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MACAQUE DES PHiLIPPINES, variété albine

(Planche 5.)

J'ai cru devoir faire figurer ici, en lui donnant provisoirement le nom de Macacus plülippinensis, un Macaque albinos qui a vécu récemment à la ménagerie du Muséum, et dont la détermination offre d’assez grandes difficultés. Ce Singe, qui a fixé à son arrivée l'attention de tous nos zoologistes et du public, est-il un Macaque ordinaire ou un Macaque roux-doré? Ou bien encore, appartient-il à une troisième espèce, voisine des deux précédentes, et non encore établie dans la science ?

Les caractères de coloration ne peuvent fournir le moindre élément pour la détermination de Pespèce. Tousles poils sont d’un blanc légèrement jaunâtre. Toutes les parties nues sont d’un rose tendre. L'iris’ est très-peu colorée, et les yeux, d’ailleurs affectés de strabisme et de myopie’, paraissent, sous certaines influences de la lumière, d’uné couleur blenâtre, sous d’autres, d’un rouge pâle. Ce Singe oîfre, comme on le voit, un exemple d’albinisme complet.

La nature du pelage, la longueur des poils, ne peuvent guères plus que leur couleur, fournir de bons caractères; car l’albinisme les modifie aussi à un tres-haut degré. Dans l’albinisme les poils

1 Je n'ai pu examiner la Choroïde.

» Voyez la cinquième planche de ce Mémoire : M. Werner y a rendu avec la plus grande fidélité la physionomie de l'animal. Le dessin de M. Werner n’est pas seulement une bonne figure d'histoire naturelle, c'est un véritable portrait.

deviennent souvent plus moelleux, et surtout plus courts : qu’ils ne le sont dans l’état normal. Il n’y a donc aucune conséquence à tirer de la longueur des poils, moindre chez notre albinos que chez les individus normaux des espèces auxquelles je lai particulièrement comparé.

Mais il est d’autres caractères que ne modifie pas l’albinisme : les uns, relatifs au pelage lui-même, résultent de la disposition et de la direction des poils; d’autres sont ceux que fournissent les formes et les proportions. Or, d’après les premiers, je crois pouvoir affirmer que notre albinos n’est point un Macaque roux-doré, et d’après les seconds, qu’il n’est point un Macaque ordinaire.

Chez le Macaque roux-doré, le roux des parties supérieures savance sur la tête en une sorte de triangle, limité à droite et à gauche par du blanchâtre, et dont le sommet se perd en avant dans quelques poils noirs placés entre les deux éminences surcilières. Les poils qui forment ce triangle, sont pour la plupart dirigés obliquement.

Chez le Macaque albinos au contraire, les poils du dessus de la tête sont parallèles, et leur ensemble forme sur la tête, non un triangle, mais un rectangle parfaitement limité, au défaut de différences de couleurs, par la direction différente des poils latéraux. Il faut ajouter que, chez le M. aureus, il existe, sur les côtés du crâne et de la face, de longs poils divergents que l’on ne retrouve pas chez notre albinos : celui-ci a les poils de la région auriculaire couchés et dirigés en avant, et ceux des côtés des mâchoires sont couchés et dirigés en arrière. Les uns et les autres se rencontrent selon une ligne qui, commençant un peu en arrière de l’angle externe de lor-

* Un exemple remarquable de cette anomalie m'est présenté par un Ecureuil d'Hudson, des galeries du Muséum, qui se trouve revêtu, sur une moitié de son corps, de poils de cou leur et de longueur ordinaires, sur l'autre, de poils également anormaux par leur couleur

blanche et par leur brièveté.

bite, vient se terminer un peu en arrière de | angle de la commissure des lèvres : sur cette ligne de rencontre seulement, les poils sont un peu longs et relevés.

Les résultats de cette comparaison ne permettent pas de rapporter à l’espèce du Macaque roux-doré, notre albinos, qui, au contraire, sous ce point de vue, se rapproche du Macaque ordinaire. Mais, à d’autres égards, par ses proportions, el notamment par la longueur plus considérable de sa queue, il se distingue nettement de celui-ci. La distance du bout du museau à anus étant d’un demi-mètre chez notre individu , la queue est d’environ six décimètres. Chez le Macaque ordinaire, la queue forme à peine la moitié de la longueur totale.

Le résultat de cette double comparaison est que le Macaque albinos n’est ni un M. aureus ni un M. cynomolgus, et qu'il appartient à une espèce non encore établie dans la science‘. Cette supposition, déjà très-vraisemblable par ce qui précède, est confirmé par l’origine de notre Macaque albinos. M. Adolphe Chenest, qui a fait don au Muséum de ce Singe précieux, la acquis à Manille, et il le croit originaire de cette ile; et Von sait, en effet, qu'il existe , aux

® J'avais espéré pouvoir confirmer celte conséquence par la comparaison des caractères crâniens. Mais une difficulté se présente ici. Il est bien vrai que le Macaque albinos est fort remarquable, à l'égard des M. cynomolgus et M. aureus, par l'épaisseur considérable des bourrelets sus-orbitaires et de toute la paroi supérieure des orbites, par la forme étroite, allongée, presque rectangulaire de l'ouverture des fosses orbitaires, par la brièveté de la face, et par la forme des ouvertures antérieures des narines, à peine plus longues que larges; disposition qui est en rapport avec la brièveté générale de la face. Voilà assurément plusieurs caractères fort remarquables et fort tranchés; mais est-il certain que ce soient bien des caractères spécifiques ? Ne seraient-ils pas, en partie du moins, anormaux? Pour montrer qu'il y a lieu d'émettre un doute à cet égard, il suffit de dire que la disposition des dents n’est pas non plus la même que chez les M. eynomolgus et M. aureus; et ici l'anomalie est de toute évidence. Les canines, d’une part, sont, chez le Macaque albinos, extraordinairement divergentes ; et, de l’autre, les incisives supérieures sont fortement dévices à droite.

SINGES. y Philippines des Macaques, très-vraisemblablement d’une espèce particulière. Une note manuscrite que M. Gervais a bien voulu me remettre, il y a quelques semaines, au retour d’un voyage en Angleterre, m’apprend que déja même un Macaque des Philippines, en pelage normal, a été transporté à Londres, où M. Gervais l’a vu et décrit. Je transcris ici textuellement le passage de cette note, qui est relatif au Macaque des re

« Le Macaque de Manille que j'ai vu vivant à Regent Hbaxcié « est plus olivacé-foncé pour la couleur de son pelage et plus noir

de face que le Macaque ordinaire. Sous ce rapport, il ressemble « plus au Roux-doré.. Est-ce une troisième espèce? »

La conjecture que faisait ici M. Gervais, me parait acquérir, par examen comparatif que jai fait plus haut, un très-grand degré de probabilité. Je laisse d’ailleurs aux zoologistes de Londres le soin de prononcer, et de caractériser exactement l’espèce dont létat normal ne m'est pas connu.

On avait vu déjà plusieurs fois des Singes albinos. Les collections du Muséum possèdent même des exemples d’albinisme dans un assez grand nombre d’espèces. Tels sont, dans la première tribu, quelques Gibbons, chez lesquels lalbinisme ‘n’est, il est vrai, qu'imparfait; dans la seconde, un Mangabey, dont les auteurs ont fait une espèce, sous le nom de Su atys; dans la troisième, plusieurs Sapajous, dont les poils s'étaient en partie décolorés en captivité, et un autre Sapajou, complétement albinos, érigé en espèce sous le nom de Cebus albus; enfin dans la quatrième, des Marikinas, chez lesquels l’albinisme n’est qu'imparfait, et un Hapale melanurus, que Pon a considéré comme une espèce, et désigné, à cause de sa couleur entièrement blanche, sous le nom de Série argentata. Mais ces Singes :

! Sauf quelques exceptions d’un genre particulier, relatives à des Sajous et à deux Mari-

n'avaient point été observés vivants; et notre Macaque albinos est le premier dont on ait pu étudier les habitudes, fort remarquables par leur analogie avec les mœurs et les habitudes des albinos humains.

Comme ceux-ci, le Macaque albinos évitait constamment l’éclat de la lumière; ses yeux ne pouvaient supporter un jour un peu vif, sinon sans souffrance, au moins sans fatigue et sans gêne. On le voyait se tenir habituellement, triste et mélancolique, dans un coin de sa loge; et lors même qu'il prenait ses ébats, c'était presque toujours avec une gravité et une lenteur qui contrastait avec la vivacité turbulente de ses congénères.

Comme les albinos humains, auxquels leurs anomalies imposent une vie et des habitudes exceptionnelles, le Macaque albinos était donc loin d’avoir entièrement le naturel et les mœurs des Macaques.

Le parallèle entre les conséquences de l’albinisme chez notre Macaque et chez l’homme peut être poussé plus loin.

On sait que chez presque tous les peuples encore sauvages ou barbares, les hommes affectés d’albinisme sont en butte au mépris et aux mauvais traitements de ceux qui les entourent. Dans quelques parties de l’Afrique, les Nègres voient en eux, non des hommes, mais des êtres ennemis, qu'ils chasssent des lieux habités. Les noirs de quelques parties de la Guinée, si l’on doit en croire des renseignements recueillis dans les colonies, font périr les enfants albinos , dans l’espoir de détourner les calamités dont ils se croient menacés par la naissance de ces malheureux. Dans d’autres parties du monde, dans plusieurs archipels de l'Océanie, à l’isthme de Panama, Île sort des albinos est également digne de pitié. Il en est de même encore des Bédos , ou albinos de Ceylan : des renseignements re-

kinas qui n'étaient point nés albinos , maïs qui avaient subi , sous l’influence de la captivité, des décolorations seulement partielles. Voyez mon Hist. générale des anomalies, t. X, p. 318.

SINGES. 573 cueillis par Buffon, nous apprennent en effet que les Bédos sont réduits à se tenir cachés dans les bois, et à éviter le commerce des autres habitants de l’ile.

Il est curieux d’avoir à rapprocher de ces faits, constatés chez l’homme par les relations des voyageurs, des faits complètement analogues observés à l’égard de notre Macaque blanc. Dans les rares occasions où cet albinos s’est hasardé à sortir, au milieu de ses congénères, dans la partie la moins éclairée de la cour des Singes, sa couleur exceptionnelle, sa physionomie singulière, sa démarche embarrassée et incertaine, en ont fait l’objet d’abord de la curiosité très-marquée, puis des mauvais traitements des autres Singes. Aussi, après quelques sorties, dont chacune lui a valu des contusions ou des morsures, s'est-il confiné dans sa loge intérieure, fuyant à la fois, comme le sont les albinoshumains, la lumière et ses semblables.

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