DU SIEGE SPECIAL DES DIFFERENTES ESPECES DE DARTRES
CCLVII. La peau humaine est d'une organisation si délicate et si complexe , qu'il n'est pas facile de déterminer quel est le siège spécial des affections herpétiques. Beaucoup de praticiens l'étahlissent dans le tissu réticulaire. Des divers tissus qui constituent nos tégumens, c'esten effet celui dont les propriétés vitales sont les plus actives. L'opinion la plus généralement reçue , à cet égard , est sans contredit très-probable.
GGLVIII. J'ai en outre regardé comme un point de recherche fort intéressant pour les progrès de notre art, de fixer quel est le siège particulier de chaque espèce de dartre. Elles proviennent vraisemblablement toutes de la même source. Leur affinité réciproque est si intime et si frappante , leurs traits de ressemblance si nombreux , que sans une étude bien approfondie, on ne lesprendroit souvent que pour des degrés d'une affection absolument identique. On doit , du reste , présumer que toutes les différentes espèces que nous avons décrites partent du même point dans les tégumens; mais que les unes, par l'effet de la malignité qui leur est propre , étendent ensuite leurs ravages plus profondément que les autres.
CGLIX. Toutefois, on peut dire qu'en général les dartres ont leur siège dans les organes sécrétoires et excrétoires du système dermoïde. Mais ces organes sont attaqués de manière que l'irrita-
tion herpétique ne s'étend guère au delà des tégumens. Aussi ne se manifeste-t- il aucune altération dans le reste du corps. En effet, il est rare que dans les dartres on aperçoive cette fièvre primitive qui distingue les exanthèmes aigus. Si la fièvre se déclare, c'est dans quelques cas graves , où la lésion très-considérable des vaisseaux exhalans tuméfie le tissu cutané et le rend érythémateux. On observe néanmoins que lorsque la maladie a duré longtemps, elle peut jeter le trouble dans tous les systèmes de l'économie animale, et c'est alors que les malades éprouvent les symptômes d'une extrême fi)iblesse; mais dans cette circonstance, la maladie cesse d'être locale, et les accidens secondaires dont il s'agit, sont une suite du désordre introduit dans l'exhalation cutanée. Ce vice de l'exhalation existe communément sur les parties affectées , en proportion de l'espace occupé par l'éruption.
ARTICLE VIL
DES RÉSULTATS FOURNIS PAR l' AUTOPSIE CADAVÉRIQUE DES SUJETS QUI ONT SUCCOMBÉ AU VICE DARTREUX , OU QUI SONT MORTS PENDANT l'existence de CETTE AFFECTION.
CCLX. Les dartres sont généralement si peu dangereuses dans leurs suites et dans leurs résultats, qu'on a rarement l'occasion de procéder à des ouvertures cadavériques. Ce n'est qu'au milieu des cas nombreux de cette maladie , qui s'offrent nécessairement dans un hôpital aussi vaste que celui de l'hôpital Saint-Louis, que j'ai pu recueillir quelques exemples d'une pareille terminaison. D'ailleurs, lorsque des individus succombent aux affections herpétiques , il s'est presque toujours opéré une complication de symptômes et d'accidens qui appartiennent pour la plupart à des affections
consécutives et secondaires. On a vu succéder aux dartres, la leucophlegmasie , des engorgemens glanduleux , la consomption pulmonaire , le marasme, la fièvre liectique et autres altérations analogues. Les recherclies anatomiques ne peuvent donc fournir encore de grandes lumières sur le siège , les causes , le diagnostic et le traitement des dartres. J'ai rassemblé les faits suivans.
Prejjiière autopsie cadaçérique. Un soldat, âgé de trente-cinq ans , servant dans la cavalerie , avoit sur la fesse gauche une dartre squammeuse humide ( Herpès squaimnosus inadldans) , qui fut singulièrement exaspérée par les fatigues de la guerre. Cette dartre prit un accroissement si considérable , que le malade arriva à Paris dans l'état le plus triste. On le transporta à l'hôpital Saint- Louis : ses jambes étoient enflées, et la fièvre lente le consumoit. Malgré les moyens nombreux que l'on mit en usage , nous n'observâmes aucun changement favorable dans les symptômes. Un mois entier s'écoula dans le désespoir et la langueur. Cet infortuné maigrissoit d'une manière effrayante. Un jour , il ressentit une gêne extrême dans l'exercice de la respiration, et mourut presque subitement. Nous procédâmes à l'examen du cadavre : la partie des tégumens où étoit située l'éruption herpétique , étoit épaissie et gangrenée presque dans tous ses points. Le tissu cellulaire étoit comme lardacé et d'une couleur jaunâtre. On ouvrit la poitrine , qui laissa voir le poumon droit enflammé et adhérent aux côtes; les altérations de l'abdomen étoient encore bien plus marquées. Le foie avoit acquis un volume énorme , et étoit tourné au gras. Les intestins offroient des traces sensibles d'un inflammation chronique.
Deuxième autopsie cadavérique. Une jeune fille n'ayant pas plus de vingt ans , et exerçant le métier de la broderie , étoit affectée, depuis son bas âge, d'une dartre furfuracée arrondie [ Herpès furfuraceus circinatus), qui se manifestoit par plaques au visage, au col , autour des oreilles, à la poitrine, à la face externe des avant-bras et aux articulations des coudes. Ces éruptions
farineuses infestoient aussi l'abdomen , les cuisses , les genoux et les jambes. L'aspect de la malade étoit liideux. Elle eut malheureusement recours à des moyens répercussifs qui lui furent délivrés par un empyrique. La dartre disparut très-vite ; mais aussitôt , suppression des menstrues , respiration difficile , anxiétés extrêmes, pouls à peine sensible. Cet état dura près de quarante jours , au bout desquels il y eut infdtration des extrémités inférieures , une sorte de bouffissure dans la face, etc. Lasuffijcationfit périr cette infortunée. Le cadavre fut ouvert , et on remarqua les altérations suivantes : plèvre épaissie et d'un rouge livide; à la face interne de cette membrane, enduit albumineux très-facile à détacher avec le manche du scalpel, hydro-thorax , fluide séro-purulent , d'un vert-pomme dans le côté droit; sérosité limpide et jaunâtre dans le côté gauche; poumons rapetisses et remontés vers la partie antérieure de la poitrine, l'un et l'autre adhérens avec la plèvre; hydropisie du péricarde ; cœur volumineux ; caillots considérables d'un sang noirâtre dans les deux ventricules; le droit étoit plus dilaté que l'autre ; aucune lésion ne fut trouvée dans les viscères abdominaux , lesquels étoient néanmoins flottans dans un grand amas de sérosité. Nous examinâmes aussi le cerveau qui étoit mollasse ; les vaisseaux de cet organe étoient gorgés d'un sang noir.
Troisième autopsie cadavérique. J'ai déjà donné plus haut l'histoire d'une femme âgée de cinquante-sept ans , atteinte d'une dartre phlycténoïde confluente {Herpès phlyctenoïdes conjluens). Elle se nommoit Anne Brundomy ; elle mourut le 26 février 1806 , à quatre heures du matin ; elle fut examinée le 27 du même mois. Voici ce que nous eûmes occasion d'observer. A l'extérieur du corps, maigreur générale, excoriation de la partie postérieure du bassin et de toute la région lombaire ; la peau offroit dans certains endroits, comme au col, à la poitrine, etc., quelques petites vésicules; dans d'autres endroits, comme aux bras, aux jambes, des taches jaunâtres qui étoient produites par la dessiccation des ampoules. L'épiderme se séparoit facilement de la peau. L'intérieur
de la bouche présentoit plusieurs choses à considérer : de petites ulcérations qui ressembloient aux excoriations aphtlieuses. Ces ulcérations étoient peu profondes , et couvertes d'une pellicule noirâtre ; on en remarquoit sur le voile et les piliers du palais ; la langue , en partie détruite par de semblables excoriations , ofFroit des croûtes épaisses , sous lesquelles étoit un fluide niuqueux et un peu glutineux. L'intérieur de l'œsophage , sain d'ailleurs , ofFroit à l'endroit où il s'unit à l'estomac , la membrane muqueuse peu adhérente à la musculaire, et un fluide séreux épanché dans le tissu cellulaire qui unit les deux membranes. L'ouverture pylorique ne présentoit rien de notable. Les intestins étoient distendus par des gaz, et étoient parsemés de taches à leur surface extérieure. La surface intérieure étoit affectée dans toute l'étendue des intestins grêles , de petites ulcérations répandues çà et là , et qui rendoient une suppuration glutineuse. On ne remarquoit que deux vésicules dans le trajet des gros intestins. D'ailleurs, les autres viscères de l'abdomen n'offroient rien de remarquable.
Quatrième autopsie cadavérique. Nous avons procédé à l'ouverture du corps de Joséphine Brugnon , âgée de dix-huit ans , morte dans un état de marasme et de consomption, à la suite d'une dartre quin'avoit d'abord présenté que les phénomènes d'une crustacée flavescente (^Herpès crustaceus jlavescens) ; mais cette éruption prit ensuite le caractère rongeant , et cette dégénération funeste sembla particulièrement s'opérer par l'effet des chagrins sans nombre qu'elle avoit éprouvés, et des liqueurs spiritueuses dont elle abusoit comme pour s'étourdir. J'avois examiné dès le début de la dartre les endroits où elle avoit son siège. On n'y remarquoit qu'une rougeur violacée sur laquelle se trouvoient un grand nombre de petits boutons remplis d'un fluide trouble et épaissi, dont la concrétion donnoit lieu à la formation des croûtes dartreuses. La circonférence de la bouche étoit surtout recouverte de semblables croûtes; mais celles-ci étoient delà couleur d'un gris noirâtre , ce qui les faisoit ressembler assez bien à celles pro-
diiites par une dartre phagédénique. Aussi est-ce précisément dans cette partie que cette conversion s'opéra. La dartre fit de tels progrès en dix-huit mois , que toute la lèvre supérieure , les cartilages et les os propres du nez furent successivement détruits. La malade languit quelque temps, et tous les jours l'amaigrissement augmentoit d'une manière effrayante; sa peau étoit d'une sécheresse extrême , et se résolvoit en une matière farineuse. Les gencives et la membrane muqueuse de la bouche prirent une teinte blanchâtre ; enfin , elle mourut , et l'ouverture du corps fut exécutée avec un soin particuher. Voici ce qui fut principalement remarqué. Phénomènes extérieurs : les tégumens , comme je l'ai déjà dit, étoient secs, rugueux, d'un gris sale et cadavéreux; les muscles paroissoient profondément émaciés , les deux ailes du nez avoient disparu, ainsi que la cloison moyenne et les os qui constituent la cavité des fosses nasales. Phénomènes intérieurs : l'abdomen étoit dans son état naturel, mais dépouillé absolument de graisse ; péritoine épaissi et comme spongieux dans la région ombilicale, offrant , dans toute son étendue , une grande quantité de granulations dures, jaunâtres et irrégulières dans leur forme. Il y avoit une grande quantité de fluide séreux épanché. La membrane muqueuse qui tapisse le conduit digestif, étoit pâle, blafarde, et comme macérée. Le foie étoit plus volumineux et plus compacte que de coutume, d'une couleur jaunâtre et grisâtre. Dans la vésicule du fiel, on remarquoit une bile noirâtre , gluante, filante. Le pancréas étoit plus développé que dans l'état naturel. La rate avoit aussi plus de consistance que de coutume ; mais ni la vessie ni les reins n'étoient altérés. La matrice n'offroit aucune espèce de lésion ; les trompes étoient ulcérées à leur extrémité, et les ovaires un peu détériorés dans leur tissu. La poitrine fut ensuite examinée attentivement ; elle ne présenta aucun liquide épanché. La plèvre et le poumon dans l'état sain , offroient seulement à leur surface une couche blanchâtre, albumineuse. Le coeur étoit vide de sang et rapetissé» Sorte de macération de la
membrane muqueuse du pharynx , du larynx et de l'œsophage. CCLXI. Si j'ai donné le résultat de ces autopsies cadavériques, ce n'est pas que j'espère qu'on puisse en retirer de grandes lumières sur la nature, le diagnostic, le siège , les causes productrices et le traitement des dartres ; mais j'ai voulu indiquer au moins que de semblables recherches ne doivent point être négligées. Car qui peut assurer qu'on ne trouvera point après nous des faits plus instructifs et plus intéressans que ceux découverts jusqu'à ce jour , dans ce temps surtout où l'anatomie pathologique se perfectionne par tant de travaux utiles !
ARTICLE VIII
DES RÉSULTATS FOURNIS PAR L ANALYSE CHIMIQUE DES ÉCAILLES ET DES CROUTES QUI SE MANIFESTENT PENDANT LE COURS DES AFFECTIONS HERPÉTIQUES.
GCLXIL La chimie est une sorte de dissection matérielle qui peut révéler des phénomènes importans. Une analyse exacte et comparée de tous les virus morbifiques dont le système dermoïde est la proie , seroit peut-être d'un grand avantage pour les progrès de la pathologie. J'ai fait rapporter dans le laboratoire de M. Vauquehn une grande quantité d'écaillés et de croûtes dartreuses. Voici les résultats qu'on a obtenus. Écailles dartreuses : i». albumine; 20. mucilage animal; 3°. muriate de soude; 4°- sulfate de soude; 5». acide phosphorique libre; 6°. phosphate de chaux. Croûtes dartreuses : i». albumine; 2^. mucilage animal; S», muriate de soude; 4°- sulfate de soude; 5°. phosphate de chaux ; 6». carbonate de chaux. La seule différence trouvée entre ces deux substances morbifiques consiste donc en ce que les dartres écail-
leuses contiennent de l'acide pliosphorique libre et point de carbonate de chaux, tandis que les dartres croùteiises ne présentent point cet acide, et contiennent du carbonate de chaux.
ARTICLE IX