fièvre concomitante n'a pas constamment un caractère aigu ; elle se prolonge quelquefois pendant un temps très-considérable.
CGIL Les dartres se dessinent ordinairement sur le système dermoïde par des plaques ou éruptions arrondies, et ce phénomène est digne de remarque. Les unes forment des cercles réguliers ; plusieurs sont ovales ou semi-lunaires : on en voit qui représentent des triangles, des crochets, et autres figures bizarres propres à étonner les observateurs. On distinguoit sur la peau d'une jeune femme que l'on traitoit à l'hôpital Saint-Louis, d'une dartre furfuracée [Herpès furfuraceus circinatus) , des chiffres si bien imités, qu'ils faisoient une illusion complète à tous les regards.
GGIIL Un caractère non moins frappant des différentes espèces de dartres , est de s'étendre en exécutant une sorte de
mouvement de reptation sur la périphérie du corps vivant. De là sont dérivées les expressions diverses auxquelles on a eu recours pour les qualifier : Herpès y serpigo , serpentia ulcéra, etc. On a voulu indiquer par ces dénominations énergiques la marche sinueuse de ces phlegmasies cutanées qui ont quelque analogie avec celle des reptiles.
CGIV. Quoique les dartres puissent atteindre indistinctement toutes les parties de nos tégumens, chaque espèce paroît néanmoins occuper un siège d'élection aussitôt qu'elle se développe. La dartre furfuracée attaque de préférence le voisinage des articulations, la face externe des hras et des cuisses ; enfin, les endroits contigus aux grandes aponévroses. La dartre squammeuse s'établit, au contraire, sur la face interne des extrémités supérieures et inférieures , dans le ph des coudes et des genoux, dans les oreilles ou près du vagin , non loin des organes où s'opère naturellement quelque suintement ou quelque sécrétion. On trouve communément la dartre crustacée sur le tissu graisseux des joues. La rongeante dévore les lèvres, les ailes et la cloison moyenne du nez. La pustuleuse tourmente pour l'ordinaire le menton, le front, le derrière des épaules. La phlycténoïde s'élargit en bande circulaire autour de l'un ou de l'autre hypocondre , ou s'étale en larges plaques sur le dos, etc. Enfin, l'érythémoïde irrite le dos des mains, le visage, la région sternale, etc.
CCV. Toutefois, les dartres, par une suite nécessaire de leur génie mobile et fugace, peuvent disparoître spontanément, pour se remontrer ensuite sur un siège différent : ce sont les fnrfuracées qui manifestent principalement ce phénomène d'inconstance et de variabilité. Nous en avons observé une à l'hôpital Saint- Louis, qui changeoit de place pour la sixième fois. Quoique la dartre rongeante ait en général plus de fixité que les autres espèces, on la voit néanmoins dans quelques circonstances ( surtout lorsqu'elle est entretenue par une cause scrophuleuse ) , parcourir en rampant la peau de la face , du col, etc. Elle constitue alors
un foyer d'irritation, qu'elle transporte successivement sur plusieurs endroits, et avec lequel elle finit par usurper un grand espace.
CCVI. Souvent les ravages des dartres sont si étendus, que toute la peau se trouve infectée : quelquefois même elles font tomber les cheveux ou en altèrent la couleur. Il est des malades qui sont devenus entièrement chauves par le progrès extraordinaire de ce genre d'affection. Groira-t-on que les dartres se propagent dans certains cas jusque sous les ongles , et en provoquent la chute ? C'est dans cet envahissement universel de l'enveloppe tégumentaire, que le derme contracte un endurcissement qui provient de la perte totale des forces vitales. La fonction des exhalans est bientôt interrompue, et l'on conçoit sans peine quelles suites ' fâcheuses doivent résulter d'un accident aussi triste et aussi déplorable.
ce VIL Nous avons déjà dit que les dartres étoient formées par un assemblage de petits boutons prurigineux, d'où s'échappoit une humeur ichoreuse ou purulente. Cette humeur est quelquefois si abondante , que tous les linges dont les malades sont recouverts en sont totalement imbibés , et que tout le corps est, pour ainsi dire , dans une suppuration universelle. Cette suppuration est d'une odeur fétide et nauséabonde , qui a beaucoup d'analogie avec celle du bois pourri et vermoulu. Tous les praticiens savent combien il importe de ne point tarir trop vite la source de ce suintement, qui a un but manifestement salutaire dans le plan curatif de la nature.
CCVIII. Ces éruptions diverses que nous avons décrites plus haut, et qui établissent les caractères spécifiques des dartres, excitent toujours sur la peau des démangeaisons très-variées, selon l'intensité de leurs effets, les époques et les progrès de leur accroissement. Ces démangeaisons sont très-modérées ou très-violentes , selon le siège de l'affection , et selon que les nerfs sont distribués en plus ou moins grande quantité dans la partie qui en est affectée.
C'est ainsi que dans les dartres furfuracées , le prurit est presque nul, parce que les papilles de la peau y sont très-peu intéressées ; il est plus Yif dans la dartre squammeuse et la dartre pustuleuse , parce que la peau s'y trouve atteinte de plusieurs points particuliers d'inflammation, et que les tégumens sont arrosés d'une matière iclioreuse et acrimonieuse , qui bouche de toutes parts les tubes excrétoires de la transpiration. Il est plus obtus dans la dartre rongeante , parce que le siège de la maladie est plus profondément situé, etc. Les observations particulières que j'ai rapportées, démontrent assez à quel genre de tourmens les malades sont exposés. Ces assauts de prurit viennent par accès dans certaines saisons ou dans certains momens de la journée. Alors les malades ne sont plus les maîtres de modérer l'impulsion involontaire qui les entraîne. Ils se grattent jusqu'à se déchirer les tégumens avec leurs ongles. Quelquefois il n'y a qu'une seule partie du corps qui soit en souffrance ; mais quelquefois aussi tout le système dermoïde est en proie à des cuissons dévorantes. Les uns ont la sensation d'un brasier qui les consume ; d'autres éprouvent des élancemens semblables à ceux que causeroient des aiguilles enfoncées dans les chairs; plusieurs se croient tourmentés par des insectes, etc. Il est inutile de rappeler ici tous les détails déjà exposés dans les observations particulières que j'ai recueillies. Tandis que la surface des tégumens est ainsi en proie à d'affreuses douleurs, le calme règne dans les fonctions intérieures. En effet, les dartreux que l'on traite à l'hôpital Saint-Louis, ne cessent de dire que tout leur mal est à la peau , et ils manifestent un appétit pour les alimens, qui est quelquefois insatiable. Toutes leurs fonctions s^exécutent avec une régularité extrême. Aucune excrétion n'est troublée , hormis celle de l'exhalation. On sait qu^ils ont un violent penchant pour le coït, etc.
CGIX. Dans toutes les espèces de dartres, la peau est frappée d'un caractère d'inflammation , qui mérite une attention particulière. Il y a dans la partie qui sert de base à la maladie, une exal-
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tation morbifique des propriétés vitales, et tous les symptômes d'une phlegmasie plus opiniâtre et plus lente que dans les maladies aiguës. La peau est d'un rouge foncé et permanent dans la plupart des espèces; ce qui leur a fait donner le nom vulgaire de dartres pipes y comme pour les distinguer de quelques autres affections herpétiques, dans lesquelles la peau n'offre point cette intensité de couleur. Le pliénomène de cette rougeur s'observe principalement dans les dartres squammeuses.
CGX. Malheureusement les ravages des dartres ne se bornent point à la peau. Ces éruptions funestes rampent aussi sur les membranes muqueuses qui tapissent l'intérieur des fosses nasales , de la bouche , du larynx , etc. Il y avoit à l'hôpital Saint-Louis , une femme qui avoit perdu la faculté de l'odorat par les suites du vice herpétique ; long-temps même elle fut privée de la perception des saveurs. Journellement nous voyons ces dartres se jeter sur les yeux, et altérer diversement ces organes, suivre le trajet du conduit auditif et produire la surdité. Les praticiens remarquent que la vessie en est fréquemment infectée, et cette observation remonte jusqu'à Hippocrate. Chez les femmes, elles s'échappent en quelque sorte par la voie des fleurs-blanches , et il est peu d^organes qui s'imbibent avec plus de facilité de leur virus que la matrice, etc.
CCXI. C'est encore un phénomène très-ordinaire de voir les dartres se compliquer de l'engorgement des glandes, soit à la région cervicale, soit aux aisselles, soit aux aines, etc. Alors même, les malades commencent à tomber dans la langueur et la mélancolie. Quelquefois ils sont minés par une fièvre qui est, pour ainsi dire, imperceptible. Les digestions sont laborieuses; les voies intestinales se remplissent de vents; le sommeil est pénible et souvent interrompu. Presque toujours les dartreux se plaignent d'un accablement extrême, d'une sorte- de somnolence , etc.