FES
aient désigné une espèce de Singe par le nom de Pongo, qu’on prononce au Gabon N’Pongo ?
Les Singes dont on a parlé sous ce nom peuvent-ils être rapportés au Gorille, au Chimpanzé ou à la nouvelle espèce à laquelle je donnerai le nom qu’on voudra, et que je désignerai provisoirement par celui de N’tchéso?
C'est ce qu'il m'est impossible de déterminer, manquant complétement à ce sujet de renseignements détaillés puisés dans les auteurs. Je n’ai pn que lire à la hâteles Annales des Sciences naturelles il y a environ deux mois. (La livraison dans laquelle est consigné le rapport de M. Is. Geoffroy Saint- Hilaire, m'a été prêtée à Paris par M. Duvernoy).
Je vais néanmoins formuler mon opinion d’après ce que je sais.
Les N'Pongoués, c’est-à-dire les habitents du Gabon, appellent le Gorille N’géna (et non Engé-éna), tandis qu'ils donnent le nom de N'tchégo (et non Engé-éko) à un Singe de taille plus petite dont j'ai envoyé le squelette d'adulte au Muséum.
Comment désienent-ils le Chimpanzé? Je l’ignore, parce que je n’ai pas pensé à le leur demander. Admettons, ce qui est peu probable, qu’ils appellent aussi le Chimpanzé N'’tchégo. Cela prouverait-il qu'ils confondent ces deux espèces de Singes?
Paflirme que non. Pour moi, il y a trois espèces de Singes anthropomorphes bien distinctes à la côte d’Afrique :
1° Le Chimpanzé ( Troglodytes niger de Geoffroy Saint-Hilaire): il a le visage nu couleur de chair ; les oreilles rouges et grandes, le pelage noir et peu fourni, etc., etc.
2° Le Gorille (Troglodytes Gorilla, Sav.). Son visage est noir, ridé; ses oreilles petites, noires, bien faites. Son pelage d’un brun marron, dont la teinte n’est pas uniforme sur tout le corps. Les poils des membres très-longs, etc. Comme caractère du genre, il existe toujours une ligne ou raie de poils rous. sâtres partant du milieu du front, contournant la suture sagittale et descendant jusqu’au bas du cou. Gette raie existe toujours chez le mâle et la femelle; chez l'adulte comme chez le jeune; seulement elle est moins prononcée chez ce dernier. Le crâne du mâle adulte présente une crête antéro-postérieure très-saillante, etc., ete,
3° Le N’tchégo. Il a le visage noir et les oreilles petites comme le Gorille. Ses poils sont moins longs et plus foncés en couleur. Il n'atteint jamais à la taille du Gorille. Il ne présente jamais cette raie roussâtre dont nous avons parlé. La crête antéro-supérieure du crâne adulte est peu marquée, si toutefois elle existe. Le mufle est moins saillant que chez le Gorille, ce qui fait que sa face se rapproche davantage de celle de l'Homme avec lequel il a plus de ressemblance qu'aucun autre Singe. Je ne me rappelle pas bien toutes les petites différences, les caractères anatomiques de détail. Je ne me souviens que des caractères apparents, saillants, qu’il est impossible à l'observateur le moins attentif de ne pas saisir tout d'abord. Le N’tchéso n’est pas plus le Gorille que le Gorille ne peut être le Chimpanzé. J'insiste sur ce point, car je ne sache pas que personne ait encore dit ce que j’avance et affirme : c’est qu'il existe à la côte d'Afrique trois espèces de Singes anthropomorphes. Cependant, rendons à chacun la part de justice qui lui revient.
En 1847, M. Savage a découvert le Gorille au Gabon, et moi, je déclare aujourd’hui que nous avons use espèce de Singe nouvelle. Est-ce à dire pour cela que ces deux espèces ne sont connues que depuis peu? Je laisse aux savants le soin de décider.
M. Lesson pense que les Gorilles ou femmes sauvages que les Carthaginois, sous les ordres d'Hannon, tuëèrent dans une île de la côte d'Afrique devaient être des Chimpanzés. M. Dureau de la Malle, au contraire, pense que ces Gorilles tués par les Carthaginois, devaient être les mêmes que ceux que possède le Muséum depuis l’année dernière, et il en conclut que les Carthaginois ont dû étendre leur navigation jusqu'au Gabon. Ce dernier point pourrait encore être douteux, car rien ne prouve que le
Gorille d’aujourd’hui soit le même que le Gorille des Carthaginois, et d’ailleurs, l’île de Fernando Po qui appartient aux Espagnols, les îles du Prince et de Saint-Thomas qui appartiennent aux Portugais, pourraient avoir été habitées par des Gorilles. Ce sont des îles montagneuses et boisées, comme Corisco, qui est une île plus petite, etc. Si les Gorilles des Carthaginoïs n'étaient que des Chimpanzés, ne serait-il pas plus vraisemblable de supposer qu'Hannon aurait seulement abordé aux Bissagos ou aux îles de Los ? J
D’après ce que j'ai vu dans les 4nnales des Sciences naturelles, en 1625, Andrew Battell a décrit une espèce de Singe qu’il appelle Pongo et qu’il distingue d’une espèce plus petite qu’il nomme Engéco. J’ai peine à croire que le Pongo de Battell ne soit pas le Gorille, et son Engéco l'espèce nouvelle que je propose de reconnaître. Je déclare toutefois que la description d’Andrew Battell est très-mauyaise, si elle a rapport au Gorille, comme je le pense. M. Richard Owen croit que l'Engéco d’Andrew Battell n’est pas autre chose que le Troglodytes niger de Geoffroy Saint-Hilaire. Il est facile de voir par tout ce que j'ai dit précédemment, que M. Richard Owen pourrait bien être dans l'erreur comme je le crois.
J'espère que les quelques détails dans lesquels je suis entré, suffiront pour faire comprendre comment on a pu donner à des Singes jusqu’à ce jour mal définis, les noms divers de Pongo, Enjoko, Jocko. Ces deux derniers noms, ainsi que l’'Engéco d’Andrew Battell et l'Enché-éko de M. Savage, ne sont que des corruptions du mot N’Pongoué, N’tchégo, nom donné à la troisième espèce de grand Singe qu’on trouve au Gabon.
Les mœurs des Singes anthropomorphes d’Afrique (à l’exception du Chimpanzé en bas âge et réduit à l’état domestique) sont peu connues. Voilà ce que l'on peut dire de plus vrai. Les renseignements donnés à ce sujet ont été, pour la plupart, pris à des sources peu dignes de foi ou empruntés à ce qui a été dit des Orangs-Outangs. C’est ce dont j'ai pu me convaincre élant au Gabon, et aussi par quelques lectures qui me reviennent en souvenir. Répéter tout ce qui a été dit serait perdre son temps sans profit pour la science, qui ne doit jamais accepter les renseignements ües voyageurs sur ce point qu’avec la plus grande défiance. Il est vrai qu’il est bien difficile de pouvoir, même sur les lieux, arriver à la connaissance de la vérité. Il faut, pour se convaincre de ce fait, connaître l’apathie et le caractère des Noirs. Quand on leur demande des renseignements, ils vous répondent presque toujours dans le sens où vous les questionnez. On peut leur faire dire à peu près ce que l’on veut; ce que l’on peut attribuer en partie à leur ignorance des choses que vous désirez connaitre, et à leur ignorance de notre langue, ainsi qu’à la paresse naturelle à leur race. Ils évitent comme par instinet tout ce qui est peine et fatigue.
Se rappeler et faire part de ses souvenirs est pour eux une peine. On trouve chez eux des orateurs à l’occasion; mais je crois qu'il serait difficile d'y trouver des historiens ou des conteurs.
Les Noirs Dangon, Banibé, Jumeau, Thiangoué (tous de Denis), qui se donnent pour chasseurs de Gorilles, m'ont donné des renseignements dans lesquels je n’ai aucune confiance. Du reste, la généralité des Noirs N'Pongoués déclarent qu'il n’y a que les Boulous qui osent se mesurer avec les Gorilles, et il n’y a que les esclaves des N’Pongoués qui chassent ou plutôt guettent le N’tchégo. Ces animaux nous sont toujours apportés par les N’Pongoués, qui servent en toute circonstance de courtiers entre les Blancs et les Boulous, de même que ceux-ci servent de courtiers entre les N’Pongoués et les Bukalais.
J'ai dû plusieurs fois aller chasser les Gorilles. Il y a toujours eu des obstacles de la part des Noirs. Je ne sais ce que j'aurais pu opposer à leur force d'inertie. Je n'avais pas à ma disposition des cargaisons de marchandises.
Le roi Louis, un des Noirs dans lequel j'aurais le plus de confiance, m'a affirmé qu’il existe dans le
haut de la rivière de Como une espèce de Singe encore bien plus grand que le Gorille. D’après lui, sa taille serait de 6 à 7 pieds; son pelage serait plus noir que celui du Gorille. Seraient-ce des Chim-
panzés adultes? Je n’en ai jamais vu.
Richard Jobson a dit, je crois, qu’on pouvait dresser les Gorilles et les rendre dociles. N’a-t-il pas pris le Chimpanzé pour le Gorille? J'ai observé pendant un mois la petite femelle de Gorille‘dont j'ai parlé; il n’y avait dans.cet animal ni douceur ni docilité.— Les Gorilles ne vivent pas en domesticité,
au dire des Noirs.